


{"id":1095,"date":"2016-03-19T22:09:55","date_gmt":"2016-03-19T21:09:55","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1095"},"modified":"2016-03-19T22:09:55","modified_gmt":"2016-03-19T21:09:55","slug":"jatahy-re-tenue-de-soiree","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/jatahy-re-tenue-de-soiree\/","title":{"rendered":"Jatahy, re-tenue de soir\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><center>Christiane Jatahy, <em>What if they went to Moscou<\/em><br \/>\n<br \/>Th\u00e9\u00e2tre de la Colline, mars 2016<br \/>\n<\/center>\n<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-1093\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/03\/arton408.jpg\" width=\"225\" height=\"150\" \/><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1094\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/03\/cover-jatahy-small.jpg\" alt=\"cover-jatahy-small.jpg\" align=\"center\" width=\"400\" height=\"573\" \/><br \/>\n<strong>Orange (th\u00e9\u00e2tre) ou bleu (film) ? De la couleur du billet d\u2019entr\u00e9e d\u00e9pendra la perception du spectateur qui, au Th\u00e9\u00e2tre de la Colline, est venu voir le travail \u2013 la recherche \u2013 de Christiane Jatahy sur <em>Les Trois S\u0153urs<\/em> de Tchekhov. Travers\u00e9e par un th\u00e9\u00e2tre intime que la metteure en sc\u00e8ne br\u00e9silienne de Rio arpente d\u00e9j\u00e0 depuis quelques ann\u00e9es, la lecture de Jatahy de ce texte \u2013 que Tchekhov apparentait \u00e0 une com\u00e9die \u2013 est un lieu de m\u00e9tamorphoses. Au vrai un espace de passages entre des formes oniriques et des gestes quotidiens subordonn\u00e9s \u00e0 une th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 de l\u2019actualit\u00e9 et de la simultan\u00e9it\u00e9 qui intercallent r\u00e9el et fiction. Espaces clos et ouverts qui jouent de diff\u00e9r\u00e9s, de renouvellement de diff\u00e9rences et d\u2019inf\u00e9rences.<br \/>\n\u00c0 l\u2019image du titre <em>What if they went to Moscou<\/em> (traduisons librement par \u00ab Et si elles gagnaient Moscou ? \u00bb), Jatahy d\u00e9ambule dans \u00ab ce classique \u00bb. Elle l\u2019\u00e9clate, le fragmente, s\u2019en affranchit\u2026 au point de privil\u00e9gier un mouvement d\u2019errance casanier o\u00f9 la fratrie r\u00e9unie forme, le temps d\u2019une f\u00eate d\u2019anniversaire, un peuple de solitudes assembl\u00e9es, une communaut\u00e9 unie par les liens du d\u00e9sarroi, les g\u00e8nes de la peine, un ADN de douleurs qui est la couleur de la vie. Un travail qui repose sur les soubresauts, les spasmes, les \u00e9lans du c\u0153ur, la nostalgie des belles heures de bonheur et les \u00e9tats d\u2019\u00e2me de trois s\u0153urs\u2026<\/strong><br \/>\n<em> <strong>Tchekhov <\/em> : les 3 frangines en peine en panne<\/strong><br \/>\nQue dire des <em>Trois s\u0153urs<\/em> de Tchekhov qui n\u2019ait \u00e9t\u00e9 d\u00e9j\u00e0 dit ? Que faire des <em>Trois S\u0153urs<\/em> ? Que faire ou comment mettre en sc\u00e8ne \u00ab \u00e7a \u00bb qui immobilise le temps, fige le mouvement, ouvre sur des vies int\u00e9rieures, donne \u00e0 la pens\u00e9e sa forme suspensive o\u00f9 la d\u00e9cision vient \u00e0 s\u2019absenter\u2026<br \/>\nFaire de \u00ab \u00e7a \u00bb, comme Eric Lacascade, une forme chorale d\u00e9glingu\u00e9e reposant sur une \u00e9nergie collective sur le plateau du Th\u00e9\u00e2tre d\u2019H\u00e9rouville ?