


{"id":1046,"date":"2015-07-23T12:04:00","date_gmt":"2015-07-23T10:04:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1046"},"modified":"2015-07-23T12:04:00","modified_gmt":"2015-07-23T10:04:00","slug":"des-arbres-a-abattre-de-lupa-un-theatre-sur-la-breche","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/des-arbres-a-abattre-de-lupa-un-theatre-sur-la-breche\/","title":{"rendered":"Des Arbres \u00e0 abattre, de Lupa\u00a0: un th\u00e9\u00e2tre sur la br\u00e8che"},"content":{"rendered":"<p><center><em><a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?mot44&amp;var_mode=calcul\">Des Arbres \u00e0 abattre<\/a><\/em>, mise en sc\u00e8ne <a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?mot42\">Krystian Lupa<\/a><br \/>\nd&rsquo;apr\u00e8s le roman de <a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?mot43\">Thomas Bernhard<\/a>,<br \/>\nmise en sc\u00e8ne <a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?mot42\">Krystian Lupa<\/a><br \/>\nAvignon 2015, La FabricA<\/center><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-932\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/07\/2015_des_arbres.jpg\" alt=\"2015_des_arbres.jpg\" width=\"920\" height=\"613\" align=\"center\" \/><\/p>\n<hr \/>\n<p><i><small>(Critique \u00e9crite\u00a0<a href=\"http:\/\/arnaudmaisetti.net\/spip\/spip.php?article1646\">par Caroline Veaux)<\/a> dans le cadre des ateliers d&rsquo;\u00e9criture ouverts au public \u2013 partenariat Insens\u00e9 \/ BNF &#8211; Maison Jean-Vilar)<\/small><\/i><\/p>\n<hr \/>\n<p><strong>A la Fabrica, Lupa propose, dans son adaptation des <em>Arbres \u00e0 abattre<\/em> de Thomas Bernhard, une magistrale le\u00e7on de th\u00e9\u00e2tre. Ou comment, faire du th\u00e9\u00e2tre, ce n\u2019est pas seulement illustrer un texte, mais dialoguer avec lui, l\u2019ouvrir, le d\u00e9ployer, y creuser des br\u00e8ches\u00a0: \u00ab\u00a0For\u00eat, for\u00eat de haute futaie, des arbres \u00e0 abattre\u00a0\u00bb.<br \/>\n<\/strong><br \/>\n\u2014\u00a0&#8211;<br \/>\nUn monologue, des monologues.<br \/>\n<em>Des arbres \u00e0 abattre<\/em>, le roman de Thomas Bernhard adapt\u00e9 \u00e0 la sc\u00e8ne par Kristian Lupa, est un texte massif. Massif d\u2019abord dans sa mise en page\u00a0: il s\u2019offre au regard du lecteur comme un seul bloc typographique, sans changement de paragraphe ou saut de ligne, qui viendrait l\u2019ouvrir ou l\u2019a\u00e9rer. Ce caract\u00e8re massif tient aussi \u00e0 la plong\u00e9e dans l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 que ce texte propose\u00a0: il laisse entendre une voix, celle d\u2019un narrateur qui ressemble \u00e9trangement \u00e0 Thomas Bernhard lui m\u00eame, et qui nous livre, le temps d\u2019une soir\u00e9e, le long monologue int\u00e9rieur qui le traverse. C\u2019est par le prisme de son regard, de son ironie teint\u00e9e d\u2019amertume, que nous assistons \u00e0 ce diner artistique, qui se tient chez les \u00e9poux Auersberger et qui r\u00e9unit, apr\u00e8s l\u2019enterrement de Joana, artiste chor\u00e9graphe sp\u00e9cialiste du mouvement, tous ceux qui ont travers\u00e9 sa vie. Parce qu\u2019il est parti vivre \u00e0 Londres et qu\u2019il ne les fr\u00e9quente plus depuis des ann\u00e9es, le narrateur pose sur cette galerie de personnages un regard d\u00e9capant et distanci\u00e9. Le milieu artistique viennois, sa