


{"id":1107,"date":"2016-04-07T11:53:30","date_gmt":"2016-04-07T09:53:30","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1107"},"modified":"2016-04-07T11:53:30","modified_gmt":"2016-04-07T09:53:30","slug":"que-faire-la-joie-de-traverser-le-chaos","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/que-faire-la-joie-de-traverser-le-chaos\/","title":{"rendered":"Que faire\u2009? La joie de traverser le chaos"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">\n<center><br \/>\n<em>Tentatives de Fugue (Et la joie?\u2026 Que faire?)<\/em>,<br \/>\n <small><br \/> du collectif <em><a href=\"http:\/\/endevenir.org\/\">En Devenir<\/a><\/em><br \/>\n<br \/>mise en sc\u00e8ne de Malte Schwind<br \/>\n<br \/>Th\u00e9\u00e2tre Antoine-Vitez, Aix-en-Provence, 30 et 31 mars 2016<br \/>\n<\/small><br \/>\n<\/center>\n<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-1101\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/arton411.jpg\" width=\"800\" height=\"600\" \/><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1102\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/img_1143.jpg\" alt=\"img_1143.jpg\" align=\"center\" width=\"3264\" height=\"2448\" \/><br \/>\n<em> <strong>Un voile est lev\u00e9 soudain au fond de la sc\u00e8ne recouverte de cadavres, barricades renvers\u00e9es \u2013 quand cette toile blanche se dresse, les lumi\u00e8res se font plus fortes\u00a0: le spectacle s\u2019ach\u00e8ve. Les signes par lesquels le th\u00e9\u00e2tre voudrait commencer marquent ici sa fin. Mais ce lever de rideau est l\u2019appel d\u2019un recommencement possible \u2013 sur la page blanche que ce th\u00e9\u00e2tre dresse, reste \u00e0 \u00e9crire notre Histoire. Car si le spectacle s\u2019ach\u00e8ve, oui, tout reste \u00e0 faire d\u00e9sormais. Dans cette trajectoire radicale, la pi\u00e8ce du metteur en sc\u00e8ne Malte Schwind a une heure durant battue au pas de charge une course contre la mort. Ou plut\u00f4t, elle aura \u0153uvr\u00e9 \u00e0 traverser tous les lieux morts de notre histoire pour t\u00e2cher de s\u2019en d\u00e9gager. Que faire\u2009? suppliait le titre (interminable, qui est d\u00e9j\u00e0 l\u2019\u00e9criture de tout un po\u00e8me sans cesse poursuivi \u2013<\/em> Tentatives de fugues (et la joie\u2009?\u2026 Que faire\u2009?). <em>Ceci du moins\u00a0: s\u2019emparer de notre histoire, enjamber le champ de ruines qu\u2019elle \u00e9labore patiemment chaque jour, et inventer les corps et les mots et les espaces et les temps o\u00f9 l\u2019histoire serait de nouveau possible. Dignit\u00e9 du geste, f\u00e9rocit\u00e9 de l\u2019\u00e9change tendue avec nous, splendeur d\u2019une politique qui sait tout le prix \u00e0 payer pour<\/em> <a href=\"http:\/\/abardel.free.fr\/tout_rimbaud\/une_saison_en_enfer.htm#l_impossible\">tenir le pas gagn\u00e9<\/a>. <\/strong><br \/>\n<strong> <em><sc>Faire feu de tous bois<\/sc><\/em> <\/strong><br \/>\nC\u2019est un assaut. Le spectacle voudrait porter le fer \u00e0 nos jours et s\u2019y emploie, sans rel\u00e2che, avec la t\u00e9nacit\u00e9 que seule permet la radicale joie d\u2019\u00eatre en col\u00e8re. Assaut sur nos jours, assaut sur la l\u00e2chet\u00e9 de notre temps, assaut sur toutes les formes qui emprisonnent la vie dans ses peines, ses normes, ses contentements de peu, ses impasses qui se proclament fin de l\u2019histoire, ses gestions de crise qui sont des strat\u00e9gies de guerre.