


{"id":1123,"date":"2016-07-09T12:19:23","date_gmt":"2016-07-09T10:19:23","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1123"},"modified":"2016-07-09T12:19:23","modified_gmt":"2016-07-09T10:19:23","slug":"saramago-biographie-inutile","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/saramago-biographie-inutile\/","title":{"rendered":"Saramago, biographie inutile"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><strong>Pour autant qu\u2019une biographie n\u2019explique pas une \u0153uvre, qu\u2019une archive ne r\u00e9duira jamais l\u2019exp\u00e9rience qui a lieu dans la rencontre avec une \u0153uvre, nous nous autorisons \u00e0 livrer cet article qui, par certains aspects, renseignera le lecteur sur Jos\u00e9 Saramago. Notre titre emprunte \u00e0 Pessoa dont il \u00e9tait un lecteur.<\/strong><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-1121\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/arton417.png\" width=\"150\" height=\"152\" \/><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1122\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/jose_saramago.jpg\" alt=\"jose_saramago.jpg\" align=\"center\" width=\"1600\" height=\"1551\" \/><br \/>\n<center><strong>L\u2019\u00e9criture \u00e9mancipatrice de Jos\u00e9 Saramago (1922-2010)<\/strong><br \/>\n<center>par Maria Graciete Besse<\/center><br \/>\n<\/center><br \/>\nPour parler de l\u2019\u0153uvre de Jos\u00e9 Saramago, nous prendrons comme point de d\u00e9part une question qui taraude depuis longtemps les \u00e9tudes litt\u00e9raires, \u00e0 savoir, ce que peut la litt\u00e9rature dans la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine, ou, dit autrement, quelles valeurs peut-elle apporter et nous transmettre ? A la fin des ann\u00e9es 40, Sartre tente d\u2019y r\u00e9pondre, \u00e0 partir d\u2019une d\u00e9finition de la litt\u00e9rature \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 l\u2019engagement n\u00e9cessaire de l\u2019\u00e9crivain \u00ab situ\u00e9 \u00bb. Par la suite, d\u2019autres critiques se demandent dans quelle mesure les \u00e9crivains changent-ils le monde, non plus comme l\u2019entendait Sartre au sens de l\u2019engagement politique, mais en fonction de la mani\u00e8re dont ils r\u00e9organisent notre perception des \u00eatres, des valeurs, du pr\u00e9sent ou de l\u2019avenir. A travers ces questionnements, divers auteurs montrent que la litt\u00e9rature peut assumer un v\u00e9ritable pouvoir \u00e9mancipateur, susceptible de transformer tout lecteur qui a le go\u00fbt de l\u2019interrogation.<br \/>\nCeux qui connaissent un peu l\u2019\u0153uvre de l\u2019\u00e9crivain portugais Jos\u00e9 Saramago pourraient certainement souscrire \u00e0 cette observation dans la mesure o\u00f9 la lecture de ses livres, notamment les romans, constitue une exp\u00e9rience d\u2019illumination, nous faisant d\u00e9couvrir un univers qui explore souvent la complexit\u00e9 des relations humaines, les paradoxes de l\u2019Histoire ou encore la d\u00e9construction de certaines mythologies par le biais de l\u2019humour, de l\u2019ironie, de la tentation all\u00e9gorique, renvoyant toujours \u00e0 une forme de r\u00e9sistance et \u00e0 une grande g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 envers les plus d\u00e9favoris\u00e9s. Dans chacun de ses livres, Saramago invente des \u201cmondes possibles\u201d et nous invite \u00e0 la r\u00e9flexion, manifestant souvent une pr\u00e9f\u00e9rence pour les h\u00e9ros anonymes et opprim\u00e9s, les femmes salvatrices et les situations les plus inattendues.