


{"id":1054,"date":"2015-10-14T00:27:49","date_gmt":"2015-10-13T22:27:49","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1054"},"modified":"2015-10-14T00:27:49","modified_gmt":"2015-10-13T22:27:49","slug":"la-discipline-jan-fabre","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/la-discipline-jan-fabre\/","title":{"rendered":"La Discipline Jan Fabre"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">&#8212;&#8211;<br \/>\n<center><em>Le Pouvoir des folies th\u00e9\u00e2trales<\/em> (1984-2013),<br \/>\n<br \/>mise en sc\u00e8ne de Jan Fabre<br \/>\n<br \/>21 septembre 2014, Th\u00e9\u00e2tre des C\u00e9lestins,<br \/>\n<br \/>dans le cadre de la Biennale de la danse de Lyon<\/center><\/p>\n<hr \/>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-1052\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/10\/arton394.jpg\" width=\"3264\" height=\"2448\" \/><\/p>\n<p><center><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1053\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/10\/els_deceukelier_par_mapplethorpe.jpg\" alt=\"els_deceukelier_par_mapplethorpe.jpg\" align=\"center\" width=\"413\" height=\"413\" \/><\/center><br \/>\n<small><center>Els Deceukelier par Robert Mapplethorpe<\/small><\/center><\/p>\n<hr \/>\n<p><strong> \u00c0 un peu plus de vingt ans, avec des moyens de fortune et une quinzaine d\u2019amateurs, Jan Fabre d\u00e9bute dans la mise en sc\u00e8ne par une trilogie qui le fait reconna\u00eetre internationalement : en 1980 \u00e0 Anvers, c\u2019est d\u2019abord <em>Le Th\u00e9\u00e2tre \u00e9crit avec un \u00ab K \u00bb est un matou flamand<\/em> ; puis, toujours \u00e0 Anvers, en 1982, <em>C\u2019est du th\u00e9\u00e2tre comme c\u2019\u00e9tait \u00e0 esp\u00e9rer et \u00e0 pr\u00e9voir<\/em> ; enfin, en 1984 mais \u00e0 Venise, <em>Le Pouvoir des folies th\u00e9\u00e2trales<\/em>. Ces deux derniers volets sont devenus \u00e0 ce point mythiques que Fabre les a repris r\u00e9cemment, l\u2019un \u00e0 Vienne en 2012, l\u2019autre \u00e0 Lyon en 2014.<\/strong><\/p>\n<hr \/>\n<p>Dans le ph\u00e9nom\u00e8ne, qui d\u00e9passe le seul cas du flamand, de reprises r\u00e9centes de spectacles d\u2019avant-garde qui avaient marqu\u00e9 les ann\u00e9es 70-80, on a pu discerner le risque de \u00ab transformer un geste d\u2019<em>\u00e9nonciation<\/em>, au potentiel subversif, en <em>\u00e9nonc\u00e9<\/em>, qui devient un objet de contemplation nostalgico-fascin\u00e9e \u00bb, la possible conversion de \u00ab spectacles inscrits \u00e0 la marge lors de leur cr\u00e9ation \u00bb en \u00ab \u0153uvres de r\u00e9pertoire \u00bb, autrement dit un \u00ab processus d\u2019institutionnalisation de l\u2019avant-garde \u00bb, se manifestant aussi par l\u2019embauche de \u00ab professionnels \u00bb \u00e0 la place des \u00ab amateurs \u00bb d\u2019origine, la rigidification d\u2019une \u00ab exploration collective \u00bb en nouvelle \u00ab \u201cm\u00e9thode\u201d \u00bb de direction d\u2019acteurs et un public devenu averti entre-temps \u00e0 qui on ne la fait plus.[[Voir Giulio Boato et Catherine Bouko , \u00ab Jan Fabre au risque de la reprise \u00bb, <em>Ag\u00f4n<\/em> [En ligne], Dossiers, (2013) N\u00b06 : La Reprise]]<br \/>\n\tMon d\u00e9sir d\u2019\u00e9crire sur <em>Le Pouvoir des folies th\u00e9\u00e2trales<\/em> vient d\u2019ailleurs. Une exp\u00e9rience d\u2019abord : celle du spectateur que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 d\u2019une repr\u00e9sentation, non \u00e0 Vienne en 2012, mais au Th\u00e9\u00e2tre de Gennevilliers \u00e0 Paris en f\u00e9vrier 2015. Une s\u00e9quence o\u00f9 les acteurs-danseurs \u00e9crabouillent sous leurs pieds des grenouilles vivantes m\u2019a mis tr\u00e8s mal \u00e0 l\u2019aise et un questionnement sur la violence de ce spectacle travaillait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de moi. L\u2019autre point de d\u00e9part est une trouvaille. Dans le <em>Journal de nuit<\/em> (2012) que le metteur en sc\u00e8ne insomniaque tenait entre 1978 et 1984, je suis tomb\u00e9 sur cette note datant du 14 f\u00e9vrier 1984 :<br \/>\n<quote>\u00ab En guise de pr\u00e9paration au travail, \/ je d\u00e9vore et pille un livre du philosophe fran\u00e7ais Michel Foucault. \/ Je le lis en anglais : <em>Punishment and Discipline<\/em>. \/ L\u2019espace th\u00e9\u00e2tral est la prison. \/ Les acteurs sont les prisonniers. \/ Les danseurs sont les corps disciplin\u00e9s. \/ Les acteurs et danseurs doivent devenir des guerriers. \u00bb <\/quote><br \/>\n\tFabre reconna\u00eet cette dette \u00e9galement \u00e0 l\u2019occasion d\u2019entretiens donn\u00e9s lors de la reprise, que ce soit \u00e0 <em>Lib\u00e9ration<\/em> (\u00ab Sur la notion de corps disciplin\u00e9, Michel Foucault m\u2019a \u00e9norm\u00e9ment influenc\u00e9. La matrice de ma r\u00e9flexion sur ce qu\u2019est un corps dans l\u2019espace de la sc\u00e8ne vient enti\u00e8rement de Foucault \u00bb ) ou \u00e0 <em>T\u00e9l\u00e9rama<\/em> (\u00ab Ma plus grande source d\u2019inspiration \u00e0 l\u2019\u00e9poque, ce fut le philosophe Michel Foucault et son livre <em>Surveiller et Punir<\/em>. Quand il est mort, je lui ai d\u2019ailleurs d\u00e9dicac\u00e9 le spectacle \u00bb).