


{"id":1063,"date":"2015-11-20T23:42:12","date_gmt":"2015-11-20T22:42:12","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1063"},"modified":"2015-11-20T23:42:12","modified_gmt":"2015-11-20T22:42:12","slug":"voix-spectrales","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/voix-spectrales\/","title":{"rendered":"Voix spectrales"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">&#8212;&#8211;<br \/>\n<center><em>Les Entreprises trembl\u00e9es<\/em> et <em>Rester vivant<\/em><br \/>\n<small><br \/>mise en sc\u00e8ne d&rsquo;Yves-No\u00ebl Genod<br \/>\n<br \/>Th\u00e9\u00e2tre du Point-du-Jour \u2013 Automne 2015, Lyon<\/small><\/p>\n<hr \/>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1061\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/11\/solo_2.jpg\" alt=\"solo_2.jpg\" align=\"center\" width=\"1183\" height=\"788\" \/><br \/>\n<center><small><em>Photo<\/em> Marc Domage<\/center><\/small><\/p>\n<hr \/>\n<p><quote><small><em>Ce texte est la version condens\u00e9e d&rsquo;une communication faite le mardi 17 novembre 2015 au colloque international \u00ab\u00a0Pratiques de la voix sur sc\u00e8ne\u00a0\u00bb organis\u00e9 par Ana Wegner, Chlo\u00e9 Larmet et Marcus Borja au Th\u00e9\u00e2tre G\u00e9rard Philippe de Saint-Denis \u00e0 Paris. L&rsquo;amiti\u00e9 de pens\u00e9e n&rsquo;y a pas \u00e9t\u00e9 un vain mot&#8230;<\/em><\/small><\/quote><\/p>\n<hr \/>\n<p><strong>Gwena\u00ebl Morin, directeur du Point du jour \u00e0 Lyon, a donn\u00e9 les clefs du th\u00e9\u00e2tre \u00e0 Yves-No\u00ebl Genod depuis le 22 septembre jusqu\u2019au 31 d\u00e9cembre 2015 pour ce que l&rsquo;un appelle \u00ab th\u00e9\u00e2tre permanent \u00bb et l&rsquo;autre \u00ab le\u00e7on de th\u00e9\u00e2tre et de t\u00e9n\u00e8bres \u00bb. <em>Les Entreprises trembl\u00e9es<\/em> est le deuxi\u00e8me d\u2019une s\u00e9rie de huit \u00e9pisodes sans lien narratif mais qui sont les variations d\u2019une m\u00eame esth\u00e9tique sc\u00e9nique. <em>Rester vivant<\/em> sera le dernier.<\/strong><\/p>\n<hr \/>\n<p>\tSpectacle tr\u00e8s \u00e9pur\u00e9 en apparence et qui n\u2019exc\u00e8de pas une heure quarante, <em>Les Entreprises trembl\u00e9es<\/em> est constitu\u00e9 de trois solos successifs qui se m\u00ealent \u00e0 la fin. En son moment central, une jeune soprano colorature, Odile Heimburger, chante les airs de <em>La Traviata<\/em> de Verdi. Nous ne sommes ni \u00e0 l\u2019Op\u00e9ra de Lyon ni au Th\u00e9\u00e2tre des C\u00e9lestins, pas dans un somptueux th\u00e9\u00e2tre \u00e0 l\u2019italienne donc, mais dans un ancien cin\u00e9ma reconverti en th\u00e9\u00e2tre et qui porte le nom du quartier excentr\u00e9 o\u00f9 il est implant\u00e9.<br \/>\n\tLa sc\u00e9nographie brille par son absence. Le b\u00e2timent th\u00e9\u00e2tral est livr\u00e9 tel quel : mur sombre tachet\u00e9 du fond avec deux grands radiateurs, un placard et une horloge accroch\u00e9e \u00e0 jardin, un extincteur et une enceinte \u00e0 cour, des gaines \u00e9lectriques et une corde qui pendent des cintres, un plateau nu&#8230; Il n\u2019y a donc pas d\u2019orchestre imposant qui ex\u00e9cute en direct la musique, pas d\u2019autres chanteurs, pas de d\u00e9cor co\u00fbteux, pas de Diva surexpos\u00e9e, pas de public d\u2019Op\u00e9ra. On ne joue pas la totalit\u00e9 du livret et de la partition. La distance physique avec la cantatrice est relativement r\u00e9duite, m\u00eame depuis le dernier rang, en regard toujours d\u2019un