


{"id":1034,"date":"2015-07-29T21:27:00","date_gmt":"2015-07-29T19:27:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1034"},"modified":"2015-07-29T21:27:00","modified_gmt":"2015-07-29T19:27:00","slug":"81-detre-debout-encore","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/81-detre-debout-encore\/","title":{"rendered":"81, d&rsquo;\u00eatre debout encore"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">&#8212;&#8211;<br \/>\n<center><i><a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?mot97\">81, avenue Victor Hugo<\/a><\/i>, mise en sc\u00e8ne d&rsquo;<a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?mot98\">Olivier Coulon Jablonka<\/a><br \/>\n<br \/>\u00e9crit avec <a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?mot100\">Camille Plagnet<\/a>, et <a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?mot99\">Barbara M\u00e9tais-Chastanier<\/a><br \/>\n<br \/><a href=\"http:\/\/www.festival-avignon.com\/fr\/spectacles\/2015\/81-avenue-victor-hugo-piece-d-actualite\">Avignon 2015<\/a>, Gymnase du lyc\u00e9e Saint-Joseph<\/center><\/p>\n<hr \/>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-1031\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/07\/arton386.jpg\" width=\"800\" height=\"490\" \/><\/p>\n<p><center><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1032\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/07\/2015_81_avenue_victor_hugo.jpg\" alt=\"2015_81_avenue_victor_hugo.jpg\" align=\"center\" width=\"1400\" height=\"975\" \/><\/center><\/p>\n<hr \/>\n<p><strong>Leur pr\u00e9sence \u00e0 Avignon pourrait \u00eatre \u00e0 l&rsquo;image de leur histoire. D\u2019abord absents du programme, ils ont finalement \u00e9t\u00e9 invit\u00e9s <i>in extremis<\/i> et joueront, trois fois, \u00e0 la toute fin du Festival, dans le <i>In<\/i>. C\u2019est cette pr\u00e9sence singuli\u00e8re, intempestive et inattendue, mais \u00e9vidente et puissante, qu\u2019interrogent aussi ces huit hommes qui, dans le Gymnase du lyc\u00e9e Saint-Joseph, nous font face, et font face \u00e0 leur propre travers\u00e9e jusqu\u2019ici. <i>81, avenue Victor Hugo<\/i> n\u2019offre pas seulement la fin plus forte qui soit pour ce festival, ce spectacle \u2013 \u00e9crit par Camille Plagnet, Barbara M\u00e9tais-Chastanier et Olivier Coulon-Jablonka, et mis en sc\u00e8ne par ce dernier \u2013 r\u00e9v\u00e8le aussi tout ce qui manquait \u00e0 cette \u00e9dition 2015\u00a0: l\u2019articulation du politique et de l\u2019art \u00e0 l\u2019endroit d\u2019une pr\u00e9sence, au lieu de la parole qui d\u00e9chire le r\u00e9el et sa fiction, l\u00e0 o\u00f9 des corps portent le devenir de leur vie. Ainsi, dans le champ de ruines qu\u2019a patiemment construit ce festival restera la fragile densit\u00e9 de ceux qui sont <i>l\u00e0<\/i> et disent les mots pour en nommer la violence.<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<hr \/>\n<p><strong><sc>81, et combien d\u2019autres\u2009?<\/sc><br \/>\n<\/strong><br \/>\nCar ils n\u2019auraient pas d\u00fb \u00eatre l\u00e0. Pas ici, pas pr\u00e9vu, pas maintenant. Audace ou opportunisme des programmateurs du Festival, ils sont finalement venus apr\u00e8s plusieurs repr\u00e9sentations \u00e0 Aubervilliers qui ont connu \u00e9chos critiques et publics. Ils sont 8 donc, 8 qui sont 80, et davantage. D\u2019Afrique, de C\u00f4te d\u2019Ivoire ou du Burkina-Fasso, du Bangladesh aussi. Sans papiers dit-on pour les qualifier avec cette abjection que poss\u00e8de le vocabulaire pour d\u00e9signer des \u00eatres en fonction de ce qu\u2019ils n\u2019ont pas\u00a0: sans domicile, sans pays, sans rien qui fabrique ce qu\u2019ici on croit tenir pour de l\u2019identit\u00e9 (administrative) et de l\u2019\u00eatre (social). Ils sont 8 sur sc\u00e8ne qui font de ce retranchement une pr\u00e9sence\u00a0: 8 corps qui en portent 80, ce collectif d\u2019Aubervilliers dont ils sont issue \u2013 et avec eux tous ceux qui poss\u00e8dent m\u00eame r\u00e9cit, m\u00eame trajectoire, et m\u00eame lutte\u00a0: immigr\u00e9s en France \u2013\u00a0\u00e9migr\u00e9s d\u2019Afrique et d\u2019ailleurs \u2013, ils ont travers\u00e9 pays, continents et mers jusque sous les ponts, dans les squats de nos villes, sous des tentes de fortune, partout o\u00f9 ils peuvent trouver refuge. Et puis, aid\u00e9s par des associations, on leur confie une adresse\u00a0: 81, avenue Victor Hugo ; pas dans les quartiers les plus chics de Paris, mais dans ces villes en marges o\u00f9 on voudrait les tenir. Et si le nom de l&rsquo;avenue est celui du po\u00e8te et dramaturge qui passe comme l&rsquo;image m\u00eame du pays et de la langue, c&rsquo;est aussi le terme ironique qui d\u00e9signe un pays d&rsquo;accueil incapable d&rsquo;\u00eatre \u00e0 la hauteur de son histoire. Aubervilliers n\u2019est pas un point de chute, seulement l\u2019espace o\u00f9 ils voudraient faire la reconqu\u00eate de leur vie, avec la sc\u00e8ne comme arme.