m\u00e9diocrit\u00e9, le constat amer des r\u00eaves artistiques bris\u00e9s et des ambitions perdues\u00a0: tout cela est pass\u00e9 au filtre de son int\u00e9riorit\u00e9. Assis dans son fauteuil \u00e0 oreilles, le narrateur s\u2019offre un poste d\u2019observation privil\u00e9gi\u00e9 sur le cynisme de ces pseudo-artistes, qui viennent d\u2019enterrer celle qui, seule peut-\u00eatre parmi eux, refusait les compromissions du syst\u00e8me. Massif, ce texte l\u2019est donc aussi par le sentiment d\u2019irritation continue qui l\u2019anime (irritation, c\u2019est d\u2019ailleurs le sous-titre du roman). Lire ce texte, c\u2019est d\u2019une certaine mani\u00e8re s\u2019engager dans une plong\u00e9e en apn\u00e9e, aller chercher cette dr\u00f4le d\u2019impression d\u2019irritation, de br\u00fblure qu\u2019on \u00e9prouve au moment o\u00f9 le manque d\u2019air se fait insoutenable. Ou encore, s\u2019engager dans une for\u00eat obscure, pleine d\u2019essences \u00ab\u00a0de haute futaie\u00a0\u00bb dans lesquelles il faut tracer sa route, \u00e0 l\u2019aveugle.<br \/>\nLe compagnonnage ancien que Lupa m\u00e8ne avec Bernhard tient d\u2019ailleurs peut-\u00eatre, au-del\u00e0 des th\u00e9matiques qui les r\u00e9unissent, \u00e0 ce gout partag\u00e9 pour la parole int\u00e9rieure. Dans son travail de praticien, le metteur en sc\u00e8ne utilise le monologue int\u00e9rieur. Lors des r\u00e9p\u00e9titions de ses spectacles, les acteurs sont invit\u00e9s \u00e0 proposer des improvisations sous forme de monologues int\u00e9rieurs film\u00e9s. Lupa dit s\u2019inspirer en cela des screen-tests de Warhol. Ces monologues sont autant de lignes de fuite, de pistes d\u2019exploration, de marges, qui servent ensuite l\u2019interpr\u00e9tation du personnage. Chez Lupa, le monologue est un outil d\u2019ouverture qui travaille en profondeur la repr\u00e9sentation. Or, c\u2019est de la rencontre entre ces deux pratiques que r\u00e9side l\u2019int\u00e9r\u00eat du spectacle propos\u00e9 cet \u00e9t\u00e9 au Festival d\u2019Avignon\u00a0: la mise en sc\u00e8ne de Lupa ne cesse d\u2019ouvrir des br\u00e8ches, de d\u00e9couvrir et d\u2019explorer les lignes de faille du monologue de Thomas Bernhard.<br \/>\nDes br\u00e8ches\u00a0: \u00e9loge de la complexit\u00e9 sc\u00e9nique.<br \/>\nLupa aurait pu en effet comme nombre de metteurs en sc\u00e8ne avant lui, c\u00e9der \u00e0 la facilit\u00e9 d\u2019une simple illustration du texte\u00a0: se saisir du texte et faire de cette voix int\u00e9rieure le principal mat\u00e9riau sc\u00e9nique. Le narrateur du roman semblait m\u00eame souffler au metteur en sc\u00e8ne paresseux un dispositif sc\u00e9nique id\u00e9al : \u00ab\u00a0je suis l\u2019observateur, l\u2019ignoble individu qui s\u2019est confortablement install\u00e9 dans le fauteuil \u00e0 oreilles et s\u2019adonne l\u00e0, profitant de la p\u00e9nombre de l\u2019antichambre, \u00e0 son jeu d\u00e9goutant qui consiste plus ou moins \u00e0 diss\u00e9quer, comme on dit, les invit\u00e9s des Auersberger\u00a0\u00bb. De fait, au spectateur qui entre dans la salle, l\u2019espace sc\u00e9nique se pr\u00e9sente comme un immense cube vitr\u00e9, un espace d\u2019observation qui permet, \u00e0 travers les grandes baies vitr\u00e9es de ce salon-vivarium, de diss\u00e9quer \u00e0 distance les dr\u00f4les d\u2019esp\u00e8ces qui peuplent le milieu artistique\u00a0: la romanci\u00e8re rat\u00e9e qui se prend pour Virginia Woolf, son acolyte qui se r\u00eave en Gertrude Stein, le jeune couple d\u2019\u00e9crivains homosexuels-branch\u00e9s-hipsters \u00e0 barbe, le plasticien en manque d\u2019inspiration, et surtout le couple Auerseberg dont l\u2019alcoolisme du mari le dispute \u00e0 la superficialit\u00e9 de la maitresse de maison qui s\u2019\u00e9puise \u00e0 changer de robe, comme on cherche \u00e0 changer de peau. Le cube vitr\u00e9 avec d\u00e9cor naturaliste, la ligne lumineuse rouge qui marque la s\u00e9paration entre la sc\u00e8ne et la salle, la pr\u00e9sence du fauteuil de Thomas \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du salon, en avant-sc\u00e8ne,\u00a0la voix du com\u00e9dien agissant comme un \u00e9cran s\u2019interposant, comme la cloison vitr\u00e9e, entre nous et les personnages: ce dispositif aurait pu suffire \u00e0 faire entendre le texte et \u00e0 permettre une dissection patiente et distanci\u00e9e de cette com\u00e9die sociale. En pure ext\u00e9riorit\u00e9.<br \/>\nMais le travail de Lupa ne s\u2019en tient \u00e9videmment pas l\u00e0. Car le metteur en sc\u00e8ne ne cesse d\u2019ouvrir litt\u00e9ralement ce cube sc\u00e9nique. L\u2019\u00e9cran situ\u00e9 au-dessus du cube ouvre une premi\u00e8re br\u00e8che \u00e0 la fois spatiale (en cr\u00e9ant un autre espace pour le regard du spectateur) mais aussi temporelle\u00a0: les images du pass\u00e9, et de l\u2019ext\u00e9rieur s\u2019y projettent. Des sc\u00e8nes de rue, les souvenirs d\u2019un enterrement, d\u2019un cort\u00e8ge qui s\u2019\u00e9tire dans un ennui m\u00e9diocre, les souvenirs d\u2019un repas apr\u00e8s cet enterrement et d\u2019un sac plastique noir comme seul linceul. C\u2019est d\u2019ailleurs sur cet \u00e9cran que le spectacle avait commenc\u00e9, au moment o\u00f9 les spectateurs inattentifs s\u2019installaient dans la salle, comme un indice de ce que s\u2019attacherait \u00e0 faire la mise en sc\u00e8ne. Dans la vid\u00e9o qui y \u00e9tait projet\u00e9e, Joana y parlait de son m\u00e9tier de com\u00e9dienne\u00a0: beau visage en noir et blanc, frontal et confiant. Ce mouvement d\u2019ouverture se d\u00e9ploie ensuite dans toute la pi\u00e8ce. Les fronti\u00e8res entre ext\u00e9rieur et int\u00e9rieur, pass\u00e9 et pr\u00e9sent, ici et ailleurs, autrefois et maintenant se brouillent. La fronti\u00e8re lumineuse rouge, d\u00e9marcation qui s\u00e9pare l\u2019espace de la fiction de l\u2019espace du r\u00e9el, est vite travers\u00e9e par les com\u00e9diens, qui s\u2019approchant de la limite sc\u00e8ne-salle, vont jusqu\u2019\u00e0 caresser dans un geste tr\u00e8s tendre, les spectateurs du premier rang. Une mani\u00e8re pour les com\u00e9diens d\u2019\u00e9tendre l\u2019espace de la sc\u00e8ne, d\u2019en d\u00e9placer les limites, de tracer de nouvelles fronti\u00e8res pour nous inclure dans leur monde. Une fum\u00e9e, ensuite, monte des profondeurs et occulte la transparence de ces grandes baies vitr\u00e9es, qui s\u2019ouvrent d\u2019ailleurs apr\u00e8s l\u2019entracte. L\u2019espace sc\u00e9nique se creuse, et derri\u00e8re la surface, affleure soudain, comme un envers, la profondeur\u00a0: \u00e0 la pure frontalit\u00e9 des com\u00e9diens assis dans le salon en une ligne impeccable au d\u00e9but de la pi\u00e8ce r\u00e9pondront ensuite des corps errants dans un