<\/p>\n<h2><sc>Cruaut\u00e9 et discipline<\/sc><\/h2>\n<p>\tPourquoi Fabre s\u2019est-il tant int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 <em>Surveiller et Punir<\/em> (1975) au moment o\u00f9 il pr\u00e9parait <em>Le Pouvoir des folies th\u00e9\u00e2trales<\/em>, au point de rappeler cette dette encore aujourd\u2019hui ? Sans doute parce que c\u2019est un livre qui traite indirectement du th\u00e9\u00e2tre, celui du pouvoir. Chaque type de pouvoir produit sa propre th\u00e9\u00e2tralit\u00e9. Foucault \u00e9tudie comment la France passe en quelques d\u00e9cennies de la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 \u00e9clatante du supplice \u00e0 celle, paradoxale, de la discipline. Le corps reste au centre de ces deux types de th\u00e9\u00e2tralit\u00e9, mais de mani\u00e8re radicalement oppos\u00e9e. Dans l\u2019\u00e9conomie du pouvoir monarchique, le supplice r\u00e9pare moins le crime commis \u00e0 l\u2019encontre d\u2019un des sujets du roi que l\u2019attaque indirecte envers la personne m\u00eame du roi via un de ses sujets. C\u2019est pourquoi le supplice se doit d\u2019\u00eatre une peine manifestement disproportionn\u00e9e et le corps du supplici\u00e9 le lieu d\u2019une dissym\u00e9trie d\u00e9chirante qui devrait \u00e0 la limite le pulv\u00e9riser totalement. La pr\u00e9sence du peuple est n\u00e9cessaire \u00e0 cette d\u00e9monstration de puissance qui, un instant bless\u00e9e, r\u00e9tablit d\u2019autant plus pleinement son int\u00e9grit\u00e9. Le supplice est ainsi donn\u00e9 en spectacle. Il en existe toute une dramaturgie, proche d\u2019un duel entre le bourreau et son patient, avec exposition, n\u0153ud, p\u00e9rip\u00e9ties et d\u00e9nouement, sc\u00e8ne sur\u00e9lev\u00e9e, machine de mort et accessoires terrifiants, derni\u00e8res paroles attendues&#8230; On guette le coup de th\u00e9\u00e2tre d\u2019une gr\u00e2ce royale au dernier moment ou un signe divin qui sauverait l\u2019\u00e2me du supplici\u00e9 \u00e0 d\u00e9faut de sa vie, th\u00e9\u00e2tre transcendant doublant ainsi le th\u00e9\u00e2tre immanent. Surtout, les r\u00e9actions souvent excessives du public font que le pouvoir risque un d\u00e9tournement carnavalesque de la c\u00e9r\u00e9monie et une h\u00e9ro\u00efsation subversive du criminel par le peuple alors qu\u2019il croyait ainsi l\u2019\u00e9difier.<br \/>\n\tEn quelques d\u00e9cennies, environ au milieu du 19e si\u00e8cle, le supplice dispara\u00eet au profit de la prison comme peine uniforme, entre l\u2019amende et la mise \u00e0 mort, avec comme seule variable la dur\u00e9e de d\u00e9tention. Toute trace de l\u2019ancienne th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 du supplice est progressivement abolie. Foucault prend l\u2019exemple du transfert des criminels vers leur lieu d\u2019emprisonnement : la farandole des bagnards est ainsi remplac\u00e9e en 1837 par une voiture cellulaire ferm\u00e9e aux regards. L\u2019id\u00e9al type de cette nouvelle th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 est incarn\u00e9 par le <em>Panopticon<\/em> de Jeremy Bentham \u00e0 la fin du 18e si\u00e8cle : une tour au milieu d\u2019un cercle. Les prisonniers, isol\u00e9s les uns des autres, sont offerts chacun au regard de surveillants situ\u00e9s dans la tour. Mais eux ne per\u00e7oivent pas l\u2019int\u00e9rieur de cette tour. Les surveillants voient sans \u00eatre vus, les d\u00e9tenus sont vus sans pouvoir voir. \u00ab Pouvoir voir \u00bb : pr\u00e9cis\u00e9ment, cette expression dit bien une intrication de plus en plus serr\u00e9e entre pouvoir, voir et savoir.  L\u2019important est dans l\u2019effet de croyance suscit\u00e9 par le seul dispositif architectural : il suffit que le prisonnier sache qu\u2019il peut \u00eatre observ\u00e9 n\u2019importe quand pour qu\u2019il int\u00e9riorise la contrainte de se bien comporter. \u00c0 la limite, kafka\u00efenne, il n\u2019est m\u00eame pas n\u00e9cessaire qu\u2019il y ait quelqu\u2019un dans la tour centrale. Le panoptique est un b\u00e2timent th\u00e9\u00e2tral o\u00f9 le pouvoir n\u2019a plus besoin de s\u2019exposer, revenant ainsi \u00e0 l\u2019\u00e9tymologie <em>theatron<\/em> qui d\u00e9signe le \u00ab lieu d\u2019o\u00f9 l\u2019on voit \u00bb. Foucault donne une parfaite d\u00e9finition de la mise en sc\u00e8ne en d\u00e9finissant ainsi ce concept de pouvoir suppos\u00e9 par le panoptisme : il \u00ab \u00aba son principe moins dans une personne que dans une certaine distribution concert\u00e9e des corps, des surfaces, des lumi\u00e8res, des regards\u00bb [[Michel Foucault, <em>Surveiller et Punir. Naissance de la prison<\/em> [1975], Gallimard, coll. \u00ab Tel \u00bb, 1993, p. 235.]].<br \/>\n\tQue Fabre pointe l\u2019importance du livre de Foucault au moment o\u00f9 il cr\u00e9e son spectacle, ou plus de trente apr\u00e8s, incite donc \u00e0 retrouver dans ce livre ce qui en fait aussi un trait\u00e9 sur le th\u00e9\u00e2tre du pouvoir et le pouvoir comme th\u00e9\u00e2tre. Le cadre g\u00e9n\u00e9ral du livre de Foucault ainsi red\u00e9fini dans cette optique, on peut se demander maintenant s\u2019il n\u2019y a pas des passages plus pr\u00e9cis auxquels le jeune metteur en sc\u00e8ne se serait int\u00e9ress\u00e9 avant tous les autres. On peut en trouver au moins un. Foucault y \u00e9voque la peste.