


{"id":1153,"date":"2016-07-15T00:58:51","date_gmt":"2016-07-14T22:58:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1153"},"modified":"2016-07-15T00:58:51","modified_gmt":"2016-07-14T22:58:51","slug":"warlikowski-combattre-les-fantomes-de-lhistoire","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/warlikowski-combattre-les-fantomes-de-lhistoire\/","title":{"rendered":"Warlikowski, combattre les fant\u00f4mes de l\u2019histoire"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><center><br \/>\n<i>Il Trionfo del Tempo e del Distinganno<\/i>, Oratorio,<br \/>\n<br \/>Livret du cardinal Benedetto Pamphili Musique de Georg Friedrich Haendel (1707)<br \/>\n<br \/>Mise en sc\u00e8ne Krzysztof Warlikowski,<br \/>\n<br \/>direction musicale Emmanuelle Ha\u00efm,<br \/>\n<br \/>Festival d&rsquo;Art Lyrique \u2013 Aix-en-Provence 2016<br \/>\n<\/center>\n<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1142\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/iltrionfo4002-2720pxl-2.jpg\" alt=\"iltrionfo4002-2720pxl-2.jpg\" align=\"center\" width=\"700\" height=\"365\" \/><\/p>\n<hr \/>\n<p><small><br \/>\n<strong>Depuis la cour de l\u2019Archev\u00each\u00e9 d\u2019Aix-en-Provence, des si\u00e8cles de terreur nous contemplent\u00a0: terreur d\u2019un pouvoir religieux qui imposa sur les corps et les \u00e2mes sa loi morale, terreur politique et mentale d\u2019une foi qui dicta les canons de la pens\u00e9e et de l\u2019art. Des si\u00e8cles durant, l\u2019\u00c9glise aura \u00e9t\u00e9 le bras arm\u00e9 et spirituel d\u2019un terrorisme fanatique \u00e9tendu sur chaque pan de l\u2019existence. L\u2019ennemi\u00a0? Le corps et sa puissance de vie, de beaut\u00e9 et de joie. Le combat dura si longtemps qu\u2019on l\u2019a oubli\u00e9. La mort \u00e9tait la valeur, la seule, la Vraie\u00a0; il fallait incliner toute pens\u00e9e vers elle, toute esp\u00e9rance \u2013 et r\u00e9duire \u00e0 n\u00e9ant ceux qui cherchaient ailleurs, ici et maintenant, la force de vivre. Pour ce pouvoir terroriste, la vie n\u2019\u00e9tait que l\u2019espace transitoire, \u00e9ph\u00e9m\u00e8re et coupable de la tentation. Ces ombres existent encore\u00a0: elles nous entourent ce soir o\u00f9 l\u2019op\u00e9ra d\u2019Haendel <i>Il Trionfo del Tempo e del Distinganno<\/i> traversera les rafales de mistral,\u00a0et dans la beaut\u00e9 manifeste des chants et des accords, c\u00e9l\u00e9brer la gloire de la terreur. C\u2019est ici, dans ce pur scandale \u2013 redoubl\u00e9 par le lieu \u2013, que Warlikowski met en sc\u00e8ne, non pas l\u2019op\u00e9ra, mais la violence de cette terreur. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il agit, en nous\u00a0: l\u00e0 qu\u2019il prend corps et chair, dans un spectacle sid\u00e9rant de puissance. Au lieu m\u00eame de sa propre violence, l\u2019op\u00e9ra prend les contours d\u2019un terrible et tragique blasph\u00e8me qui venge l\u2019Histoire et lib\u00e8re les forces.