


{"id":1065,"date":"2015-12-10T13:41:41","date_gmt":"2015-12-10T12:41:41","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1065"},"modified":"2015-12-10T13:41:41","modified_gmt":"2015-12-10T12:41:41","slug":"o-saisons","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/o-saisons\/","title":{"rendered":"\u00d4 saisons"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">&#8212;&#8211;<br \/>\n<center><em>Par d\u00e9licatesse j\u2019ai perdu ma vie<\/em><br \/>\n<small><br \/>mise en sc\u00e8ne d\u2019Yves-No\u00ebl Genod<br \/>\n<br \/>un spectacle de lumi\u00e8re,<br \/>\n<br \/>partition de Philippe Gladieux interpr\u00e9t\u00e9e par Gildas Gouget<br \/>\n<br \/>avec Simon Espalieu, Jonathan Foussadier, Lazare Huet<br \/>\n<br \/>Th\u00e9\u00e2tre du Point du Jour \u2013 Automne 2015, Lyon<\/small><\/p>\n<hr \/>\n<p><center><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1064\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/par_delicatesse.jpg\" alt=\"par_delicatesse.jpg\" align=\"center\" width=\"400\" height=\"300\" \/><\/center><\/p>\n<hr \/>\n<p><strong>Feuilles mortes, pluie battante, fum\u00e9e nuageuse et lumi\u00e8re automnale : tels sont les <em>\u00e9l\u00e9ments<\/em> du sixi\u00e8me spectacle de la \u00ab le\u00e7on de th\u00e9\u00e2tre et de t\u00e9n\u00e8bres \u00bb qu\u2019Yves-No\u00ebl Genod dispense au Th\u00e9\u00e2tre du Point du Jour \u00e0 Lyon depuis fin septembre et qui se prolongera jusqu\u2019au 31 d\u00e9cembre 2015.<\/strong><\/p>\n<hr \/>\n<p>Rien ne se passe d&rsquo;autre ou presque pendant une heure quarante que les modulations de la lumi\u00e8re sur des feuilles mortes qui recouvrent enti\u00e8rement le plateau \u00e0 travers la pluie qui tombe au lointain et une brume qui se diffuse dans la bo\u00eete sc\u00e9nique. \u00c0 propos du travail de son cr\u00e9ateur lumi\u00e8re, Genod parle de \u00ab partition \u00bb. Pour qualifier le geste du metteur en sc\u00e8ne, j\u2019emploierais une m\u00e9taphore moins musicale qu\u2019\u00e9lectrique. La lumi\u00e8re, m\u00eame compos\u00e9e par un orf\u00e8vre en la mati\u00e8re, n\u00e9cessite du courant. Genod sait l\u2019art de polariser l\u2019image sc\u00e9nique et d\u2019y introduire une tension \u00e0 la fois latente et palpable.<\/p>\n<h2>Tensions<\/h2>\n<p>De vraies feuilles mortes recouvrent donc la totalit\u00e9 du plateau. Elles sont d\u00e9j\u00e0 tomb\u00e9es quand on p\u00e9n\u00e8tre dans la salle. On les sent. Elles d\u00e9bordent olfactivement vers nous. J\u2019ai repens\u00e9 \u00e0 une \u0153uvre de Giuseppe Penone, <em>Respirare l\u2019ombra &#8211; foglie di t\u00e8<\/em>, o\u00f9 se dresse dans une salle du Mus\u00e9e de Grenoble un \u00e9norme mur de feuilles de th\u00e9. On peut r\u00eaver \u00e0 la lente d\u00e9composition de cet amas de feuilles au sol, comment il est vou\u00e9 \u00e0 se fondre dans l&rsquo;humus, \u00e0 constituer un compost lourd. De l\u2019eau tombe \u00e9galement au lointain comme de la vraie pluie dans ce qui semble \u00eatre une rigole qui se remplit peu \u00e0 peu.<br \/>\nCependant, l\u2019espace est aussi le b\u00e2timent th\u00e9\u00e2tral tel quel : le mur du fond tachet\u00e9, avec ses deux grands radiateurs et son horloge accroch\u00e9e \u00e0 jardin. La pluie ne tombe pas du ciel mais des cintres, parmi les c\u00e2bles \u00e9lectriques qui pendent aux yeux du public.