<br \/>\n\tRappelons au pr\u00e9alable une conf\u00e9rence prononc\u00e9e \u00e0 la Sorbonne en 1933 et recueillie au sein du <em>Th\u00e9\u00e2tre et son double<\/em>, \u00ab Le th\u00e9\u00e2tre et la peste \u00bb, o\u00f9 Artaud nie la pertinence de la m\u00e9decine moderne et de l\u2019enqu\u00eate historique pour rendre compte de la peste. Il privil\u00e9gie au contraire ses descriptions litt\u00e9raires, bibliques et antiques. La peste rel\u00e8verait selon lui moins de l\u2019organique que du psychique. La contagion se ferait par contact mental plus que physique. \u00c0 la limite, ne lui importe pas l\u2019existence d\u2019un virus qui v\u00e9hiculerait la maladie. Il s\u2019int\u00e9resse exclusivement aux cas, inexplicables par la rationalit\u00e9, de contagion ou d\u2019absence de contagion : \u00ab Personne ne dira pourquoi la peste frappe le l\u00e2che qui fuit et \u00e9pargne le paillard qui se satisfait sur des cadavres. \u00bb  Son texte s\u2019ouvre sur le r\u00eave que fit le vice-roi de Sardaigne qui se vit contamin\u00e9, ainsi que son minuscule royaume, pr\u00e9monition qui l\u2019incita \u00e0 refuser l\u2019acc\u00e8s d\u2019un navire qui bifurqua du coup vers Marseille, lieu de naissance du Momo et point d\u2019origine d\u2019une recrudescence brutale de la maladie en 1720. Le vice-roi serait entr\u00e9 dans une relation avec la peste assez forte pour en r\u00eaver, mais assez faible pour ne pas \u00eatre tu\u00e9 puisque ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un r\u00eave. Int\u00e9resse \u00e9galement Artaud les ravages que la peste op\u00e9rerait \u00e0 tous les niveaux, tant individuel que cosmique, en passant par le social et l\u2019\u00e9tatique : \u00ab La peste \u00e9tablie dans une cit\u00e9, les cadres r\u00e9guliers s\u2019effondrent, il n\u2019y a plus de voirie, d\u2019arm\u00e9e, de police, de municipalit\u00e9 [&#8230;]. \u00bb<br \/>\n\tIl m\u00eale dans ses descriptions registre clinique et r\u00e9gime m\u00e9taphorique : la peste figure pour lui le \u00ab th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9 \u00bb qu\u2019il appelle de ses v\u0153ux. Ainsi, elle m\u00e9taphorise non seulement \u00ab l\u2019\u00e9tat de l\u2019acteur \u00bb, mais aussi le rapport du th\u00e9\u00e2tre aux spectateurs, suscitant entre autres des \u00ab pouss\u00e9es inflammatoires d\u2019images dans nos t\u00eates brusquement r\u00e9veill\u00e9es \u00bb : une expression relevant du lexique m\u00e9dical, du sympt\u00f4me somatique (\u00ab pouss\u00e9es inflammatoires \u00bb), est transf\u00e9r\u00e9e au domaine mental. Davantage, la peste figure \u00e9galement la fonction du th\u00e9\u00e2tre au sein de la soci\u00e9t\u00e9 : \u00ab vider collectivement des abc\u00e8s \u00bb. Artaud joue encore ici avec le sens litt\u00e9ral et figur\u00e9. La fonction du \u00ab th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9 \u00bb ressemble donc \u00e0 s\u2019y m\u00e9prendre \u00e0 l\u2019antique <em>catharsis<\/em> \u2013 ce n\u2019est pas un hasard si Artaud l\u2019inscrit dans une g\u00e9n\u00e9alogie qui remonterait aux \u00ab Myst\u00e8res d\u2019\u00c9leusis \u00bb  \u2013 mais la diff\u00e9rence est n\u00e9anmoins flagrante puisqu\u2019il s\u2019agit moins chez lui de purger, voire de purifier, les passions que de les lib\u00e9rer de tout refoulement social.<br \/>\n\tArtaud d\u00e9ploie donc une utopie anarchiste de la peste et du th\u00e9\u00e2tre. Dans le passage de <em>Surveiller et Punir<\/em> sur lequel nous revenons maintenant, Foucault prend le contrepied de cette utopie. Il exhume une archive de la fin du 17e si\u00e8cle qui est l\u2019envers disciplinaire de l\u2019anarchie r\u00eav\u00e9e par Artaud. Il s\u2019agit d\u2019un ensemble de mesures pr\u00e9conis\u00e9es en cas d\u2019\u00e9pid\u00e9mie et fond\u00e9es sur le principe d\u2019un \u00ab strict quadrillage spatial \u00bb, d\u2019une \u00ab inspection \u00bb incessante et d\u2019un \u00ab syst\u00e8me d\u2019enregistrement permanent \u00bb des individus. Foucault oppose ainsi \u00e0 la \u00ab fiction litt\u00e9raire de la f\u00eate \u00bb inspir\u00e9e par la peste \u2013 nul doute qu\u2019il pense ici \u00e0 Artaud sans le nommer \u2013 un \u00ab r\u00eave politique de la peste, qui en \u00e9tait exactement l\u2019inverse \u00bb.[[<em>Ibid.<\/em>, p. 228-231.]]<br \/>\n\t<em>Le Pouvoir des folies th\u00e9\u00e2trales<\/em> : dans le titre de Fabre, il y a \u00ab folies \u00bb mais il y a aussi \u00ab pouvoir \u00bb. Il me semble que Fabre est \u00e0 l\u2019exact point de jonction, celui d\u2019un chiasme, entre le \u00ab th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9 \u00bb d\u2019Artaud et ce qu\u2019on pourrait appeler un \u00ab th\u00e9\u00e2tre de la discipline \u00bb tel que mis au jour par Foucault. Fabre a v\u00e9cu la logique disciplinaire dans son propre corps tr\u00e8s t\u00f4t puisqu\u2019il raconte dans un entretien que, n\u00e9 gaucher, on l\u2019a oblig\u00e9, selon la coutume du temps, \u00e0 devenir droitier. Dans une note de son journal dat\u00e9e du 17 f\u00e9vrier 1984, cette tension s\u2019exprime ainsi : \u00ab La discipline, un instrument qui sert \u00e0 cr\u00e9er l\u2019exactitude. \/ Le corps disciplin\u00e9 se r\u00e9voltera. \u00bb Il ne cesse de revenir sur cette tension s\u00e9minale, par exemple dans cet entretien en 2005 : \u00ab mes pi\u00e8ces se construisent de sorte qu\u2019elles deviennent des structures contre lesquelles ils [les acteurs-danseurs] doivent combattre, pour perdre ou gagner \u00bb. Le gauchissement hante donc toujours la rectitude. \u00c0 la rigueur, celle-ci ne s\u2019instaure que pour susciter ce gauchissement qui la remet en question. Dans <em>Tragedy of a Friendship<\/em> (2013), spectacle inspir\u00e9 par la relation tumultueuse entre Wagner et Nietzsche, cette tension devient celle entre le dionysiaque et l\u2019apollinien.