th\u00e9\u00e2tre \u00e0 l\u2019italienne. On peut entendre une soprano colorature telle que jamais on ne l\u2019entendrait ailleurs ainsi. L\u2019effet est tel que je m\u2019enfonce d\u2019un coup dans le fauteuil comme en moi-m\u00eame : fragile d\u00e9fense peut-\u00eatre contre une entr\u00e9e par effraction, avant r\u00e9ouverture partielle, en un hymen o\u00f9 union et s\u00e9paration, dedans et dehors, captation et d\u00e9fiance face \u00e0 la puissance du chant, deviennent indissociables. [[Sur l\u2019hymen, voir Jacques Derrida, \u00ab La double s\u00e9ance \u00bb, dans <em>La Diss\u00e9mination<\/em>, Seuil, 1972, p. 215-347.]]<br \/>\nDans de telles exp\u00e9riences, \u00ab travers\u00e9es d\u2019un p\u00e9ril \u00bb selon l\u2019\u00e9tymologie, on se retrouve un peu \u00e0 notre modeste mesure face au dilemme entre Ulysse attach\u00e9 au m\u00e2t du navire, ses marins aux oreilles bouch\u00e9es et celui qui entend les Sir\u00e8nes mais n\u2019est plus l\u00e0 pour en t\u00e9moigner. Dans le chapitre inaugural du <em>Livre \u00e0 venir<\/em> qui est d\u00e9di\u00e9 au \u00ab Chant des Sir\u00e8ne \u00bb, Maurice Blanchot oppose l\u2019attitude du rus\u00e9 Ulysse \u00e0 celle d\u2019Achab envers Moby Dick. L\u2019un ne fait qu\u2019une exp\u00e9rience biais\u00e9e du chant, l\u2019autre s\u2019engouffre dans celle de l\u2019image. Blanchot ne mentionne pas celui qui serait l\u2019\u00e9quivalent d\u2019Achab pour l\u2019exp\u00e9rience du chant. Pascal Quignard a depuis fait sortir de l\u2019ombre la figure m\u00e9connue de Bout\u00e8s : le seul qui aurait os\u00e9 sauter du navire ath\u00e9nien. [[Voir Pascal Quignard, <em>Bout\u00e8s<\/em>, Galil\u00e9e, 2008.]]<br \/>\n\tEn jargon ph\u00e9nom\u00e9nologique, tout semble concourir dans <em>Les Entreprises trembl\u00e9es<\/em> \u00e0 une r\u00e9duction du chant op\u00e9ratique. Odile Heimburger n\u2019a gard\u00e9 de Violetta qu\u2019une robe, une coiffure, des bijoux et un maquillage, ainsi qu\u2019une lettre et un morceau d\u2019\u00e9toffe qu\u2019elle \u00e9treint. La bo\u00eete sc\u00e9nique dans laquelle elle se prom\u00e8ne est avant tout un antre o\u00f9 sa voix r\u00e9sonne et s\u2019amplifie, notamment lorsqu\u2019elle se met \u00e0 chanter dos aux spectateurs, face au mur du fond, si pr\u00e8s qu\u2019elle effleure de sa main les radiateurs comme autant d\u2019instruments rudimentaires de musique. La cantatrice s\u2019\u00e9gare hors de son lieu habituel, apprivoise un autre espace de r\u00e9sonance et le fait exister \u00e0 sa fa\u00e7on en faisant chanter le mur.<br \/>\n\tLes lumi\u00e8res de Philippe Gladieux font ressortir la plasticit\u00e9 du Point du jour comme elles dialoguaient avec la beaut\u00e9 ruin\u00e9e des Bouffes du Nord o\u00f9 Genod avait donn\u00e9 un spectacle, <em>1er Avril<\/em>, en 2014. Par moments, sc\u00e8ne et salle sont plong\u00e9s dans un noir profond, illimit\u00e9, que le chant seul de la soprano spatialise et clarifie. D\u2019une synesth\u00e9sie entre obscurit\u00e9, lumi\u00e8res et voix naissent ainsi la plupart des spectacles de Genod.