


{"id":1078,"date":"2015-12-11T22:18:14","date_gmt":"2015-12-11T21:18:14","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1078"},"modified":"2015-12-11T22:18:14","modified_gmt":"2015-12-11T21:18:14","slug":"les-elegies-feminines-de-warlikowski","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/les-elegies-feminines-de-warlikowski\/","title":{"rendered":"Les \u00e9l\u00e9gies f\u00e9minines de Warlikowski"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><center><br \/>\n<i>Le ch\u00e2teau de Barbe-Bleue \/ La Voix Humaine<\/i><br \/>\n<small><br \/>\n<br \/>&mdash;&nbsp;mise en sc\u00e8ne : Krzysztof Warlikowski<br \/>\n<br \/>&mdash;&nbsp;direction musicale :    Esa-Pekka Salonen<br \/>\n<br \/>&mdash;&nbsp;d\u2019apr\u00e8s les op\u00e9ras de Bartok\/Belazs, et de Cocteau \/ Poulenc<br \/>\n<br \/>&mdash;&nbsp;<a href=\"https:\/\/www.operadeparis.fr\/saison-15-16\/opera\/le-chateau-de-barbe-bleue-la-voix-humaine#head\">Op\u00e9ra Garnier<\/a> \u2013 Automne 2015, Paris<br \/>\n<\/center><\/small>\n<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-1068\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/arton401.jpg\" width=\"215\" height=\"150\" \/><\/p>\n<p><center><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1069\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/capture_d_e_cran_2015-12-11_a_22.11.01.png\" alt=\"capture_d_e_cran_2015-12-11_a_22.11.01.png\" align=\"center\" width=\"1352\" height=\"524\" \/><\/center><br \/>\n<center><small>images \u00a9 Bernd Uhlig<\/small><\/center><\/p>\n<hr \/>\n<p><strong>Entre <i>Barbe-Bleue<\/i> \u2013 l\u2019op\u00e9ra symboliste et l\u00e9gendaire de Bartok (sur un livret de B\u00e9l\u00e0 Bal\u00e0zs) \u2013 et <i>La Voix humaine<\/i> \u2013 le monodrame r\u00e9aliste et intime de Poulenc (d\u2019apr\u00e8s la pi\u00e8ce de Jean Cocteau) \u2013, rien de commun, aucun dialogue possible. Mais c\u2019est dans cet <i>entre<\/i> \u00e9nigmatique, aberrant et donc essentiel que Krzysztof Warlikowski fraie sur la sc\u00e8ne de l\u2019Op\u00e9ra Garnier. En suturant les deux op\u00e9ras pour <i>une<\/i> \u0153uvre rapide et tendue, le metteur en sc\u00e8ne polonais ne fait pas seulement entendre les puissances de l\u2019inconscient f\u00e9minin \u00e0 travers (et contre, surtout) le propos originel des \u0153uvres, il travaille \u00e0 prolonger son geste d\u2019\u00e9criture th\u00e9\u00e2trale o\u00f9 r\u00e9sonne davantage que les voix des amours f\u00e9minines massacr\u00e9es\u00a0: c\u2019est la puissance du sacrifice qu\u2019il fouille quand la mort ouvre la possibilit\u00e9 de la vie.<\/strong><\/p>\n<hr \/>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1070\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/barbe_bleue.jpg\" alt=\"barbe_bleue.jpg\" align=\"center\" width=\"1100\" height=\"733\" \/><\/p>\n<hr \/>\n<p>C\u2019est un geste dont l\u2019audace folle fait d\u00e9j\u00e0 \u0153uvre. Audace de r\u00e9unir en une soir\u00e9e deux op\u00e9ras oppos\u00e9s en tout point. Dans le drame, la langue ou le langage musical, dans les th\u00e8mes, la port\u00e9e ou le sens, dans l\u2019imaginaire comme dans le symbolique, nul n\u2019est plus \u00e9loign\u00e9 de l\u2019op\u00e9ra de Bartok que celui de Poulenc.<br \/>\nL\u2019\u0153uvre des deux B\u00e9l\u00e0, Bartok et Bal\u00e0zs \u2013 cr\u00e9\u00e9e \u00e0 Budapest en 1918 \u2013 est tiss\u00e9e dans l\u2019imaginaire du conte <i>Barbe-Bleue<\/i> transfigur\u00e9 par les obsessions du musicien et du po\u00e8te hongrois. L\u00e0, Barbe-Bleue (John Relyea, hi\u00e9ratique), dans la solitude de son ch\u00e2teau, est rejoint par Judith (Ekaterina Gubanova, g\u00e9n\u00e9reuse \u2013 et habill\u00e9e de vert, la couleur interdite, comme pour d\u00e9fier son propre malheur), qui a renonc\u00e9 \u00e0 tout, famille et fianc\u00e9, pour l\u2019\u00e9pouser. Les murs sont humides et froids, et pleurent la tristesse d\u2019un Barbe-Bleue m\u00e9lancolique, secret, tendre peut-\u00eatre. La jeune femme vient apporter le jour sur cette vie, et voudrait ouvrir les sept myst\u00e9rieuses portes qui cachent le soleil. Par sept fois, elle va demander \u00e0 son amant les cl\u00e9s de ces