


{"id":1006,"date":"2015-07-20T02:23:36","date_gmt":"2015-07-20T00:23:36","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1006"},"modified":"2015-07-20T02:23:36","modified_gmt":"2015-07-20T00:23:36","slug":"the-last-supper-del-attar-esquisse-dune-scene-interrompue-ou-que-le-vent-lemporte","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/the-last-supper-del-attar-esquisse-dune-scene-interrompue-ou-que-le-vent-lemporte\/","title":{"rendered":"The Last Supper, d&rsquo;El Attar | Esquisse d\u2019une sc\u00e8ne interrompue"},"content":{"rendered":"<p><center><i>The Last Supper<\/i>, de Ahmed El Attar<br \/>\nAvignon 2015<\/center><\/p>\n<hr \/>\n<p><strong>La C\u00e8ne est au Caire. Quelques mois \u2013 semaines, ou jours \u2013 avant le soul\u00e8vement de la place Tahrir, des figures de la bourgeoisie se retrouvent pour d\u00eener\u00a0: on parlera avec insouciance d\u2019affaires et du monde comme il va et comme il est, comme il sera pour toujours tant qu\u2019on y veille et que le peuple, \u00ab\u00a0cette vermine\u00a0\u00bb, leur reste soumis. La sc\u00e8ne dress\u00e9e par l&rsquo;\u00c9gyptien Ahmed El Attar rejoue faussement la sc\u00e9nographie du Dernier Repas comme un contre-feu\u00a0: le miroir qu\u2019il tend pourrait s\u2019offrir comme une satire qui joue entre caricature politique et description r\u00e9aliste. Reste la question de l\u2019adresse et de sa port\u00e9e\u00a0: \u00e0 Avignon, \u00e0 distance du Caire et de la R\u00e9volution dont on sait am\u00e8rement les devenirs actuels, cette courte proposition \u00e9bauche une forme et la referme, avance un propos qui imm\u00e9diatement se retire, lance un geste qui s\u2019arr\u00eate au moment o\u00f9 il va franchir. Cette prudence pourrait \u00eatre sa force, et sa faiblesse\u00a0: c\u2019est aussi une part de sa belle \u00e9nigme.<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<hr \/>\n<p><em>Fable politique ou satire sociale ?<\/em><br \/>\n\u00ab\u00a0The answer, my friend, is blowin&rsquo; in the wind\u00a0\u00bb \u2013 les paroles de Bob Dylan s\u2019affichent \u00e0 l\u2019ouverture de la pi\u00e8ce pendant qu\u2019\u00e0 l\u2019avant-sc\u00e8ne on ach\u00e8ve la pri\u00e8re\u00a0: le lyrisme politique de Dylan qui porte le souffle de la r\u00e9volution des droits civiques est-il un leurre, ou comme un fant\u00f4me qui menace\u2009? Au loin, le souffle des insurg\u00e9s est une r\u00e9ponse, mais \u00e0 quelle question\u2009? Du peuple comme force, on n\u2019en entendra pas plus\u00a0: El Attar donnera la parole \u00e0 ceux qui l\u2019ont d\u00e9j\u00e0, ces notables qui poss\u00e8dent l\u2019argent et les armes, les terres et le pouvoir. Le d\u00eener est une fable, presque une m\u00e9taphore\u00a0: quand les <i>sofragis<\/i> apportent les plats, c\u2019est la t\u00eate d\u2019un veau qui semble la d\u00e9pouille du peuple livr\u00e9 \u00e0 l\u2019app\u00e9tit de ceux qui s\u2019en partagent les restes.<br \/>\nAlors, fable politique\u2009? Ce serait trop dire. Les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 cette histoire en mouvement sont allusives\u2009; ici, on \u00e9voque une \u00ab\u00a0vague\u00a0\u00bb populaire qui bient\u00f4t s\u2019apaisera\u2009; l\u00e0, on regrette l\u2019indocilit\u00e9 de certaines femmes \u00e9gyptiennes. Mais ce qui s\u2019\u00e9crit en 2013, porte sur 2011, s\u2019entend en 2015, pourrait tout aussi bien s\u2019ajuster \u00e0 cet ordre immuable qui en \u00c9gypte r\u00e8gne et semble perdurer\u00a0: des dominants qui assoient l\u2019arrogance de leur pouvoir comme une loi naturelle. De toujours et de jamais, la fable ne parle de Tahrir qu\u2019avant et apr\u00e8s\u00a0: et la derni\u00e8re c\u00e8ne avant la fin l\u2019est dans la mesure o\u00f9 cette fin n\u2019en finit pas d&rsquo;arriver et de ne pas r\u00e9ussir.