<br \/>\nAssaut contre tout\u00a0: et d\u2019abord, puisque nous sommes au th\u00e9\u00e2tre, contre le th\u00e9\u00e2tre lui-m\u00eame qui tend si souvent \u00e0 n\u2019\u00eatre que la morne plaine d\u2019une reproduction de notre peine face au monde, ou pire, une image de ce monde m\u00eame. Assaut contre ces codes qui ne sont plus que des mises en abime de l\u2019abime\u00a0: la platitude d\u2019un r\u00e9alisme mort-n\u00e9. Haine du th\u00e9\u00e2tre port\u00e9 au plus haut, avec Artaud, dans sa lettre \u00e0 Breton : la r\u00e9volte des hommes contre leur mode de vie ne viendra pas du th\u00e9\u00e2tre, <em>car si sinc\u00e8re soit-on, les planches avec le public font de l&rsquo;homme le plus d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 un cabotin.<\/em> \u00c0 ce rejet absolu (et combien salutaire), Artaud ajoute imm\u00e9diatement quelques lignes qui font tout le mouvement de ce spectacle : <em>Mais elle viendra par quelque chose qui rappelle le th\u00e9\u00e2tre : la vie dans ce qu&rsquo;elle a de plus palpitant et enfi\u00e9vr\u00e9<\/em>. C&rsquo;est dans ce pli, cette dialectique terrible et <a href=\"http:\/\/bbqtaste.eu\/313\/l-impossible-id98260.pdf\">impossible<\/a> que se situe le spectacle : un impossible qui est moins l&rsquo;horizon ind\u00e9passable d&rsquo;un drame politique et esth\u00e9tique, qu&rsquo;un appui. Puisque c&rsquo;est impossible, autant renoncer \u00e0 la conciliation, et choisir l&rsquo;affrontement. Dialectique qui touche le th\u00e9\u00e2tre comme toute chose ici : rejet sans concession de ses formes h\u00e9rit\u00e9es, mais plong\u00e9e sans r\u00e9pit dans ses forces, <em>palpitantes et enfi\u00e9vr\u00e9es. <\/em><br \/>\nAlors extravagance des signes ici, alors surcroit de pr\u00e9sence accord\u00e9e aux acteurs (il faut tous les citer, pr\u00e9cieux chacun dans leur facult\u00e9 \u00e0 apprivoiser leur geste, dans la patience insens\u00e9e qu\u2019ils consacrent \u00e0 inventer l\u2019espace autour d\u2019eux\u00a0: Angeline Deborde, Anne-Sophie Derouet, Nais Desiles, Johana Giacardi, Iris Julienne, Lauren Lenoir, Geoffrey Perrin).<br \/>\nAssaut contre tout ce qui fabrique l\u2019id\u00e9e m\u00eame de th\u00e9\u00e2tre, attaqu\u00e9 \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 il pourrait se produire\u00a0: le d\u00e9but par exemple. Il n\u2019y a jamais ici de d\u00e9but. Il n\u2019y a que des commencements par le milieu. Aucune autre situation que des prises de paroles au d\u00e9but d\u2019une phrase, d\u2019une situation qui n\u2019en est plus une. Ici, \u00e7a recommence sans cesse\u2009; \u00e7a situerait une histoire, la n\u00f4tre, qui semblerait toujours apr\u00e8s (apr\u00e8s la fin, par exemple). \u00c7a nommerait la t\u00e2che du th\u00e9\u00e2tre\u00a0: \u00eatre ce labeur au milieu des jours, comme en travers de la gorge ce qui ne passe pas.<br \/>\nAssaut donc. Mais puisque l\u2019assaut se fait contre le th\u00e9\u00e2tre au th\u00e9\u00e2tre, ce sera avec le th\u00e9\u00e2tre que l\u2019assaut est port\u00e9. Alors assaut contre les corps surtout\u00a0: sur le plateau, ces corps tordus, \u2013 sexes en mousse et gueules enfarin\u00e9es \u2013 semblent corps de th\u00e9\u00e2tre exacerb\u00e9s, d\u2019une th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 excessive qui d\u00e9figure tout \u00e0 la fois le th\u00e9\u00e2tre des repr\u00e9sentations fig\u00e9es dans ses conventions, et le monde des corps <i>tout faits<\/i>, des corps par-faits des publicit\u00e9s langages et images de notre \u00e9poque. Le th\u00e9\u00e2tre est ici un lance-pierre\u00a0: quand on l\u2019utilise, il n\u2019existe plus, et le corps en mouvement qu\u2019on projette va se fracasser contre le cr\u00e2ne de celui-l\u00e0 bas qui se pensait \u00e0 l\u2019abri. Assaut.