<br \/>\nLe grand critique Eduardo Louren\u00e7o consid\u00e8re que la vie de Jos\u00e9 Saramago est un v\u00e9ritable miracle. En effet, n\u00e9 \u00e0 Ribatejo, en 1922, au sein d\u2019une modeste famille d\u2019origine paysanne, il apprend tr\u00e8s jeune le m\u00e9tier d\u2019ajusteur, pratique ensuite le journalisme et la traduction, bien avant de devenir l\u2019\u00e9crivain autodidacte qui conna\u00eet un succ\u00e8s tardif et obtient finalement le Prix Nobel de Litt\u00e9rature en 1998.<br \/>\nDans la famille de Jos\u00e9 Saramago, il n\u2019y avait pas de biblioth\u00e8que. Son premier livre lui est offert par sa m\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 14 ans. Depuis sa jeunesse, il fr\u00e9quente le soir la biblioth\u00e8que municipale de Lisbonne et commence \u00e0 \u00e9crire. Son premier roman, Terra do Pecado, para\u00eet en 1947 et passe compl\u00e8tement inaper\u00e7u. Il \u00e9crit un deuxi\u00e8me roman en 1953, qui reste longtemps in\u00e9dit (Clarab\u00f3ia, publi\u00e9 uniquement en 2011, \u00e0 titre posthume \u2013 il vient de para\u00eetre en traduction au Seuil avec le titre La lucarne). Pendant quelques ann\u00e9es, Saramago publie dans divers journaux et revues, des po\u00e8mes, des contes, des chroniques (r\u00e9unis plus tard en volume), \u00e0 la recherche d\u2019un genre litt\u00e9raire qui lui convienne. On dirait que c\u2019est d\u2019abord la po\u00e9sie dont il publie deux recueils, puis, il revient au roman, en faisant para\u00eetre, en 1976, Manuel de Peinture et de Calligraphie, qui n\u2019int\u00e9resse pas beaucoup la critique, malgr\u00e9 son importance, car on y trouve d\u00e9j\u00e0 certains questionnements essentiels de l\u2019\u00e9crivain. Le th\u00e9\u00e2tre enrichit \u00e0 son tour la diversit\u00e9 de sa cr\u00e9ation. Puis, il est tent\u00e9 par le r\u00e9cit de voyage : en 1981, \u00e0 la demande d\u2019un \u00e9diteur, il publie P\u00e9r\u00e9grinations Portugaises, une promenade tr\u00e8s personnelle \u00e0 travers les paysages de son pays.<br \/>\nLe virage essentiel dans le parcours de l\u2019\u00e9crivain a lieu en 1975. Se trouvant au ch\u00f4mage, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9cart\u00e9, pour des raisons politiques, du quotidien Di\u00e1rio de Not\u00edcias dont il \u00e9tait le directeur adjoint, Saramago d\u00e9cide de ne pas rechercher du travail et de se consacrer uniquement \u00e0 l\u2019\u00e9criture et aux traductions. Ce choix va s\u2019av\u00e9rer d\u00e9cisif dans sa vie, le conduisant l\u2019ann\u00e9e suivante en Alentejo, o\u00f9 il va vivre quelques mois dans la coop\u00e9rative agricole Boa Esperan\u00e7a, \u00e0 Lavre, qui lui fournira le th\u00e8me de son premier grand roman, Levantado do Ch\u00e3o, paru en 1980 (la traduction fran\u00e7aise est publi\u00e9e, au Seuil en 2012, avec le titre Relev\u00e9 de Terre).<br \/>\nLe monde rural marque profond\u00e9ment Jos\u00e9 Saramago dont le souvenir des grands-parents maternels berce toute sa jeunesse, au rythme des vacances scolaires pass\u00e9es au village d\u2019Azinhaga. Il en parlera avec \u00e9motion dans As Pequenas Mem\u00f3rias, ouvrage autobiographique, publi\u00e9 en 2006. La voix de l\u2019\u00e9crivain est en effet empreinte de l\u2019influence des \u00ab gens de peu \u00bb, vou\u00e9es au silence et \u00e0 l\u2019indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale. En ouverture de son discours \u00e0 Stockholm, le 7 d\u00e9cembre 1998, lors de la c\u00e9r\u00e9monie du Prix Nobel, l\u2019\u00e9crivain rend un hommage chaleureux \u00e0 son milieu d\u2019origine, en ces termes : L\u2019homme le plus sage que j\u2019ai connu durant toute ma vie ne savait ni lire ni \u00e9crire. A quatre heures du matin (&#8230;), il quittait sa couche et partait aux champs. Il emmenait avec lui une demi-douzaine de porcs dont le produit de l\u2019\u00e9levage servait \u00e0 nourrir sa femme et lui-m\u00eame. Ainsi vivaient de ce peu de choses mes grands-parents maternels : de l\u2019\u00e9levage des cochons qui, apr\u00e8s le sevrage, \u00e9taient vendus aux voisins du village. Azinhaga, c\u2019est le nom du village dans la province de Ribatejo. Mes grands-parents s\u2019appelaient Jer\u00f3nimo Melrinho et Josefa Caixinha. Ils \u00e9taient analphab\u00e8tes l\u2019un et l\u2019autre.