portes, par sept fois, il va refuser, puis c\u00e9der sept fois\u00a0: chacune des portes s\u2019ouvre sur un terrible secret. Une salle de torture, une chambre d\u2019armes, un lac de larmes, un jardin arros\u00e9 de sang, un empire lointain\u2026 Avant l\u2019ouverture d\u2019une porte, le ch\u00e2teau g\u00e9mit. Apr\u00e8s la d\u00e9couverte de ce qu\u2019elle scellait, la terreur de Judith redouble son d\u00e9sir de voir, de savoir, de toucher. La derni\u00e8re porte r\u00e9siste davantage\u00a0: Barbe-Bleue pr\u00e9vient\u00a0: \u00ab\u00a0prends garde \u00e0 nous\u00a0\u00bb. Puis il c\u00e8de de nouveau. Judith pense qu\u2019elle va d\u00e9couvrir les cadavres de ses anciennes \u00e9pouses, comme le dit la l\u00e9gende. La l\u00e9gende se trompe. Dans la derni\u00e8re porte, trois \u00e9pouses attendent, bien vivantes\u00a0: chacune appartient au temps symbolique de l\u2019existence et du jour \u2013 il y a l\u2019\u00e9pouse du matin de la vie de Barbe-Bleue, une \u00e9pouse du midi, et une \u00e9pouse du soir. Judith sera l\u2019\u00e9pouse de la nuit, obscure et infinie dans laquelle elle entre, terrifi\u00e9e. Lui la pare de bijoux et du manteau noir de son embl\u00e8me\u2009; la pi\u00e8ce s\u2019ach\u00e8ve comme elle avait commenc\u00e9\u00a0: sur la solitude de Barbe-Bleue en son ch\u00e2teau qui g\u00e9mit et qui pleure. Solitude cette fois sans r\u00e9mission possible.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1071\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/barbe_bleue_1.jpg\" alt=\"barbe_bleue_1.jpg\" align=\"center\" width=\"1100\" height=\"733\" \/><br \/>\nComme est sans r\u00e9mission celle d\u2019Elle, la voix humaine de l\u2019op\u00e9ra de Poulenc cr\u00e9\u00e9 en 1959 qui se saisit du texte de Cocteau pour en exalter la douleur sans emphase. Elle est seule dans la chambre, et re\u00e7oit l\u2019appel par t\u00e9l\u00e9phone de son amant qui vient de la quitter. La solitude est \u00e9crasante\u00a0: on la per\u00e7oit dans les silences de l\u2019homme, puisqu\u2019on n\u2019entend que les paroles de cette femme. Paroles cousues de plusieurs motifs qui s\u2019entrecroisent et s\u2019emm\u00ealent \u2013 contraste avec la trag\u00e9die de Bartok \/Balazs, o\u00f9 un seul motif r\u00e8gne\u00a0: celui du sang. La femme expose, dans l\u2019intimit\u00e9 de la conversation t\u00e9l\u00e9phonique, la banalit\u00e9 quotidienne de l\u2019amour, celui de la bourgeoisie des ann\u00e9es trente. On sait combien cette pi\u00e8ce fut attaqu\u00e9e violemment par les surr\u00e9alistes\u00a0: cette transparence revendiqu\u00e9e de la vie et de l\u2019art, cette repr\u00e9sentation absolue du r\u00e9el qui voudrait ainsi le rejoindre, comment l\u2019accepter\u2009? Mais Cocteau joue avec les illusions. Plusieurs fois, la liaison t\u00e9l\u00e9phonique est mauvaise, les \u00ab\u00a0allo\u00a0\u00bb d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s d\u00e9chirent l\u2019espace de quelques instants la v\u00e9ritable trag\u00e9die\u00a0: celle de l\u2019\u00e9coute et de la s\u00e9paration que figure le t\u00e9l\u00e9phone, cette arme qui donne l\u2019illusion d\u2019une liaison [[\u00ab\u00a0\u2026 Allo\u2009?\u2026 Je croyais qu\u2019on avait coup\u00e9\u2026 Tu es bon mon ch\u00e9ri\u2026 Mon pauvre ch\u00e9ri \u00e0 qui j\u2019ai fait du mal\u2026 Oui, parle, parle, dis n\u2019importe quoi\u2026\u00a0\u00bb]]. \u00ab\u00a0Si tu ne m\u2019aimais pas et si tu \u00e9tais adroit, le t\u00e9l\u00e9phone deviendrait une arme effrayante qui ne laisse pas de trace, qui ne fait pas de bruit\u00a0\u00bb, dit-Elle.<br \/>\nL\u2019illusion de l\u2019appel est cruelle qui ne cesse de dire que l\u2019homme n\u2019est pas l\u00e0 et qu\u2019il ne reviendra pas. Le drame quotidien se fissure dans les silences que la musique fait entendre, aussi\u00a0: d\u00e8s lors, on comprend peu \u00e0 peu que la v\u00e9rit\u00e9 et le mensonge se renversent. L\u2019homme n\u2019est pas chez lui, contrairement \u00e0 ce qu\u2019il disait, mais chez sa nouvelle ma\u00eetresse\u2009; tandis que la femme n\u2019est pas la courageuse qu\u2019elle revendiquait au d\u00e9but\u00a0: mais au comble du d\u00e9sespoir et au bord du suicide.