<br \/>\nEt puis voil\u00e0 que viennent un metteur en sc\u00e8ne et deux auteurs\u00a0: <a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?mot98\">Olivier Coulon-Jablonka<\/a>, fondateur du Moukden Th\u00e9\u00e2tre, dont on se souvient du tr\u00e8s sensible et intelligent <i>Pierre ou les ambigu\u00eft\u00e9s<\/i> (cette intelligence th\u00e9\u00e2trale que l\u2019on per\u00e7oit pr\u00e9cis\u00e9ment dans ce d\u00e9bord que le th\u00e9\u00e2tre inscrit en lui-m\u00eame vers le monde), avec l&rsquo;\u00e9crivain <a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?mot99\">Barbara M\u00e9tais-Chastanier<\/a> et le cin\u00e9aste <a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?mot100\">Camille Plagnet<\/a>, vont rencontrer ces hommes et femmes, parler avec eux de leur parcours et de leur d\u00e9sir, et puisque c\u2019est d\u2019\u00e9change qu\u2019il s\u2019agit, on vient avec l\u2019id\u00e9e de leur donner la parole, pas n\u2019importe quelle parole\u00a0: c\u2019est une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre qu\u2019on envisage de faire avec eux, pour eux, d\u2019eux-m\u00eames.<br \/>\nCe travail s&rsquo;inscrit dans ce qui semble sans doute l\u2019un des projets artistiques les plus passionnants d\u2019aujourd\u2019hui \u2013 justement parce que, d\u2019aujourd\u2019hui, il tente d\u2019en prendre la mesure. Les <i>pi\u00e8ces d\u2019actualit\u00e9s<\/i> que propose Marie-Jos\u00e9 Malis, directrice du th\u00e9\u00e2tre de La Commune d\u2019Aubervilliers \u2013 d\u00e9cid\u00e9ment <a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?article15\">l&rsquo;espace de plus grande invention<\/a> dans le paysage th\u00e9\u00e2tral fran\u00e7ais\u2026 \u2013\u00a0paraissent une audace sans exemple, au moment o\u00f9 le temps est au repli sur des valeurs s\u00fbres, au souci des jauges et des co-productions rentables. Malis aura eu l\u2019intuition magnifique de renverser le probl\u00e8me, en pla\u00e7ant au centre la cr\u00e9ation non pour l\u2019abaisser vers l\u2019id\u00e9e que l\u2019on se ferait d\u2019une <i>attente<\/i> du public, mais pour la produire depuis la relation que des artistes noueraient avec du public. Il faut lire le <a href=\"http:\/\/lacommune-aubervilliers.fr\/sites\/default\/files\/pdf\/dp_pa3_hd_0.pdf\">texte manifeste<\/a> de Malis sur ce projet qui est une r\u00e9ponse renvers\u00e9e, politique, r\u00e9volutionnaire au pseudo-th\u00e9\u00e2tre populaire d\u2019aujourd\u2019hui qui n&rsquo;est souvent que l\u2019expression d\u2019une soumission aux formes standardis\u00e9es que souhaite le pouvoir <a href=\"http:\/\/www.cotequimper.fr\/2014\/12\/15\/theatre-a-tout-age-les-propos-du-maire-font-polemique-video\/\">[voir les propos consternants du Maire de Quimper tenus \u00e0 l\u2019issue d\u2019une repr\u00e9sentation du [festival Tr\u00e8s T\u00f4t Th\u00e9\u00e2tre<\/a>.]].<br \/>\n<quote>La Commune centre dramatique national d\u2019Aubervilliers passe commande \u00e0 de grands artistes et leur demande\u00a0: la vie des gens d\u2019ici, qu\u2019est-ce qu\u2019elle inspire \u00e0 votre art\u2009?<br \/>\nLes pi\u00e8ces d\u2019actualit\u00e9, ce sont des mani\u00e8res nouvelles de faire du th\u00e9\u00e2tre.<br \/>\nElles disent que la modernit\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre et sa vitalit\u00e9 passent par ce recueil de ce qui fait la vie des gens, des questions qu\u2019ils se posent, et de ce temps du monde, complexe, poignant, que nous vivons tous.<br \/>\nElles partent d\u2019une population, et disent qu\u2019en eux se trouvera une nouvelle beaut\u00e9.<br \/>\nM\u00ealant parfois professionnels et amateurs, elles font du th\u00e9\u00e2tre l\u2019espace public de nos questions, elles seront suivies de d\u00e9bats, d\u2019\u00e9changes et renouvelleront avec \u00e9clat, \u00e9motion et dr\u00f4lerie, l\u2019id\u00e9e si belle du th\u00e9\u00e2tre comme Agora.