


{"id":1048,"date":"2015-07-22T21:20:00","date_gmt":"2015-07-22T19:20:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1048"},"modified":"2015-07-22T21:20:00","modified_gmt":"2015-07-22T19:20:00","slug":"antonio-e-cleopatra-de-t-rodrigues-mobilis-in-mobili","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/antonio-e-cleopatra-de-t-rodrigues-mobilis-in-mobili\/","title":{"rendered":"Ant\u00f3nio e Cle\u00f3patra de T. Rodrigues : Mobilis in mobili"},"content":{"rendered":"<hr \/>\n<p><center><strong> <em><i>Ant\u00f3nio e Cle\u00f3patra<\/i><\/em> de Tiago Rodrigues<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.festival-avignon.com\/fr\/spectacles\/2015\/antonio-e-cleopatra\">Avignon, Th\u00e9\u00e2tre Benoit-XII<\/a> <\/strong><\/center><\/p>\n<hr \/>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-962\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/07\/antonioecleo.jpg\" alt=\"antonioecleo.jpg\" width=\"920\" height=\"613\" align=\"center\" \/><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: center;\"><i><small>(Critique \u00e9crite par\u00a0Fr\u00e9d\u00e9rique Hammerli) <\/small><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><i><small>dans le cadre des ateliers d&rsquo;\u00e9criture ouverts au public \u2013 partenariat Insens\u00e9 \/ BNF &#8211; Maison Jean-Vilar)<\/small><\/i><\/p>\n<hr \/>\n<p><strong>Du texte shakespearien de 1603 ou du film grandiose r\u00e9alis\u00e9 par Mankiewicz en 1963, dont il dit lui m\u00eame avoir tir\u00e9 inspiration, Tiago Rodrigues offre pourtant une mise en sc\u00e8ne toute personnelle. Aux nombreux personnages de la pi\u00e8ce, qui entrem\u00eale enjeux politiques et intimes, aux d\u00e9cors majestueux et spectaculaires du film, le metteur en sc\u00e8ne portugais oppose des choix marqu\u00e9s par un d\u00e9pouillement singulier. Une sc\u00e8ne sur laquelle est tendue une toile grise capable d\u2019accueillir les jeux d\u2019ombres et de lumi\u00e8re, un mobile tout calderien, un petit banc o\u00f9 repose un \u00e9lectrophone, deux verres d\u2019eau, la pochette de la musique originale du film de Mankiewicz. Car si l\u2019arri\u00e8re-plan politique de l\u2019intrigue, les devoirs qui p\u00e8sent sur ces deux illustres repr\u00e9sentants de pouvoirs antagonistes, n\u2019a pas disparu, il est comme effac\u00e9 de la mise en sc\u00e8ne, plac\u00e9 dans le hors-champ d\u2019un espace tout \u00e0 la fois abstrait et organique, celui de l\u2019amour irr\u00e9pressible que se portent Antoine et Cl\u00e9op\u00e2tre, seuls sur sc\u00e8ne.<br \/>\n<\/strong><br \/>\nPlan\u00e9tarium<br \/>\nAntoine et Cl\u00e9op\u00e2tre, Cl\u00e9op\u00e2tre et Antoine. La pi\u00e8ce s\u2019ouvre sur ce constat\u00a0: la co-pr\u00e9sence, face au public des deux com\u00e9diens, danseurs et chor\u00e9graphes, Sofia Diaz et Vitor Roriz. Chacun chacun \u00e9nonce \u00e0 plusieurs reprises le nom du personnage incarn\u00e9 par l\u2019autre. Leur entr\u00e9e sur sc\u00e8ne, sur la sc\u00e8ne du monde, c\u2019est la rencontre de deux plan\u00e8tes, celles\u2013l\u00e0 m\u00eame qu\u2019\u00e9voque le mobile form\u00e9 de deux disques jaunes et deux disques bleus qui ne cessent de se rapprocher ou de s\u2019\u00e9loigner au rythme du support m\u00e9tallique qui r\u00e8gle leurs mouvements. La mise en sc\u00e8ne de Rodrigues exprime les effets d\u2019attraction\/r\u00e9pulsion de la relation qui unit les deux personnages\u00a0: jamais totalement unis par la passion qui les lie, jamais totalement s\u00e9par\u00e9s, m\u00eame lorsque l\u2019un est \u00e0 Rome et l\u2019autre en Egypte. Le d\u00e9placement des deux com\u00e9diens semble r\u00e9gi par les