


{"id":1051,"date":"2015-10-03T23:32:07","date_gmt":"2015-10-03T21:32:07","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1051"},"modified":"2022-09-11T23:42:52","modified_gmt":"2022-09-11T21:42:52","slug":"hamlet-a-los","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/hamlet-a-los\/","title":{"rendered":"Hamlet \u00e0 l\u2019os\u2026"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Un souvenir<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab Tu devrais y aller voir\u2026 c\u2019est \u00e0 la Maison de l\u2019\u00e9tudiant et \u00e7a m\u00e9rite ton d\u00e9placement \u00bb me dit un soir, au t\u00e9l\u00e9phone, Jean-Pierre Dupuy, encore conseiller \u00e0 Jeunesse et Sport o\u00f9 il avait r\u00e9ussi \u00e0 confondre son obsession du th\u00e9\u00e2tre avec l\u2019exercice de son m\u00e9tier. Le \u00ab aller voir \u00bb portait lui sur le travail <em>Passages<\/em>, plus tard <em>Silences<\/em> d\u2019un jeune \u00e9tudiant en biologie, M\u00e9d\u00e9ric Legros. Premi\u00e8re bonne impression que celle de d\u00e9couvrir un biologiste \u00e9gar\u00e9 dans le th\u00e9\u00e2tre amateur \u00e9tudiant, sans r\u00e9els moyens et sans soucis de plaire au march\u00e9.<br>Et d\u2019avouer qu\u2019alors que je quittais la petite salle de la MDE, j\u2019avais gagn\u00e9 un souvenir inattendu, impr\u00e9visible, presque inesp\u00e9r\u00e9 et une certaine joie muette. Legros et son camarade David Fauvel s\u2019\u00e9taient amput\u00e9s de la parole, \u00e9loignaient des \u00ab grands textes \u00bb, \u00e9cart\u00e9s de l\u2019emphase politique et du th\u00e9\u00e2tre \u00e0 th\u00e8se qu\u2019aiment d\u00e9velopper les jeunes gens (et pas seulement eux )\u2026<br>\u00c9trangers aux discussions litt\u00e9raires mais pas au R\u00e9gime Po\u00e9tique, eux \u00e9taient tourn\u00e9s vers un th\u00e9\u00e2tre sans paroles, un th\u00e9\u00e2tre physique et organique o\u00f9, disons-le comme \u00e7a dans un premier temps, ils connaissaient des d\u00e9m\u00eal\u00e9s avec le corps. Ils avaient d\u00e9laiss\u00e9 les querelles d\u2019h\u00e9mistiche qui hernanisent les d\u00e9bats de potaches, la rime plate et crois\u00e9e que le corps enseignant n\u2019en finit pas de pr\u00e9f\u00e9rer \u00e0 la revue <em>Docks<\/em> de Julien Blaine, la probl\u00e9matique litt\u00e9raire ou l\u2019art de priver les insomniaques de la promenade des somnambules, l\u2019approche th\u00e9matique autobiographicopsychologicoanalyticostruturaloscripturaire qui prive le lecteur de la rencontre na\u00efve avec une \u0153uvre\u2026<br>Barbares en litt\u00e9rature mais pas en \u00e9criture, voisins de palier de Jean-Claude et Pierrot de la famille Valseuses, Legros et Fauvel \u00e9taient habit\u00e9s par le H.L.M : Hant\u00e9s par Le Mouvement. \u00c0 leur mani\u00e8re, ils \u00e9taient en train d\u2019\u00e9crire leur Petit Gradus qui se bornerait, au moins dans ces galops d\u2019essai, \u00e0 explorer le corps en mouvement et ses rencontres avec l\u2019environnement : la b\u00eatise humaine ou une porte ( c\u2019est pareil). Alors satelittes ignorants d\u2019un <em>Quad<\/em> beckettien, des dispositifs kantoriens ou grotowskiens\u2026 du travail de Fran\u00e7ois Tanguy au Radeau ou d\u2019un Bruno Meyssat\u2026 Legros-Fauvel venaient ainsi au plateau, presque humblement, en soulignant leur go\u00fbt du travail corporel : le d\u00e9placement, la contorsion, le fr\u00f4lement, la lutte, l\u2019\u00e9treinte, la douceur, la caresse, la violence, le recueillement, la tristesse, \u2026 ou un ab\u00e9c\u00e9daire musculaire, autant que c\u00e9r\u00e9bral, en construction d\u2019une cr\u00e9ation muette \u00e0 l\u2019autre.