<br \/>\nEn entrant dans ce th\u00e9\u00e2tre, ma question \u00e9tait\u00a0: est-ce que le lieu est bon pour l\u2019art\u2009? Est-ce que le fait d\u2019\u00eatre ici, de s\u2019adresser \u00e0 des gens pr\u00e9cis, de partir d\u2019eux, peut g\u00e9n\u00e9rer un art nouveau\u2009? <\/quote><br \/>\nMarie-Jos\u00e9 Malis sollicite donc des metteurs en sc\u00e8ne pour dialoguer avec ceux qui les entourent afin de leur donner la possibilit\u00e9 de dialoguer avec notre temps. <a href=\"http:\/\/www.arnaudmaisetti.net\/spip\/spip.php?article1464\">Partir de ce qui est l\u00e0<\/a> plut\u00f4t que de ce qui manque est le geste politique majeur, d\u00e9cisif et salvateur de la gauche contre l&rsquo;id\u00e9al romantique qui au contraire voudrait r\u00eaver sur ce qui fait d\u00e9faut : et empoisonne, et fige. Dans l&rsquo;\u00e9change entre metteurs en sc\u00e8ne, auteurs et ceux qui autour, vivent dans cette ville o\u00f9 le th\u00e9\u00e2tre est b\u00e2ti, ouvert au milieu des circulations pour en arr\u00eater les flux et intercepter les \u00e9nergies, c&rsquo;est aussi le travail de l&rsquo;art avec la vie, qui chercherait \u00e0 rendre visible et lisible ses lignes de force non pas seulement pour pauvrement l&rsquo;exprimer, ni pour en lever le d\u00e9voilement mystique, mais pour simplement nommer les espaces de partage et l&rsquo;actuel \u00e9tat des lieux de notre temps, des forces en pr\u00e9sence comme des th\u00e9\u00e2tres d&rsquo;op\u00e9ration.<br \/>\nC\u2019est ce double mouvement, de l&rsquo;art vers le r\u00e9el, et de l&rsquo;actualit\u00e9 vers l&rsquo;art, qui donne la richesse de ce projet. Apr\u00e8s Laurent Chetouane, qui a propos\u00e9 une <a href=\"http:\/\/lacommune-aubervilliers.fr\/piece-d-actualite-no1\">forme ouverte<\/a> sur les relations entre le th\u00e9\u00e2tre et les habitants de la ville, et apr\u00e8s Maguy Marin, qui a travaill\u00e9 sur l\u2019immigration espagnole \u00e0 Aubervilliers (<a href=\"http:\/\/lacommune-aubervilliers.fr\/piece-d-actualite-no2\">La Petite Espagne \u00e0 Aubervilliers<\/a>), c\u2019est donc autour de ce collectif du \u00ab 81, avenue Victor Hugo\u00a0\u00bb que le th\u00e9\u00e2tre prend la parole en la donnant, et s\u2019en saisit pour mieux porter le fer \u00e0 nos jours.<br \/>\n<sc><strong>Poste restante<\/strong><\/sc><br \/>\nIls n\u2019habitent pas \u00e0 l\u2019adresse indiqu\u00e9e, car justement cette adresse est un leurre \u2013 dans cet immeuble, ils luttent surtout pour en sortir. La v\u00e9ritable adresse est ailleurs, celle que les corps et les regards et les voix lanceront dans l\u2019\u00e9paisseur fragile d\u2019une heure \u00e0 peine o\u00f9 le th\u00e9\u00e2tre aura lieu pour devenir, une heure \u00e0 peine, le lieu de leur pr\u00e9sence comme l\u2019appel d\u2019en sortir. Le titre du spectacle poss\u00e8de ainsi tout ce qui fera sa force\u00a0: ce geste d\u2019offrir et de retrancher, d\u2019exposer \u00e0 la surface l\u2019illusion de sa possibilit\u00e9 pour mieux donner la profondeur d\u2019autres puissances plus sourdes et plus souveraines. Et cette mani\u00e8re aussi de d\u00e9jouer attentes et regards qui portent souvent les assignations les plus insupportables \u2014 mais que le th\u00e9\u00e2tre pourrait aussi prendre le risque de relayer, mais que <i>81, \u2026<\/i> sait mettre \u00e0 distance. C&rsquo;est sur le fil qu&rsquo;est conduit le spectacle, et ce fil est t\u00e9nu \u2013 sur lui semblent danser ce th\u00e9\u00e2tre et ces hommes. On les croit ici, ils sont ailleurs\u2009; on les voit dans leurs corps glorieux d\u2019acteurs intouchables, ils sont surtout leur propre corps, leur nom et leur visage\u2009; on pourrait les penser arriv\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 la repr\u00e9sentation qui abolit le devenir, ils sont encore en route. Et tout le spectacle ainsi jouera du th\u00e9\u00e2tre moins comme cette forme s\u00e9par\u00e9e du monde pour la racheter comme trop souvent il para\u00eet r\u00e9duit, que comme un espace de la d\u00e9chirure entre r\u00e9el et art, ou l\u2019un et l\u2019autre seraient tenus \u00e0 distance et comme \u00e0 bout portant de nous, expos\u00e9s et fragilis\u00e9s pour mieux nommer ce qui rel\u00e8ve de l\u2019un et de l\u2019autre, et en nous-m\u00eames ce qui nous en s\u00e9pare et ce qui nous l\u2019approche.<br \/>\nAinsi de l\u2019enjeu documentaire. Malis l\u2019\u00e9voque dans son propos sur ces <i> pi\u00e8ces d\u2019actualit\u00e9<\/i> :\u00a0 \u00ab\u00a0charge documentaire [qui] vise \u00e0 un effet de miroir tr\u00e8s explicite. C\u2019est le pr\u00e9sent vu par le prisme de nos concitoyens.