<br \/>\n\tCertes, on est frapp\u00e9 dans <em>Le Pouvoir des folies th\u00e9\u00e2trales<\/em> par les cris, les excr\u00e9tions, la nudit\u00e9, l\u2019exc\u00e8s, ce que Bataille appelait la \u00ab d\u00e9pense \u00bb ou la \u00ab part maudite \u00bb, l\u2019\u00e9puisement, la violence tourn\u00e9e vers les autres ou vers soi, le saccage, l\u2019animalit\u00e9&#8230; Mais tout ceci n\u2019est rien sans la rigueur aff\u00e9rente, la pr\u00e9cision du placement des corps \u00e0 l\u2019aide de rep\u00e8res adh\u00e9sifs sur le plateau, la d\u00e9composition de chaque geste, le d\u00e9pouillement sc\u00e9nographique (vingt-trois ampoules suspendues, un plateau nu et un rideau blanc qui recouvre le fond de sc\u00e8ne), l\u2019uniforme noir et blanc de la troupe et les sym\u00e9tries suscit\u00e9es par le nombre variable d\u2019acteurs-danseurs pr\u00e9sents sur le plateau (un contre un, quatre contre quatre&#8230;).<\/p>\n<h2><sc>R\u00e9p\u00e9titions<\/sc><\/h2>\n<p>\tMais c\u2019est surtout la r\u00e9p\u00e9tition qui est au principe non seulement de ce qu\u2019on appelle justement les \u00ab r\u00e9p\u00e9titions \u00bb d\u2019un spectacle mais aussi des spectacles m\u00eames de Fabre. Telle est la discipline Fabre condens\u00e9e en une note de son journal du 17 juillet 1982 : \u00ab Le principe de base du th\u00e9\u00e2tre est la r\u00e9p\u00e9tition. \u00bb  Elle est ensuite plus pr\u00e9cis\u00e9ment d\u00e9velopp\u00e9e dans une note fondamentale du 2 ao\u00fbt 1982 :<br \/>\n<quote>\u00ab Ma dynamique de travail consiste essentiellement \u00e0 examiner les diverses formes de r\u00e9p\u00e9tition et leur signification. \/ I\/ la r\u00e9p\u00e9tition d\u2019inconsciente \u00e0 consciente : \/ par exemple, respirer et hyperventiler, \/ marcher et faire du sur-place, \/ essayer de voler et tomber par terre. \/ 2\/ les cycles de la r\u00e9p\u00e9tition : \/ mettre en sc\u00e8ne une action qui se r\u00e9p\u00e8te ind\u00e9finiment, \/ et que je peux d\u00e9placer sur le devant ou dans le fond de la sc\u00e8ne \/ au cours de la repr\u00e9sentation, par exemple s\u2019habiller et se d\u00e9shabiller \/ et y ajouter des \u00e9motions jou\u00e9es. \/ 3\/ la r\u00e9p\u00e9tition mim\u00e9tique : \/ essayer de copier et de r\u00e9it\u00e9rer une action mise en sc\u00e8ne, \/ sans y apporter le moindre changement physique ou mental. \/ L\u2019accumulation et le point final de la mim\u00e9sis co\u00efncident avec sa \/ disparition. \/ 4\/ la r\u00e9p\u00e9tition interchangeable : \/ le m\u00eame mouvement, texte ou la m\u00eame action est interpr\u00e9t\u00e9 par diff\u00e9rents \/ acteurs ou danseurs. \/ 5\/ la r\u00e9p\u00e9tition immobile : \/ ne pas bouger, rester immobile (ne rien faire ?). \/ Le mouvement et l\u2019action les plus difficiles qui soient. \/ Et qui devrait d\u00e9gager le plus d\u2019\u00e9nergie. \/ 6\/ l\u2019impossibilit\u00e9 de la r\u00e9p\u00e9tition : \/ due \u00e0 la force primaire du changement (par la r\u00e9p\u00e9tition). \u00bb <\/quote><br \/>\n\tOn pourrait trouver au  moins un exemple pour chaque type dans <em>Le Pouvoir des folies th\u00e9\u00e2trales<\/em> : pour la \u00ab r\u00e9p\u00e9tition d\u2019inconsciente \u00e0 consciente \u00bb, une sc\u00e8ne o\u00f9 les acteurs-danseurs courent surplace \u00e0 la face ; pour les \u00ab cycles de la r\u00e9p\u00e9tition \u00bb, \u00ab s\u2019habiller et se d\u00e9shabiller \u00bb est aussi une des sc\u00e8nes du spectacle ; pour la \u00ab r\u00e9p\u00e9tition mim\u00e9tique \u00bb, la reprise de 2012 ; pour la \u00ab r\u00e9p\u00e9tition interchangeable \u00bb, l\u2019\u00e9crabouillage des grenouilles ; pour la \u00ab r\u00e9p\u00e9tition immobile \u00bb, un acteur-danseur enti\u00e8rement nu mais avec une couronne sur la t\u00eate reste dos aux spectateurs en tenant un sceptre \u00e0 la main droite. L\u2019\u00ab impossibilit\u00e9 de la r\u00e9p\u00e9tition \u00bb a quant \u00e0 elle un statut transcendantal qui l\u2019excepte des autres tout en \u00e9tant leur fondement.