<br \/>\nSatire sociale alors\u2009? C\u2019est ici que le spectacle inscrit sa dangereuse et vertigineuse adresse\u00a0: \u00e0 un public cairote, bourgeois et distingu\u00e9, il retourne contre lui le reflet de sa vacuit\u00e9. Les paroles qui sont tenues sont la reproduction quasi documentaire de l\u2019ordre r\u00e9el des choses\u00a0: et cette tautologie, par force clin d\u2019\u0153il aux r\u00e9alit\u00e9s sociales, Instagram et selfie inclus, porte la contradiction tranquille de cette soci\u00e9t\u00e9 qui voudrait croire son mod\u00e8le in\u00e9galable, mais regarde vers l\u2019Occident avec envie son march\u00e9 et son argent, la soci\u00e9t\u00e9 de consommation comme synonyme d\u2019organisation politique et morale, o\u00f9 le seul pouvoir que les citoyens du Monde Libre paraissent r\u00e9clamer d\u00e9sormais est le <i>pouvoir d\u2019achat<\/i>.<br \/>\nMais ces types qui se mettent \u00e0 table et avouent sans qu\u2019on les pousse vraiment leurs bassesses et leur fatuit\u00e9, qui s\u2019arrogent tous les droits et les pouvoirs, gonfl\u00e9s d\u2019orgueil et de m\u00e9pris, comment ne pas les m\u00e9priser\u2009? El Attar raconte combien les spectateurs reconnaissent des proches, ou se voient eux-m\u00eames dans ce tableau que la caricature maintient \u00e0 distance du manifeste. Car si <i>castigat ridendo mores<\/i>, c\u2019est parce que le rire rend la le\u00e7on \u00e0 la fois acceptable et moins f\u00e9roce. Au juste, quand le pouvoir au Caire conc\u00e8de cette forme, c\u2019est peut-\u00eatre aussi parce qu\u2019El Attar conc\u00e8de \u00e0 sa forme un exc\u00e8s qui le prot\u00e8ge\u00a0: la caricature d\u00e9signe les bassesses, mais avoue par d\u00e9finition qu\u2019elle est loin de la r\u00e9alit\u00e9, et perd de son efficacit\u00e9 sociale et politique. Pourtant \u00e0 Avignon, le miroir que cette sc\u00e8ne nous tend est plus complexe\u00a0: fascin\u00e9e par les r\u00e9seaux sociaux et les villes occidentales, la bourgeoisie cairote poss\u00e8de m\u00eames codes et m\u00eames r\u00e9f\u00e9rences qu\u2019\u00e0 New York, Londres, ou Paris qui sont ses mod\u00e8les. Dans ces regards crois\u00e9s, impossible de ne pas se voir complices d\u2019un <i>way of life<\/i> mondialis\u00e9, standardis\u00e9, connect\u00e9. Le virtuel poss\u00e8de ces facult\u00e9s\u00a0: rendre r\u00e9el des usages communs, des solidarit\u00e9s actives et serviles.<br \/>\nLa C\u00e8ne th\u00e9\u00e2trale<br \/>\nMais El Attar n\u2019est ni pol\u00e9miste ni moraliste. \u00ab\u00a0Je ne ressens ni n\u2019exprime aucune haine \u00e0 l\u2019\u00e9gard de cette classe [la haute bourgeoisie cairote], mais j\u2019observe que ses repr\u00e9sentants vivent dans une bulle\u00a0\u00bb. Exc\u00e8s de prudence\u2009? Complicit\u00e9 coupable\u2009? L\u00e2chet\u00e9 [[On dira seulement que El Attar a le courage de poursuivre son travail au Caire, malgr\u00e9 les oppositions et les dangers, et que sa proposition est en soi une fa\u00e7on de dialoguer avec son temps \u2013 que son existence rend certes sa port\u00e9e politique fragile, mais qu\u2019elle rend possible aussi un espace de pens\u00e9e et, a minima, de r\u00e9sistance.]]\u2009? Plut\u00f4t geste tout entier pris dans le spectacle, et c\u2019est ici que plus s\u00fbrement cette sc\u00e8ne porte. Car sa sc\u00e9nographie pourrait sembler celle d\u2019une installation [[Dette \u00e0 Shirley Niclais]] o\u00f9 s\u2019inscrit le politique de sa proposition. Dressant une table comme une coupe verticale, il fait signe vers les repr\u00e9sentations du Dernier Repas du Christ \u00e0 la Renaissance en d\u00e9pouillant cette image de toute inspiration religieuse \u2013 n\u2019en d\u00e9plaise \u00e0 la pr\u00e9sentation r\u00e9dig\u00e9e dans le programme du spectacle par le Festival. C\u2019est plut\u00f4t <i>l\u2019exposition<\/i> d\u2019une adresse intercept\u00e9e qu\u2019El Attar travaille, traverse, et dans laquelle il fraie et fissure les codes de la repr\u00e9sentation \u00e0 la fois th\u00e9\u00e2trale et sociale.