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1103\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/img_1153.jpg\" alt=\"img_1153.jpg\" align=\"center\" width=\"2448\" height=\"3264\" \/><br \/>\n<strong> <em><sc>Fugues, free jazz<\/sc><\/em> <\/strong><br \/>\nEt fugues. L\u2019art ancien de Bach. Pendant nos guerres de religion, tandis que le catholicisme louait la gloire de Dieu sur les toiles peintes en immense dress\u00e9es aux parois des \u00e9glises (<i>tu ne prouves pas Dieu<\/i> \u00e9tait pourtant la deuxi\u00e8me tentation de Satan que le Christ avait repouss\u00e9e), l\u2019\u00c9glise R\u00e9form\u00e9e se refuse \u00e0 la repr\u00e9sentation pour se r\u00e9fugier dans l\u2019art musical. S\u2019y d\u00e9veloppe (par exemple) l\u2019art de la fugue\u00a0: chanter ensemble, suivre sa voie m\u00e9lodique accord\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9coute des voix qui l\u2019enveloppent. Le commun qui s\u2019invente dans le retrait du visage de Dieu, Bach \u2013 par exemple \u2013 invente la fugue dans l\u2019espace politique laiss\u00e9 par le sacr\u00e9. Fugues, cet entrecroisement de lignes bris\u00e9es dont l\u2019entrechoc finit par produire, par \u00e9clat, l\u2019harmonie dans le contraste. Le commun soudain, ce n\u2019est pas l\u2019accord\u00a0: mais ce que produit l\u2019entrem\u00ealement des singularit\u00e9s, l\u2019invention d\u2019un espace qui n\u2019existait pas, soudain devenu celui qui nous lie \u00e0 l\u2019autre. Dramaturgie de la fugue ici\u00a0: de ces tentatives. O\u00f9 chaque s\u00e9quence est le recommencement d\u2019un jaillissement, d\u2019une tentative de sortir de la fugue par la fugue, l\u00e0 o\u00f9 la strette est free jazz, lib\u00e9ration de la mesure musicale pour s\u2019affranchir de la port\u00e9e.<br \/>\nFugues est ce geste de prendre la parole au silence qui nous entoure, et de le faire parler pour qu\u2019en lui puisse \u00eatre parl\u00e9 la violence de na\u00eetre. Et c\u2019est au plus haut qu\u2019on prendra cette parole, \u00e0 ceux qui se sont attach\u00e9s \u00e0 prendre la parole \u00e0 la beaut\u00e9 m\u00eame de la langue\u00a0: Proust, Artaud, H. Domin, Pasolini, Tchernychevski\u2026 \u00c0 chaque fugue nouvelle cependant, ces paroles ne sont pas des hommages, plut\u00f4t des leviers pour soulever \u00e0 soi les forces qui les contiennent. Souvent, on ne reconna\u00eetra rien des sources\u00a0: seul compte le courant qui conduit \u00e0 la mer, celui des affluents qui acc\u00e9l\u00e8rent la vitesse des \u00e9l\u00e9ments.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1104\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/img_1185.jpg\" alt=\"img_1185.jpg\" align=\"center\" width=\"2448\" height=\"3264\" \/><br \/>\n<em> <strong><sc> \u0427\u0442\u043e \u0434\u0435\u043b\u0430\u0442\u044c?