lois de l\u2019attraction ou d\u2019un magn\u00e9tisme dont ils seraient tour \u00e0 tour les p\u00f4les positifs ou n\u00e9gatifs\u00a0: ils s\u2019\u00e9loignent, se rapprochent, se font face, se r\u00e9pondent. S\u00e9par\u00e9s par les mers, Antoine suit encore l\u2019ombre de Cl\u00e9op\u00e2tre, ombre amplifi\u00e9e de l\u2019actrice qui se projette sur la toile sc\u00e9nique. Belle id\u00e9e qui \u00e9voque \u00e0 la fois l\u2019impossibilit\u00e9 de se d\u00e9faire du corps de l\u2019autre mais aussi l\u2019issue fatale de cet amour, ou encore la nature fantasmatique de ces deux personnages telle qu\u2019elle a pu d\u00e9j\u00e0 s\u2019exprimer lorsqu\u2019ils furent incarn\u00e9s par Richard Burton et Elizabeth Taylor. L\u2019amour fou est affaire de corps et de souffle. Inspire\/expire, ce leimotiv prononc\u00e9 par les deux com\u00e9diens vient scander les diff\u00e9rents moments de leur amour, les respirations s\u2019accordent, le souffle vital de l\u2019un devient celui de l\u2019autre. Les deux plan\u00e8tes, sont aussi deux organes, deux atomes\u00a0: macrocosme et microcosme.<br \/>\nUn espace de jeu<br \/>\nSi le reste du personnel de la pi\u00e8ce de Shakespeare, sans parler de la foule des figurants du film de Mankiewicz ne sont pas incarn\u00e9s sur sc\u00e8ne, ils ne sont pourtant pas totalement absents. Ils sont \u00e9voqu\u00e9s par le texte et les gestes des deux com\u00e9diens. Le monde est l\u00e0, autour d\u2019Antoine et Cl\u00e9op\u00e2tre, et frappe \u00e0 la porte de leur chambre. L\u2019espace \u00e9vid\u00e9 de la sc\u00e8ne ne demande qu\u2019\u00e0 \u00eatre rempli, toujours menac\u00e9 dans ses limites. Le monde et l\u2019heure tournent comme les bras du mobile, \u00e9galement m\u00e9taphore des jeux de pouvoirs dans lesquels sont pris les deux amants. Les jeux de lumi\u00e8re agrandissent ou r\u00e9tr\u00e9cissent l\u2019espace au gr\u00e9 des pressions exerc\u00e9es par Rome.<br \/>\nEchapper \u00e0 l\u2019espace du pouvoir c\u2019est vouloir \u00e9chapper au temps, pass\u00e9 historique dont Antoine et Cl\u00e9op\u00e2tre sont les h\u00e9ritiers, futur d\u2019un projet politique qu\u2019ils se doivent de porter et de b\u00e2tir. Comme le d\u00e9clare Rodrigues, Antoine et Cl\u00e9op\u00e2tre se rencontrent dans l\u2019espace du \u00ab\u00a0pr\u00e9sent\u00a0\u00bb, ce point fragile qui permet ponctuellement d\u2019unir des forces contraires\u00a0: pass\u00e9 et futur, Rome et Egypte, com\u00e9diens et personnages. Antoine \u00e0 Rome et Cl\u00e9op\u00e2tre en Egypte peuvent se trouver r\u00e9unis c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te sur la sc\u00e8ne, unis par une force qui les d\u00e9passe, et les d\u00e9place dans un nouvel espace, toujours fuyant, toujours \u00e0 conqu\u00e9rir, celui du d\u00e9sir.<br \/>\nCe qui se joue alors sur cette sc\u00e8ne, c\u2019est le jeu\u00a0: le jeu comme interaction de deux corps dans un espace donn\u00e9, mais aussi le jeu comme \u00e9cart. Au premier degr\u00e9\u00a0: qu\u2019est-ce que s\u2019\u00e9carter de celui qu\u2019on aime\u00a0? du r\u00f4le que nous sommes cens\u00e9s tenir et des valeurs que nous sommes cens\u00e9s incarner\u00a0? qu\u2019est-ce que p\u00e9n\u00e9trer dans l\u2019intimit\u00e9 de l\u2019autre, en \u00eatre proche\u00a0? Au second degr\u00e9\u00a0: qu\u2019est ce qu\u2019un \u00e9cart au th\u00e9\u00e2tre\u00a0? comment travaille l\u2019intervalle entre un acteur et son r\u00f4le, un r\u00e9cit et sa mise en oeuvre sur sc\u00e8ne, un mot et la mani\u00e8re dont il est port\u00e9, une sc\u00e8ne et une salle\u00a0?