<br \/>\nAlign\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, les acteurs sont renvoy\u00e9s \u00e0 la singuli\u00e8re solitude de leur personnage qui en fait des figures pures de leur drame\u00a0: drame de leur narcissisme ridicule ou de leur orgueil toujours d\u00e9plac\u00e9. La polyphonie qui bien souvent se met en place fait se chevaucher les dialogues \u2013 et comme l\u2019\u00e9cran de surtitre ne peut supporter qu\u2019une parole \u00e0 la fois, c\u2019est parfois la moiti\u00e9 de la sc\u00e8ne qui nous \u00e9chappe. Peu importe\u00a0: ce qui se dit est st\u00e9rile, on \u00e9change ainsi seulement du vide par-dessus le pr\u00e9cipice de l\u2019Histoire ou comme sur le fil que dresse la table entre eux, qui les relie et les isole. Du Shopping, des Affaires, des Gosses, ou du Chic de porter le voile, on n\u2019entendra que le bavardage insolent de b\u00eatise, et bouffi de l\u2019importance que chacun se donne\u2009; rien d\u2019autre. \u00ab\u00a0Le texte est extr\u00eamement dense, dit justement son auteur, mais il n\u2019a aucune importance. On ne cesse de parler, mais on ne dit rien.\u00a0\u00bb Et de se surprendre \u00e0 quitter des yeux les paroles affligeantes qui s\u2019\u00e9changent pour regarder ce qui plus s\u00fbrement est en jeu dans ce th\u00e9\u00e2tre\u00a0: la chor\u00e9graphie de corps excit\u00e9s, mais immobiles sur leurs chaises\u2009; ou la fixit\u00e9 bouillonnante des employ\u00e9s de maison, nourrice ou serveurs, esclaves r\u00e9sign\u00e9s, \u00e9paules vo\u00fbt\u00e9es, jeu d\u2019une densit\u00e9 f\u00e9roce, invisible, mais lisible. Ou la fuite d\u2019une minuscule tortue qui s\u2019\u00e9chappe de sc\u00e8ne, sublime et ultime all\u00e9gorie.<br \/>\nEt puis, il y a ce ressort de l\u2019absence, de l\u2019absente\u00a0: on attendra durant toute la pi\u00e8ce que vienne la M\u00e8re, qu\u2019on appellera r\u00e9guli\u00e8rement en vain \u2013 et dont le myst\u00e8re tient en partie de la politique du retrait que met en place cette sc\u00e8ne\u00a0: cette absence, il nous faut en r\u00eaver les raisons. Refus r\u00e9volutionnaire de se m\u00ealer \u00e0 ces porcs\u2009? D\u00e9sinvolture coupable tandis qu\u2019elle est tout \u00e0 sa toilette\u2009? Ou fuite, suicide pourquoi pas, \u00e9vanouissement, endormissement\u2009? Ou rien de tout cela, simple d\u00e9lire d\u2019un spectateur qui voulant faire feu de tout bois face au vertige vain des paroles, r\u00eave son propre r\u00eave.<br \/>\nBien s\u00fbr, il y aura des moments d\u2019intensit\u00e9 relative dans cet ennui des paroles creuses\u00a0: des crises qui seraient le passage oblig\u00e9 de ces sc\u00e8nes de repas de famille, dont on devine qu\u2019il est aussi un genre \u00e0 part enti\u00e8re, un code expos\u00e9 comme tel aux spectateurs du Caire. On s\u2019interpellera, on feindra les f\u00e2cheries ou les vexations, vite oubli\u00e9es. Mais ces crises sont comme l\u2019affleurement \u00e0 la surface de remous plus profonds et surtout des occasions pour le metteur en sc\u00e8ne de se saisir de son propre geste. Ainsi quand l\u2019un des jeunes hommes se souviendra avec d\u00e9lice des bonnes qu\u2019il d\u00e9troussait, et qu\u2019elles aimaient cela, dans le fond, comme toutes les femmes, finalement \u2013 obsc\u00e9nit\u00e9 misogyne insupportable qui effraie m\u00eame les convives, mais qu\u2019on \u00e9vacue\u00a0: le jeune homme est <i>artiste<\/i>, dit-on, et il exag\u00e8re, \u00e9videmment, pourquoi le croire\u2009? Ou comment El Attar convoque le r\u00e9alisme abject qu\u2019il met en place et r\u00e9pudie dans le m\u00eame temps sa propre th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 caricaturale. Strat\u00e9gie\u2009? Ou, de nouveau, leurre\u2009?