<br \/>\nDans l\u2019un et l\u2019autre op\u00e9ra, l\u2019attaque contre la forme m\u00eame du chant lyrique est manifeste. Elle est port\u00e9e au lieu du chant, \u00e0 l\u2019endroit du lyrisme. Bartok comme Poulenc choisissent une troisi\u00e8me voie, qui ne serait pas le chant virtuose, mais pas non plus le r\u00e9citatif au pr\u00e8s de la parole. Plut\u00f4t un aria mineur, phras\u00e9 qui tendrait \u00e0 rejoindre la m\u00e9lodisation en puissance de la langue, hongroise ou fran\u00e7aise. Quelque chose qui voudrait tout \u00e0 la fois ne pas c\u00e9der \u00e0 l\u2019op\u00e9ra tout en le portant \u00e0 ses limites.<br \/>\nVoil\u00e0 qui pourrait donner une premi\u00e8re cl\u00e9 pour saisir le choix de Warlikowski de r\u00e9unir ces deux \u0153uvres \u2013 \u00e9nigme \u00e0 plus de sept portes. Une attaque des codes pour mieux les refonder\u2009; l\u2019agression comme fa\u00e7on de retourner les motifs et les conventions\u2009; le refus des identit\u00e9s et des normes comme force d\u2019acquiescement. Tout pour s\u00e9duire Warlikowski. Quels sont donc ces op\u00e9ras qui ne chantent pas assez et ne parlent pas vraiment\u2009? Des op\u00e9ras mineurs et majuscules, o\u00f9 les solitudes envahissent tout, o\u00f9 l\u2019espace est la parabole d\u2019une conscience, et o\u00f9 la parole avance comme les mains dans l\u2019ombre qui vont toucher ce qu\u2019elles voudraient repousser\u2009?<br \/>\n<br \/>\n<iframe loading=\"lazy\" width=\"100%\" height=\"166\" scrolling=\"no\" frameborder=\"no\" src=\"https:\/\/w.soundcloud.com\/player\/?url=https%3A\/\/api.soundcloud.com\/tracks\/231493512&amp;color=ff5500&amp;auto_play=false&amp;hide_related=false&amp;show_comments=true&amp;show_user=true&amp;show_reposts=false\"><\/iframe><br \/>\nFid\u00e8le aux violences que portent les deux \u0153uvres, Warlikowski va ainsi, sur les deux fronts, trahir le propos originel\u2009; et, dans les deux cas, parler \u00e0 travers ces voix pour mieux en desceller la port\u00e9e contemporaine.<br \/>\nPrendre le parti de Barbe-Bleue pourrait n\u2019\u00eatre au pire qu\u2019un caprice, au mieux qu\u2019une hypoth\u00e8se, elle est ici une bifurcation d\u00e9cisive qui soul\u00e8ve l\u2019\u0153uvre dans des directions inattendues. L\u00e0, Judith semble \u00e0 premi\u00e8re vue une ma\u00eetresse trop pressente, enfi\u00e9vr\u00e9e, dont l\u2019amour consume l\u2019amour et qui fabrique dans son d\u00e9sir effr\u00e9n\u00e9 sa propre perte <a href=\"\u00a0http:\/\/tempsreel.nouvelobs.com\/culture\/20151126.OBS0199\/le-chateau-de-barbe-bleue-et-la-voix-humaine-un-diamant-noir-a-l-opera-de-paris.html\">[c\u2019est la lecture que l\u2019on trouve dans bien des critiques, sous la plume de Rapha\u00ebl de Gubernatis pour [le NouvelObs<\/a>, ou de Fabienne Arvers et Patrick Sourd pour <a href=\"\u00a0http:\/\/www.lesinrocks.com\/2015\/11\/19\/scenes\/le-chateau-de-barbe-bleue-samourache-avec-brio-de-la-voix-humaine-au-palais-garnier-11788793\/\">les Inrocks<\/a>\u2026]]. Mais ce serait pr\u00eater aux personnages de Warlikowski une \u00e9paisseur psychologique qui n\u2019existe qu\u2019en surface. C\u2019est oublier surtout combien le lieu est ici l\u2019espace int\u00e9rieur d\u2019un fantasme, et les cr\u00e9atures qui traversent esseul\u00e9es l\u2019espace immense du plateau de l\u2019op\u00e9ra Garnier, des figures \u00e9gar\u00e9es d\u2019un th\u00e9\u00e2tre mental. C\u2019est la psych\u00e9 f\u00e9minine que Warlikowski explore et interroge\u2009; ou plut\u00f4t, c\u2019est son th\u00e9\u00e2tre qu\u2019il voudrait interroger \u00e0 travers elle\u00a0: \u00e0 l\u2019ouverture du spectacle, une spectaculaire image des gradins de l\u2019Op\u00e9ra nous fait face, projet\u00e9e sur le fond de sc\u00e8ne \u2013 gradins vides, qui d\u00e9signent \u00e0 la fois le double du th\u00e9\u00e2tre, et son int\u00e9riorit\u00e9, le creux d\u2019un myst\u00e8re. Science de Warlikowski\u00a0: d\u00e9noncer l\u2019illusion pour ce qu\u2019elle est, refuser la dualit\u00e9 de la sc\u00e8ne et de la salle comme surfaces de r\u00e9partition, pour mieux traverser l\u2019une et l\u2019autre et les interroger, l\u2019une par l\u2019autre.