<br \/>\nFaire comme St\u00e9phane Braunschweig, \u00e0 la Colline, disposer dans un int\u00e9rieur bourgeois les trois s\u0153urs, apparent\u00e9es \u00e0 des biblots, que l\u2019on observera derri\u00e8re un cordon de mus\u00e9e\u2026 ?<br \/>\nQue faire de \u00ab \u00e7a \u00bb o\u00f9 les all\u00e9es et venues rar\u00e9fi\u00e9es des personnages forment des cercles qui se regardent comme l\u2019onde qui se forme autour des noy\u00e9s ? Ramener le tout \u00e0 trois r\u00e9pliques n\u2019est pas recevable pour ceux qui voient dans \u00ab \u00e7a \u00bb, trois orphelines solidaires au milieu d\u2019un d\u00e9sert, une crise de fin de si\u00e8cle d\u2019une famille d\u00e9sargent\u00e9e, une exp\u00e9rience du d\u00e9s\u0153uvrement \u00e0 l\u2019\u0153uvre qui rouille tout jusqu\u2019\u00e0 la pens\u00e9e des trois \u00ab petites filles \u00bb, un drame de la non-issue o\u00f9 les paroles \u00e9chang\u00e9es tournent courts, une histoire de l\u2019attente subordonn\u00e9e \u00e0 un d\u00e9part toujours repouss\u00e9, une fresque de la Russie finissante dans un horizon sans fin\u2026 Pourquoi pas\u2026 ?<br \/>\nMais il y a ces trois r\u00e9pliques qui n\u2019en finissent pas de r\u00e9sonner.<br \/>\nCelle d\u2019Olga, \u00ab notre p\u00e8re est mort, il y a juste un an aujourd\u2019hui, le cinq mai, le jour de ta f\u00eate, Irina \u00bb. Une phrase ou un humus s\u00e9mantique qui se livre comme le p\u00e9rim\u00e8tre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel se d\u00e9ploie un geste arch\u00e9ologique \u00e0 venir.<br \/>\nCelle d\u2019Andr\u00e9 qui, un bref instant, au tournant de la pi\u00e8ce, habille presque sa pens\u00e9e du v\u00eatement de Faust : \u00ab  O\u00f9 est-il, mon pass\u00e9, o\u00f9 a-t-il disparu ? J\u2019ai \u00e9t\u00e9 jeune, gai, intelligent, j\u2019avais de beaux r\u00eaves et de belles pens\u00e9es, mon pr\u00e9sent et mon avenir illumin\u00e9s d\u2019espoir&#8230; Pourquoi, \u00e0 peine nous commen\u00e7ons \u00e0 vivre, devenons-nous ennuyeux, ternes, insignifiants, paresseux, indiff\u00e9rents, inutiles, malheureux ?&#8230; \u00bb. Soit un souvenir, ou disons plut\u00f4t un deuil de soi plus vif alors que la vie nous a enterr\u00e9 vivant.<br \/>\nCelle d\u2019Olga, encore, \u00ab la musique est si gaie, si encourageante, et on a envie de vivre! [\u2026] Le temps passera [\u2026] on nous oubliera, on oubliera nos visages, nos voix, [\u2026] Oh, mes s\u0153urs ch\u00e9ries, notre vie n\u2019est pas encore termin\u00e9e. Il faut vivre ! La musique est si gaie, si joyeuse! Un peu de temps encore, et nous saurons pourquoi cette vie, pourquoi ces souffrances&#8230; Si l\u2019on savait ! Si l\u2019on savait ! \u00bb, qui fait confiance \u00e0 l\u2019oubli pour que s\u2019entendent \u00e0 nouveau le chant et l\u2019avenir de la vie\u2026<br \/>\nDans l\u2019\u00e9cho que forment ces r\u00e9sonnances, la mort du p\u00e8re, l\u2019errance \u00e0 vie de la vie, et \u00e0 l\u2019horizon l\u2019avenir et l\u2019utopie de compagnie, Les Trois s\u0153urs se regardent comme une variation sur un d\u00e9sir ennuy\u00e9 et fragilis\u00e9, peut-\u00eatre un peu cass\u00e9, certainement un d\u00e9sir embarrass\u00e9 moins par la m\u00e9moire et les souvenirs, que par l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une vie qui, jusqu\u2019\u00e0 maintenant, au seuil du d\u00e9part fantasm\u00e9 pour Moscou, n\u2019a pas tenue ses promesses au point de livrer, surtout, une succession de d\u00e9sillusions, une vie d\u2019\u00e9clats cass\u00e9s.