<br \/>\nEntre \u00e9l\u00e9ments naturels et b\u00e2timent th\u00e9\u00e2tral, le courant passe par la lumi\u00e8re essentiellement. Un magnifique et simple agencement se fait lorsqu&rsquo;un mince faisceau lumineux part soudain du sol en visant le pendule. Le pendule r\u00e9percute le faisceau vers les cintres. C\u2019est ainsi que le cadran devient lunaire et que le plateau communique avec les cintres.<br \/>\nLe th\u00e9\u00e2tre est ainsi ouvert sur un dehors, non par le mur du fond comme \u00e0 Bussang dans les Vosges, mais par son sol recouvert de feuilles. Le dehors est dedans et le dedans dehors. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, la couche de feuilles mortes est confin\u00e9e par les murs qui l\u2019encadrent ; de l\u2019autre, ces murs encadrent ce qui renvoie \u00e0 leur dehors : une nature sans naturalisme. Par une modulation de la lumi\u00e8re, les murs se fondent \u00e0 un moment dans une obscurit\u00e9 profonde et seul le tapis de feuilles mortes reste visible. Une jonction quasi-totale entre dedans et dehors a lieu. Elle peut \u00eatre angoissante ou apaisante. Le sol feuillu se donne \u00e0 voir comme une apparition flottante, phosphorescente, cern\u00e9 de t\u00e9n\u00e8bres, for\u00eat onirique, conte d\u2019une enfance sans voix.<br \/>\nAu dernier tiers environ, une t\u00eate \u00e9merge des feuilles au centre du plateau. Elle reste immobile face \u00e0 nous. Elle endure cette immobilit\u00e9. Elle se met \u00e0 \u00e9ructer, puis n\u2019arrive m\u00eame plus \u00e0 crier. La lumi\u00e8re continue ses modulations sur les feuilles. L\u2019eau qui ne tombe plus s\u2019\u00e9goutte lentement. Un danseur entre et se met \u00e0 improviser en tous sens. Repu, il s\u2019effondre dans la rigole pleine d\u2019eau. On ne peut s\u2019emp\u00eacher d\u2019op\u00e9rer une liaison entre cette t\u00eate immobile qui \u00e9merge des feuilles et le danseur qui semble la narguer par ses libres \u00e9lancements. C\u2019est comme s\u2019il \u00e9tait sorti d\u2019une frustration \u00e9prouv\u00e9e par la t\u00eate immobile et que cette frustration aurait pris corps sur sc\u00e8ne. T\u00eate immobile et corps dansant, voici donc une autre polarisation de l\u2019image sc\u00e9nique. Elle est sans doute aussi le miroir du spectateur immobile physiquement et mentalement mobile, tant ce spectacle met en mouvement sa facult\u00e9 d\u2019imagination.<\/p>\n<h2>Chiasmes<\/h2>\n<p>La fum\u00e9e sort des cintres et se diffuse lentement dans la bo\u00eete sc\u00e9nique, sans aller jusqu\u2019au public. Elle ressemble \u00e0 celle qu\u2019on peut utiliser dans les bo\u00eetes de nuit \u2013 prise au pied de la lettre, l\u2019expression \u00ab bo\u00eete de nuit \u00bb condense l\u2019esth\u00e9tique sc\u00e9nique de Genod. La fum\u00e9e ne dissimule donc pas sa provenance artificielle. Associ\u00e9e en m\u00eame temps aux feuilles du sol, \u00e0 l\u2019eau qui tombe et aux variations de lumi\u00e8re, elle rappelle cependant les grands cycles naturels. Le spectateur y projette \u00e0 son gr\u00e9 des formes plus ou moins monstrueuses comme face \u00e0 un test de Rorschach ou quand il regarde des nuages. O\u00f9 est le spectacle ici ? Au c\u0153ur d\u2019un chiasme entre ce que le spectacle pr\u00e9sente et ce que pressentent les spectateurs.