\u00a0\u00bb. Mais cette <em>charge<\/em> documentaire y est pr\u00e9cis\u00e9ment moins un pr\u00e9alable qu\u2019un geste qui chercherait aussi \u00e0 le questionner. Non pas purs t\u00e9moignages de r\u00e9fugi\u00e9s, mais construction de leurs paroles pour tisser dans ces r\u00e9cits de vie les contours qui les laisseront voir. \u00c0 l\u2019\u00e9cueil sociologique qui menace parfois ces th\u00e9\u00e2tres ouverts aux discours \u2013 et au risque de rabattre la port\u00e9e de cette \u0153uvre sur ce qui lui donne son origine \u2013, le spectacle r\u00e9pond par sa proposition en avant, non plus originaire mais d&rsquo;invention, qui chercherait \u00e0 agencer ces paroles par des moyens th\u00e9\u00e2traux, seuls capables peut-\u00eatre de leur donner horizon et perspective. Ainsi le th\u00e9\u00e2tre ne serait pas ici l\u2019enveloppe qui esth\u00e9tiserait un propos \u2013 autre \u00e9cueil, sym\u00e9trique et oppos\u00e9, de cette m\u00e9thode documentaire \u2013, mais bien plut\u00f4t une syntaxe qui offrirait des armes pour rendre lisibles ces lignes de force. Pr\u00e9sence de l\u2019\u00e9criture et de l\u2019art dans le montage, le d\u00e9coupage, l\u2019organisation des paroles et des \u00e9changes, le rythme donn\u00e9 aux paroles et aux corps\u00a0: pr\u00e9sence qui ne recouvre jamais, dans l&rsquo;affect de belles paroles \u00e9crites en surplomb, ces blocs de vies qui sont ici dress\u00e9s radicalement, lisibles dans le sens du monde o\u00f9 ils ont \u00e9t\u00e9 pris, parfois jet\u00e9s, parfois affront\u00e9s.<br \/>\n<sc><strong>Au seuil<\/strong><\/sc><br \/>\nL\u2019ouverture du spectacle donne la loi singuli\u00e8re de ce th\u00e9\u00e2tre qui se joue du document comme de l\u2019art, pour rendre \u00e0 l\u2019un et \u00e0 l\u2019autre ses espaces de partage. Un homme s\u2019avance sur le plateau, il semble venir \u00e0 cour au milieu des brouhahas des spectateurs qui attendent\u2009; les lumi\u00e8res sont dans la salle et sur le plateau, lui vient simplement de dire <em>bonjour<\/em>, avec cette \u00e9vidence troublante que poss\u00e8de celui qui est l\u00e0 dans le m\u00eame temps que nous, mais de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019espace que l\u00e8ve le th\u00e9\u00e2tre<a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?article394\">[D\u2019un <em>bonjour<\/em> \u00e0 l\u2019autre\u00a0: celui de Mohamed El Khatib lui aussi \u0153uvrant dans la mati\u00e8re documentaire pour la traverser. Et singuli\u00e8rement, ces deux <em>bonjour<\/em> auront ouvert deux moments parmi les plus marquants de ce festival : voir [la critique du spectacle <i>Finir en beaut\u00e9<\/i><\/a> paru sur l&rsquo;Insens\u00e9, et <a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?article393\">notre recension de ce texte<\/a>.]]. Rapidement, l\u2019homme qui parle voudrait nous raconter une histoire. C\u2019est une fable\u2009; celle du Gardien des portes closes, et de l\u2019Homme qui voudrait les franchir, mais qu\u2019on retient l\u00e0 \u2013 jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il soit invit\u00e9 \u00e0 prendre sa place. Les mots de Kafka \u2014 sa \u00ab\u00a0Parabole de la Loi\u00a0\u00bb \u2013 r\u00e9sonnent imm\u00e9diatement\u00a0: on sait bien ce qu\u2019on va voir, l\u2019histoire de ces migrants devant lesquels se ferment toutes les portes, des administrations qui leur demandent des contrats de travail pour qu\u2019on puisse leur donner des papiers d\u2019identit\u00e9, et les patrons qui exigent des papiers d\u2019identit\u00e9 pour leur donner des contrats de travail, toute cette organisation kafka\u00efenne de la vie qui se replie sur la fable de Kafka. Est-ce le r\u00e9el qui a rejoint la fiction, ou la fiction qui avait su nommer le r\u00e9el si justement qu\u2019il s\u2019en trouvait d\u00e9masqu\u00e9\u2009? Peu importe finalement, tant cette parole que Mustapha nous livre dans ce temps r\u00e9el du th\u00e9\u00e2tre parvient \u00e0 adresser\u00a0: \u00e9vacue la question m\u00e9taphysique \u2013 que par exemple <a href=\"http:\/\/www.arnaudmaisetti.net\/spip\/spip.php?article587\">Warlikowski avait choisi d&rsquo;illustrer dans son <i>Koniec<\/i> avec la m\u00eame fable<\/a> \u2013, pour mieux soulever l\u2019enjeu politique de cette image du Gardien. Car Gardiens, ils le sont tous\u2009; gardiens de s\u00e9curit\u00e9, vigiles, gardes\u00a0: ce que Gauz, lui aussi immigr\u00e9 sans papier, dans son roman pr\u00e9cis et f\u00e9roce avait nomm\u00e9 les <a href=\"http:\/\/www.lenouvelattila.fr\/debout-paye\/\"><i>Debout-Pay\u00e9s<\/i><\/a>. Monde o\u00f9 ceux qui nous gardent sont gard\u00e9s par des lois qui les obligent \u00e0 se tenir dans l\u2019ill\u00e9galit\u00e9 \u2013 monde de gardiens gard\u00e9s de part et d\u2019autre de la loi\u00a0: monde de la surveillance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, celle qui fait des prisonniers des gardiens comme dans tous les syst\u00e8mes autoritaires de l\u2019histoire et les Camps les plus rigoureusement organis\u00e9s du si\u00e8cle.