<br \/>\n\tLa singularit\u00e9 des <em>Entreprises trembl\u00e9es<\/em> me semble davantage condens\u00e9e en un dispositif simple mais inou\u00ef \u00e0 ma connaissance : Odile Heimburger chante les airs de Violetta en m\u00eame temps qu\u2019un enregistrement de ces m\u00eames airs par La Callas. Ce peut \u00eatre violent pour qui se fait un nom d\u2019\u00eatre ainsi expos\u00e9e \u00e0 souffrir la comparaison avec un mythe \u2013 la grecque Sophia Cecelia Kalos, renomm\u00e9e Maria Callas, surnomm\u00e9e La Callas \u2013 qui peut \u00e9craser l\u2019\u00e9coute du dispositif avant m\u00eame d\u2019en faire v\u00e9ritablement l\u2019\u00e9preuve, ne serait-ce que par un <em>habitus<\/em> culturel ayant oubli\u00e9 les vives critiques dont celle-ci avait fait l\u2019objet de son vivant. Dans un colloque, <em>Puissances de la voix. Corps sentant, corde sensible<\/em>, publi\u00e9 par les Presses Universitaires de Limoges en 2001, Hugues de Chanay observe que \u00ab l\u2019existence du disque [&#8230;] permet de r\u00e9p\u00e9ter une performance singuli\u00e8re et de faire jouer \u00e0 une singularit\u00e9 empirique le r\u00f4le, d\u00e9mesur\u00e9, d\u2019une id\u00e9alit\u00e9 \u00bb, autrement dit \u00ab [l\u2019]enregistrement a permis de conserver par exemple les Br\u00fcnnhilde (et mieux encore les Isolde) d\u2019une Kirsten Flagstad, il est vrai impressionnante, comme ceux de la voix id\u00e9ale pour ces r\u00f4les \u00bb (p. 96).  Ainsi, Odile Heimburger aurait \u00e0 tendre vers l\u2019id\u00e9al pr\u00e9serv\u00e9 et constitu\u00e9 par la technique de reproduction pour le cas de Violetta jou\u00e9e par La Callas.<br \/>\n\tC\u2019est ce que justement le spectacle de Genod tend \u00e0 d\u00e9construire : l\u2019enregistrement n\u2019est pas sonoris\u00e9 par Jean-Baptiste L\u00e9v\u00eaque de mani\u00e8re \u00e0 tout submerger. Il ne provient que d\u2019une enceinte \u00e0 cour tandis qu\u2019Odile Heimburger est au centre du plateau. Il n\u2019y a pas d\u2019autre accompagnement musical qui celui qui parvient de l\u2019enregistrement. Le son donne l\u2019impression d\u2019\u00e9maner d\u2019un vinyle sur lequel frotte le diamant, on entend des gr\u00e9sillements, la voix de La Callas nous parvient dans sa mortalit\u00e9, son historicit\u00e9, sa pr\u00e9sence absence, son aura et sa perte, sa r\u00e9manence. Il s\u2019agit pour Odile Heimburger de faire exister un espace qui serait un peu les coulisses d\u2019un Op\u00e9ra o\u00f9 r\u00e9sonnerait de loin ce qui se passe sur sc\u00e8ne, ou plut\u00f4t ce qui s\u2019est pass\u00e9 sur sc\u00e8ne un jour lointain mais que la voix continue de hanter, les coulisses devenant peu \u00e0 peu \u00e0 leur tour une autre sc\u00e8ne, toujours d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9e et trace de son passage.<br \/>\n\t\u00ab Faire chanter la cantatrice sur une autre cantatrice \u2013 en l\u2019occurrence la Callas \u2013 pour en revivifier l\u2019essence et le fant\u00f4me comme dans <em>L\u2019Invention de Morel<\/em> d\u2019Adolfo Bioy Casares \u00bb, r\u00e9sume Genod dans son blog \u00ab Le Dispariteur \u00bb (08\/10\/15). Dans le r\u00e9cit de l\u2019\u00e9crivain argentin, un homme se r\u00e9fugie dans une \u00eele qu\u2019il croit d\u00e9serte, mais apparaissent un jour des habitants qui ne semblent pas faire attention \u00e0 lui, il tombe m\u00eame amoureux d\u2019une jeune femme tout aussi indiff\u00e9rente, avant de d\u00e9couvrir enfin qu\u2019il ne s\u2019agit que de parfaits hologrammes qu\u2019un savant a substitu\u00e9s aux habitants r\u00e9els. Un m\u00e9canisme qui se d\u00e9clenche \u00e0 chaque mar\u00e9e reproduit leur derni\u00e8re semaine de vie. Finalement, l\u2019homme d\u00e9cide de subir le m\u00eame traitement mortel par rayonnements pour devenir hologramme \u00e0 son tour, adaptant gestes et paroles \u00e0 ceux de la jeune femme, entrant pour ainsi dire dans la vie de cette image parlante dont il \u00e9tait tomb\u00e9 sous le charme.  