<br \/>\nPar ce chiasme, le spectacle n\u2019est donc pas dans les termes de la relation \u2013 sc\u00e8ne et salle \u2013 mais \u00ab dans \u00bb la relation elle-m\u00eame : la projection est indiscernable de la suggestion. Ainsi, les variations lumineuses sur les feuilles mortes \u00e9voquent tant\u00f4t une for\u00eat limousine en plein automne, tant\u00f4t un champ de glaise o\u00f9 l\u2019on pourrait s\u2019embourber comme dans <em>L\u2019Humanit\u00e9<\/em> (1999) de Bruno Dumont, tant\u00f4t d\u2019\u00e9normes couches de peinture \u00e0 l\u2019huile&#8230;<br \/>\nApr\u00e8s un passage au noir \u2013 il faudrait presque inverser la hi\u00e9rarchie tant chez Genod les images sc\u00e9niques ne pr\u00e9valent pas sur le noir qui les s\u00e9pare \u2013, se devine dans la p\u00e9nombre un acteur de dos qui regarde la sc\u00e8ne devant lui. Nous sommes peut-\u00eatre dans un de ces tableaux romantiques de Caspar David Friedrich qu\u2019affectionnait tant Beckett. Le courant circule d\u2019ailleurs aussi dans cette fa\u00e7on de revivifier une m\u00e9moire esth\u00e9tique propre \u00e0 chaque spectateur. On replonge aussi bien dans les promenades que l\u2019on a pu faire en for\u00eat au cours de sa vie que dans l\u2019arpentage des espaces mus\u00e9aux.<br \/>\nSurtout, la figure de dos devient comme le relais du spectateur. Elle occupe la limite entre la salle et la sc\u00e8ne. Elle est sur un seuil. Une solitude \u2013 au sens moderne \u2013 fait face \u00e0 une autre solitude \u2013 au sens vieilli, c\u2019est-\u00e0-dire spatial (<em>Dans la solitude des champs de coton<\/em> de Kolt\u00e8s) \u2013, ce qui ne pr\u00e9suppose pas et n\u2019appelle pas un public d\u00e9j\u00e0 constitu\u00e9 et unifi\u00e9. Il s\u2019op\u00e8re un partage des solitudes : ce qui s\u00e9pare et unit \u00e0 la fois. Chacun est renvoy\u00e9 \u00e0 son secret et \u00e0 celui de l\u2019autre \u00e0 c\u00f4t\u00e9, aux c\u00f4t\u00e9s, de lui.<\/p>\n<h2>Son-et-lumi\u00e8re<\/h2>\n<p>Ce spectacle radicalement plastique n\u2019en travaille pas moins le mat\u00e9riau sonore. L\u2019eau tombe au lointain dans la rigole pendant environ les deux tiers du temps, assez pour qu\u2019on s\u2019y habitue. Lorsque le bruit de fond s\u2019arr\u00eate, on entend alors qu\u2019elle ne tombe plus. La pluie battante laisse place \u00e0 un \u00e9gouttement, puis au silence. Quand elle tombe, le spectateur abrit\u00e9 peut se rem\u00e9morer ces moments o\u00f9 il \u00e9coute la pluie battre \u00e0 la fen\u00eatre de sa chambre, dans une ambiance cotonneuse, dense d\u2019\u00e9rotisme et de m\u00e9lancolie. Le bruit du diffuseur de fum\u00e9e situ\u00e9 dans les cintres \u00e9voque des ampoules grill\u00e9es ou un parasitage de ligne \u00e9lectrique. On entend ainsi la fum\u00e9e avant de la voir. Trois acteurs diss\u00e9min\u00e9s parmi les spectateurs psalmodient par moments un texte \u00e9crit dans une langue non reconnaissable \u2013 sans doute du latin ou du polonais. Ce seront les seules \u00ab paroles \u00bb. C&rsquo;est dire. Les pas du danseur font entendre, par un d\u00e9calage infinit\u00e9simal, d\u2019abord le froissement des feuilles mortes, ensuite la r\u00e9sonance propre au plateau de th\u00e9\u00e2tre : mani\u00e8re de faire exister au plan sonore l\u2019oxymore spatial entre le dehors et le dedans, le th\u00e9\u00e2tre et le monde.