espace agrandi par les vid\u00e9oprojections d\u2019une rue ou d\u2019une foret. Comme si soudain, l\u2019int\u00e9rieur s\u2019ouvrait aussi \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, se m\u00ealaient dans un incessant renversement. De m\u00eame, en pivotant \u00e0 vue, des espaces lat\u00e9raux se d\u00e9voilent\u00a0: des petites sc\u00e8nes dans la sc\u00e8ne, des petites cages sc\u00e9niques, vitr\u00e9es elles aussi, comme des miniatures qui offrent au spectateur des visions du pass\u00e9, des fragments de temps arrach\u00e9s \u00e0 l\u2019oubli\u00a0: une improvisation th\u00e9\u00e2trale, dans laquelle Joana pouvait encore se r\u00eaver en princesse nue, ou peu de temps apr\u00e8s, cette m\u00eame Joana, nue encore, mais cette fois-ci perdue dans son lit, avin\u00e9e et d\u00e9j\u00e0 \u00e9puis\u00e9e. Des sc\u00e8nes comme des trou\u00e9es dans le texte de Bernhard, pour l\u2019amplifier, le complexifier, l\u2019a\u00e9rer aussi peut-\u00eatre. Des sc\u00e8nes que Lupa a improvis\u00e9es avec ses com\u00e9diens et qu\u2019il nomme joliment des \u00ab\u00a0sc\u00e8nes apocryphes\u00a0\u00bb. Des sc\u00e8nes spectrales, somnambuliques, comme autant de br\u00e8ches par lesquelles les fant\u00f4mes peuvent revenir errer parmi les vivants, comme si d\u2019un coup, l\u2019espace entier de la sc\u00e8ne s\u2019ouvrait au d\u00e9dale labyrinthique des souvenirs du narrateur. Et puis, en arri\u00e8re-plan pendant tout le spectacle, la pr\u00e9sence, ent\u00eatante, lancinante, irritante presque, et paradoxalement tr\u00e8s douce et hypnotique d\u2019une voix grave, chaude, qui murmure, chantonne, prononce des mots qu\u2019on pense parfois reconna\u00eetre. Une voix qui invite \u00e0 se perdre, \u00e0 se tourner, \u00e0 explorer la sc\u00e8ne, puis la salle pour en identifier la source, en vain. Jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on se rappelle soudain avoir remarqu\u00e9, au d\u00e9but du spectacle, la pr\u00e9sence de Lupa, sur une coursive, assis sur une chaise d\u2019\u00e9colier, face \u00e0 la sc\u00e8ne. La voix de Lupa donc, en train de commenter son spectacle, de le surtitrer dans une langue inconnue, et dont la pr\u00e9sence rappelle in\u00e9vitablement celle d\u2019un Kantor, sur les vid\u00e9os de ses spectacles, venant parfois poser la main sur l\u2019\u00e9paule d\u2019un com\u00e9dien pour rectifier son jeu ou celle, encore, d\u2019un Warlikowski, aper\u00e7u \u00e0 Avignon, il y a quelques \u00e9t\u00e9s, avec un ami cher aujourd\u2019hui disparu, lors d\u2019une repr\u00e9sentation d\u2019<i>Angels in America<\/i>, assis juste \u00e0 cot\u00e9 de nous, sur les marches des gradins de la cour du lyc\u00e9e Saint-Joseph (et ce souvenir fascinant, d\u2019avoir alors moins regard\u00e9 le spectacle que son reflet sur le visage et dans les yeux du metteur en sc\u00e8ne). La voix de Lupa donc, comme une ligne m\u00e9lodique secondaire, participe \u00e0 cr\u00e9er ce sentiment d\u2019\u00eatre pris au c\u0153ur d\u2019un maillage, d\u2019un r\u00e9seau, d\u2019une nappe sonore et th\u00e9\u00e2trale qui nous enveloppe\u00a0: le dispositif sc\u00e9nographique presque naturaliste du d\u00e9but s\u2019\u00e9clatant alors en des espaces multiples.