<br \/>\nEt de commencer \u00e0 comprendre que \u00ab la f\u00eate \u00bb, qui est l\u2019espace de ralliement d\u2019une communaut\u00e9 aux singularit\u00e9s quelconque, est avant tout, et peut-\u00eatre seulement et finalement simplement, le lieu de rendez-vous de ceux qui entretiennent un besoin de consolation.<br \/>\nBref, les dialogues dans <em>Les Trois s\u0153urs<\/em>, moins s\u0153urs Bront\u00e9 en d\u00e9finitive, que s\u0153urs bonnasses ou \u00ab s\u0153ur Emmanuelle au cube \u00bb, s\u2019apparentent malheureusement \u00e0 de la guimauve, \u00e0 de la poudre de Perlimpinpin, \u00e0 du light alourdi par des propos d\u2019oribus. Ou comment, finalement, les trois s\u0153urs assurent le passage de la r\u00eaverie \u00e0 la mi\u00e8vrerie\u2026<br \/>\nEt de voir se profiler l\u2019\u00e9pop\u00e9e des frangines en peine et en panne qui \u00ab imagine what the people \u00bb \u2026 sans savoir (\u00ab si l\u2019on savait \u00bb dit Olga) encore que la \u00ab Russie de papa \u00bb passera l\u2019arme \u00e0 gauche. Ou comment, avec l\u2019\u00e8re sovi\u00e9tique qui se profile, on passera des pens\u00e9es \u00e0 l\u2019eau de rose des trois s\u0153urs de saccharose, \u00e0 la cause commune du Sovkhose.<br \/>\nAlors que faire avec \u00ab \u00e7a \u00bb, \u00ab aujourd\u2019hui le 3 mars 2016, \u00e0 19H30 au Th\u00e9\u00e2tre de la Colline\u2026 ? \u00bb. Phrase dite par Irina (Julia Bernat) qui demande l\u2019heure au public, avant qu\u2019elle ne poursuive par ce qui est ou sera en jeu \u00ab Nous voudrions parler du d\u00e9sir de changer et de la difficult\u00e9 de changer \u00bb\u2026<br \/>\n<strong>Le geste radical\u2026<em>What if they went to Moscou<\/h2>\n<p>Car il y a un geste radical chez Christiane Jatahy qui la conduit \u00e0 disposer en toute libert\u00e9 du texte de Tchekhov, pour n\u2019en plus garder que l\u2019exp\u00e9rience de lectrice qu\u2019elle en a fait. Dire sa lecture donc, ou comme l\u2019aurait pr\u00e9tendu Roland Barthes, mettre en sc\u00e8ne une \u00ab h\u00e9morragie permanente \u00bb, un \u00ab d\u00e9placement infini \u00bb. \u0152uvrer \u00e0 une \u00ab science de l\u2019in\u00e9puisement \u00bb et revendiquer une \u00ab structure qui s\u2019affole \u00bb. Non pas d\u00e9coder, mais sur-coder. Non plus d\u00e9chiffrer, mais aux contraire \u00ab entasser les langages \u00bb dont le lecteur est le destinataire, dont il est la crois\u00e9e\u2026 et dont il est travers\u00e9. Et, enfin \u2013 et Jatahy en est l\u2019expression \u2013 sentir que la \u00ab lecture est conductrice du D\u00e9sir d\u2019\u00e9crire \u00bb. Non plus interpr\u00e9ter donc, mais devenir \u00e9crivain (de plateau). <em>What If They went to Moscou<\/em> rel\u00e8ve ainsi \u00e0 part enti\u00e8re d\u2019un d\u00e9sir d\u2019\u00e9crire qui, chez Christiane Jatahy, prendra la forme (car l\u2019\u00e9criture est avant tout une forme) d\u2019un rapport au th\u00e9\u00e2tre autant qu\u2019au cin\u00e9ma. Un rapport \u00e0 la sc\u00e8ne autant qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9cran o\u00f9 ce que la sc\u00e8ne couve, l\u2019\u00e9cran le d\u00e9voile\u2026 et r\u00e9ciproquement. Du plateau \u00e0 l\u2019\u00e9cran, du jeu en direct au mixage en coulisse, de la sc\u00e8ne imm\u00e9diate \u00e0 l\u2019image diff\u00e9r\u00e9e\u2026 de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, Jatahy fait jouer ainsi le \u00ab point de vue \u00bb (le sien, et celui du spectateur aussi) et \u00ab la vue du point \u00bb que sont aussi l\u2019\u00e9cran et le plateau. Variation sur \u00ab l\u2019esth\u00e9tique du point \u00bb en quelque sorte, o\u00f9 il s\u2019agit d\u00e8s lors pour Christiane Jatahy de \u00ab faire le point \u00bb (constat et bilan sur <em>Les Trois s\u0153urs<\/em> et\/ou des trois s\u0153urs sur leur vie), mais aussi et encore (comme en photographie ou au cin\u00e9ma), faire le point signifie \u00ab produire \u00bb la nettet\u00e9 ou, et disons-le autrement, tenter d\u2019\u00e9vacuer le flou, le flout\u00e9, le non-dit et gagner ainsi une forme de transparence qui \u00e9loigne les trois s\u0153urs de ce qu\u2019elles se refusaient de s\u2019avouer.<br \/>\nD\u00e8s lors, <em>What If They went to Moscou<\/em> rel\u00e9verait en quelque sorte d\u2019un travail de recherche sur l\u2019optique : \u00ab ce qui est \u00e0 voir \u00bb et \u00ab d\u2019o\u00f9 l\u2019on voit \u00bb. Passant de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, m\u00ealant l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, l\u2019exercice th\u00e9\u00e2tral proc\u00e9derait donc d\u2019un souci de localisation. Voir ce qui est \u00ab l\u00e0 \u00bb et regarder \u00ab d\u2019ici \u00bb, et accepter, en d\u00e9finitive, que la combinaison plastique et po\u00e9tique se m\u00ealant \u00e0 l\u2019imagination cr\u00e9atrice entre l\u2019un et l\u2019autre produisent moins la pr\u00e9cision qu\u2019une complexit\u00e9 o\u00f9 le plateau et l\u2019\u00e9cran deviennent une ligne de fuite. C\u2019est-\u00e0-dire, comme l\u2019\u00e9crivait Gilles Deleuze dans <em>Pourparlers<\/em>, \u00ab une ligne de sorci\u00e8re \u00bb qui d\u00e9signe l\u2019activit\u00e9 de la pens\u00e9e\u2026 celle de Jatahy sur <em>Les Trois s\u0153urs<\/em>, celle encore des trois s\u0153urs sur elles-m\u00eames.<br \/>\nEt de sentir alors, dans ce va et vient, dans ce jeu de miroir d\u00e9formant entre la sc\u00e8ne et les images, d\u2019abord, que le poids des trois s\u0153urs p\u00e8se sur chacune d\u2019elle. Comprenons par-l\u00e0 que la fratrie, pour autant qu\u2019elle livre les \u00e9nergies du collectif est, \u00e0 part \u00e9gale, un syst\u00e8me carc\u00e9ral qui prive les unes et les autres d\u2019une libert\u00e9 singuli\u00e8re. Les trois s\u0153urs (entit\u00e9) sont ainsi prisonni\u00e8res de ce qui les constitue et les annihile en tant que singularit\u00e9 (Olga\/Isabel Teixeira, Irina, Macha devenue Maria\/Stella Rabello) vivante. La nostalgie, le souvenir, la m\u00e9moire, la vie commune\u2026 se regardent d\u00e8s lors comme des formes corrosives et hostiles au vivre, mais des formes ind\u00e9passables parce qu\u2019elles sont aussi la vie. \u00ab Il faut vivre \u00bb dira Olga, dans Tchekhov.<br \/>\nEt de voir d\u00e8s lors dans les petits s\u00e9ismes affectifs que met en sc\u00e8ne Jatahy, les sympt\u00f4mes du d\u00e9r\u00e9glement de l\u2019harmonie qui gouverne, <em>a priori<\/em>, \u00e0 l\u2019unit\u00e9 des trois s\u0153urs. Comme, par exemple, Irina qui rentre dans une col\u00e8re violente quand on lui pique son portable. Comme, par exemple, les trois notes d\u2019une basse triste qui vient contredire \u00ab la musique gaie \u00bb. Comme, par exemple, les larmes rentr\u00e9es d\u2019Olga en marche vers la d\u00e9pression. Comme, par exemple, l\u2019invitation r\u00e9currente faite au public de venir les rejoindre et d\u2019y apporter un air frais l\u00e0 o\u00f9 le confin\u00e9, le huis clos, le carc\u00e9ral n\u2019en finissent plus d\u2019\u00e9roder les tissus de trois s\u0153urs \u00e0 fleur de peau.