<\/strong><br \/>\n<\/small><\/p>\n<hr \/>\n<p><iframe loading=\"lazy\" width=\"640\" height=\"360\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/GGLXAZyqf-Q\" frameborder=\"0\" allowfullscreen><\/iframe><br \/>\n<strong>L\u2019argument\u00a0: <em>disputatio<\/em>, ou l\u2019\u0153uvre de mort<\/strong><br \/>\nLe livret est donc l\u2019abjection courante de ces temps de Contre-R\u00e9forme. Benedetto Pamphili, petit neveu du Pape Innocent X \u2013 dont le visage fut pour toujours d\u00e9figur\u00e9 <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89tude_d%27apr%C3%A8s_le_portrait_du_pape_Innocent_X_par_Vel%C3%A1zquez\">joyeusement par Bacon<\/a> \u2013 n\u2019est pas seulement cardinal \u00e0 Rome, il se pique aussi de philosophie et d\u2019\u00e9criture, de musique aussi. En 1707, il commet ce texte qu\u2019il destine \u00e0 l\u2019op\u00e9ra, dont le titre est le programme moral du si\u00e8cle\u00a0: <em>Le triomphe du temps et de la d\u00e9sillusion.<\/em> C\u2019est une \u0153uvre dans l\u2019air du temps, l\u2019air vici\u00e9 et intraitable d\u2019une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019\u00e9dification morale des jeunes hommes et femmes est question de vie et de mort \u2013 et o\u00f9 on donne aux sermons de terreur les formes plaisantes d\u2019une fable all\u00e9gorique.<br \/>\nLa vie, c\u2019est ici celle que porte Beaut\u00e9, qui jouit de sa jeunesse avec fougue, emport\u00e9e par son ami \u2013 amant\u00a0? \u2013 Plaisir. Mais d\u00e8s l\u2019ouverture, Beaut\u00e9 est saisie de vertige et de m\u00e9lancolie face au miroir qui la d\u00e9visage\u00a0: sur elle p\u00e8se la menace des ravages du temps. Or, voici pr\u00e9cis\u00e9ment que surgit Temps, qui confirme ses angoisses\u00a0: oui, elle est soumise \u00e0 son emprise, oui, il est coupable de vouloir s\u2019en remettre \u00e0 Plaisir, qui n\u2019est que vanit\u00e9 et illusion. Justement, D\u00e9sillusion accompagne Temps\u00a0: la jeunesse \u00e9ph\u00e9m\u00e8re est criminelle de penser qu\u2019elle poss\u00e8de la v\u00e9rit\u00e9. La seule v\u00e9rit\u00e9 est de se repentir et se tourner vers Dieu. De reconna\u00eetre que L\u00e0-Haut seule se trouve V\u00e9rit\u00e9, dans l\u2019\u00c9ternit\u00e9 hors du temps. Le temps passe et massacre, c\u2019est sa nature\u00a0: Beaut\u00e9 doit se soumettre.<br \/>\nPamphili suit la trame canonique des <i>disputatio <\/i>all\u00e9goriques en vogue\u00a0: les figures sont des valeurs, et les \u00e9changes autant de d\u00e9bats qui miment faussement une dialectique inexistante. Au terme de l\u2019oratorio, Beaut\u00e9 fatalement se repent, Plaisir est cong\u00e9di\u00e9, et la jeune fille se donne \u00e0 Dieu. Le public est l\u2019assembl\u00e9e des fid\u00e8les\u00a0: aux jeunes hommes et femmes, on a pu sur quelques heures montrer les dangers de la vie et conduire une dissertation incarn\u00e9e sur les affres du temps \u2013 prolongement en acte du <em>vanitas vantatis<\/em> \u2013\u00a0; \u00e0 tous, l\u2019\u00c9glise prouve par les faits o\u00f9 m\u00e8ne le chemin de v\u00e9rit\u00e9. Fermez le ban et le rideau.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1143\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/image005.jpg\" alt=\"image005.jpg\" align=\"center\" width=\"759\" height=\"445\" \/><br \/>\nIl y a cependant une perversion singuli\u00e8re dans ce drame moraliste\u00a0: Pamphili confie \u00e0 un musicien la t\u00e2che de porter ce livret sur sc\u00e8ne. Et c\u2019est Haendel, jeune homme de 22 ans fra\u00eechement arriv\u00e9 \u00e0 Rome, gonfl\u00e9 de d\u00e9sir \u2013 et d\u2019ambition \u2013 qui donnera \u00e0 l\u2019argument les gr\u00e2ces joyeuses et