<br \/>\n\t\u00ab Principe \u00bb, \u00ab formes \u00bb, \u00ab signification \u00bb, reste le but assign\u00e9 \u00e0 la \u00ab r\u00e9p\u00e9tition \u00bb, ce qu\u2019une note du 22 septembre 1982 explicite ainsi : \u00ab \u201cR\u00e9p\u00e9ter\u201d consiste \u00e0 supprimer les valeurs esth\u00e9tiques et morales. \u00bb On ne peut mieux dire le d\u00e9sir qui transpara\u00eet dans la trilogie de Fabre, o\u00f9 le point commun entre chaque titre est justement de mentionner le th\u00e9\u00e2tre, de faire table rase du th\u00e9\u00e2tre pr\u00e9existant et de la morale qui va avec. Esth\u00e9tique et morale, pour ne plus \u00eatre des pr\u00e9alables, mettent d\u2019autant plus en question le spectateur. Fabre rend hommage sous forme de citations, verbales ou en acte, aussi bien au th\u00e9\u00e2tre et \u00e0 la peinture classiques qu\u2019aux avant-gardes qui les ont d\u00e9construits, de Wagner \u00e0 des performers comme Joseph Beuys ou Marina Abramovic en passant par des chor\u00e9graphes et des plasticiens, avec comme point de continuit\u00e9, de rupture, d\u2019aboutissement et de relance : lui-m\u00eame. Dans <em>Le Pouvoir des folies th\u00e9\u00e2trales<\/em> il n\u2019y a pas d\u2019autres types de parole que des airs d\u2019op\u00e9ra chant\u00e9s par un des acteurs ou l\u2019\u00e9ructation de dates, de noms de metteurs en sc\u00e8ne, de titres de spectacles ou de noms de lieux de repr\u00e9sentation dont les acteurs-danseurs s\u2019impr\u00e8gnent intimement et se lib\u00e8rent extatiquement.<br \/>\nL\u2019ambivalence de l\u2019amour-haine envers le th\u00e9\u00e2tre est sans doute embl\u00e9matis\u00e9e au mieux par l\u2019air du <em>Penth\u00e9sil\u00e9e<\/em> d\u2019Othmar Schoeck qui ouvre et ferme le spectacle : \u00ab Non ? Je ne l\u2019ai point embrass\u00e9 ? \/ D\u00e9chir\u00e9, vraiment ? \/ Je me suis donc m\u00e9prise \/ Enlacer, lac\u00e9rer, cela rime \/ et celui qui aime d\u2019un c\u0153ur ardent, \/ peut prendre l\u2019un pour l\u2019autre. \u00bb<br \/>\n\tQue la r\u00e9p\u00e9tition soit en lien avec le supplice, tant au plan mythique qu\u2019historique, Fabre en a aussi pleinement conscience aussi bien en \u00e9voquant dans son journal le mythe de Sisyphe  qu\u2019en proposant \u00e0 ses acteurs-danseurs en devenir des improvisations \u00ab sur le th\u00e8me du supplice, de l\u2019interrogatoire, de l\u2019interrogation \u00bb. On peut penser ici \u00e0 une sc\u00e8ne o\u00f9 quatre acteurs-danseurs ont derri\u00e8re leur dos quatre autres comparses qui les interrogent sur telle ou telle date de l\u2019histoire du th\u00e9\u00e2tre et les punissent si ceux-ci ne donnent pas la r\u00e9ponse attendue. La r\u00e9p\u00e9tition est ainsi \u00e0 la crois\u00e9e de la cruaut\u00e9 et de la discipline, du dionysiaque et de l\u2019apollinien, du gauchissement et de la rectitude, de la r\u00e9volte et de l\u2019emprisonnement.<br \/>\n\tDans <em>Surveiller et Punir<\/em>, Foucault montre que l\u2019\u00ab exercice \u00bb est une des inventions fondamentales des soci\u00e9t\u00e9s disciplinaires. Il le d\u00e9finit comme \u00ab sch\u00e9mas de contrainte appliqu\u00e9s et r\u00e9p\u00e9t\u00e9s \u00bb.[[<em>Ibid.<\/em>, p. 152.]] <em>Le Pouvoir des folies th\u00e9\u00e2trales<\/em> peut \u00eatre vu comme un ensemble simultan\u00e9 ou successif d\u2019exercices de r\u00e9p\u00e9titions ou de r\u00e9p\u00e9titions d\u2019exercices, selon des dur\u00e9es variables mais assez \u00e9tendues pour que le temps devienne une dur\u00e9e justement, voire une endurance, aussi bien pour les acteurs-danseurs que pour les spectateurs. La s\u00e9quence de course effr\u00e9n\u00e9e sur place, \u00e0 la face, des acteurs-danseurs align\u00e9s, dure ainsi le temps qu\u2019elle dure : celui n\u00e9cessaire \u00e0 produire leur \u00e9puisement, la sueur, le hal\u00e8tement, d\u2019autant plus que chacun doit prof\u00e9rer \u00e0 plusieurs reprises une date marquante de l\u2019histoire du th\u00e9\u00e2tre. Apr\u00e8s, ils fument une clope assis au bord de sc\u00e8ne. Comme disait Bergson en une formule qui r\u00e9sume son concept de dur\u00e9e : \u00ab Si je veux me pr\u00e9parer un verre d\u2019eau sucr\u00e9e, j\u2019ai beau faire, je dois attendre que le sucre fonde. \u00bb Une des conditions pour exp\u00e9rimenter ce temps r\u00e9el est aussi que le spectacle dans sa totalit\u00e9 dure plus de quatre heures sans entracte et prenne ainsi l\u2019allure g\u00e9n\u00e9rale d\u2019un marathon.<br \/>\n\tPourquoi Fabre fait-il de l\u2019exercice et de la r\u00e9p\u00e9tition \u2013 les deux termes se recouvrent donc \u2013 le principe dramaturgique de ses spectacles ? Il le dit et le redit : pour frotter le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 la performance, passer d\u2019un temps et d\u2019une action fictionnels, tributaires de la mim\u00e8sis classique, \u00e0 un temps et une action \u00ab r\u00e9els \u00bb. Depuis ses d\u00e9buts jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, Fabre dessine \u2013 avec un BIC, son sang, ses larmes ou son sperme  \u2013 et fait des performances solos souvent limites. La collision entre th\u00e9\u00e2tre, performance, arts plastiques et danse dont Fabre est un des instigateurs depuis les ann\u00e9es 80 est toujours si peu consensuelle qu\u2019elle a donn\u00e9 lieu lors du Festival d\u2019Avignon 2005 o\u00f9 il \u00e9tait l\u2019artiste associ\u00e9 \u00e0 une campagne de presse \u00e0 son encontre, de gauche comme de droite, sans pr\u00e9c\u00e9dent. Olivier Py s\u2019est fendu d\u2019une tribune dans <em>Le Monde<\/em> en d\u00e9plorant la rel\u00e9gation de la parole, dont il a une conception sacrale, par l\u2019image, associ\u00e9e au barbare \u00ab temps d\u2019avant l\u2019imprimerie \u00bb et \u00e0 la \u00ab \u201csoci\u00e9t\u00e9 du spectacle\u201d \u00bb. On conna\u00eet la suite&#8230; R\u00e9gis Debray a lui aussi imm\u00e9diatement r\u00e9agi par un <em>opus<\/em> au titre ironique, <em>Sur le pont d\u2019Avignon<\/em>, chez Flammarion. Le ministre de la Culture (Renaud Donnedieu de Vabres) s\u2019est senti oblig\u00e9 d\u2019intervenir pour dire qu\u2019il n\u2019interviendrait pas tout en intervenant quand m\u00eame. Fabre avait programm\u00e9 notamment Marina Abramovic et Romeo Castellucci. Il reprenait lui-m\u00eame un spectacle, risquait quatre cr\u00e9ations (dont <em>Histoire des larmes<\/em> \u00e0 la Cour d\u2019honneur) et proposait une exposition de son travail plastique. C\u2019en \u00e9tait trop.