<br \/>\nLa deuxi\u00e8me crise est plus \u00e9clatante\u00a0: c\u2019est \u00e0 la fin du spectacle, le renvoi d\u2019un des employ\u00e9s coupables d\u2019un geste brusque sur l\u2019enfant d\u2019un notable, qui le brutalisait. Le P\u00e8re rend la justice, et dans sa <i>mis\u00e9ricorde<\/i> lui \u00e9pargne les coups de b\u00e2ton (ou pire) et le cong\u00e9die. Et le <i>sofragi<\/i> d\u2019en \u00eatre reconnaissant. Dans cette sortie de sc\u00e8ne, c\u2019est toute la d\u00e9faite sociale de la soumission, mais aussi tous les germes de la col\u00e8re sem\u00e9s\u00a0: et toute l\u2019interruption d\u2019un th\u00e9\u00e2tre qui s\u2019arr\u00eate aux portes du salon feutr\u00e9 \u2013 interruption qui pourrait \u00e0 bien des \u00e9gards qualifier ce geste jusqu\u2019\u00e0 figurer dans la dramaturgie m\u00eame\u00a0: quand un serveur apporte un plat, tandis qu\u2019il s\u2019avance, la sc\u00e8ne est plong\u00e9e dans une obscurit\u00e9 rouge sang, et les notables se figent comme un tableau mort-vivant \u2013\u00a0dynamique \u00e9trange d\u2019un d\u00eener o\u00f9 l\u2019action est un arr\u00eat, et les discours une machine qui tourne \u00e0 vide. La sortie de l\u2019employ\u00e9 de maison rend finalement difficile la poursuite du repas \u2013 qui viendra nourrir les notables\u2009? La dramaturgie se replie sur l\u2019all\u00e9gorie politique en l\u2019ex\u00e9cutant\u00a0: et s\u2019accomplissant, s\u2019ach\u00e8ve.<br \/>\nEsquisse d&rsquo;un prologue, ouverture d&rsquo;un \u00e9pilogue<br \/>\nCar rapidement apr\u00e8s cette sc\u00e8ne, le spectacle s\u2019est termin\u00e9. Une heure \u00e0 peine, rapidement conduite et \u00e9conduite. Une esquisse \u00e0 peine, une proposition qui \u00e0 la fois ennuie et dont l\u2019ennui m\u00eame appelle tant il violente\u2009; mais une heure, minuscule et fragile, alors qu\u2019on se trouvait peut-\u00eatre face \u00e0 la mati\u00e8re vive d\u2019une fresque plus puissante, de personnages dont on pressentait contradictions et violences, d\u2019une sc\u00e8ne politique et morale avec ces champs et contre-champs, hors-champs et monde. Mais El Attar n\u2019a pas le projet de <a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?article358\">Krystian Lupa<\/a>. Le sien est de dresser une table o\u00f9 il s\u2019agit moins de servir les plats de l\u2019Histoire que de lever des regards qui nous font face.<br \/>\n<i>Last Supper<\/i> reste intraduit. <i>Le Dernier Repas<\/i>, <i>La Derni\u00e8re C\u00e8ne<\/i>\u2009? Avant quoi\u2009? \u00ab\u00a0Parce que \u00e7a suffit\u00a0\u00bb, dit El Attar. Cet \u00e9pilogue pourrait bien \u00eatre un prologue. Que le th\u00e9\u00e2tre refuse de raconter ce qui arrive tient \u00e0 sa dignit\u00e9 autant qu\u2019\u00e0 sa prudence\u00a0: \u00e0 l\u2019Histoire non <i>d\u2019\u00e9crire<\/i> cette histoire des soul\u00e8vements que cette sc\u00e8ne appelle absolument, mais de les accomplir, et de tout emporter si elle l\u2019ose. <i> The answer, my friend, is blowin\u2019 in the wind.<\/i><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1005\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/07\/2015-07-18_09.52.57.jpg\" alt=\"2015-07-18_09.52.57.jpg\" width=\"1500\" height=\"1125\" align=\"center\" \/><br \/>\n<center><small> image : avenue Saint-Ruf, Avignon, juillet 2015<\/small><\/center><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>The Last Supper, de Ahmed El Attar Avignon 2015 La C\u00e8ne est au Caire. 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