<\/p>\n<h2>Traces<\/h2>\n<p>La fin du spectacle n\u2019est pas marqu\u00e9e. Le rituel des applaudissements est d\u00e9rang\u00e9. Les trois acteurs font face au public \u00e0 l\u2019avant-sc\u00e8ne. L\u2019un porte seulement un boxer et regarde frontalement le public. Un autre n\u2019a que des bottes aux pieds, le corps nu peinturlur\u00e9 et semble d\u00e9fier le public du regard. L\u2019autre est v\u00eatu d\u2019un boxer et d\u2019une veste \u00e0 capuche, la t\u00eate d\u00e9tourn\u00e9e. Ils s\u2019avancent le plus pr\u00e8s possible du premier rang et s\u2019immobilisent de nouveau. Les deux fois o\u00f9 je suis all\u00e9 voir le spectacle ont donn\u00e9 lieu \u00e0 des r\u00e9actions diff\u00e9rentes du public. Soit il a consid\u00e9r\u00e9 cette avanc\u00e9e des trois com\u00e9diens comme partie int\u00e9grante du spectacle et n\u2019a applaudi que la sc\u00e8ne une fois vide. Mais la g\u00eane est vite apparue du fait que les trois com\u00e9diens ne sont pas revenus. Soit le public a commenc\u00e9 \u00e0 applaudir timidement et a fini par se retrouver face au m\u00eame vide d\u00e9concertant. La for\u00eat ne t\u00e9moigne que de notre absence. Elle est d\u00e9sert\u00e9e par les figures humaines. Mais l\u2019inqui\u00e9tante avanc\u00e9e des trois acteurs m\u2019a rem\u00e9mor\u00e9 et fait saisir ce qu\u2019annoncent les trois sorci\u00e8res \u00e0 Macbeth dans la pi\u00e8ce de Shakespeare : \u00ab N\u2019aie peur de rien jusqu\u2019au jour o\u00f9 le bois \/ De Birnam marchera vers Dunsinane. \u00bb<br \/>\nLe spectacle ne finit pas, n\u2019en finit pas, et avait toujours d\u00e9j\u00e0 d\u00e9but\u00e9. Entrer dans la salle, c\u2019est \u00eatre envahi par l\u2019odeur des feuilles mortes. On ne sort pas du spectacle puisque le dehors est dedans et le dedans dehors. En sortant, \u00e0 proprement parler, les trottoirs paraissent nus, le quartier silencieux et l\u2019air inodore. Tout se sera donn\u00e9 \u00e0 voir comme si nous n\u2019\u00e9tions pas l\u00e0. C\u2019est peut-\u00eatre la plus belle preuve, ou plut\u00f4t trace, d\u2019amour. Genod cite cet aphorisme dans le programme : \u00ab Un po\u00e8te doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font r\u00eaver. \u00bb (Char) La preuve sature l\u2019image sc\u00e9nique et ne laisse aucun jeu \u00e0 l\u2019imagination. La trace fait que le spectateur donne de lui-m\u00eame. C\u2019est une monstration sans d\u00e9monstration, une suggestion sans nomination.<br \/>\n\u00ab Rimbaud dans le grenier parmi les feuillets s\u2019est tourn\u00e9 contre le mur et dort comme un plomb. \u00bb (Pierre Michon)<br \/>\nIl n\u2019y a plus de saison.<\/p>\n<hr \/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;&#8211; Par d\u00e9licatesse j\u2019ai perdu ma vie mise en sc\u00e8ne d\u2019Yves-No\u00ebl Genod un spectacle de lumi\u00e8re, partition de Philippe Gladieux interpr\u00e9t\u00e9e par Gildas Gouget avec Simon Espalieu, Jonathan Foussadier, Lazare Huet Th\u00e9\u00e2tre du Point du Jour \u2013 Automne 2015, Lyon Feuilles mortes, pluie battante, fum\u00e9e nuageuse et lumi\u00e8re automnale : tels sont les \u00e9l\u00e9ments du sixi\u00e8me spectacle de la \u00ab le\u00e7on de th\u00e9\u00e2tre et de t\u00e9n\u00e8bres \u00bb qu\u2019Yves-No\u00ebl Genod dispense au Th\u00e9\u00e2tre du Point du Jour \u00e0 Lyon depuis fin<\/p>\n","protected":false},"author":35,"featured_media":1064,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-1065","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/1065","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/35"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1064"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1065"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=1065"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}