<br \/>\nCes grands-parents, avec leur vie de labeur, leur grande sagesse, leur dignit\u00e9, riches de leur culture populaire, ont transmis en h\u00e9ritage \u00e0 leur petit fils une profonde humanit\u00e9 qui se d\u00e9ploie dans les paroles de l\u2019\u00e9crivain et transpara\u00eet dans toute son \u0153uvre.<br \/>\nLa voix qui \u00e9merge des livres de Jos\u00e9 Saramago est celle d\u2019un homme au parcours atypique qui construit une \u0153uvre puissante, dot\u00e9e d\u2019une grande exigence esth\u00e9tique, o\u00f9 s\u2019inscrivent toujours des pr\u00e9occupations sociales et politiques qui ont provoqu\u00e9 parfois de grandes pol\u00e9miques \u2013 on pense notamment au scandale soulev\u00e9 par l\u2019Eglise lors de la parution de L\u2019Evangile selon J\u00e9sus Christ (1991) ou de Ca\u00efn (2009), son dernier roman.<br \/>\nJos\u00e9 Saramago \u00e9tait un homme profond\u00e9ment engag\u00e9 contre toutes les formes d\u2019injustice, avec une immense capacit\u00e9 d\u2019indignation qui l\u2019a fait soutenir par exemple le combat des paysans sans terre au Br\u00e9sil, ou \u00e9lever sa voix pour d\u00e9fendre la cause palestinienne, surtout apr\u00e8s un voyage \u00e0 Ramallah qui l\u2019a beaucoup marqu\u00e9, ou encore attaquer Berlusconni, qu\u2019il n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 traiter de d\u00e9linquant (Le Cahier). Entr\u00e9 en 1969 au Parti Communiste, qu\u2019il n\u2019a jamais quitt\u00e9, se d\u00e9finissant comme un \u00ab communiste hormonal \u00bb, il consid\u00e9rait que la soci\u00e9t\u00e9 v\u00e9ritablement socialiste reste toujours \u00e0 construire.<br \/>\nSon \u0153uvre conna\u00eet plusieurs phases: la premi\u00e8re, qui va de 1947 \u00e0 1980, correspond \u00e0 sa p\u00e9riode de formation et se caract\u00e9rise par la vari\u00e9t\u00e9 des genres pratiqu\u00e9s. A partir de 1980, avec Levantado do Ch\u00e3o\/Relev\u00e9 de terre, l\u2019\u00e9crivain, qui a presque 60 ans, s\u2019affirme pleinement dans le panorama litt\u00e9raire portugais et inaugure une nouvelle \u00e9tape de son parcours, caract\u00e9ris\u00e9e par la relecture critique du pass\u00e9.<br \/>\nAvant l\u2019attribution du Nobel, en 1998, Jos\u00e9 Saramago conna\u00eet d\u00e9j\u00e0 une premi\u00e8re cons\u00e9cration internationale avec Le Dieu Manchot (1982) dont l\u2019intrigue se situe au XVIIIe si\u00e8cle, sous le r\u00e8gne de Jean V, qui, pour accomplir un v\u0153u, fait b\u00e2tir le fameux couvent de Mafra, aux dimensions d\u00e9mesur\u00e9es. En m\u00eame temps, le narrateur nous raconte l\u2019invention clandestine d\u2019une machine volante qui repr\u00e9sente l\u2019utopie. On trouve dans ce roman une figure extraordinaire de femme visionnaire, Blimunda, l\u2019un des personnages les plus marquants de l\u2019univers saramaguien, repr\u00e9sentant une puissance f\u00e9minine capable de subvertir les fausses valeurs impos\u00e9es par la Monarchie absolue et par l\u2019Inquisition.<br \/>\nEn 1984, Jos\u00e9 Saramago publie l\u2019un de ses meilleurs romans, L\u2019ann\u00e9e de la mort de Ricardo Reis, qui redonne vie \u00e0 l\u2019un des h\u00e9t\u00e9ronymes de Fernando Pessoa et reconstitue les \u00e9v\u00e9nements de l\u2019ann\u00e9e 1936 o\u00f9 l\u2019on assiste \u00e0 la mont\u00e9e des fascismes en Europe.