<\/sc><\/strong> <\/em><br \/>\nQue faire\u2009? est la question th\u00e9\u00e2trale par exemple, celle de Vassiliev qui la pose \u00e0 ses acteurs afin qu\u2019elle remplace pour toujours le pourquoi faire. C\u2019est la question r\u00e9volutionnaire dans son essence, celle de L\u00e9nine \u2013 dont on sait la r\u00e9ponse, \u00e0 l\u2019issue de <a href=\"http:\/\/marxiste.fr\/lenine\/que.pdf\">son opuscule \u00e9crit en 1901<\/a>\u00a0: constituer un parti en avant-garde. C\u2019est la question lyrique par excellence\u00a0: celle de Tchernychevski, dont le roman, <i>Que faire\u2009? Les hommes nouveaux<\/i> avait \u00ab\u00a0labour\u00e9 de fond en comble\u00a0\u00bb le jeune homme qu\u2019\u00e9tait L\u00e9nine. L\u2019enjeu de l\u2019action \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 elle se donne comme sujet et objet de soi-m\u00eame, o\u00f9 elle donne sens et horizon \u00e0 des vies qui s\u2019y engagent. Dans ces fugues, ces actions sont des gestes et des mouvements, jamais des r\u00e9alisations conqu\u00e9rantes. Au produit, le spectacle voudrait pr\u00e9f\u00e9rer la production\u2009; il n\u2019aura pas l\u2019arrogance d\u2019imposer la r\u00e9alisation d\u2019un plan pr\u00e9vu, mais bien au contraire, cherche, tente, essaie \u00e0 chaque endroit de d\u00e9gager des espaces de jaillissements. \u00ab\u00a0La r\u00e9ussite, c\u2019est d\u2019aller d\u2019\u00e9chec en \u00e9chec\u00a0\u00bb, disait Churchill. On n\u2019en est m\u00eame pas l\u00e0. Ici, on rate mieux. On sait tout le prix du manqu\u00e9, du ratage, de la chute lamentable. Ici, c\u2019est \u00e0 l\u2019erreur qu\u2019on donne la plus grande chance. C\u2019est aussi un contre-pied magnifique aux injonctions morales du succ\u00e8s des politiques qui nous gouvernent, celles qui \u00e9chouent au nom de la r\u00e9ussite.<br \/>\nIl n&rsquo;y a pour autaut nulle complaisance dans l&rsquo;\u00e9chec, qui redoublerait celui des luttes politiques de notre temps. Les figures qui se succ\u00e8dent sur le plateau voudraient toutes esquisser des sorties hors du marasme de nos vies\u00a0: c\u2019est pour Swann, la vie dans l\u2019art\u2009; c\u2019est pour Artaud, la r\u00e9volte absolue\u2009; pour Tchernychevski, la r\u00e9volution possible. Et pour tous, l\u2019impossibilit\u00e9 de totalement s\u2019affranchir des pesanteurs sociales qui les entourent\u00a0: ce ridicule des conventions bourgeoises qui sont d\u00e9sormais la norme des relations humaines. Et cependant. Et cependant\u00a0: \u00e0 chaque moment, quelque chose s\u2019affirme de soi\u00a0: un <i>cependant<\/i> qui r\u00e9siste\u2009; une d\u00e9faite qui n\u2019a pas dit son dernier mot. S\u2019affirme ce <i>cependant <\/i>, le refus de la r\u00e9signation pr\u00e9cis\u00e9ment en dehors de ces normes qui les d\u00e9masque pour ce qu\u2019elles sont.<br \/>\nSi la lib\u00e9ration est impossible, le mouvement, lui, aura \u00e9t\u00e9 soudain rendu non pas seulement visible, mais \u00e9prouv\u00e9 comme une force travers\u00e9e \u2013 comme les acteurs ne cessent de traverser les surfaces que le th\u00e9\u00e2tre a ici dress\u00e9es, ce mur de bois lev\u00e9 comme un \u00e9cho \u00e0 tous les murs de l&rsquo;histoire, de Berlin ou de Palestine, et fantasm\u00e9 (sur la fronti\u00e8re du Mexique comme dans nos M\u00e9diterrann\u00e9es, en Gr\u00e8ce, en Turquie), ou int\u00e9rieur : en nous, ce qui nous s\u00e9pare des autres, et de soi. Contre ces murs, la sc\u00e8ne bat le rappel. On franchit incessamment