<br \/>\n\tArts plastiques et performance sont li\u00e9s chez lui depuis longtemps, ainsi qu\u2019il le confie dans un entretien :<br \/>\n<quote>\u00ab Adolescent, en voyant toutes ces peintures du Christ par des ma\u00eetres flamands avec les sc\u00e8nes de flagellation, c\u2019\u00e9tait comme si j\u2019assistais \u00e0 des performances. [&#8230;] J\u2019ai d\u00e9couvert plus tard que pour obtenir certaines nuances, les peintres flamands utilisaient du sang ou de la poudre d\u2019os humains dans leurs tableaux. \u00bb[[<em>Lib\u00e9ration<\/em>, 2 f\u00e9vrier 2015.]]<\/quote><br \/>\n\tOn peut se demander si en de\u00e7\u00e0 m\u00eame des tableaux et des performances, ce n\u2019est pas le christianisme qui le fascine. Outre cette citation, on peut lire dans son journal cette note de 1978 qui d\u00e9veloppe un trajet libidinal singulier du regard :<br \/>\n<quote>\u00ab Je suis loin de tout comprendre, mais je ressens les choses physiquement. \/ J\u2019ai observ\u00e9, bouche b\u00e9e et les yeux avides, des ma\u00eetres anciens et m\u00e9connus \/ qui glorifient la souffrance du Christ. \/ Les stigmates, ces plaies b\u00e9antes. \/ Ce sont des l\u00e8vres rouges, \/ des bouches en sang, \/ des chattes en menstruation. \u00bb<\/quote><br \/>\n\tOn peut mettre en regard cette note avec une autre datant de la m\u00eame ann\u00e9e mais faisant le trajet libidinal inverse, \u00e0 propos des films pornographiques : \u00ab Ces corps en extase feinte ont une th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 toute chr\u00e9tienne. \u00bb Et Fabre d\u2019\u00e9voquer \u00e9galement ici ou l\u00e0 l\u2019iconographie de saint S\u00e9bastien et <em>Le Christ au tombeau<\/em> de Holbein.<\/p>\n<h2><sc>Fables<\/sc><\/h2>\n<p>\tLes diff\u00e9rents exercices ont des liens entre eux qui rel\u00e8vent moins de la narration que d\u2019un montage jouant sur de multiples \u00e9chos, avec notamment la projection de divers tableaux sur le rideau blanc qui recouvre le fond de sc\u00e8ne. Mais la narration n\u2019est pas totalement absente. Ainsi, le liant entre chaque s\u00e9quence pendant une grande partie du spectacle est la pr\u00e9sence de deux com\u00e9diens sculpturaux enti\u00e8rement nus avec une couronne sur la t\u00eate. Il s\u2019agit d\u2019une citation du conte d\u2019Andersen <em>Les Habits neuf de l\u2019Empereur<\/em> : deux escrocs tisserands bernent un empereur obs\u00e9d\u00e9 par sa garde-robe en lui fabriquant un habit que seuls sont cens\u00e9s ne pas voir les sots et les malhonn\u00eates. Tout le monde, y compris l\u2019Empereur, feint donc de voir l\u2019habit extr\u00eamement co\u00fbteux que les deux larrons disent avoir fabriqu\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 ce que lors d\u2019un cort\u00e8ge, un enfant innocent crie la v\u00e9rit\u00e9 : le Roi est nu. Les spectateurs ne per\u00e7oivent pas les costumes des deux danseurs de Fabre non par sottise ou malhonn\u00eatet\u00e9 mais parce qu\u2019ils sont bel et bien nus, Fabre nous pla\u00e7ant ainsi du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019enfant observant la parade.<br \/>\n\tUne s\u00e9quence plus d\u00e9limit\u00e9e cite \u00e9galement <em>Le Roi-grenouille<\/em> des fr\u00e8res Grimm : une jeune princesse qui a promis \u00e0 une grenouille, pour lui avoir retrouv\u00e9 sa balle d\u2019or \u00e9gar\u00e9e, de la prendre comme compagne, se voit oblig\u00e9e d\u2019ex\u00e9cuter sa promesse sous les instances de son p\u00e8re, et donc de manger avec elle, dormir avec elle&#8230; jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019exasp\u00e9r\u00e9e elle jette la grenouille violemment contre un mur. Le batracien se transforme alors en charmant prince d\u00e9livr\u00e9 d\u2019un sort mauvais. Chez Fabre, les acteurs \u00e9crabouillent sous leurs chaussures autant de grenouilles vivantes pr\u00e9alablement attrap\u00e9es dans des serviettes blanches qui se teignent ainsi de leur sang. Aucun prince n\u2019appara\u00eet.