<br \/>\nCe prologue poss\u00e8de cette facult\u00e9 de nous exposer, d\u2019\u00e9vidence, ce propos et son fonctionnement, le d\u00e9collement de la fable sur le r\u00e9el, et du r\u00e9el sur le montage que l\u2019art saura faire pour l\u2019exposer\u00a0: le documentaire n\u2019est qu\u2019un point de d\u00e9part, jamais une finalit\u00e9 sociologique\u2009; et l\u2019art, un regard, non pas la cl\u00f4ture de son propre chant. Et ce prologue port\u00e9 haut dans la voix fragile, haute et lanc\u00e9e avec les accents m\u00eal\u00e9s du conte et du t\u00e9moignage par celui qui sait que l&rsquo;un n&rsquo;est s\u00e9par\u00e9 de l&rsquo;autre que par la vie qu&rsquo;ici on joue pour mieux l&rsquo;appeler.<br \/>\nVont se succ\u00e9der alors de multiples prises de parole apr\u00e8s que dans le noir le plus grand ils se sont introduits dans le th\u00e9\u00e2tre, riant de ce qu\u2019ils voyaient \u00e0 travers le flash de leur appareil photo\u00a0: quand la lumi\u00e8re se fait \u2013 et elle sera toujours l\u00e0, sur le plateau comme dans la salle, lumi\u00e8re qui rend radicales les adresses \u2013, ils sont l\u00e0, parce qu\u2019ils sont arriv\u00e9s ici, si l\u2019on peut dire. Un gardien (l\u2019un d\u2019entre eux en fait) et son chien interrompt la sc\u00e8ne \u2013 et les r\u00e9cits vont commencer, l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre racontant son trajet jusqu\u2019ici. Loi de l\u2019interruption\u00a0: d\u00e8s que le th\u00e9\u00e2tre risque de reprendre ses <em>droits<\/em> (ceux de l\u2019illusion et de la repr\u00e9sentation), c\u2019est le r\u00e9el qui viendra le recouvrir, lui-m\u00eame interrompu par le th\u00e9\u00e2tre au moment o\u00f9 ce r\u00e9el pourrait sembler pr\u00e9texte \u00e0 ce pr\u00e9sent. Et c\u2019est sur ce fil que se d\u00e9roulera ce temps, entre ces deux risques pris et tenus. D\u2019un seuil \u00e0 l\u2019autre, franchir vaut pour ce mouvement m\u00eame, celui de passer, de d\u00e9passer les fronti\u00e8res \u2013 si la litt\u00e9rature est <em>assaut contre les fronti\u00e8res<\/em> (Kafka), l\u2019histoire de ces hommes nous dit combien cet assaut se porte chaque jour <em>concr\u00e8tement<\/em> [[\u00ab\u00a0La v\u00e9rit\u00e9 est concr\u00e8te\u00a0\u00bb, \u00e9crivait Brecht.]] au risque de la vie. Les <i>journaux d\u2019actualit\u00e9s<\/i> font le d\u00e9compte des morts et des expuls\u00e9s, cette <em>pi\u00e8ce d\u2019actualit\u00e9s<\/em> travaille \u00e0 en raconter la chair.<br \/>\n(Notes sur le chien : la pr\u00e9sence du chien sur le plateau, au d\u00e9but, et vers la fin. Le souffle, le hal\u00e8tement affol\u00e9 du chien pendant qu&rsquo;on parle autour de lui, et que lui tenu en laisse n&rsquo;est pr\u00e9sent que dans sa respiration. Que joue un chien, au th\u00e9\u00e2tre ? Quel est son r\u00f4le ? Et quelle, sa pr\u00e9sence ? Objet kantorien d&rsquo;une pr\u00e9sence pure et sans affect, celui de la relation (l\u00e0, tenue en laisse). Sujet d&rsquo;une menace, qui est aussi un d\u00e9sir : qu&rsquo;\u00e0 tout moment le chien aboie ou hurle, ou cherche \u00e0 fuir, et c&rsquo;est la repr\u00e9sentation qui pourrait soudain s&rsquo;abattre sur cette vie surgie des entrailles du th\u00e9\u00e2tre. Il faudrait toujours un chien sur une sc\u00e8ne, pour faire r\u00e9gner cette menace. Certains spectateurs regarderaient le chien et attendraient qu&rsquo;il saute \u00e0 la gorge de l&rsquo;un d&rsquo;entre nous, ou qu&rsquo;il s&rsquo;endorme. D&rsquo;autres voudraient qu&rsquo;ils se taisent, qu&rsquo;ils cessent ces hal\u00e8tement rauques : mais comment dire \u00e0 un chien de cesser d&rsquo;\u00eatre l\u00e0 ? Pr\u00e9sence du chien : actualit\u00e9 puissante du chien et du temps lui-m\u00eame qui l&rsquo;entoure. Pr\u00e9sence comme de ce r\u00e9el dans le th\u00e9\u00e2tre. Absence du chien : quand il s&rsquo;en va, on entend soudain que le hal\u00e8tement a cess\u00e9, et c&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;on l&rsquo;entend le mieux. On voudrait qu&rsquo;il revienne. Quand le public applaudira la fin du spectacle, le chien affol\u00e9 voudra fuir. Beaut\u00e9 du chien, jalousie pour le chien. Plane sur tout le spectacle cet hal\u00e8tement du chien qui d\u00e9signe violemment et comme son envers sa soif. Spectacle qui pourrait s&rsquo;appeler : la soif du chien.)<br \/>\n<sc><strong>Trajectoires ou les ambigu\u00eft\u00e9s<\/strong><\/sc><br \/>\nLe trajet de ces huit hommes porte ainsi avec eux l\u2019histoire de notre pr\u00e9sent, comme une all\u00e9gorie aussi de ce qu\u2019il faut de courage pour franchir ces fronti\u00e8res et r\u00e9inventer la vie l\u00e0 o\u00f9 l\u2019Histoire voudrait qu\u2019elle s\u2019arr\u00eate. Et dans un monde qui proclame partout la circulation des capitaux et des biens comme le progr\u00e8s du lib\u00e9ralisme \u00e9conomique et social, il est juste \u2013 et faussement paradoxale \u2013\u00a0que c\u2019est la question de l\u2019immigration (pourtant poussi\u00e8re dans le budget des \u00c9tats) qui concentre la rage unanime des Nations. Elles paient le prix qu\u2019il faut de cette violence\u00a0: <a href=\"http:\/\/www.liberation.fr\/apps\/2015\/06\/tmf\/\">on sait qu\u2019il en co\u00fbte plus \u00e0 l\u2019Europe de repousser les migrants<\/a> que d\u2019organiser pacifiquement leur entr\u00e9e sur le continent. Car l&rsquo;enjeu migratoire est pour l&rsquo;occident la pire des secousses : celle qui le d\u00e9masque comme ce qu&rsquo;il est. Un territoire qui ne fonctionne que sur des lois d&rsquo;exclusion.