des portes sur ce mur, portes qui se ressoudent et qu&rsquo;il faut de nouveau franchir, de nouveau abattre. Dans le th\u00e9\u00e2tre de Fran\u00e7ois Tanguy, on passe aussi, on ne cesse de passer d&rsquo;un espace \u00e0 l&rsquo;autre en franchissant des cadres lev\u00e9s sur le plateau : ici, on se heurte physiquement \u00e0 ces portes qui ne sont pas seulement des seuils d&rsquo;intensit\u00e9, mais des r\u00e9alit\u00e9s tangibles. <em>Le r\u00e9el, c&rsquo;est quand on se cogne<\/em>, disait Lacan. Se cogner aux portes de l&rsquo;Histoire, c&rsquo;est \u00e9prouver, th\u00e9\u00e2tralement la possibilit\u00e9 de son impossible : \u00eatre celui qui franchit inlassablement les portes mur\u00e9es de nos destins collectifs : \u00eatre celui qui tombe, <em>mais<\/em> qui abat ; celui qui se fracasse, <em>mais<\/em> qui cogne ; celui qui se heurte, <em>mais<\/em> qui heurte, cependant.<br \/>\nChaque s\u00e9quence des fugues est op\u00e9r\u00e9e vivante par une dialectique \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019elle-m\u00eame\u00a0: au c\u0153ur des ridicules de ces figures et des situations soudain \u00e9mane comme une m\u00e9lancolie violente, et dans le rire froiss\u00e9 des \u00e9checs, la grimace se tord en col\u00e8re, et la d\u00e9rision en d\u00e9fi au monde. Dans chacune des s\u00e9quences, c\u2019est le m\u00e9pris pour l\u2019\u00e9chec et les peaux mortes de nos existences qui se fissurent en tendresse. Les regards alors se d\u00e9tournent de la sc\u00e8ne ravag\u00e9e du spectacle\u00a0: se dessine une adresse.<br \/>\n(Reste ce moment r\u00e9volutionnaire\u00a0: l\u2019espace de la R\u00e9volution, o\u00f9 la figure de la Terreur surgit, prend l\u2019ascendant, s\u2019\u00e9l\u00e8ve de la sc\u00e8ne \u2013 le corps de Saint-Just incarn\u00e9 sur une tribune au-dessus de nous lance les discours majestueux de la Terreur. Reste d\u00e8s lors cela comme un reste \u2013 et comme semble <em>un reste<\/em> (culinaire) aujourd\u2019hui la question r\u00e9volutionnaire, son legs impossible \u2013, sans dialectique. La parole l\u00e2ch\u00e9e d\u2019en haut r\u00e9clame des corps, justifie les cadavres au nom de la geste r\u00e9volutionnaire impitoyable. Comment entendre ces mots dans la distance des si\u00e8cles et l\u2019impitoyable actualit\u00e9\u2009? Ainsi la r\u00e9volution esp\u00e9r\u00e9e ne pourrait s\u2019accomplir qu\u2019au prix des morts\u2009? Un moment, suspendu\u00a0: on est sans dialectique, dans une adresse qui lance cette parole pour une fois dans le spectacle pur de sa prof\u00e9ration. Puis imm\u00e9diatement, sous les paroles de la Terreur, une barricade sur la sc\u00e8ne surgit, un assaut est men\u00e9 vers nous, fauch\u00e9 par les balles, semble-t-il tir\u00e9 depuis notre direction. Aux discours immenses qui ont inspir\u00e9 l\u2019Histoire, mais dont l\u2019Histoire nous a tant appris le co\u00fbt, vient r\u00e9pondre la v\u00e9ritable action\u00a0: celle de corps qui se l\u00e8vent et se lancent \u00e0 l\u2019assaut des paroles et des fant\u00f4mes de son histoire.)