<br \/>\nEn refusant un point de vue unique et centralis\u00e9, Lupa ouvre une br\u00e8che hypnotique, dans laquelle errer et se perdre. Pendant qu\u2019un film passe sur l\u2019\u00e9cran, l\u2019action sc\u00e9nique se suspend. De fait, on attend beaucoup dans cette pi\u00e8ce\u00a0: les personnages, comme les spectateurs. Mais cette attente est propice \u00e0 une forme de flottement et cr\u00e9e une autre forme de respiration. Le regard flotte, erre et s\u2019attarde sur les d\u00e9tails que l\u2019on ne prend pas la peine de regarder habituellement. L\u2019\u00e9coute aussi flotte\u00a0: il faut accepter de ne pas tout saisir, tout retenir de ce qui se dit, se d\u00e9tacher parfois des surtitres pour se laisser bercer par les intonations si particuli\u00e8res de la langue polonaise. Cet \u00e9tat de suspension, comme dans un r\u00eave, permet \u00e0 l\u2019infime, au presque-rien, de faire soudainement sens. Une main qui dans l\u2019air dessine des volutes, au rythme du Bol\u00e9ro, le hi\u00e9ratisme du corps d\u2019un homme qui se sait \u00e9tranger \u00e0 ce milieu, un drap que l\u2019on remonte sur soi pour cacher la d\u00e9ch\u00e9ance d\u2019un corps meurtri, des mains encore qui s\u2019appliquent contre la cloison vitr\u00e9e comme pour chercher dans le contact avec le verre la preuve que l\u2019on n\u2019est pas tout \u00e0 fait mort, le rythme lent presque ritualis\u00e9 d\u2019une marche. Des fragments d\u2019images que chacun peut, \u00e0 sa guise, d\u00e9couper, retenir, agencer\u00a0: un montage intime, un cadrage personnel pour se cr\u00e9er son film int\u00e9rieur, id\u00e9al du spectacle.<br \/>\nLe Bol\u00e9ro\u00a0: ou l\u2019ouverture \u00e0 la polyphonie.<br \/>\nAu point de vue unique d\u2019une plong\u00e9e dans la seule int\u00e9riorit\u00e9 de Thomas, la mise en sc\u00e8ne de Lupa pr\u00e9f\u00e8re un point de vue multifocal. De m\u00eame, la parole monologique c\u00e8de peu \u00e0 peu la place \u00e0 une forme de choralit\u00e9, dont le Bol\u00e9ro de Ravel, qui r\u00e9sonne sur sc\u00e8ne, fournit peut-\u00eatre le mod\u00e8le\u00a0: celui d\u2019un entrelacement et d\u2019un tressage des voix. Dans la tr\u00e8s belle s\u00e9quence finale, qui suit l\u2019\u00e9coute du Bol\u00e9ro, Joana revient comme un spectre, sur sc\u00e8ne, errant entre tous ceux qui l\u2019ont crois\u00e9e et qui ont tiss\u00e9 la trame de sa vie. La marche de Joana, lente et d\u00e9licate, sa pr\u00e9sence somnambulique alors qu\u2019elle \u00e9pie les vivants \u00e0 travers les portes et les fen\u00eatres, la musique dont le rythme semble commander son avanc\u00e9e sur sc\u00e8ne, d\u00e9clenchent dans son sillage comme un flot de paroles. L\u2019\u00e9pici\u00e8re, John, puis chacun des convives, parle. Ces figures secondaires, ces figurants, disent leur Joana, et leurs r\u00eaves bris\u00e9s. La profondeur, la voix singuli\u00e8re de chacun se laisse alors entendre et derri\u00e8re la m\u00e9diocrit\u00e9 de chacun affleure aussi le poids des espoirs que la vie a d\u00e9\u00e7us, et qui permet \u00e0 chacun de nous de nous reconna\u00eetre en eux. La pr\u00e9sence fantomatique de Joanna ouvre la br\u00e8che la plus puissante\u00a0: celle qui permet aux morts de venir se joindre aux vivants, et aux fant\u00f4mes des r\u00eaves d\u00e9\u00e7us de faire entendre leur voix. Et dans le mouvement de cette sc\u00e8ne, le spectateur se surprend \u00e0 laisser ses propres fant\u00f4mes int\u00e9rieurs, ses morts \u00e0 lui, errer sur sc\u00e8ne et d\u00e9ambuler avec ces personnages.