<br>L\u2019un, l\u2019autre s\u2019accompagn\u00e8rent ainsi jusqu\u2019\u00e0 \u00e9puisement de leur t\u00eate \u00e0 t\u00eate au plateau. Quand un jour le duo disparu partiellement de la sc\u00e8ne, ce fut en silence, sans rien revendiquer de la c\u00e9sure d\u2019avec le monde du spectacle dont ils s\u2019\u00e9loignaient. Rien n\u2019explique cette disparition soudaine d\u2019un monde trop souvent assimilable \u00e0 Disneyland sinon, peut-\u00eatre, le retour qu\u2019ils feront avec <em>Borderland<\/em> : sorte de Manifeste d\u2019une esth\u00e9tique du d\u00e9sarroi\u2026 avant de gagner, 20 ans plus tard, le Danemarkland, Hamlet, la tragique histoire que M\u00e9d\u00e9ric Legros et David Fauvel nomment Rage.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Hamlet from page to stage<\/h2>\n\n\n\n<p><em>Hamlet<\/em>, OUF ! Un TEXTE que Freud (paix \u00e0 son \u00e2me) a tout simplement \u00e9lu, aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019<em>\u0152dipe<\/em> et <em>Les Fr\u00e8res Karamazov<\/em> comme l\u2019un des trois chefs d\u2019\u0153uvre pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Liste limit\u00e9e qui vaut aux auteurs post\u00e9rieurs au d\u00e9cret (ex : Onfray) de vivoter dans l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re contemporain plut\u00f4t que de figurer un beau jour au registre de l\u2019universalit\u00e9. Un texte, donc, une fondation \u2013 une \u0152uvre dit-on \u2013 qui font de Shakespeare l\u2019un des auteurs dramatiques majeurs et de sa pi\u00e8ce un Best Seller. Autant dire, une \u0153uvre th\u00e9\u00e2trale-cath\u00e9drale qui attire les p\u00e8lerins et autres z\u00e9l\u00e9s ex\u00e9g\u00e8tes et commentateurs, philologues et critiques\u2026 Champions imp\u00e9nitents de chapelles th\u00e9oriques et ap\u00f4tres des diverses ficelles de l\u2019herm\u00e9neutique.<br><em>Hamlet<\/em> ! Qui n\u2019aura ajout\u00e9 son grain de sel \u00e0 ce qui continue d\u2019\u00eatre pr\u00e9sent\u00e9 \u2013 sous la forme d\u2019un a priori boiteux \u2013 comme une histoire de vengeance ? De Dower Wilson \u00e0 Brecht, de Derrida \u00e0 Deleuze, de Mallarm\u00e9 and Co\u2026 il est vraisemblablement improbable de recenser la multitude de ceux qui ont cuisin\u00e9 l\u2019<em>Hamlet<\/em> afin de le \u00ab faire passer \u00e0 table \u00bb et d\u2019en extraire pour certains un jus signifiant et \u00e9clairant, pour d\u2019autres quelques invariants utiles \u00e0 la compr\u00e9hension du fonctionnement du monde. Des \u00e9critures en surplomb (analyses et commentaires) aux r\u00e9\u00e9critures po\u00e9tiques (Muller pour le meilleur) et sc\u00e9niques (Nekrosius pour le plus fascinant), <em>Hamlet<\/em> a gagn\u00e9 le rang de machine et de mat\u00e9riau, tant\u00f4t justifiant la th\u00e9orie, tant\u00f4t soutenant un geste de mise en sc\u00e8ne (Brook, Osterme\u00efer, Macaine\u2026 pour les plus r\u00e9cents). Irr\u00e9ductible et fuyant, les h\u00e9ritiers du texte de Shakespeare convoquent toutes les interpr\u00e9tations. Le texte, de fait, suscite l\u2019inflation des hypoth\u00e8ses, encourage la peste des lectures superficielles\u2026 et valide l\u2019\u00e9trange id\u00e9e qu\u2019il y aurait \u00e0 l\u2019endroit du danois une aporie comme l\u2019\u00e9voquera Georges Lavaudant (<em>Hamlet (un Songe)<\/em>).