<br \/>\nGeste politique : lequel ? Il y a d&#8217;embl\u00e9e un refus : celui d&rsquo;offrir un spectacle (celui de nos renoncements ou de nos possibles, de nos lamentations ou de nos espoirs) :  spectacle dont nous pourrions faire jouissance et accomplir par procuration l&rsquo;agir qui manque \u00e0 nos vies. Aucune catharsis morale ou symbolique, politique ou \u00e9thique ici. Simplement la saisie, en nous \u00e0 chaque instant, d&rsquo;un espace int\u00e9rieur mis en travail. L&rsquo;impossible repos. L&rsquo;\u00e9vidence d&rsquo;une trajectoire qui nous parcourt \u00e0 mesure du spectacle. La joie infinie d&rsquo;un th\u00e9\u00e2tre d\u00e9barrass\u00e9 de lui-m\u00eame en somme, et travers\u00e9 par des failles qui le mettent en mouvement, en nous.<br \/>\nD\u00e8s lors tous les signes politiques, drapeaux fran\u00e7ais, discours patriotards, iconographie nationaliste de nos r\u00e9voltes, sont ici des signes de th\u00e9\u00e2tre renvoy\u00e9s sur le m\u00eame plan que les ventres postiches ou les dictions excentriques. Seulement des signes de th\u00e9\u00e2tre, certes, mais des signes de th\u00e9\u00e2tre qui poss\u00e8dent en eux la force enclose qui les anime ; signes appel\u00e9s \u00e0 \u00eatre resaisis en armes intimes et collectives.<br \/>\nD&rsquo;o\u00f9 ces moments o\u00f9 l&rsquo;on d\u00e9pose les armes : acteurs presque nus, \u00e0 quelques endroits du spectacle : paroles mises \u00e0 nu, adresse directe \u2013  digne, la conclusion du spectacle, intense le monologue final qui traverse tout le spectacle pour \u00e0 la fois le r\u00e9aliser et lui donner fin : l&rsquo;accomplir. Dans ces moments, rares et graves, d&rsquo;une intensit\u00e9 inou\u00efe \u2013 au sens propre : o\u00f9 il ne s&rsquo;agit pas de bien entendre le texte, ici retenu, tendu, latent, d\u00e9chir\u00e9 parfois dans la voix et le corps, ou tout pr\u00e8s de l&rsquo;acteur, exigeant qu&rsquo;on s&rsquo;en approche, int\u00e9rieurement \u2013, dans ces moments quelque chose rejoint l&rsquo;impossible recherch\u00e9 : celui d&rsquo;un lyrisme collectif, d&rsquo;une quatri\u00e8me personne du singulier invent\u00e9e sans affectation, et conduit dans le souci de viser juste, de porter haut, de soulever enfin en nous, ce nous qui nous peuple.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1105\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/img_5253-e1456141648997.jpg\" alt=\"img_5253-e1456141648997.jpg\" align=\"center\" width=\"3000\" height=\"4500\" \/><br \/>\n<em> <strong><sc>En devenir : des soul\u00e8vements<\/sc><\/strong> <\/em><br \/>\nUne heure durant, le spectacle de la compagnie <em>En Devenir<\/em> aura montr\u00e9 les histoires mortes et pass\u00e9es qui toutes ont fait signe vers notre temps pr\u00e9sent. Une heure durant, des corps ont voulu sur cette sc\u00e8ne chercher des espaces o\u00f9 na\u00eetre, et inventer la possibilit\u00e9 de surgir en dehors de ce champ de ruine qui nomme notre \u00e9poque. Oui, que faire\u2009? Traverser ce champ.<br \/>\nUne image \u00e0 cet \u00e9gard d\u2019une simplicit\u00e9 f\u00e9roce, d\u2019une radicalit\u00e9 joyeuse et terrible\u00a0: vers la fin du spectacle et de l\u2019histoire, la sc\u00e8ne est jonch\u00e9e de ses propres ruines, la barricade vient de se soulever et d\u2019\u00eatre \u00e9cras\u00e9e, un corps \u00e0 jardin est allong\u00e9, puis se redresse, imm\u00e9diatement \u00e9trangl\u00e9 par le Soldat, l\u2019Histoire, la R\u00e9action, la Sociale-D\u00e9mocratie (liste non exhaustive). Mort de nouveau, le cadavre de nos jeunesses, de nos mouvements insens\u00e9s vers la vie. Mort, <em>mais<\/em> pas enterr\u00e9. Car la mort ne passe pas\u00a0: et le cadavre bien