Il y a donc un vampirisme \u00e0 l\u2019envers de la reviviscence dont parle Genod.<br \/>\n\tOn peut penser \u00e9galement \u00e0 certaines pi\u00e8ces de Beckett, comme <em>La Derni\u00e8re Bande<\/em>, tant le chant semble na\u00eetre ici de son propre deuil. On entend la voix d\u2019Odile Heimburger en live et celle enregistr\u00e9e de la Diva et leur superposition et leur entre-deux et celle fictive de Violetta aussi un peu. Je ne sais quelle pr\u00e9position utiliser pour rendre compte de l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue : Odile Heimburger chante-t-elle vraiment \u00ab sur une autre cantatrice \u00bb comme le dit Genod, ou bien en m\u00eame temps, avec, apr\u00e8s, d\u2019apr\u00e8s, avant, contre, tout contre ? Ce qu\u2019on entend n\u2019est-il pas entre les deux chants, l\u2019intervalle, le d\u00e9calage, f\u00fbt-il minime, mais qui est aussi creus\u00e9 par les deux temporalit\u00e9s diff\u00e9rentes, comme un pas ou une note qui seul suffit \u00e0 s\u00e9parer d\u2019un abyme ou du silence ? Le spectacle porte bien son titre : <em>Les Entreprises trembl\u00e9es<\/em>. C\u2019est dire que le tremblement des cadres de r\u00e9ception habituels d\u2019un chant op\u00e9ratique ne laisse pas indemne la langue qui cherche \u00e0 en restituer l\u2019exp\u00e9rience. C\u2019est m\u00eame ce tremblement qui m\u2019a donn\u00e9 envie d\u2019\u00e9crire sur ce spectacle car le tremblement ouvre l\u2019\u00e9criture si l\u2019\u00e9criture peut \u00eatre dite recherche d\u2019une langue qui n\u2019est pas toute faite mais compte rendu d\u2019une dette qui a chang\u00e9 les r\u00e8gles de calcul.<br \/>\nOdile Heimburger entre en r\u00e9sonance avec deux autres solistes. Les trois s\u2019irradient l\u2019un l\u2019autre avant m\u00eame leur copr\u00e9sence finale. Le spectacle d\u00e9bute par l\u2019immobilit\u00e9 totale pendant au moins dix minutes du danseur Antoine Roux-Briffaud enti\u00e8rement nu mais le corps enduit d\u2019un liquide noir qui va peu \u00e0 peu s\u00e9cher, mani\u00e8re de rendre visible le passage du temps. Il est d\u00e9j\u00e0 en place lorsque le public entre dans la salle. Cette immobilit\u00e9 peut \u00eatre une violence analogue pour lui \u00e0 celle de faire chanter une jeune soprano colorature sur un enregistrement de La Callas. Mais cette immobilit\u00e9 endur\u00e9e par le danseur permet ensuite l\u2019expansion de ses gestes sur toute la surface du plateau et le volume de la sc\u00e8ne. Le mouvement enfin lib\u00e9r\u00e9 fait craqueler la peinture qui a s\u00e9ch\u00e9. Pygmalion et Galat\u00e9e pr\u00e9c\u00e8dent donc Ulysse et les Sir\u00e8nes. Tout ceci sans musique, dans un silence ponctu\u00e9 par le grincement des planches sous ses pas et le hal\u00e8tement d\u00fb \u00e0 l\u2019effort. Le corps noir semble \u00e9maner du mur du fond, comme une figure sortie d\u2019un tableau de Soulages qu\u2019on ne soup\u00e7onnait pas contenir. Son corps ne tend \u00e0 ne faire qu\u2019un avec son ombre comme tout \u00e0 l\u2019heure la voix ne tendra \u00e0 ne faire qu\u2019un avec son \u00e9cho glorieux. Il ex\u00e9cute peut-\u00eatre un rituel perdu de deuil.