<br>Avatar ind\u00e9passable et proth\u00e8se incontournable de l\u2019acte de lecture\u2026 Et du coup, soulignons-le, validation d\u2019une foutaise que Jean Bollack d\u00e9non\u00e7ait, essais apr\u00e8s essais, rappelant que ce qui est en cause dans la lecture ce n\u2019est pas l\u2019\u0153uvre (qui rel\u00e8ve toujours d\u2019une \u00e9nigme) mais le questionnement qui lui est appliqu\u00e9. \u00ab C\u2019est \u00e7a la question ? \u00bb comme le marmonera Le Prince Fauvel au commencement de <em>Rage<\/em>.<br>D\u00e8s lors, lisant, relisant <em>Hamlet<\/em>, c\u2019est moins la question de la certitude qui passe par le \u00ab est-ce que\u2026 ? \u00bb qui renseignera le curieux, qu\u2019un questionnement qui s\u2019appuiera sur le \u00ab Pourquoi \u00bb et le \u00ab comment \u00bb.<br>Moins la question de \u00ab est-ce qu\u2019Hamlet est fou ? \u00bb, \u00ab est-ce que Claudius est coupable ? \u00bb, \u00ab est-ce que le P\u00e8re m\u00e9rite qu\u2019on lui ob\u00e9isse ? \u00ab est-ce qu\u2019il y a eu meurtre ? \u00bb, etc. Qu\u2019un r\u00e9gime interrogatif qui serait \u00e0 m\u00eame d\u2019\u00e9clairer ce qui structure une conduite. \u00ab Pourquoi Hamlet doit-il jouer les fous ? \u00bb, \u00ab Comment appara\u00eet-il fou ? \u00bb, \u00ab Comment Claudius est d\u00e9masqu\u00e9 ? \u00bb, \u00ab Pourquoi le p\u00e8re erre-t-il ? \u00bb, \u00ab Pourquoi et comment la sourici\u00e8re repr\u00e9sente plus que le r\u00e9gicide ? \u00bb.<br>D\u2019\u00e9vidence, ces variations conduisent \u00e0 augmenter le point de vue. D\u2019\u00e9vidence, la question fait la r\u00e9ponse. Et comme d\u2019autres, \u00e0 notre heure, quand il s\u2019agissait de comprendre Hamlet (son fonctionnement), plut\u00f4t que d\u2019interpr\u00e9ter <em>Hamlet<\/em>, comme d\u2019autres dis-je, nous finimes par en tirer quelques conclusions simples.<br>Pardonnez-moi alors d\u2019aller \u00e0 l\u2019essentiel quand quelques ann\u00e9es furent n\u00e9cessaires \u00e0 \u00e9tablir deux petits \u00e9nonc\u00e9s qui me serviront de conclusion.<br>Tout d\u2019abord, \u00ab Tout pouvoir est fautif \u00bb. Puis \u2013 et enfin ce qui nous semble structurer l\u2019ensemble d\u2019Hamlet \u2013 si cette pi\u00e8ce, Oh combien jou\u00e9e et lue, est si parlante aux contemporains qui la croisent, c\u2019est qu\u2019Hamlet est la pi\u00e8ce o\u00f9 \u00ab \u00e0 la langue du pouvoir, Hamlet r\u00e9pond par le pouvoir de la langue \u00bb. L\u00e0-dessus, Tsipras pourrait \u00eatre le politique qui, au moins au d\u00e9but, nous confirmera l\u2019adage.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Hamlet (en) Rage<\/h2>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p><small>La v\u00e9rit\u00e9 du leurre se tient au niveau de son efficacit\u00e9 \u00e0 capter et \u00e0 retenir ; cette efficacit\u00e9 est le lieu et la limite de son pouvoir [\u2026] Pour achever la capture, il faut le pi\u00e8ge et son appareillage.<br> <\/small><\/p><cite>Jean-Claude Semp\u00e9, \u00ab le leurre et le simulacre in L\u2019Arc, num\u00e9ro consacr\u00e9 \u00e0 Gilles Deleuze, Marseille, 1972, p. 71<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Dans un paysage de Vanit\u00e9s, dans un espace jonch\u00e9 de sacs-poubelle noirs d\u00e9chiquet\u00e9s, dans un silence r\u00e9guli\u00e8rement heurt\u00e9 par le bourdonnement d\u2019une meute de mouches qui hante cette d\u00e9charge qu\u2019est Elseneur la pourriture de Danemark, en lieu et place d\u2019un royaume qui s\u2019apparente \u00e0 un abc\u00e8s qu\u2019il