<br \/>\nAlors ces r\u00e9cits qui s\u2019encha\u00eenent, s\u2019\u00e9changent, se disent dans leur singularit\u00e9 la plus nue \u2013 l\u2019un racontant l\u2019escroquerie par des fr\u00e8res immigr\u00e9s \u00e0 Moscou, l\u2019autre les vols o\u00f9 on ne sait pas o\u00f9 va atterrir, un autre encore les d\u00e9rives des embarcations surpeupl\u00e9es, ou les marches de trois jours dans le d\u00e9sert et les compagnons d\u2019infortune qu\u2019on abandonne \u00e0 leur \u00e9puisement, et qui l\u00e2che leur passeport \u2013 le poids des morts qu\u2019on porte avec soi dans l\u2019errance, et parfois m\u00eame leur nom, et toujours leur visage \u2013, tous ces r\u00e9cits finissent par raconter une seule et m\u00eame histoire dans leur diff\u00e9rence et c\u2019est l\u00e0 que le th\u00e9\u00e2tre a lieu, au lieu m\u00eame o\u00f9 la singularit\u00e9 des fables forgent l\u2019all\u00e9gorie des destins qui se retournent vers nous.<br \/>\nIl est ainsi \u00e9trange et frappant de constater que c\u2019est dans ses moments les plus th\u00e9\u00e2traux \u2013 l\u00e0 o\u00f9 le proc\u00e8s verbal du temps et de la parole se saisit d\u2019une qualit\u00e9 de pr\u00e9sence, leste le poids des corps d\u2019un pass\u00e9 qui se d\u00e9pli dans le pr\u00e9sent de l\u2019adresse \u2013 que la pi\u00e8ce est la plus pr\u00e9cise et gagne une justesse parfois inou\u00efe. Th\u00e9\u00e2traux en tant qu&rsquo;ils sont aussi le risque de ce th\u00e9\u00e2tre (en t\u00e9moigne le chien). Moment o\u00f9 l\u2019un des r\u00e9cits rapporte le trajet en bateau de fortune\u00a0: moment d\u2019une dr\u00f4lerie f\u00e9roce quand le vocabulaire technique \u2013\u00a0jargon pr\u00e9cis de la navigation \u2013 sert \u00e0 nommer une d\u00e9rive dans les eaux p\u00e9rilleuses o\u00f9 chaque vague peut \u00eatre mortelle. On rejoue \u00e0 quelques-uns l\u2019image de l\u2019embarcation minuscule, les roulis de la mar\u00e9e et les angles du cap \u00e0 suivre \u2013 on prononce la science de la navigation avec une ma\u00eetrise impeccable des mots pour la nommer, mais on ne poss\u00e8de pas les instruments, compas, carte des c\u00f4tes, coefficient des mar\u00e9es, ni barre ou d\u00e9rive digne de ce nom. On mime alors grossi\u00e8rement les mouvements de la barque et quand un navire de guerre italien vient \u00e0 l\u2019horizon, qu\u2019il donne instruction de ne pas bouger et que tous \u00e9videmment se pr\u00e9cipitent d\u2019un bord \u00e0 l\u2019autre pour le rejoindre mena\u00e7ant de tout faire basculer, c\u2019est une joyeuse sc\u00e8ne de gestes approximatifs, mais vivants\u2009; et c\u2019est une sc\u00e8ne terrifiante aussi, qui porte avec elle le souvenir de morts par milliers, la trag\u00e9die des naufrages pass\u00e9s et pire encore, ceux qui restent \u00e0 venir. Le th\u00e9\u00e2tre se saisit, avec ces propres moyens minuscules du jeu et de la parole nue, et consid\u00e9rable de l\u2019imaginaire et du pr\u00e9sent arrach\u00e9 au pass\u00e9, pour dire combien tout manque et vient s\u2019\u00e9chouer sur le r\u00e9cif de l\u2019exp\u00e9rience. Et tout cela travers\u00e9 par le rire vivant et terrible de ceux qui ont mis la mort derri\u00e8re eux.<br \/>\n<strong><sc>Dignit\u00e9s<\/sc><br \/>\n<\/strong><br \/>\nS\u2019ach\u00e8ve avec ce spectacle un festival qui aura frapp\u00e9 par l&rsquo;\u00e9vacuation syst\u00e9matique de tout souci politique, non que le politique ait \u00e9t\u00e9 absent, mais souvent convoqu\u00e9 comme un dehors impossible, au mieux m\u00e9taphorique, au pire comme l\u2019envers de l\u2019art qu\u2019il nous faudrait louer parce qu\u2019au moins il <i>sauve<\/i> des laideurs du monde, qu\u2019il nous invite au repli <em>solitaire<\/em> de la m\u00e9ditation : toutes ces b\u00eatises, ces insultes. Au terme de ces trois semaines confondantes, un spectacle se tient debout et livre la po\u00e9tique invers\u00e9e de ces spectacles emplis d\u2019eux m\u00eame. C\u2019est un contre-poison puissant qui soul\u00e8ve et appelle. Politique, ce spectacle l&rsquo;est non en raison de son objet seulement mais parce qu&rsquo;il fait de l&rsquo;espace