<br \/>\n<quote>\u00ab\u00a0En g\u00e9n\u00e9ral, la sc\u00e8ne d\u00e9range\u2009; on voudrait en descendre et entrer dans la salle. Il faut l\u2019oublier, en faire le prolongement de notre conscience. Ce lieu est en fait le plus grand obstacle du th\u00e9\u00e2tre. La sc\u00e8ne cr\u00e9e la distance, elle se trouve du c\u00f4t\u00e9 saint, du c\u00f4t\u00e9 de la convention, des attentes, au lieu d\u2019\u00eatre le lieu de l\u2019imagination. Le mieux serait qu\u2019il n\u2019y ait pas, au th\u00e9\u00e2tre, de lieu d\u00e9fini pour le jeu, que nous \u00e9changions sans cesse nos r\u00f4les, nous les spectateurs, vous les acteurs [[Gruszczynski, Piotr, Krzysztof Warlikowski, <em>Th\u00e9\u00e2tre \u00e9corch\u00e9<\/em>, Actes Sud, Arles, 2007, p.\u00a049]].\u00a0\u00bb<\/quote><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1072\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/barbe_bleue_3.jpg\" alt=\"barbe_bleue_3.jpg\" align=\"center\" width=\"1100\" height=\"733\" \/><br \/>\nD\u2019embl\u00e9e, Warlikowski place le combat sur cette ligne de front\u00a0: le th\u00e9\u00e2tre comme construction d\u2019un imaginaire capable de faire signe vers le monde. Loin de vouloir <i>revisiter<\/i> une fable, un r\u00e9pertoire, un mythe, c\u2019est son th\u00e9\u00e2tre qu\u2019il voudrait r\u00e9inventer, c\u2019est-\u00e0-dire rien de moins que le th\u00e9\u00e2tre, son r\u00f4le et sa port\u00e9e. La psych\u00e9 f\u00e9minine est l\u2019outil de cette exploration\u00a0: nulle proposition pour r\u00e9v\u00e9ler une quelconque v\u00e9rit\u00e9 de quelque \u00eatre que ce soit, plut\u00f4t la diffusion d\u2019une inqui\u00e9tude, et surtout \u2013 comme toujours chez Warlikowski \u2013 la d\u00e9signation d\u2019une impossible identit\u00e9 que le th\u00e9\u00e2tre va malmener, et r\u00e9inventer.<br \/>\nWarlikowski sait traverser \u00e0 la fois les motifs d\u2019une fable et les enjeux de son th\u00e9\u00e2tre par l\u2019espace qu\u2019il dresse et sape\u00a0: le ch\u00e2teau de Barbe-Bleue pourrait \u00eatre \u00e0 la fois le lieu du drame et le reflet d\u2019une int\u00e9riorit\u00e9, tout comme le double du th\u00e9\u00e2tre. Les portes qui s\u2019ouvrent sont ici des blocs de surface transparente qui coulissent et entrent sur sc\u00e8ne. Dans <i><a href=\"\u00a0http:\/\/www.arnaudmaisetti.net\/spip\/spip.php?article587\">Koniec<\/a><\/i>, le hors-champ \u00e0 Cour et Jardin \u00e9tait central, comme dans <i><a href=\"\u00a0http:\/\/arnaudmaisetti.net\/spip\/spip.php?article1216\">Cabaret Varsovie<\/a><\/i>\u00a0: ici, les coulisses viennent envahir le plateau, comme un secret qui, r\u00e9v\u00e9l\u00e9, ravage la surface et l\u2019abolit. Beaut\u00e9 plastique de ces invasions de profondeur, dans cette lat\u00e9ralit\u00e9 souple, en jeux de miroir qui viendront se superposer, quand sept praticables transparents joueront d\u2019un reflet \u00e0 l\u2019autre redoubler l\u2019espace et le r\u00e9tr\u00e9cir, l\u2019envahir et le rendre impossible.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1070\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/barbe_bleue.jpg\" alt=\"barbe_bleue.jpg\" align=\"center\" width=\"1100\" height=\"733\" \/><br \/>\nEt puis, il y a la puissance des vid\u00e9os (de Denis Gu\u00e9gin) projet\u00e9es \u00e0 l\u2019arri\u00e8re\u00a0: d\u2019abord stri\u00e9e, l\u2019image est un faisceau de lumi\u00e8res (celles de Felice Ross) qui tord l\u2019espace et engage la lecture onirique. Hypnose. Fantasme. D\u00e9lire. On entre ici comme dans un caveau\u00a0: plus Judith voudrait ouvrir des portes pour faire entrer la lumi\u00e8re et la vie, plus elle s\u2019engouffre dans la nuit qui va la recouvrir. Chaque porte qui s\u2019ouvre semble une avanc\u00e9e suppl\u00e9mentaire dans le cercle d\u2019un enfer. La vid\u00e9o d\u2019un enfant, en noir et blanc \u2013 mais larmes de sang rouge \u2013 ralentit le temps au lointain, distant les surfaces, \u00e9tire la dur\u00e9e. G\u00e9missement. La porte s\u2019ouvre\u00a0: au lieu de s\u2019ouvrir sur le dehors, le dedans de la pi\u00e8ce vient au centre du plateau. Renversement. Plus on s\u2019approche du