vivant se redresse\u00a0: imm\u00e9diatement \u00e9trangl\u00e9 par le Soldat tout pr\u00e8s qui ne se lasse pas de tuer la vie. M\u00eame jeu. Corps allong\u00e9, qui se redresse, \u00e9trangl\u00e9, qui s\u2019affaisse. Etc. <em>Ad Libitum<\/em> (<em>ad<\/em> libido). Dans ce d\u00e9sir de vie de nos corps et cette pulsion de mort des soci\u00e9t\u00e9s qui les contr\u00f4lent, une m\u00e9canique hilarante \u2013 et d\u00e9chirante \u2013\u00a0se met en place, tranquillement, au lointain, tandis qu\u2019un personnage monologue \u00e0 l\u2019avant-sc\u00e8ne. C\u2019est l\u2019image infime, minuscule, discr\u00e8te et essentielle de ce spectacle\u00a0: une image marginale, une action a minima, th\u00e9\u00e2trale et politique, dont l\u2019all\u00e9gorie maintient ses myst\u00e8res et sa beaut\u00e9. Le corps se rel\u00e8ve de sa mort, toujours\u00a0: on \u00e9puisera plus s\u00fbrement l\u2019\u00e9nergie des meurtres que les soul\u00e8vements. Le spectacle s\u2019est ex\u00e9cut\u00e9 selon cette image et cette logique musicale\u00a0: comme on ex\u00e9cute une partition, comme on ex\u00e9cute un otage. Comme l\u2019ex\u00e9cution r\u00e9alise et d\u00e9livre. Ou comme l\u2019ex\u00e9cution lib\u00e8re de la vie enclose, in\u00e9puisable. Cette image <i>impossible<\/i>, tout le spectacle a travaill\u00e9 \u00e0 la rendre habitable\u2009; tout un peuple s\u2019y agglom\u00e8re, et dans nos solitudes pr\u00e9serv\u00e9es, toute une part de nos r\u00eaves s\u2019y fracasse mais pour y puiser la force d&rsquo;un soul\u00e8vement int\u00e9gral, essentiel, \u00e0 venir.<br \/>\n\u00c0 chaque s\u00e9quence, quelque chose a ainsi fray\u00e9 hors de\u2009; a voulu sortir depuis\u2009; s\u2019est d\u00e9gag\u00e9 de. Tout \u00e0 la fois contre la m\u00e9lancolie d\u00e9faitiste d\u2019une certaine gauche, <i>et<\/i> contre la r\u00e9signation \u00e0 notre \u00e9poque \u2013 l\u2019acception des injustices du pr\u00e9sent qui serait comme l\u2019air qu\u2019on respire \u2013, le spectacle fore des ouvertures qui ne sont ni des illusions ni des le\u00e7ons. Seulement des tentatives qui soul\u00e8vent en nous la force de nous en saisir.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1106\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/julie.jpg\" alt=\"julie.jpg\" align=\"center\" width=\"3264\" height=\"2448\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tentatives de Fugue (Et la joie?\u2026 Que faire?), du collectif En Devenir mise en sc\u00e8ne de Malte Schwind Th\u00e9\u00e2tre Antoine-Vitez, Aix-en-Provence, 30 et 31 mars 2016 Un voile est lev\u00e9 soudain au fond de la sc\u00e8ne recouverte de cadavres, barricades renvers\u00e9es \u2013 quand cette toile blanche se dresse, les lumi\u00e8res se font plus fortes\u00a0: le spectacle s\u2019ach\u00e8ve. Les signes par lesquels le th\u00e9\u00e2tre voudrait commencer marquent ici sa fin. Mais ce lever de rideau est l\u2019appel d\u2019un recommencement possible \u2013<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":1101,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-1107","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/1107","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1101"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1107"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=1107"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}