faudra crever\u2026 Hamlet, d\u00e9finitivement seul, une chaise \u00e0 la main en guise de boussole, \u00e2nonne\u2026 \u00ab C\u2019est \u00e7a la question ? La question c\u2019est \u00e7a ? \u00bb commence par m\u00e2cher et marteler le Prince Fauvel qui, dans la solitude de la raison, a surv\u00e9cu au deuil pour \u00e9tablir la preuve d\u2019un crime contre nature qui se confond \u00e0 la nature du politique. Lui a choisi sa voie : un destin rimbaldien priv\u00e9 de toute beaut\u00e9, p\u00e9tri seulement de v\u00e9rit\u00e9s aux faci\u00e9s malsains\u2026<br>Lui, simultan\u00e9ment, entend aussi les voix des truands qui l\u2019entourent, les sent venir de loin, flairant, au propre comme au figur\u00e9, ce monde de grimaces et de r\u00e9sidus fig\u00e9s. Et de regarder le Prince Fauvel, comme s\u2019il avait un coup d\u2019avance, feindre dans une langue rapide les dialogues qu\u2019il a devin\u00e9s. Langue vive, proc\u00e9dant par condensation de sc\u00e8nes, traduction synth\u00e9tique de pens\u00e9es, ellipse des d\u00e9tails et des ornements pour aller \u00e0 l\u2019os\u2026 Et la langue n\u2019y suffisant pas, le contempler inventant des pantomimes, parlant aux yeux invisibles qui le serrent de pr\u00e8s, imaginant une valse avec une robe d\u00e9rob\u00e9e \u00e0 Ophelia la noy\u00e9e, observant une pri\u00e8re au p\u00e8re habill\u00e9 en sapin, r\u00e9alisant un film porno en guise de sc\u00e8ne du \u00ab th\u00e9\u00e2tre dans le th\u00e9\u00e2tre \u00bb\u2026<br>Et de sortir de ce travail en ayant entendu le Prince Fauvel r\u00e9clamait \u00ab une preuve \u00bb sur le cercueil de son p\u00e8re, plus qu\u2019un geste arbitraire. Chapeau, merci.<br>D\u2019aucuns diront sans doute que cette libert\u00e9 prive l\u2019oreille mondaine de la m\u00e9canique \u00e9lisab\u00e9thaine. Gageons que l\u2019exp\u00e9rience faite, les m\u00eames pr\u00e9tendront que cette libert\u00e9 aura renouvel\u00e9 le cliquetis d\u2019une \u0153uvre moderne. Hamlet ou l\u2019histoire d\u2019un SON (\u00e0 prononcer aussi \u00e0 l\u2019anglaise qui d\u00e9signera ainsi le fils), donc, o\u00f9 entre autres, le metteur en sc\u00e8ne M\u00e9d\u00e9ric Legros aura invit\u00e9 son ami et acteur David Fauvel \u00e0 figurer cet athl\u00e8te affectif qu\u2019\u00e9voquait Artaud. Tour \u00e0 tour fauve en cage, b\u00eate de cirque, b\u00eate de foire, b\u00eate noire\u2026 le Prince Fauvel : cette b\u00eate de sc\u00e8ne, \u00e0 la faveur d\u2019une mort chor\u00e9graphi\u00e9e, ayant us\u00e9 sa \u00ab boule \u00e0 cri \u00bb (sa voix), en appelle dans une ultime danse maccabre \u00e0 Horatio. Il lui faudra t\u00e9moigner des raisons de son extinction.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p><small><em>Yannick Butel est l&rsquo;auteur, entre autres de,<\/em> Vous comprenez Hamlet ? <em>l\u2019effet de cerne II, 2004<\/em><\/small><\/p><\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un souvenir \u00ab Tu devrais y aller voir\u2026 c\u2019est \u00e0 la Maison de l\u2019\u00e9tudiant et \u00e7a m\u00e9rite ton d\u00e9placement \u00bb me dit un soir, au t\u00e9l\u00e9phone, Jean-Pierre Dupuy, encore conseiller \u00e0 Jeunesse et Sport o\u00f9 il avait r\u00e9ussi \u00e0 confondre son obsession du th\u00e9\u00e2tre avec l\u2019exercice de son m\u00e9tier. Le \u00ab aller voir \u00bb portait lui sur le travail Passages, plus tard Silences d\u2019un jeune \u00e9tudiant en biologie, M\u00e9d\u00e9ric Legros. 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