<br \/>\n\tCorps et ombre qui dansent en silence, chant spectral qui r\u00e9sonne ensuite d\u2019autant plus profond\u00e9ment, vient en dernier lieu une troisi\u00e8me soliste : le monologue adress\u00e9 directement au public de l\u2019actrice Anna Perrin \u00e0 l\u2019accent qu\u00e9b\u00e9cois, nue except\u00e9s des sous-v\u00eatements sportifs noirs et une fausse chevelure blonde d\u00e9mesur\u00e9e. Elle vend du r\u00eave en parlant du m\u00e9tier de d\u00e9coratrice d\u2019int\u00e9rieur pour lequel l\u2019important c\u2019est la couleur. Parler d\u00e9co, lumi\u00e8re rallum\u00e9e dans la salle, apr\u00e8s le chant path\u00e9tique d\u2019une colorature infus\u00e9 dans l\u2019obscur, l\u00e0 aussi ce n\u2019est pas \u00e9vident. \u00c0 chaque fois, danse, chant et parole, rien n\u2019est jou\u00e9 \u00e0 l\u2019avance et la position de spectateur ne se stabilise pas.<br \/>\n\tLes images sc\u00e9niques constitu\u00e9es par l\u2019orf\u00e8vre Genod sont parfois au bord de la saturation plastique, sublime, esth\u00e9tisante, le vide n\u2019excluant pas le plein. Heureusement, un trait d\u2019humour, de d\u00e9rision, d\u2019incongruit\u00e9, voire de kitsch, vient faire respirer cette densit\u00e9. C\u2019est en partie la fonction du troisi\u00e8me solo qui d\u00e9samorce la charge picturale, \u00e9motive, muette, lyrique de ce qui le pr\u00e9c\u00e8de. Mais ce qui le pr\u00e9c\u00e8de irradie aussi sur lui. C\u2019est un double mouvement. Le discours sur la d\u00e9co qui rappelle des \u00e9missions ringardes \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 acquiert ainsi une certaine force de persuasion quand il revient sans cesse sur la place centrale de la couleur, prenant des allures de manifeste sc\u00e9nique. Mais les deux pr\u00e9c\u00e9dents solos \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 travers\u00e9s par cette ambigu\u00eft\u00e9 entre densit\u00e9 et humour : danseur peinturlur\u00e9 et forc\u00e9 d\u2019abord \u00e0 l\u2019immobilit\u00e9 d\u2019une statue bizarre pour les spectateurs qui entrent ; chanteuse lyrique qui doit se d\u00e9patouiller avec un mythe.  La belle ouvrage est ainsi hant\u00e9e pas son d\u00e9s\u0153uvrement et inversement. Dans \u00ab Yves-No\u00ebl Genod : les exc\u00e9dents du vide \u00bb, Isabelle Barb\u00e9ris formule cette tension en parlant d\u2019une \u00ab esth\u00e9tique transitoire entre l\u2019encombrement et le vide, la surcharge et la disparition \u00bb. [[Voir l\u2019article essentiel d\u2019Isabelle Barb\u00e9ris, \u00ab Yves-No\u00ebl Genod : les exc\u00e9dents du vide \u00bb, dans <em>Kitsch et th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 : Effets et affects<\/em>, Isabelle Barb\u00e9ris et Marie Pecorari (sous la direction de), EUD, coll. \u00ab \u00c9critures \u00bb, Dijon, 2012, p. 202.]]<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1062\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/11\/rester_vivant.jpg\" alt=\"rester_vivant.jpg\" align=\"center\" width=\"1600\" height=\"1200\" \/><br \/>\n<center><small>Photo Marc Domage<\/small><\/center><br \/>\n\t<em>Rester vivant<\/em> sera le dernier \u00e9pisode de \u00ab le\u00e7on de th\u00e9\u00e2tre et de t\u00e9n\u00e8bres \u00bb, \u00ab le\u00e7on \u00bb \u00e0 prendre au sens musical donc, comme chez Couperin. Sera-ce une reprise et non plus une cr\u00e9ation ? Pas s\u00fbr. Il en existe d\u00e9j\u00e0 deux versions tr\u00e8s diff\u00e9rentes, autre sens de \u00ab le\u00e7on \u00bb. Des po\u00e8mes de Baudelaire r\u00e9cit\u00e9s dans un noir profond en sont la mati\u00e8re brute. La premi\u00e8re s\u2019est jou\u00e9e \u00e0 