<br \/>\n\tDes dizaines de grenouilles sont-elles vraiment \u00e9cras\u00e9es chaque soir de repr\u00e9sentation, donnant lieu ainsi \u00e0 une h\u00e9catombe quasi biblique depuis 1984 ? J\u2019ai ressenti un doute d\u00e8s la repr\u00e9sentation. D\u2019autres avaient une id\u00e9e arr\u00eat\u00e9e dans un sens ou dans l\u2019autre. Beaucoup se trouvaient plac\u00e9s face \u00e0 leurs propres contradictions \u00e9thiques. Le statut des grenouilles oscillaient entre actants fictifs d\u2019un conte et \u00eatres vivants, entre anthropomorphisme et mise \u00e0 distance, sp\u00e9cialit\u00e9 culinaire et peluches de l&rsquo;enfance, cobayes \u00e0 diss\u00e9quer et clameur des \u00e9tangs. Examinant le programme distribu\u00e9 \u00e0 l\u2019accueil du T2G, on peut lire en caract\u00e8res minuscules : \u00ab La compagnie Troubleyn garantit qu\u2019aucun animal n\u2019est bless\u00e9 ni maltrait\u00e9 pendant les repr\u00e9sentations. \u00bb Faut-il la croire sur parole ? On peut aussi pr\u00eater attention \u00e0 cette note du journal dat\u00e9e du 5 mai 1984 :<br \/>\n<quote>\u00ab J\u2019ai travaill\u00e9 toute la journ\u00e9e avec des grenouilles. \/ Les actrices et danseuses ont donn\u00e9 beaucoup de baisers aux grenouilles, \/ mais le prince n\u2019est pas apparu. \/ Les grenouilles sont captur\u00e9es avec une chemise, puis se font \u00e9craser. \/ Le sang rouge du prince appara\u00eet alors. \/ Le conte, le mythe, se fait assassiner. \/ J\u2019ai h\u00e2te de d\u00e9couvrir la r\u00e9action du public. \/ J\u2019esp\u00e8re qu\u2019ils savent qu\u2019une grenouille est un animal \u00e0 sang froid. \/ Autrement dit, qu\u2019il n\u2019a pas de sang rouge. \/ Je pr\u00e9dis la f\u00eate du choc. \u00bb <\/quote><br \/>\n\tEt enfin ceci dans l\u2019article sur le ph\u00e9nom\u00e8ne des reprises d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9 : \u00ab Lors de la premi\u00e8re [de la reprise] du <em>Pouvoir des folies th\u00e9\u00e2trales<\/em> en 2012, il y a eu \u00e9norm\u00e9ment de hurlements d\u00e9go\u00fbt\u00e9s \u00e9manant de spectateurs, lorsque ceux-ci croyaient que les acteurs \u00e9crasaient des grenouilles sur sc\u00e8ne. \u00bb L\u2019important est le doute instill\u00e9 dans l\u2019esprit du spectateur par ce probable tour de magie vieux comme le monde.<br \/>\n\tToujours en 2012, une v\u00e9ritable pol\u00e9mique a enfl\u00e9 via les r\u00e9seaux sociaux, aboutissant \u00e0 des centaines de menaces et une agression physique contre le metteur en sc\u00e8ne. Voulant reproduire \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;un documentaire la photographie <em>Dali Atomicus<\/em> (1948) de Philippe Halsman figurant le peintre en apesanteur avec des chats et de l\u2019eau, Fabre et ses collaborateurs ont pour ce faire lanc\u00e9 des chats du haut des marches de l\u2019H\u00f4tel de Ville d\u2019Anvers. Malgr\u00e9 les tapis qui amortissaient leur chute et la pr\u00e9sence de v\u00e9t\u00e9rinaires, l\u2019un d\u2019eux est mal retomb\u00e9 et s\u2019est fait une entorse. Une vid\u00e9o a fuit\u00e9 sur la Toile, point de d\u00e9part du battage m\u00e9diatique. Sur le site de <em>La Libre Belgique<\/em> et du <em>Point<\/em>, Daniel Salvatore Schiffer, professeur de philosophie de l\u2019art \u00e0 l\u2019\u00c9cole Sup\u00e9rieure de l\u2019Acad\u00e9mie Royale des Beaux-Arts de Li\u00e8ge, auteur d\u2019une vingtaine d\u2019ouvrages portant entre autres sur le dandysme et un des porte-paroles du Comit\u00e9 International contre la Peine de Mort et la Lapidation, peut d\u00e9velopper cette th\u00e8se :<br \/>\n<quote>\u00ab Morale de cette sordide histoire flamande ? Ceci n\u2019est peut-\u00eatre pas une pipe, comme l\u2019aurait dit un certain Ren\u00e9 Magritte, pape du surr\u00e9alisme belge justement ; mais il n\u2019emp\u00eache que ces chats-l\u00e0 s\u2019y cassent quand m\u00eame vraiment, eux, la pipe ! Et cela, ce geste criminel envers des \u00eatres vivants et dot\u00e9s de sensibilit\u00e9 (bien qu\u2019Aristote et Descartes les r\u00e9put\u00e8rent, \u00e0 tort, d\u00e9nu\u00e9s d\u2019\u00e2me, c\u2019est-\u00e0-dire, en termes modernes, de conscience, sinon, conform\u00e9ment \u00e0 cette monstrueuse th\u00e9orie de l\u2019\u201canimal-machine\u201d, de pens\u00e9e), est intol\u00e9rable. \u00bb<\/quote><br \/>\n\tTout est dans l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de l\u2019expression \u00ab casser sa pipe \u00bb, qui signifie normalement \u00ab trouver la mort \u00bb. Schiffer sait bien qu\u2019aucun chat n\u2019est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 lors de la s\u00e9ance de photographie de Fabre. Mais il laisse entendre le contraire tout en gardant un lien minimal avec les faits, puisque dans \u00ab casser sa pipe \u00bb il y a le verbe \u00ab casser \u00bb, m\u00eame si une entorse n\u2019\u00e9quivaut pas non plus \u00e0 une fracture de la patte.<br \/>\n\tSchiffer se lance ensuite dans un discours totalement d\u00e9lirant, mettant en garde contre  \u00ab la tentation fasciste qui, sans ce minimum de garde-fous (c\u2019est le cas de le dire lorsqu\u2019il s\u2019agit du \u201cg\u00e9nie artistique\u201d), risquerait alors de l\u2019emporter en ses naus\u00e9abondes visions de toute-puissance : cet homme divinis\u00e9 qui, priv\u00e9 de toute loi morale, fit nagu\u00e8re l&rsquo;infecte lit du nazisme \u00bb. Il rattache Fabre au futurisme italien et en fait insidieusement un des facteurs du passage d\u2019Anvers \u00e0 l\u2019extr\u00eame-droite. Par une d\u00e9n\u00e9gation manifeste, voire ironique (\u00ab Attention, cependant ! Loin de moi la volont\u00e9 de verser ici, par je ne sais quel amalgame outrageusement r\u00e9ducteur, et donc de mauvais aloi face aux inali\u00e9nables libert\u00e9s de la cr\u00e9ation artistique, en un quelconque discours normatif, voire moralisateur \u00bb), il reprend un c\u00e9l\u00e8bre article de Jean Baudrillard paru dans <em>Lib\u00e9ration<\/em> en 1996 et qui proclamait la nullit\u00e9 pure et simple de l\u2019art contemporain. Qui est le plus pervers ici ?