<br \/>\nJatahy fait donc, \u00e0 partir du deuil r\u00e9current qu\u2019observent les trois s\u0153urs (celui lointain de la m\u00e8re, celui proche du p\u00e8re et ajoutons y celui pr\u00e9sent de leur vie singuli\u00e8re), \u00ab un point \u00bb sur le seuil o\u00f9 elles se tiennent. Seuil, ou espace interm\u00e9diaire, o\u00f9 l\u2019amour manque d\u2019amour, la vie manque de vie, et o\u00f9 la solitude elle-m\u00eame semble amput\u00e9e.<br \/>\nC\u00f4t\u00e9 sc\u00e8ne, les verres de vin et de champagne ont un go\u00fbt amer, le g\u00e2teau d\u2019anniversaire est orn\u00e9, finalement, de bougies fun\u00e8bres, les portes-fen\u00eatres n\u2019ouvrent sur aucune perspective, les t\u00e9l\u00e9phones qui sonnent isolent, la musique rock ou populaire, de Lou Reed \u00e0 Stings, n\u2019adoucit plus les moeurs\u2026 et si le plateau est le lieu d\u2019une \u00e9nergie collective (propre \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage des collectivo br\u00e9silien), il est aussi l\u2019espace d\u2019exposition de la manifestation d\u2019un disfonctionnement qui souligne des pens\u00e9es \u00e0 la torture. Soit une fa\u00e7on de mettre \u00e0 vue, dans l\u2019apparence d\u2019une vie socialis\u00e9e habill\u00e9e par l\u2019artifice de la f\u00eate, un ensemble qui les inscrit dans un tragique domestique. Exil\u00e9es en devenir, exil\u00e9es en passe de partir, elles sont \u00e0 l\u2019image de ceux qui, en partance in-volontaire, se tiennent \u00ab une main devant, une main derri\u00e8re \u00bb. Image, oui\u2026 image d\u2019une d\u00e9chirure !<br \/>\nEt alors que l\u2019affection les conduit \u00e0 s\u2019enlacer, c\u2019est un tub d\u00e9suet de Fran\u00e7oise Hardy qu\u2019elles reprennent en ch\u0153ur \u00ab Tous les gar\u00e7ons et les filles de mon \u00e2ge\u2026 \u00bb qui fait entendre une pure m\u00e9lancolie.<br \/>\nAinsi en va-t-il de <em>What if they went to Moscou<\/em> o\u00f9 Olga, Irina, Maria\u2026 esclaves d\u2019un d\u00e9sir ou figures inconscientes d\u2019un d\u00e9sir-esclave fait des trois slaves des ombres d\u2019elles-m\u00eames.<br \/>\nC\u00f4t\u00e9 film, mauvais terme pour d\u00e9signer ce qui rel\u00e8ve en d\u00e9finitive du \u00ab documentaire \u00bb, le cameraman sur le plateau saisit le tout venant o\u00f9 le gros plan trouve un contrepoint dans le saisissement du furtif et de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re. Images \u00e0 la marge, en quelque sorte o\u00f9 la sc\u00e8ne qui d\u00e9veloppait une force centrifuge (li\u00e9e \u00e0 la polarisation qu\u2019exerce l\u2019acteur qui joue) trouve dans l\u2019image film\u00e9e un effet centrip\u00e8te. Observ\u00e9 \u00e0 la loupe, pour ainsi dire, c\u2019est le d\u00e9tail qui est ici privil\u00e9gi\u00e9, les conversations dans ses replis, les larmes qui viennent au coin de l\u2019\u0153il et ne sont visibles que par un \u00ab effet gros plan \u00bb. Le film que d\u00e9couvre le spectateur, apr\u00e8s qu\u2019il a vu la pi\u00e8ce, livre son lot de \u00ab