la Condition des Soies dans le off du Festival d\u2019Avignon 2014 : le lieu \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 un \u00e9crin baudelairien, Genod \u00e9tait en direct et la dur\u00e9e se condensait en une heure et quart. Je vais parler de la version qui s\u2019est jou\u00e9e fin d\u00e9cembre 2014 au Th\u00e9\u00e2tre du Rond-Point lors du Festival d\u2019Automne. La dur\u00e9e a doubl\u00e9, le lieu \u2013 la petite salle Roland Topor \u2013 ressemble \u00e0 une salle des f\u00eate un peu glauque et les lectures de Genod ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9alablement enregistr\u00e9es par Beno\u00eet Pel\u00e9. Comment faire d\u2019un tel non-lieu un espace d\u2019\u00e9coute et ne pas ennuyer les spectateurs plong\u00e9s dans l\u2019obscurit\u00e9 pendant deux heures et demie d\u2019enregistrements ?<br \/>\n\tLa jauge est volontairement restreinte \u00e0 cinquante personnes. Deux rang\u00e9es de chaises, aussi inconfortables que celles d\u2019une salle polyvalente, sont dispos\u00e9es dos \u00e0 dos. Des enceintes <em>monitoring<\/em> quadrillent l\u2019espace, elles font face au public \u00e0 peu de distance, pos\u00e9es chacune \u00e0 m\u00eame le sol sur leur tr\u00e9pied, comme dans un vaisseau spatial. Les murs de la salle sont dissimul\u00e9s par des rideaux sombres. Lorsque le noir total se fait, on embarque dans le compartiment d\u2019un \u00ab train fant\u00f4me \u00bb, comme pr\u00e9f\u00e8re l\u2019appeler Genod, pour un voyage immobile. \u00c0 propos de ce \u00ab noir de velours \u00bb, comme Genod dit encore, que seul le th\u00e9\u00e2tre permettrait selon lui, Moni Gr\u00e9go avance : \u00ab Il y a un \u201cNoir Genod\u201d, comme il y a un \u201cNoir Soulages\u201d ou un \u201cBleu Klein\u201d. \u00bb (Blog \u00ab Le Dispariteur \u00bb 16\/12\/14)<br \/>\nPass\u00e9 un seuil d\u2019anxi\u00e9t\u00e9, ce noir palpable s\u2019\u00e9pure progressivement de sa dimension horrifique, phobique, enfantine, en d\u00e9pit des th\u00e8mes fun\u00e8bres abord\u00e9s par Baudelaire, justement gr\u00e2ce \u00e0 la voix qui s\u2019y fait jour et correspond avec lui et notre \u00e9coute. Au bord incertain du dehors et de l\u2019intime, le noir n\u2019exclut d\u2019ailleurs pas en nous le spectateur au profit seulement de l\u2019auditeur. Certes, il ouvre l\u2019\u00e9coute \u00e0 une dimension d\u2019inou\u00ef autrement. Mais il d\u00e9cille aussi un autre regard, int\u00e9rioris\u00e9, par lequel le spectateur produit son propre spectacle mental \u00e0 l\u2019\u00e9coute de ce que lui sugg\u00e8rent les images baudelairiennes. Gladieux, glas des dieux, cr\u00e9puscule des idoles, m\u00e9nage \u00e0 intervalles r\u00e9guliers un couloir luminescent pour celui qui voudrait malgr\u00e9 tout sortir et ponctue le \u00ab noir de velours \u00bb d\u2019apparitions phosphorescentes de quelques acteurs qui se d\u00e9placent tout pr\u00e8s de nous : voix qui semble ainsi prendre et perdre corps avant de retourner \u00e0 son silence. On peut penser aux photographies spectrales de Nadar, qui a \u00e9t\u00e9 un grand ami de Baudelaire, \u00e0 tout ce que d\u00e9veloppe Barthes autour du \u00ab \u00e7a a \u00e9t\u00e9 \u00bb de la photographie dans <em>La Chambre claire<\/em>.  