th\u00e9\u00e2tral un territoire qui d\u00e9signe les failles des communaut\u00e9s, d\u00e9visage les mondes qui organisent de l&rsquo;exclusion au nom de l&rsquo;inclusion, dresse l&rsquo;espace qui travaille le pr\u00e9sent dans l&rsquo;intempestif mouvement de l&rsquo;Histoire, produit un temps qui fabrique de la pr\u00e9sence tandis que bruit l&rsquo;absence de ceux-l\u00e0 innombrables qui sont la chair de ces corps, ceux qui attendent, ensevelis sous les papiers ou sous la mer. Ce sont ces multiples tensions qui animent un propos \u00e0 la fois engag\u00e9 mais qui refuse la le\u00e7on morale, tout \u00e0 la fois situ\u00e9 d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;histoire mais jamais en vertu d&rsquo;une position de jugement, plut\u00f4t au contraire parce qu&rsquo;il voudrait se situer aux lieux o\u00f9 s&rsquo;inventent les origines et se fabriquent de la vie.<br \/>\nUn spectacle sans exemple dans la programmation du <i>In<\/i>. Aux assis de la pens\u00e9e purement spectaculaire s&rsquo;opposeront l\u2019image et la force de ces hommes debout, litt\u00e9ralement lev\u00e9s devant nous, la pr\u00e9cision de ces huit pr\u00e9sences dans la parole qui manquait \u00e9videmment de tout ce qui faisait celle qu\u2019on entendait partout sur les sc\u00e8nes d\u2019Avignon. Rythme parfois emp\u00each\u00e9, langue de la non-ma\u00eetrise \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 de l&rsquo;impeccable \u00e9nonciation des acteurs qui font profession de l\u2019\u00eatre. Car ces huit-l\u00e0 n\u2019ont statut ni d\u2019acteurs ni de com\u00e9diens, des hommes seulement l\u00e0 d\u2019avoir voulu prendre la parole, non parce qu\u2019on leur donnait seulement, mais parce qu\u2019ils en poss\u00e9daient la charge. Et cette langue arr\u00eat\u00e9e, imparfaite, d\u00e9faillante parfois s&rsquo;\u00e9coutait comme une r\u00e9ponse intense aux perfections mortes des techniques qui aujourd&rsquo;hui sur les sc\u00e8nes les plus imposantes sanctifient le th\u00e9\u00e2tre et le vident de sa force.<br \/>\nC\u2019est un spectacle digne et fragile, qui sait les risques qu\u2019il prend \u2013 et qui parfois ne semble pas toujours les \u00e9viter\u00a0: risque de faire de ces corps des <i>porteurs<\/i> <a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?article381\">[Au sens o\u00f9 l&rsquo;entend [Yannick Butel dans son propos<\/a> sur <i>La R\u00e9publique de Platon<\/i>, d&rsquo;Alain Badiou.]](d\u2019exp\u00e9rience pour beaucoup, et de v\u00e9rit\u00e9 pour tous, de voix pour chacun), risque de faire de cette sc\u00e8ne une tribune o\u00f9 le public se plairait d\u2019applaudir ses propres avis \u2013\u00a0l\u2019\u00e9pilogue para\u00eet presque sur le point de basculer. Mais jusqu&rsquo;au bout malgr\u00e9 tout, le spectacle sait tenir l\u2019infime jeu, fragile, qui le maintient, entre th\u00e9\u00e2tre et r\u00e9el, sur la voie politique de son \u00e9laboration. C&rsquo;est l\u00e0 qu\u2019il fabrique intimement l\u2019espace de sa singularit\u00e9. Dans les instants les plus d\u00e9cisifs, c\u2019est l\u00e0 qu\u2019il est le plus dangereux et fragile, et poss\u00e8de son intensit\u00e9 la plus t\u00e9nue\u00a0: ainsi ce moment o\u00f9 l\u2019un d\u2019eux fredonne <i>alouette, gentille alouette\u2026<\/i>. Est-ce le signe que le migrant, <i>assimil\u00e9<\/i>, chante la chanson qui le fera para\u00eetre docilement assimilable \u00e0 la culture dominante, celle qui aplanit les diff\u00e9rences pour int\u00e9grer comme un corps ce qui lui semble h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne\u2009? Ou bien peut-on entendre, dans la diction douce et alt\u00e9r\u00e9, les accents d\u2019ailleurs qui percent, la m\u00e9lodisation lointaine et les accents de Fela ou de Salif Ke\u00efta, oui quelque chose qui r\u00e9siste et porte l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 la langue dominante chante l\u2019inoffensive chanson de sa norme\u2009? Imm\u00e9diatement apr\u00e8s, un des hommes s&rsquo;avancera pour parler dans l&rsquo;anglais commun et universel le plus simple, avec l&rsquo;accent le plus <i>\u00e9tranger<\/i>, combien le malentendu a marqu\u00e9 son parcours, et que la langue loin de lui permettre de communiquer l&rsquo;a presque conduit au gouffre. Lieu du partage, et lieu de la d\u00e9chirure, la langue qu&rsquo;on parle ne r\u00e9unit que pour s\u00e9parer \u2013 ne communique que son affaissement, et ne signe que de l&rsquo;inappartenance. Et pourtant c&rsquo;est elle qu&rsquo;on entend, et c&rsquo;est en elle qu&rsquo;on re\u00e7oit la violence de son affaissement, qu&rsquo;on reconna\u00eet ce qui dans les mots arr\u00eate le sens, et l&#8217;emp\u00eache. Dans la langue se joue d\u00e8s lors ce que les r\u00e9cits traversent.  