<br \/>\nM\u00e9tamorphoses<br \/>\nL\u2019\u00e9cart se manifeste tout particuli\u00e8rement dans le rapport entre parole et gestes. Dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 de la pi\u00e8ce, Antoine\/Vitor Roriz d\u00e9crit ce que fait et dit Cl\u00e9op\u00e2tre, Cl\u00e9op\u00e2tre\/Sofia Diaz ce que fait et dit Antoine. Chacun devient le miroir de l\u2019autre par le biais d\u2019un r\u00e9cit \u00e0 la troisi\u00e8me personne. Les r\u00f4les ne sont pas jou\u00e9s au premier degr\u00e9, mais d\u00e9port\u00e9s dans le regard et la voix de l\u2019autre. Qu\u2019en est-il du spectateur\u00a0? S\u2019il se prend au jeu, il est \u00e0 la fois port\u00e9 par la rythmique des voix, cadenc\u00e9e par des reprises, r\u00e9p\u00e9titions incessantes, et par des gestes, des expressions qui \u00e9voquent l\u2019action sans jamais la repr\u00e9senter.<br \/>\nCe choix culmine \u00e0 la fin de la pi\u00e8ce alors qu\u2019Antoine, agonisant, g\u00eet au pied de la tour o\u00f9 s\u2019est r\u00e9fugi\u00e9e Cl\u00e9op\u00e2tre. Les deux com\u00e9diens se tiennent de chaque c\u00f4t\u00e9 de la sc\u00e8ne. Leur s\u00e9paration physique est simplement marqu\u00e9e par cet espace qu\u2019il va s\u2019agir de combler. Cl\u00e9op\u00e2tre d\u00e9cide de hisser le corps d\u2019Antoine jusqu\u2019\u00e0 elle \u00e0 l\u2019aide d\u2019une corde. Les deux com\u00e9diens mat\u00e9rialisent l\u2019entreprise par le geste et par la voix. L\u2019attraction verticale se fait horizontale\u00a0: les deux corps se rapprochent au rythme d\u2019un texte qui incarne l\u2019effort physique, la n\u00e9cessit\u00e9 de se rejoindre, de rejoindre le pr\u00e9sent, une derni\u00e8re fois. Par une s\u00e9rie de glissements s\u00e9mantiques, les mots se m\u00e9tamorphosent comme la r\u00e9alit\u00e9 des images que le jeu des com\u00e9diens suscite. Corps et langues aspir\u00e9s dans un m\u00eame mouvement qui conjoint agonie et \u00e9lan vital.<br \/>\nEn \u00e9vidant le texte, la sc\u00e8ne, le jeu, Tiago Rodrigues transforme la repr\u00e9sentation en incantation et performance\u00a0: la parole devient capable de susciter des images, la parole devient acte. Elle p\u00e9n\u00e8tre, traverse le corps des com\u00e9diens pour atteindre l\u2019autre\u00a0: corps du com\u00e9dien partenaire, corps du spectateur. L\u2019espace du jeu devient un espace interm\u00e9diaire entre la salle et la sc\u00e8ne\u00a0: le dialogue qui toujours implique un troisi\u00e8me terme absent, r\u00e9tablit un \u00e9change direct entre com\u00e9diens et spectateurs. Ce qui pourrait appara\u00eetre comme un proc\u00e9d\u00e9 de distanciation absolu cr\u00e9e au contraire une forme de complicit\u00e9, de proximit\u00e9 et de concentration qui transpara\u00eet dans les r\u00e9actions de la salle, comme suspendue aux l\u00e8vres et gestes de com\u00e9diens tel Antoine, suspendu \u00e0 sa corde.<br \/>\nAntoine et Cl\u00e9op\u00e2tre, Cl\u00e9op\u00e2tre et Antoine, deux com\u00e9diens et le public, le public et deux com\u00e9diens. Une distance et une rencontre. Une rencontre dans la distance. <em>Mobilis in mobili. <\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ant\u00f3nio e Cle\u00f3patra de Tiago Rodrigues Avignon, Th\u00e9\u00e2tre Benoit-XII &nbsp; (Critique \u00e9crite par\u00a0Fr\u00e9d\u00e9rique Hammerli) dans le cadre des ateliers d&rsquo;\u00e9criture ouverts au public \u2013 partenariat Insens\u00e9 \/ BNF &#8211; Maison Jean-Vilar) Du texte shakespearien de 1603 ou du film grandiose r\u00e9alis\u00e9 par Mankiewicz en 1963, dont il dit lui m\u00eame avoir tir\u00e9 inspiration, Tiago Rodrigues offre pourtant une mise en sc\u00e8ne toute personnelle. 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