Selon les po\u00e8mes lus, le montage sonore travaille \u00e9cho, amplification, att\u00e9nuation, coupe, r\u00e9p\u00e9tition, simultan\u00e9it\u00e9, d\u00e9placement, trouble entre live et indirect, proximit\u00e9, distance&#8230;, peut-\u00eatre avec pour point de mire l\u2019\u00e9quivalent des photographies de Nadar pour la voix de Baudelaire morte \u00e0 imaginer. La phonographie-\u00e9chographie est sans doute malgr\u00e9 tout pr\u00e9sente en filigrane de la graphie que sont ses po\u00e8mes, pour qui sait comme Genod les \u00e9couter et lire \u00e0 haute voix leur \u00e9coute. Tout concourt ainsi \u00e0 passer du spectacle au spectral.<br \/>\n\tLa diction de Genod atteint parfois une dimension impersonnelle, devient m\u00e9connaissable, au point de se demander si c\u2019est un autre que lui qui lit, les modulations virtuoses \u00e0 l\u2019extr\u00eame l\u2019une de l\u2019autre dont il fait preuve ne dissimulent pas pour autant les quintes de toux, les imperfections, les b\u00e9vues, les essais, avec humour, mais toujours aussi de mani\u00e8re \u00e0 faire entendre chaque po\u00e8me, oscillant entre une tonalit\u00e9 ironique, surann\u00e9e, professorale, m\u00e9lancolique, s\u00e9pulcrale et d\u2019outre-tombe, avec une trace d\u2019inou\u00ef persistante dans l\u2019audible, sachant rompre son phras\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment d\u00e8s qu\u2019une monodie s\u2019installe, pendant deux heures trente, en cela plus que jamais \u00ab spectacle vivant \u00bb. Pourtant c\u2019est d\u2019une p\u00e9riode de maladie d\u2019o\u00f9 est sortie l\u2019id\u00e9e de passer du direct \u00e0 l\u2019enregistrement. Genod voulait que le spectacle soit possible en son absence et dit avoir proc\u00e9d\u00e9 \u00ab comme \u00e0 la radio avec un montage de voix anciennes, de bouts effac\u00e9s, de disques ray\u00e9s et comme l\u2019enregistrement de s\u00e9minaires au dictaphone&#8230; \u00bb (Blog \u00ab Le Dispariteur \u00bb 15\/12\/14). L\u00e0 encore, je pense \u00e0 Beckett. <em>En attendant Genod<\/em> (2003) \u00e9tait d\u2019ailleurs le premier spectacle du \u00ab Dispariteur \u00bb. La fatigue extr\u00eame qui sourd dans les enregistrements sans \u00eatre dissimul\u00e9e convient \u00e0 la petite sant\u00e9 de Baudelaire, au fait que Baudelaire a \u00e9crit avec son corps, que le \u00ab spleen \u00bb n\u2019est pas un vague sentiment mais une humeur concr\u00e8te selon la m\u00e9decine du 19e s, une bile noire qui se fait \u00ab encre de la m\u00e9lancolie \u00bb (Starobinski), sang \u00e9paissi qui alourdit maints vers et les rend reconnaissables entre tous, menac\u00e9s peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 par l\u2019aphasie qui a scell\u00e9 ses derniers jours. Il s\u2019agit donc aussi peut-\u00eatre d\u2019apprivoiser la mort par la voix.<br \/>\nC\u2019est Julien Gracq qui formulait ceci dans <em>En lisant en \u00e9crivant<\/em> (1980) : \u00ab Aucun vers n\u2019est aussi lourd que le vers de Baudelaire, lourd de cette pesanteur sp\u00e9cifique du fruit m\u00fbr sur le point de se d\u00e9tacher de la branche qu\u2019il fait plier. \u00bb  Gracq oppose aussi \u00ab deux types de voix dans la po\u00e9sie fran\u00e7aise \u00bb : d\u2019un c\u00f4t\u00e9 le \u00ab soprano \u00bb, le \u00ab <em>staccato<\/em> \u00bb, les allit\u00e9rations \u00ab en <em>r<\/em>, en consonnes fricatives et dentales \u00bb, la \u00ab prof\u00e9ration triomphante \u00bb de Hugo, Mallarm\u00e9, Claudel ; de l\u2019autre, le \u00ab contralto \u00bb, le <em>legato<\/em> de Lamartine, Nerval, Verlaine et Apollinaire. Rimbaud aurait eu le don d\u2019atteindre \u00ab successivement \u00bb les deux. Seul Baudelaire serait \u00ab inclassable \u00bb.  