<br \/>\nDeux ans plus tard, en 1986, lorsque le Portugal et l\u2019Espagne rejoignent la Communaut\u00e9 Economique Europ\u00e9enne, le romancier fait para\u00eetre Le radeau de pierre, o\u00f9 il invente les cons\u00e9quences d\u2019une catastrophe naturelle, provoqu\u00e9e par une fracture g\u00e9ologique au niveau des Pyr\u00e9n\u00e9es, qui va s\u00e9parer la P\u00e9ninsule Ib\u00e9rique du continent europ\u00e9en, avec toutes les cons\u00e9quences, parfois cocasses, qui en d\u00e9coulent, transformant ainsi la p\u00e9ninsule en \u00ab radeau de pierre \u00bb qui vogue vers le sud, ce qui donne lieu \u00e0 une int\u00e9ressante r\u00e9flexion sur l\u2019ib\u00e9risme.<br \/>\nLe pass\u00e9 portugais inspire \u00e0 nouveau l\u2019\u00e9crivain dans L\u2019histoire du si\u00e8ge de Lisbonne (1988) o\u00f9 l\u2019action se d\u00e9veloppe sur deux plans, pour nous raconter le si\u00e8ge de Lisbonne par les Maures, au XIIe si\u00e8cle, et les aventures d\u2019un correcteur d\u2019\u00e9preuves typographiques, vivant au XXe si\u00e8cle, qui remet en cause l\u2019\u00e9criture de l\u2019Histoire et la pr\u00e9tendue \u00ab v\u00e9rit\u00e9 \u00bb historique.<br \/>\nLe tr\u00e8s pol\u00e9mique L\u2019\u00e9vangile selon J\u00e9sus Christ, paru en 1991, correspond \u00e0 un nouveau virage dans le parcours litt\u00e9raire de l\u2019\u00e9crivain. Il y d\u00e9veloppe une r\u00e9flexion f\u00e9rocement jubilatoire sur Dieu et la condition humaine. En quelque sorte, il passe du local \u00e0 l\u2019universel, inaugurant ainsi une troisi\u00e8me phase de son \u0153uvre, dont la port\u00e9e devient de plus en plus all\u00e9gorique. Censur\u00e9 tant par l\u2019Eglise que par un obscur Secr\u00e9taire d\u2019Etat \u00e0 la Culture, l\u2019\u00e9crivain d\u00e9cide alors de s\u2019installer \u00e0 Lanzarote, aux Canaries, avec sa nouvelle \u00e9pouse, Pilar del Rio, journaliste espagnole, qui est aussi sa traductrice. C\u2019est \u00e0 Lanzarote qu\u2019il dispara\u00eetra en juin 2010.<br \/>\nDans les romans publi\u00e9s apr\u00e8s L\u2019Evangile, l\u2019\u00e9crivain mobilise des th\u00e8mes tr\u00e8s actuels et nous offre des all\u00e9gories du monde contemporain pour d\u00e9noncer le capitalisme sauvage, la corruption, l\u2019abus de pouvoir, l\u2019injustice et l\u2019ali\u00e9nation, soulevant des questionnements int\u00e9ressants qui concernent souvent la place et le devenir de l\u2019individu dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 la Raison et les valeurs humaines de respect, de dignit\u00e9 et de solidarit\u00e9 semblent dispara\u00eetre. Ainsi, L\u2019aveuglement (1995) nous offre avec vigueur le portrait d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 abjecte, domin\u00e9e par la loi du plus fort, o\u00f9 l\u2019on d\u00e9couvre cependant la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 d\u2019une femme salvatrice et l\u2019humanit\u00e9 d\u2019un chien qui pleure la disgr\u00e2ce des hommes. Dans Tous les Noms (1997) c\u2019est une qu\u00eate au sein d\u2019un univers extr\u00eamement bureaucratis\u00e9e qui se trouve au centre de l\u2019intrigue, tandis que dans La Caverne (2000), nous avons \u00e0 faire \u00e0 un espace transform\u00e9 par les lois du march\u00e9. La question \u00e9thique du clonage est pos\u00e9e dans L\u2019Autre comme moi (2002). La notion de d\u00e9mocratie, vide de sens, traverse La Lucidit\u00e9 (2004), certainement le roman le plus politique de l\u2019auteur, qui d\u00e9nonce efficacement les manipulations, l\u2019\u00e9go\u00efsme, les mensonges et la corruption des puissants. Dans Les Intermittences de la mort (2005), le romancier mobilise encore une fois l\u2019all\u00e9gorie pour faire une