<br \/>\nA la fin de la sc\u00e8ne, ces voix se recouvrent, se nappent les unes et autres, \u00e9chappant \u00e0 tout surtitrage. Lupa est en cela tr\u00e8s proche du mouvement qui anime la fin du texte de Thomas Bernhard\u00a0: dans les derni\u00e8res pages du roman, la voix du com\u00e9dien du National Th\u00e9\u00e2tre s\u2019infiltre peu \u00e0 peu dans le monologue du narrateur, et l\u2019usage de l\u2019italique, souligne la pr\u00e9sence de cette voix secondaire. Par ce mouvement d\u2019ouverture, le narrateur d\u00e9couvre en ce com\u00e9dien cabotin d\u00e9testable un fr\u00e8re qui comme lui, pourtant, r\u00eave \u00ab\u00a0d\u2019arbres \u00e0 abattre et de forets de haute futaie\u00a0\u00bb. Dans ces derni\u00e8res pages si belles du roman de Bernhard, le narrateur se d\u00e9couvre malgr\u00e9 toute sa d\u00e9testation, comme appartenant \u00e0 cette communaut\u00e9 artistique viennoise, qu\u2019il r\u00e9int\u00e8gre. La mise en sc\u00e8ne de Lupa, en s\u2019ouvrant \u00e0 toutes ces voix, en nous donnant \u00e0 voir les envers des personnages, a rendu compr\u00e9hensible ce retournement. Les derni\u00e8res lignes du roman peuvent alors s\u2019afficher sur l\u2019\u00e9cran\u00a0: le spectateur est rendu \u00e0 sa place de lecteur.<br \/>\nC\u2019est en cela que la mise en sc\u00e8ne de Lupa, s\u2019affirme comme un geste de pur th\u00e9\u00e2tre\u00a0: la sc\u00e8ne d\u00e9ploie le texte, creuse des br\u00e8ches entre les mots, se loge dans ses anfractuosit\u00e9s et offre, contre la surface de la page, des espaces de frictions et de jeu qui nous laissent des espaces o\u00f9 r\u00eaver. Cette adaptation n\u2019est donc on pas une plate illustration d\u2019un roman, comme cette \u00e9dition du festival en aura vu d\u2019autres, mais un v\u00e9ritable dialogue d\u2019artiste \u00e0 artiste. Est-ce alors un hasard si c\u2019est dans la voix de Lupa, pr\u00e8s de trois semaines apr\u00e8s la repr\u00e9sentation, que se loge le souvenir le plus tenace de la repr\u00e9sentation\u00a0? Dans la voix de Lupa qui ouvre une br\u00e8che permanente, et qui vaut comme la trace sensible et continue d\u2019une pr\u00e9sence, comme le rappel qu\u2019\u00e0 une voix qui s\u2019est \u00e9teinte peut toujours r\u00e9pondre et venir la prolonger, une autre voix.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des Arbres \u00e0 abattre, mise en sc\u00e8ne Krystian Lupa d&rsquo;apr\u00e8s le roman de Thomas Bernhard, mise en sc\u00e8ne Krystian Lupa Avignon 2015, La FabricA (Critique \u00e9crite\u00a0par Caroline Veaux) dans le cadre des ateliers d&rsquo;\u00e9criture ouverts au public \u2013 partenariat Insens\u00e9 \/ BNF &#8211; Maison Jean-Vilar) A la Fabrica, Lupa propose, dans son adaptation des Arbres \u00e0 abattre de Thomas Bernhard, une magistrale le\u00e7on de th\u00e9\u00e2tre. Ou comment, faire du th\u00e9\u00e2tre, ce n\u2019est pas seulement illustrer un texte, mais dialoguer avec<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1045,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-1046","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/1046","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1045"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1046"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=1046"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}