secret story \u00bb o\u00f9 s\u2019entendent les paroles out, les gestes off, et c\u2019est tout un monde d\u2019en-dessous qui vient \u00e0 la surface de l\u2019\u00e9cran. Comme vient aussi une image de Datcha qui ressemble \u00e9trangement \u00e0 une \u00ab maison de poup\u00e9e \u00bb. R\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Ibsen ( ?) qui posait la question lui \u00ab d\u2019\u00eatre soi-m\u00eame \u00bb ou le pendant de la question de Jatahy \u00ab comment changer vraiment \u00bb\u2026 pour devenir soi ?<br \/>\nEt de regarder, sur le matelas \u00e0 vue, le corps nu de Maria \u00e9treint par Alexandre o\u00f9 l\u2019amour adult\u00e8re ne renvoie qu\u2019\u00e0 rien d\u2019autre qu\u2019\u00e0 un d\u00e9sir \u00e9ph\u00e9m\u00e8re de rompre avec une solitude dont l\u2019\u00eatre a pris l\u2019habitude. Episode d\u2019enfermement aupr\u00e8s de l\u2019autre qui laisse Maria, l\u2019une des voix des trois s\u0153urs, dans l\u2019isolement.<br \/>\n<strong>Face A, Face B\u2026 Face \u00e0 face<\/strong><br \/>\nSur le divan en front de sc\u00e8ne ou sur le petit banc qu\u2019elle rejoigne apr\u00e8s la projection, face au public, Irina, Olga et Maria finissent presque comme elles ont commenc\u00e9. Une question vient ainsi mettre un point au dispositif \u00ab Comment changer vraiment \u00bb\u2026 et Irina de reprendre en marquant l\u2019accentuation \u00ab Mais vraiment \u00bb\u2026 Une question testamentaire, en quelque sorte, o\u00f9 l\u2019intensit\u00e9 du \u00ab vraiment \u00bb souligne la volont\u00e9 radicale et l\u2019espoir d\u2019en finir avec la disparition \u00e0 soi, avec l\u2019absence \u00e0 soi\u2026 Un motif central dans <em>What if they went to Moscou<\/em>, ou un concept que Christiane Jatahy n\u2019a peut-\u00eatre plus quitt\u00e9 depuis qu\u2019au terme d\u2019un master en philosophie et arts, elle traita du concept \u00ab d\u2019absence \u00bb chez Nietzsche et Schopenhauer. Et de quitter la salle, en ayant en m\u00e9moire Irina qui demandait l\u2019heure, une nouvelle fois, au public\u2026 et qui \u00e0 sa mani\u00e8re, souriante et inqui\u00e8te, rappelait que le temps, \u00e0 l\u2019endroit de <em>What if they went to Moscou<\/em> s\u2019invite comme un param\u00e8tre r\u00e9el, une donn\u00e9e qui renvoie ce travail th\u00e9\u00e2tral \u00e0 une actualit\u00e9, \u00e0 une pr\u00e9sence.<\/p>\n<hr \/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Christiane Jatahy, What if they went to Moscou Th\u00e9\u00e2tre de la Colline, mars 2016 Orange (th\u00e9\u00e2tre) ou bleu (film) ? De la couleur du billet d\u2019entr\u00e9e d\u00e9pendra la perception du spectateur qui, au Th\u00e9\u00e2tre de la Colline, est venu voir le travail \u2013 la recherche \u2013 de Christiane Jatahy sur Les Trois S\u0153urs de Tchekhov. Travers\u00e9e par un th\u00e9\u00e2tre intime que la metteure en sc\u00e8ne br\u00e9silienne de Rio arpente d\u00e9j\u00e0 depuis quelques ann\u00e9es, la lecture de Jatahy de ce texte<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":1093,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-1095","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/1095","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1093"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1095"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=1095"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}