satire des figures du pouvoir, en nous racontant, avec beaucoup de malice, un \u00e9v\u00e9nement extraordinaire : dans un pays sans nom, la mort d\u00e9cide de se mettre en gr\u00e8ve, offrant ainsi aux humains la concr\u00e9tisation de leur r\u00eave d\u2019immortalit\u00e9, avec toutes les cons\u00e9quences d\u00e9sastreuses que cela implique. Les deux derniers romans de Saramago sont particuli\u00e8rement marqu\u00e9s par l\u2019humour. Dans Le Voyage de l\u2019\u00e9l\u00e9phant (2008), l\u2019\u00e9crivain renoue avec la tradition picaresque pour nous raconter une parabole autour du p\u00e9riple d\u2019un \u00e9l\u00e9phant pr\u00e9nomm\u00e9 Salomon que le roi du Portugal Jean III d\u00e9cide d\u2019offrir \u00e0 son cousin, l\u2019archiduc Maximilien d\u2019Autriche. Les difficult\u00e9s du voyage sont l\u2019occasion de proc\u00e9der \u00e0 une virulente critique des institutions politiques et religieuses. Dans Ca\u00efn (2009), le romancier nous raconte avec beaucoup d\u2019ironie le parcours du protagoniste, figure du Juif errant, apr\u00e8s l\u2019assassinat de son fr\u00e8re Abel, nous proposant une relecture surprenante de la Bible, consid\u00e9r\u00e9e comme \u00ab un manuel de mauvaises m\u0153urs \u00bb.<br \/>\nPar del\u00e0 la vari\u00e9t\u00e9 et l\u2019originalit\u00e9 th\u00e9matiques, l\u2019affirmation d\u2019une voix, avec un style reconnaissable entre tous, le d\u00e9nominateur commun de la fiction produite par Jos\u00e9 Saramago est, ainsi qu\u2019il le souligne lui-m\u00eame, \u00ab une r\u00e9flexion sur l\u2019erreur, sur l\u2019erreur en tant que v\u00e9rit\u00e9 install\u00e9e et donc suspecte, sur l\u2019erreur en tant que d\u00e9formation intentionnelle des faits, sur l\u2019erreur en tant qu\u2019illusion des sens, mais aussi sur l\u2019erreur en tant que mouvement n\u00e9cessaire pour arriver \u00e0 la connaissance \u00bb.<br \/>\nA l&rsquo;int\u00e9rieur de chacun de ces r\u00e9cits qui dessinent une trajectoire particuli\u00e8rement riche, et, malgr\u00e9 la diversit\u00e9 des moyens mis au service de l&rsquo;\u00e9criture, le romancier nous propose toujours une posture \u00e9minemment \u00e9thique o\u00f9 s\u2019inscrit le sens profond de l\u2019humain. Tout au long de son \u0153uvre romanesque, Jos\u00e9 Saramago nous propose une d\u00e9ambulation o\u00f9 l\u2019aventure du langage pense le sujet, l\u2019Histoire et le monde. Il affirme toujours la n\u00e9cessit\u00e9 de construire un avenir fond\u00e9 sur la transformation du syst\u00e8me social.<br \/>\nDans Levantado do Ch\u00e3o\/Relev\u00e9 de terre, l\u2019\u00e9crivain raconte un si\u00e8cle d\u2019histoire portugaise depuis la Monarchie jusqu\u2019\u00e0 la R\u00e9volution des \u0152illets, \u00e0 travers la saga d\u2019une famille paysanne, victime de l\u2019oppression et de la mis\u00e8re \u2013 les Mau Tempo \u2013 donnant ainsi la parole aux grands oubli\u00e9s de l\u2019Histoire, ceux dont on ne parle jamais, qu\u2019il a c\u00f4toy\u00e9s au lendemain de la r\u00e9volution des \u0152illets. Travers\u00e9 par un riche intertexte biblique et \u00e9pique, ce tr\u00e8s beau roman est un hymne \u00e0 la terre et au courage des hommes et des femmes qui se battent pour leur dignit\u00e9.<br \/>\nLors de son s\u00e9jour \u00e0 Lavre, Saramago a notamment connu Jo\u00e3o Domingos Serra, un paysan disparu en 1982 qui a \u00e9crit ses m\u00e9moires pour faire conna\u00eetre \u00e0 ses enfants ce que fut sa vie (Uma fam\u00edlia do Alentejo, \u00e9dit\u00e9 par la Fondation Saramago en 2010). Ce paysan va l\u2019inspirer dans la cr\u00e9ation du personnage Jo\u00e3o Mau Tempo, qui a appris \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire, et connait les prisons de la PIDE \u00e0 cause de son engagement politique.