centre, plus l\u2019horreur se fait  br\u00fblante. Les cercles infernaux sont autant de rites de passage\u00a0: dramaturgie altern\u00e9e entre les images des tableaux qui viennent sur le plateau proposer leurs horreurs muettes (jusqu\u2019au fameux contre-ut de la soprano \u00e0 l\u2019ouverture de l\u2019avant-derni\u00e8re porte), et dialogues en mouvement des deux corps qui s\u2019affrontent, o\u00f9 se joue le va-et-vient acharn\u00e9 de l\u2019homme contre la femme, qui refuse et r\u00e9clame, qui c\u00e8de et demande davantage. Rituel amoureux et macabre qui, un pas apr\u00e8s l\u2019autre, rend le pass\u00e9 inaccessible, et la fuite inutile.<br \/>\nL\u2019envoutement op\u00e8re. Les dialogues se coulent dans la musique qui lisse l\u2019ensemble d\u2019une puissance magn\u00e9tique. Le baryton et la soprano chantent les contrepoints terribles du masculin et du f\u00e9minin, dans un \u00e9trange renversement. Le ch\u00e2teau de l&rsquo;homme dans lequel on s\u2019enfonce, qui pleure, saigne, et g\u00e9mit (a-t-on entendu au th\u00e9\u00e2tre g\u00e9missement plus terrible\u2009? \u2013 de fracas si doux\u2009?), semble un corps f\u00e9minin singulier \u2013 comme semble f\u00e9rocement masculin le d\u00e9sir de Judith d\u2019y p\u00e9n\u00e9trer toujours plus avant.<br \/>\nEt puis, quand le drame se cl\u00f4t, rien ne sera vraiment r\u00e9solu de ces myst\u00e8res\u00a0: les corps des \u00e9pouses de Barbe-Bleue viennent enlacer la jeune Judith condamn\u00e9e. Warlikowski aura jou\u00e9 aux identit\u00e9s renvers\u00e9es, il aura surtout fait surgir des entrailles d\u2019un lieu cl\u00f4t les puissances du ravage. Ce que Judith a obtenu, au prix d\u2019un sacrifice \u2013 de sa vie, de son amour, de son d\u00e9sir \u2013, c\u2019est une vie autre, qui est une autre mort, une vie et une mort d\u2019apr\u00e8s la vie et la mort, une mani\u00e8re de <i>transfiguration<\/i>.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1073\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/msyag7ut5avrw1srlpjn.jpg\" alt=\"msyag7ut5avrw1srlpjn.jpg\" align=\"center\" width=\"1100\" height=\"733\" \/><br \/>\nC\u2019est aussi ce qui est en jeu dans le drame de Poulenc tel que Warlikowski le lit. Et sa lecture est, bien plus que pour l\u2019\u0153uvre de Bartok, un saccage \u2013 au sens o\u00f9 cette destruction, comme une mise en mort, une mise en pi\u00e8ces, op\u00e8re une alt\u00e9ration qui par elle-m\u00eame permet d\u2019acc\u00e9der ailleurs. Op\u00e9ration violente, mais n\u00e9cessaire pour s\u2019arracher \u00e0 l\u2019identique terme de l\u2019\u0153uvre, se s\u00e9parer des <i>donn\u00e9es du probl\u00e8me<\/i> pour en poser un autre.<br \/>\nDans la fable invent\u00e9e par Warlikowski, Elle d\u00e9laisse le t\u00e9l\u00e9phone pour s\u2019adresser, titubante et ravag\u00e9e par le chagrin \u2013 rimmel coul\u00e9 noir sur son visage d\u00e9figur\u00e9 par la douleur \u2013 au vide, peut-\u00eatre\u2009? \u00c0 son amant du pass\u00e9, au pass\u00e9 ant\u00e9rieur d\u2019un appel d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9\u2009? Ce qu\u2019elle chante, c\u2019est le souvenir d\u2019un \u00e9change perdu. Mais bient\u00f4t, on voit appara\u00eetre, en arri\u00e8re de la sc\u00e8ne, comme l\u2019ultime porte de Barbe-Bleue, l\u2019ultime secret \u2013 l\u2019ultime pi\u00e8ce ferm\u00e9e \u00e0 cl\u00e9 que la parole d\u2019Elle d\u00e9livre\u00a0: Lui, l\u2019amant dont Elle pleure l\u2019amour et la perte, appara\u00eet, chemise tachet\u00e9e de sang. Et on se souvient qu\u2019au moment o\u00f9 Elle apparaissait, dans les derniers sanglots de Barbe-Bleue \u2013 <i>entr\u00e9e en sc\u00e8ne<\/i> fabuleuse, op\u00e9radique \u2013, revolver \u00e0 la main, qu\u2019elle avait laiss\u00e9 tomb\u00e9 sur le sol d\u00e8s les premi\u00e8res mesures de cette voix humaine, qui poss\u00e8de tous les accents monstrueux du crime.