<br \/>\n\tFabre n\u2019a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre attaqu\u00e9 par l\u2019extr\u00eame droite flamande depuis ses d\u00e9buts. Son rapport \u00e0 ce mouvement est r\u00e9sum\u00e9 dans une note de son journal datant du 12 septembre 1983 : \u00ab Comment est-ce possible qu\u2019une d\u00e9mocratie tol\u00e8re le Vlaamse Militante Orde ? \/ Une d\u00e9mocratie saine devrait se prot\u00e9ger contre des partis dangereux \/ qui cherchent \u00e0 an\u00e9antir cette d\u00e9mocratie. \u00bb  Quant au nationalisme, voici la note du 17 septembre 1984, alors qu\u2019il jouait <em>Le Pouvoir des folies th\u00e9\u00e2trales<\/em> \u00e0 Belgrade :<br \/>\n<quote>\u00ab Conflit avec le comportement nationaliste et socialiste. \/ Le festival BETIF voulait faire descendre le drapeau belge sur \u201cmon plateau\u201d, \/ tandis que r\u00e9sonnerait la Braban\u00e7onne pour \u201cma repr\u00e9sentation\u201d. \/ Je leur ai laiss\u00e9 le choix : cette mascarade nationaliste ou la repr\u00e9sentation du Pouvoir des folies th\u00e9\u00e2trales. \u00bb<\/quote><br \/>\n\tDe m\u00eame, Fabre a litt\u00e9ralement v\u00e9cu avec des animaux depuis son enfance. Le salon de ses parents ressemblait \u00e0 une m\u00e9nagerie : pigeons, Saint-Bernard, deux chiens de rue, des tortues, un chat&#8230; Son p\u00e8re l\u2019amenait au zoo d\u2019Anvers pour l\u2019entra\u00eener au dessin, zoo qu\u2019il a toujours fr\u00e9quent\u00e9 assid\u00fbment depuis, son journal se terminant d\u2019ailleurs sur six notes \u00e9voquant cet endroit de pr\u00e9dilection. Mais, encore une fois, le zoo est un autre exemple de tension entre sauvagerie et contrainte. Lui-m\u00eame a v\u00e9cu avec deux tortues (Janneke et Mieke), ce qui lui a inspir\u00e9 une sc\u00e8ne controvers\u00e9e dans <em>C\u2019est du th\u00e9\u00e2tre comme c\u2019\u00e9tait \u00e0 esp\u00e9rer et \u00e0 pr\u00e9voir<\/em> ou l\u2019affiche non moins controvers\u00e9e d\u2019Avignon 2005. Il collectionne insectes et livres sur les insectes. Sa fr\u00e9quentation des insectes innerve son travail plastique, comme en t\u00e9moigne avec \u00e9clats le plafond recouvert de 1,4 millions de carapaces de scarab\u00e9e de la salle des glaces du palais royal de Bruxelles que lui avait command\u00e9 la reine Paola. Il pr\u00e9tend m\u00eame descendre de l\u2019entomologiste Jean-Henri Fabre. Le critique litt\u00e9raire Jean-Pierre Richard a pu dire que ce naturaliste \u00e9laborait une \u00ab <em>Entomologie libidinale<\/em> \u00bb. Richard montre ainsi la fascination de Jean-Henri Fabre pour le \u00ab bousier \u00bb, dont une des esp\u00e8ces se d\u00e9nomme \u00ab <em>Sisyphe<\/em> \u00bb, insecte qui conjoint en un m\u00eame \u00eatre l\u2019\u00ab oral \u00bb, l\u2019\u00ab excr\u00e9mentiel \u00bb, le \u00ab g\u00e9nital \u00bb et le \u00ab nutritif \u00bb. Il rep\u00e8re dans ses travaux \u00ab un monde assum\u00e9 dans son \u00e9nergie \u201cbestiale\u201d, dans le vertige aussi de sa minimit\u00e9 et de sa fuite \u00bb.[[Voir Jean-Pierre Richard, \u00ab Histoire naturelle \u00bb, dans <em>P\u00eale-m\u00eale<\/em>, Verdier, 2010, p. 83-91.]] Ne peut-on transf\u00e9rer cette \u00e9tude \u00e0 l&rsquo;autre Fabre ?<br \/>\nR\u00e9duire le travail de Fabre \u00e0 son c\u00f4t\u00e9 cruel, anarchique, gauche, rebelle, etc. ou \u00e0 l\u2019inverse le rabattre sur son c\u00f4t\u00e9 disciplinaire, militaire, rigoureux, droit, etc. est un double \u00e9cueil qui ne cesse de diviser la r\u00e9ception de ses spectacles, entre public en transe \u00e0 la fin et spectateurs qui quittent la salle d\u00e8s le d\u00e9but. Il nous fallait donc remonter en-de\u00e7\u00e0 de cette division, toucher \u00ab le point mort d\u2019un d\u00e9sir furieux \u00bb (Blanchot) qui la suscite.<\/p>\n<hr \/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;&#8211; Le Pouvoir des folies th\u00e9\u00e2trales (1984-2013), mise en sc\u00e8ne de Jan Fabre 21 septembre 2014, Th\u00e9\u00e2tre des C\u00e9lestins, dans le cadre de la Biennale de la danse de Lyon Els Deceukelier par Robert Mapplethorpe \u00c0 un peu plus de vingt ans, avec des moyens de fortune et une quinzaine d\u2019amateurs, Jan Fabre d\u00e9bute dans la mise en sc\u00e8ne par une trilogie qui le fait reconna\u00eetre internationalement : en 1980 \u00e0 Anvers, c\u2019est d\u2019abord Le Th\u00e9\u00e2tre \u00e9crit avec un \u00ab<\/p>\n","protected":false},"author":35,"featured_media":1052,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-1054","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/1054","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/35"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1052"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1054"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=1054"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}