Beaut\u00e9 de ce th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;avoir saisi par la langue \u2013 le langage m\u00eame, bless\u00e9 et ainsi rehauss\u00e9, fran\u00e7ais d&rsquo;Afrique, anglais du Bangladesh \u2013 le processus d&rsquo;exclusion et le territoire possible de l&rsquo;entente. Fragilit\u00e9 de cette sc\u00e8ne qui donne le prix et la beaut\u00e9 \u00e0 ce collectif comme \u00e0 cette pi\u00e8ce, et \u00e0 l\u2019ensemble dignit\u00e9 et urgence.<br \/>\nCes huit racontent patiemment le chemin pour obtenir leurs papiers \u2013 pr\u00e9texte \u00e0 vivre la vie qu\u2019ils voudraient choisir : travailler d\u00e9cemment, et pourquoi pas voyager ? En entrant dans ce rapport de force avec les autorit\u00e9s administrative, ce collectif, appuy\u00e9 par les associations, joue peut-\u00eatre le jeu du pouvoir, quand il faudrait poser le probl\u00e8me ailleurs, et au-del\u00e0, sur la nature m\u00eame de ces papiers en regard de leur pr\u00e9sence ici. Ce ne sont pas des questions que pose ce spectacle, dont la geste militante est patente et revendiqu\u00e9e dans les derni\u00e8res minutes du spectacle, et davantage quand il s\u2019ach\u00e8ve. L\u2019un d\u2019eux confie alors, apr\u00e8s les saluts, que les huit acteurs ont obtenu leurs papiers[[Le Pr\u00e9fet de Seine-Saint-Denis, pr\u00e9fet d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances, a vu le spectacle et a re\u00e7u les huit com\u00e9diens amateurs qui sont en cours de r\u00e9gularisation. Ils ont d\u00e9j\u00e0 leur r\u00e9cipiss\u00e9.]], et qu\u2019ils continuent de jouer et de se battre pour le collectif dont ils sont issus et pour l\u2019ensemble des sans-papiers. On devine la strat\u00e9gie retorse du pouvoir, toujours la m\u00eame, et ici dans sa perversion tragique\u00a0: faire de la culture un espace de valorisation et de comp\u00e9tition, o\u00f9 ceux qui ont jou\u00e9 le jeu ont prouv\u00e9 leur capacit\u00e9 \u00e0 int\u00e9grer l\u2019espace social. Un peu ce que l\u2019on voit dans le sport en somme. Mais ce spectacle refuse dans le m\u00eame temps d\u2019\u00eatre r\u00e9duit \u00e0 lui-m\u00eame et sait qu\u2019il n\u2019a de sens qu\u2019une fois le th\u00e9\u00e2tre achev\u00e9. C\u2019est ici la belle complexit\u00e9 de ce spectacle d\u2019interroger en retour notre regard et de d\u00e9visager celui qui voudrait trouver l\u00e0 bonne conscience.<br \/>\nDans le cri de ces huit restent la force collective d\u2019un projet et la justesse des paroles, l\u2019art de composer des r\u00e9cits, de lever ces blocs d\u2019\u00eatres dans leur essentiel devenir\u00a0: demeure l\u2019\u00e9pure d\u2019une forme qui sait s\u2019imposer d\u2019elle-m\u00eame, sans autre artifice que celui que le th\u00e9\u00e2tre propose quand il saisit le r\u00e9el non pour le mimer, mais pour en intercepter les forces. Oui, dignit\u00e9 de ce th\u00e9\u00e2tre dans sa fragilit\u00e9 et, comme ceux dont on entend la voix (a-t-on jamais <em>entendu<\/em> autant que l\u00e0, ces trois semaines durant, des \u00eatres parler et qu\u2019on <em>\u00e9coutait<\/em> intens\u00e9ment par la gr\u00e2ce de leur pr\u00e9sence ?), dignit\u00e9 de ce th\u00e9\u00e2tre et de ces hommes dans leur volont\u00e9, sur le fil, d\u2019aller ainsi, vibrant de la t\u00e9nacit\u00e9 d\u2019\u00eatre l\u00e0 et de rester debout.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1033\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/07\/2015_81_1.jpg\" alt=\"2015_81_1.jpg\" align=\"center\" width=\"567\" height=\"377\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;&#8211; 81, avenue Victor Hugo, mise en sc\u00e8ne d&rsquo;Olivier Coulon Jablonka \u00e9crit avec Camille Plagnet, et Barbara M\u00e9tais-Chastanier Avignon 2015, Gymnase du lyc\u00e9e Saint-Joseph Leur pr\u00e9sence \u00e0 Avignon pourrait \u00eatre \u00e0 l&rsquo;image de leur histoire. D\u2019abord absents du programme, ils ont finalement \u00e9t\u00e9 invit\u00e9s in extremis et joueront, trois fois, \u00e0 la toute fin du Festival, dans le In. C\u2019est cette pr\u00e9sence singuli\u00e8re, intempestive et inattendue, mais \u00e9vidente et puissante, qu\u2019interrogent aussi ces huit hommes qui, dans le Gymnase du<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":1031,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-1034","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/1034","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1031"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1034"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=1034"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}