<br \/>\nWarlikowski est \u00e0 la t\u00e2che\u00a0: il produit une fable apr\u00e8s la fable de Cocteau, mais dans ses propres mots. Et depuis eux. Ainsi Elle aurait tu\u00e9 son amant, qui vient ici danser son agonie (il ne chantera pas, mais dansera (sublime Claude Bardouil ) une mort interminable tant qu&rsquo;Elle parlera, \u00e0 son futur cadavre peut-\u00eatre). Cocteau avait not\u00e9, pour pr\u00e9ciser le lieu de sa pi\u00e8ce\u00a0: \u00ab\u00a0Une chambre de meurtre\u00a0\u00bb\u2009; et il avait d\u00e9crit son <i>h\u00e9ro\u00efne<\/i> en ces termes\u00a0: \u00ab\u00a0comme assassin\u00e9e\u00a0\u00bb.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1074\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/barbe_bleue_4.jpg\" alt=\"barbe_bleue_4.jpg\" align=\"center\" width=\"1100\" height=\"733\" \/><br \/>\nWarlikowski lit le figur\u00e9 comme un appel au litt\u00e9ral\u00a0: parce qu\u2019il sait que le litt\u00e9ral sur sc\u00e8ne est la porte d\u2019entr\u00e9e la plus efficace et \u00e9nigmatique vers un figur\u00e9 plus profond que la m\u00e9taphore \u2013 celui de l\u2019articulation au monde des affects, monde directement branch\u00e9 \u00e0 la conqu\u00eate d\u2019un corps qui est pour le metteur en sc\u00e8ne l\u2019enjeu politique de sa sc\u00e8ne [[Le parti le plus fort se reconna\u00eet \u00e0 sa potentialit\u00e9 de mort, sa facult\u00e9 plus ou moins grande de l\u2019administrer. Ils ont tu\u00e9 des voleurs \u00e0 la tire, ils tuent des trafiquants de drogue. Et ils tuent des homosexuels. Cela parce qu\u2019en Iran, comme en Russie, l\u2019aveu de facto de l\u2019homosexualit\u00e9 face \u00e0 l\u2019opprobre populaire et gouvernemental se pose en \u00e9quivalence \u00e0 un acte politique majeur qui a valeur souveraine d\u2019exemple quant \u00e0 l\u2019expression de toutes les autres libert\u00e9s de l\u2019\u00eatre humain, depuis celle du choix de sa spiritualit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 celle de la conduite de son corps. Il est dans la logique du fascisme de punir les homos et les femmes. [[Marguerite Duras, <i>L\u2019\u00c9t\u00e9\u00a080<\/i>.]]. De m\u00eame, le t\u00e9l\u00e9phone \u00e9tait chez Cocteau \u00ab\u00a0comme une arme\u00a0\u00bb. Les m\u00e9taphores ne sont finalement que des invitations \u00e0 les figurer. Mais les figurer comme m\u00e9taphores elles-m\u00eames\u00a0: ainsi, le t\u00e9l\u00e9phone sera laiss\u00e9 \u00e0 Cour, pos\u00e9 sur une commode Art-D\u00e9co, et nul besoin de s\u2019en saisir. Ce qu\u2019elle tiendra dans ses mains, et portera \u00e0 la tempe, ce sera une arme <i>v\u00e9ritable<\/i>, ce revolver qui a servi \u00e0 abattre l\u2019amant [[Le soir de la premi\u00e8re, en 1930 \u00e0 la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise, de <i>La Voix humaine<\/i>, durement chahut\u00e9e par les surr\u00e9alistes, on appela nuitamment la m\u00e8re de l\u2019auteur pour lui annoncer la mort de son fils, renvers\u00e9 par une voiture. Le canular macabre marqua durement le po\u00e8te.]]. Mais puisque nous sommes au th\u00e9\u00e2tre, ce revolver est \u00e0 son tour une illusion et une m\u00e9taphore\u00a0: un appel \u00e0 voir dans ces meurtres et ce suicide une all\u00e9gorie \u00e0 la puissance \u2013 la mort est ici encore l\u2019image d\u2019un passage essentiel d\u2019un corps \u00e0 l\u2019autre, d\u2019une identit\u00e9 transitoire \u00e0 l\u2019autre, d\u2019une r\u00e9invention permanente de soi.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1075\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/barbe_bleue2.jpg\" alt=\"barbe_bleue2.jpg\" align=\"center\" width=\"1100\" height=\"682\" \/><br \/>\nLa voix apr\u00e8s la mort, le crime de l\u2019\u00eatre aim\u00e9 comme puissance de r\u00e9demption de soi, le deuil comme mis \u00e0 nu du chant, et la chambre intime comme espace fun\u00e8bre : les deux op\u00e9ras soudain, d\u2019une seule image, et par le coup de force d\u2019un unique renversement, se croisent et d\u00e8s lors dialoguent puissamment. La femme au t\u00e9l\u00e9phone pourrait \u00eatre la cinqui\u00e8me \u00e9pouse : non plus soumise cette fois, mais ma\u00eetresse de son corps et de son destin, l&rsquo;arme \u00e0 la main plut\u00f4t que le t\u00e9l\u00e9phone, suppliante encore, certes, mais rageuse. Criminelle en sursaut. Meurtri\u00e8re comme un salut. La mort pour rester en vie. Les Quatre \u00c9pouses assises. Elle, seule, debout. Digne.