Gracq rep\u00e8re \u00ab la singularit\u00e9 de son timbre po\u00e9tique \u00bb dans ces \u00ab r\u00e2les r\u00e9prim\u00e9s du plaisir \u00bb qui se feraient entendre avec \u00ab des r\u00e9sonances de cath\u00e9drale \u00bb et o\u00f9 \u00ab pour  la premi\u00e8re fois, [\u00c9ros] r\u00e9gnait <em>en majest\u00e9<\/em> \u00bb dans la po\u00e9sie. [[Julien Gracq, <em>En lisant en \u00e9crivant<\/em>, dans <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, tome II, \u00e9dition de Bernhild Boie avec la collaboration de Claude Dourguin, Gallimard, coll. \u00ab La Pl\u00e9iade \u00bb, 1995, p. 664, 680-681 et 1087.]] Verdeur et pourrissement, aigu et grave, hauteur et profondeur, brisure et tenue, jouissance et r\u00e9pression, tel serait l\u2019oxymore vocal inou\u00ef dans l\u2019histoire de la po\u00e9sie auquel se serait confront\u00e9 Genod.<br \/>\n\tComme le set d\u2019un invisible dj qui se rejoue chaque soir, o\u00f9 ce qui change est la mani\u00e8re qu\u2019ont les spectateurs de le faire vivre, on appr\u00e9cie l\u2019art des transitions entre chaque lecture enregistr\u00e9e, dont on peut se procurer la liste apr\u00e8s coup, la mani\u00e8re aussi dont chaque lecture est une interpr\u00e9tation o\u00f9 sens et musicalit\u00e9 deviennent indissociables. Mais les drogues excitantes sont remplac\u00e9s par le haschich, l\u2019opium et le vin, les lumi\u00e8res stroboscopiques par le \u00ab soleil noir de la m\u00e9lancolie \u00bb (Nerval) et la danse se fait int\u00e9rieure, avec pour partenaires \u00ab Le Squelette laboureur \u00bb et \u00ab une passante \u00bb : \u00ab Que l\u2019amour soit un calmant \u00bb, tel est le dernier vers bu jusqu\u2019\u00e0 la coupe.<br \/>\n\tForm\u00e9 \u00e0 Chaillot par Antoine Vitez o\u00f9 le livre n\u2019avait pas d\u2019autre \u00e9vidence qu\u2019une \u00e9nigme, com\u00e9dien chez R\u00e9gy dans les ann\u00e9es 1980 (<em>Ivanov<\/em> de Tchekhov, <em>Trois voyageurs regardent un lever de soleil<\/em> de Wallace Stevens et <em>Le Criminel<\/em> de Leslie Kaplan), o\u00f9 la membrure spectrale de l\u2019\u00e9criture passe par une diction en r\u00e9sonance avec les seuils infra minces de la perception, puis com\u00e9dien chez Fran\u00e7ois Tanguy dans les ann\u00e9es 1990 (<em>Chant du bouc<\/em>, <em>Choral<\/em> et <em>Bataille du Tagliamento<\/em>), o\u00f9 se d\u00e9ploie le montage des dissonances et des dissemblances au lieu du r\u00e9cit des assonances et des ressemblances, Genod dans ses mises en sc\u00e8ne a fondu ces trois couleurs inimitables dans le \u00ab noir de velours \u00bb qui est sa touche et son hospitalit\u00e9, lui qui a pris l\u2019habitude d\u2019accueillir en dandy chaque spectateur au champagne pour un \u00ab toast fun\u00e8bre \u00bb (Mallarm\u00e9). L\u00e0 commence son adresse.<\/p>\n<hr \/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;&#8211; Les Entreprises trembl\u00e9es et Rester vivant mise en sc\u00e8ne d&rsquo;Yves-No\u00ebl Genod Th\u00e9\u00e2tre du Point-du-Jour \u2013 Automne 2015, Lyon Photo Marc Domage Ce texte est la version condens\u00e9e d&rsquo;une communication faite le mardi 17 novembre 2015 au colloque international \u00ab\u00a0Pratiques de la voix sur sc\u00e8ne\u00a0\u00bb organis\u00e9 par Ana Wegner, Chlo\u00e9 Larmet et Marcus Borja au Th\u00e9\u00e2tre G\u00e9rard Philippe de Saint-Denis \u00e0 Paris. 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