<br \/>\nLe quotidien du latifundium est clairement marqu\u00e9 par la dualit\u00e9 que l\u2019on peut lire dans le contraste entre riches et pauvres, mais aussi dans l\u2019hypocrisie qui caract\u00e9rise les tenants du pouvoir. Levantado do Ch\u00e3o est d\u00e9di\u00e9 \u00e0 deux victimes du salazarisme, Germano Vidigal et Jos\u00e9 Adelino dos Santos, assassin\u00e9s par la Pide. Ainsi, depuis la d\u00e9dicace du roman, le lecteur est invit\u00e9 \u00e0 se placer dans une triangulation entre l\u2019Histoire, la fiction et l\u2019id\u00e9ologie.<br \/>\nLe r\u00e9cit commence avec une tr\u00e8s belle r\u00e9f\u00e9rence au paysage d\u2019Alentejo, beau et dramatique, d\u00e9termin\u00e9 par une organisation pyramidale dont le sommet pr\u00e9sente une trinit\u00e9 constitu\u00e9e par les grands propri\u00e9taires, l\u2019Etat et l\u2019Eglise,tandis qu\u2019\u00e0 la base on trouve la masse paysanne, traditionnellement victime de la mis\u00e8re. Pour raconter cet univers, Saramago mobilise la culture populaire et la tradition orale, mais il utilise aussi l\u2019ironie pour parler des pr\u00eatres qui s\u2019appellent toujours Agamedes, ou les grands propri\u00e9taires dont les noms se terminent tous de la m\u00eame fa\u00e7on (Bertos, Norbertos, Dagobertos, etc). De la m\u00eame fa\u00e7on, les repr\u00e9sentants de l\u2019ordre portent des noms ridicules (\u201ctenentes Contentes\u201d \u201csargentos Armamento, Escarro ou Escarrilho\u201d). Le narrateur raconte la r\u00e9pression qui s\u2019abat sur les paysans qui se battent pour obtenir des salaires plus dignes mais il \u00e9voque aussi l\u2019\u00e9mancipation de certaines femmes qui refusent la passivit\u00e9 et luttent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des hommes. Son regard s\u2019attarde sur les fourmis qui assistent \u00e0 la torture appliqu\u00e9e \u00e0 Germano Santos Vidigal, dans une sc\u00e8ne assimil\u00e9e \u00e0 un \u00e9pisode biblique, celui de la crucifixion.<br \/>\nTout le roman d\u00e9nonce la violence et nous donne \u00e0 lire l\u2019\u00e9volution de la condition paysanne \u00e0 Alentejo, depuis la Monarchie jusqu\u2019aux ann\u00e9es 70, par le biais d\u2019une voix profond\u00e9ment engag\u00e9e.<br \/>\nForme de r\u00e9sistance contre le totalitarisme, l\u2019aveuglement et la cl\u00f4ture, l\u2019\u0153uvre de Jos\u00e9 Saramago est, de toute \u00e9vidence, un remarquable instrument d\u2019exploration du r\u00e9el et d\u2019analyse de la soci\u00e9t\u00e9 qui aiguise notre sens critique et nous aide \u00e0 mieux comprendre le monde qui nous entoure, car, \u00ab La litt\u00e9rature ne permet pas de marcher, [mais] elle permet [au moins] de respirer \u00bb (Barthes). C\u2019est cette respiration profonde du monde que nous offre la fiction de Jos\u00e9 Saramago, faite de lucidit\u00e9, de col\u00e8re et de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, mais \u00e9galement empreinte de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et de confiance dans un monde plus humain.<br \/>\n<a href=\" http:\/\/www.unesaisondenobel.com\/conferences\/saramago_par_mgb.pdf\">article issu du site <em>Une saison de Nobel<\/em>, consult\u00e9 le 9 juillet 2016<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour autant qu\u2019une biographie n\u2019explique pas une \u0153uvre, qu\u2019une archive ne r\u00e9duira jamais l\u2019exp\u00e9rience qui a lieu dans la rencontre avec une \u0153uvre, nous nous autorisons \u00e0 livrer cet article qui, par certains aspects, renseignera le lecteur sur Jos\u00e9 Saramago. Notre titre emprunte \u00e0 Pessoa dont il \u00e9tait un lecteur. 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