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1076\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/kprslwzvlfe5nrnkyuew.jpg\" alt=\"kprslwzvlfe5nrnkyuew.jpg\" align=\"center\" width=\"1100\" height=\"733\" \/><br \/>\nD\u00e9j\u00e0, les images de la B\u00eate du film de Cocteau pendant les lamentos de Barbe-Bleue nous avaient pr\u00e9par\u00e9s \u00e0 ce passage\u2009; d\u00e9j\u00e0 les suppliques de Judith de se jeter sur le seuil du ch\u00e2teau en cas de refus de son amant [[\u00ab\u00a0Si tu me chassais,\/Je m\u2019arr\u00eaterais sur ton seuil\/Je me coucherais sur ton seuil\u00a0\u00bb\u2026]] nous avaient initi\u00e9s \u00e0 cette bascule\u00a0: suture fulgurante pourtant. Le fort contraste musical ne m\u00e9nage, lui, aucune liaison\u2009; celle-ci est toute enti\u00e8re imaginaire, dramaturgique, d\u2019une cruaut\u00e9 th\u00e9\u00e2trale absolue\u00a0: elle invente un r\u00e9cit unique \u00e0 partir de deux membres inali\u00e9nables \u2013 un r\u00e9cit comme corps aberrant, sans organisation autre que son d\u00e9sir de d\u00e9lirer un tout, \u0153uvres sans d\u2019autres organes que leur capacit\u00e9 \u00e0 produire en avant une origine commune\u00a0: notre pr\u00e9sence face \u00e0 elles.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1077\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/maxresdefault.jpg\" alt=\"maxresdefault.jpg\" align=\"center\" width=\"1920\" height=\"1080\" \/><br \/>\nEt l\u2019art de Warlikowski de se rassembler\u00a0: dans tous ses spectacles, le metteur en sc\u00e8ne aime dans un ultime moment replier son \u0153uvre sur elle-m\u00eame et la traverser pour mieux \u00e0 la fois la saisir et l\u2019\u00e9parpiller. Mouvement dialectique qui servait, dans <i>Koniec<\/i> \u00e0 arr\u00eater son propos pour l\u2019interroger, ou dans <i>Contes Africains<\/i>, \u00e0 le violenter, voire, dans <i>Cabaret<\/i>, \u00e0 en produire sa propre performance <a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?article62\">[c\u2019est le r\u00f4le du passage sur Radiohead, par exemple]], en m\u00e9nageant un saut entre l\u2019ordre de <em>thanatos<\/em> et le d\u00e9sordre vital d\u2019<em>eros<\/em> [[Selon l&rsquo;\u00e9clairante lecture de Yannick Butel sur [L&rsquo;Insens\u00e9<\/a>.]]\u2026 Ici, l&rsquo;op\u00e9ra de Poulenc n&rsquo;est pas vraiment une deuxi\u00e8me partie : il joue ce r\u00f4le de repli de l&rsquo;\u0153uvre sur elle-m\u00eame, une fa\u00e7on de discuter avec elle\u00a0: d\u2019en d\u00e9visager les limites et d\u2019en exc\u00e9der la forme. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019histoire de Barbe-Bleue est cette plong\u00e9e dans les m\u00e9andres d\u2019un pass\u00e9 sans m\u00e9moire, celui du conte \u00e9trange et magique, la parole de <i>La Voix humaine<\/i> est celle d\u2019un pr\u00e9sent absolu. Le drame qui se joue se fabrique dans ce pr\u00e9sent, qui d\u00e9fait sous nos yeux une liaison et un \u00eatre. C\u2019est ce pr\u00e9sent que Warlikowski interroge \u2013 mais dans la distance de sa propre fable.<br \/>\nLa chanteuse Barbara Hannigan, \u2013 impressionnante dans le r\u00f4le d\u2019Elle \u2013, malm\u00e8ne son corps et sa voix, traine sur le sol un corps d\u00e9sarticul\u00e9. Surtout, la vid\u00e9o  l\u00e8ve derri\u00e8re elle, sur l\u2019\u00e9cran spectaculaire en fond de sc\u00e8ne, l&rsquo;image de son corps d\u00e9coup\u00e9, fragment\u00e9, parcellaire. L\u00e0 o\u00f9 la vid\u00e9o pourrait rendre visible le corps, elle le redonne en image qui nous \u00e9chappe. Elle finit par produire un corps autre, \u00e9tranger \u00e0 ce qu\u2019on voit dans le m\u00eame temps sur sc\u00e8ne. Un corps utopique, qui s\u2019invente un corps fant\u00f4me, introuvable.<br \/>\nBien s\u00fbr, le geste final d\u2019Elle \u2013 comme Judith \u2013 est de destruction : elle pointe l\u2019arme contre elle, et dans un dernier accord violent des archets, s\u2019abat sur le sol. Mais la mort, ici encore, n\u2019est pas un terme ultime de la trajectoire : plut\u00f4t ce que le corps conc\u00e8de \u00e0 la vie pour changer \u00e0 la fois de nature et de puissance.<br \/>\nL\u00e0 encore, le drame op\u00e8re une transformation de ce corps qui parvient \u00e0 se d\u00e9livrer, par la mort \u2013 donn\u00e9e concr\u00e8tement cette fois, et non plus re\u00e7ue symboliquement comme Judith. D\u00e9livrance du corps, ou l\u2019autre nom pour parler de <em>saintet\u00e9<\/em> ? Mais une saintet\u00e9 noire, sans exemple. Les femmes de Warlikowski sacrifient quelque chose de leur \u00eatre sans condition \u2013 et passe, d\u2019un corps \u00e0 l\u2019autre, vers une existence autre.<br \/>\nChant de mort qui est la condition de la vie, l\u2019\u00e9l\u00e9gie que traverse Warlikowski est sid\u00e9rante dans le spectre qu\u2019il saisit. De la trag\u00e9die baroque et gothique au drame int\u00e9rieur et intimiste, de la femme-objet de l\u2019homme \u00e0 la femme sujet de sa romance, du symbolisme sans solution au r\u00e9alisme trash, la sc\u00e8ne parcourt en moins de deux heures et dans un tempo sans pr\u00e9cipitation, la tension des corps en devenir qui voudraient s\u2019inventer ailleurs, et autre.<br \/>\nUn tour de force, un tour de magie\u2009? Avant le d\u00e9but, quelques secondes avant le magnifique prologue parl\u00e9, Barbe-Bleue et Elle sont en sc\u00e8ne ensemble \u2013 seule et unique fois, \u00e9videmment. Soudain, il esquisse un geste de magicien de seconde main\u00a0: bras lanc\u00e9, doigt tendu, regards fixe \u2013 et Elle de s\u2019\u00e9lever au-dessus de la salle. Th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 outranci\u00e8re. On ne voit pas les ficelles, ou les <em>cordes<\/em> [[Autre joyeuse agression des superstitions th\u00e9\u00e2trales : on ne prononce jamais le mot de <em>corde<\/em>, dans un th\u00e9\u00e2tre\u2026]]. Warlikowski joue \u00e0 l\u2019op\u00e9ra. Et pourtant, derri\u00e8re la d\u00e9rision de fa\u00e7ade (et la beaut\u00e9 aussi de <i>l\u2019image<\/i>) se donne d\u00e9j\u00e0 une loi\u00a0: ces jeux d\u2019illusion nous invitent \u00e0 les d\u00e9passer, parce que ce qui se produit en surface n\u2019est qu\u2019une mani\u00e8re de nous appeler \u00e0 d\u00e9celer (\u00e0 desceller) les myst\u00e8res, non pour les \u00e9venter \u2013 on sait ce qu\u2019il en co\u00fbte \u2013, mais afin de s\u2019en laisser parcourir. L\u2019invention de soi est \u00e0 ce prix.<br \/>\nAux discours sur l\u2019identit\u00e9 \u2013 comme gage suppos\u00e9 d\u2019une plus ferme certitude en soi \u2013, aux appels aux fronti\u00e8res \u2013 comme cadre plus ferme d\u2019une s\u00e9curit\u00e9 dont on sait d\u00e9sormais la fragilit\u00e9 : au nom de laquelle pourtant, tout \u00e9tat policier qui se <em>respecte<\/em> se met en place \u2013, Warlikowski l\u00e8ve la sc\u00e8ne des identit\u00e9s arrach\u00e9es \u00e0 soi et \u00e0 l\u2019autre, des fronti\u00e8res impossibles, de l\u2019affolement comme puissance\u00a0: du sacrifice comme devenir. Et du chant de mort comme parole de vie qui sait mettre la mort en arri\u00e8re, et la vie toujours au-devant de soi.<br \/>\n<iframe loading=\"lazy\" width=\"640\" height=\"360\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/ZMoXnVg1lq8?rel=0&amp;controls=0\" frameborder=\"0\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le ch\u00e2teau de Barbe-Bleue \/ La Voix Humaine &mdash;&nbsp;mise en sc\u00e8ne : Krzysztof Warlikowski &mdash;&nbsp;direction musicale : Esa-Pekka Salonen &mdash;&nbsp;d\u2019apr\u00e8s les op\u00e9ras de Bartok\/Belazs, et de Cocteau \/ Poulenc &mdash;&nbsp;Op\u00e9ra Garnier \u2013 Automne 2015, Paris images \u00a9 Bernd Uhlig Entre Barbe-Bleue \u2013 l\u2019op\u00e9ra symboliste et l\u00e9gendaire de Bartok (sur un livret de B\u00e9l\u00e0 Bal\u00e0zs) \u2013 et La Voix humaine \u2013 le monodrame r\u00e9aliste et intime de Poulenc (d\u2019apr\u00e8s la pi\u00e8ce de Jean Cocteau) \u2013, rien de commun, aucun dialogue possible.<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":1068,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-1078","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/1078","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1068"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1078"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=1078"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}