sensuelles d\u2019une musique qui emprunte autant aux canons italianisants de l\u2019\u00e9poque qu\u2019\u00e0 ses inspirations plus librement virtuoses \u2013 la place accord\u00e9e par exemple \u00e0 des soli instrumentaux \u00e9tincelants (que le jeune compositeur et brillant instrumentiste se r\u00e9servait sans doute lors de la cr\u00e9ation), ou le troublant jeu vocal charnel et asexu\u00e9 \u2014 ou hypersexu\u00e9 \u2013 des personnages de Plaisir et de Beaut\u00e9, interpr\u00e9t\u00e9s alors par des castrats puisque les femmes n\u2019avaient (\u00e9videmment) pas plus le droit de chanter que de vivre.<br \/>\nAinsi l\u2019\u0153uvre de mort prend les accents du charme pour condamner le plaisir\u00a0: ainsi la beaut\u00e9 sert-elle \u00e0 condamner toute beaut\u00e9, et la jeunesse \u00e0 chanter l\u2019inanit\u00e9 de la jeunesse \u2013 ainsi, dans ces retournements pervers, c\u2019est \u00e0 l\u2019endroit m\u00eame de la beaut\u00e9 que la beaut\u00e9 est sacrifi\u00e9e.<br \/>\nC\u2019est sur ce retournement que Warlikowski accomplit son geste de metteur en sc\u00e8ne\u00a0: c\u2019est l\u00e0 qu\u2019il attaque le livret et l\u2019insulte, qu\u2019il \u0153uvre au sacrifice \u00e0 la puissance.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1144\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/iltrionfo0280.jpg\" alt=\"iltrionfo0280.jpg\" align=\"center\" width=\"780\" height=\"460\" \/><br \/>\n<strong>L\u2019\u0153uvre de vie\u00a0: blasph\u00e8me et contre-pouvoir<\/strong><br \/>\nCe soir-l\u00e0 de juillet 2016, on est apr\u00e8s l\u2019Histoire\u00a0: le temps a ravag\u00e9 le temps aussi, et l\u2019\u00c9glise ne semble avoir surv\u00e9cu que comme des murs\u00a0: autour de nous, l\u2019Archev\u00each\u00e9 n\u2019est que son propre th\u00e9\u00e2tre d\u2019ombres qui doit aux idol\u00e2tres de la Culture de n\u2019\u00eatre pas en ruines. D\u00e9sormais, on joue ici l\u2019excellence de la cr\u00e9ation, celles d\u2019\u0153uvres lyriques o\u00f9 l\u2019on c\u00e9l\u00e8bre l\u2019art et la musique \u00e0 sa plus haute perfection. \u00ab\u00a0Mettre en sc\u00e8ne <i>Il trionfo<\/i>  dans le th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Archev\u00each\u00e9 est d\u2019ailleurs assez cocasse\u00a0\u00bb, \u00e9crit Warlikowski. Cocasse\u00a0? Le mot est faible. Il porte la douleur et la joie de renverser enfin l\u2019histoire.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1145\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/iltrionfo0292.jpg\" alt=\"iltrionfo0292.jpg\" align=\"center\" width=\"780\" height=\"460\" \/><br \/>\nEt d\u2019abord la fable. Terme \u00e0 terme, Warlikowski \u2013 comme il l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 fait, avec son r\u00e9cent <i>Barbe Bleue et la voix humaine<\/i> \u2013 retourne l\u2019intrigue contre elle-m\u00eame. Beaut\u00e9 incarne moins une valeur qu\u2019une jeunesse, celle qui voudrait choisir sa vie et l\u2019\u00e9prouver jusqu\u2019\u00e0 l\u2019extr\u00eame du corps. L\u2019ouverture cin\u00e9matographique en t\u00e9moigne, qui montre Beaut\u00e9 entour\u00e9e d\u2019amis danser dans une de ces boites de nuit brulantes de nos villes, danses m\u00eal\u00e9es d\u2019alcool et de substances qu\u2019on prend autant pour oublier que pour intensifier encore la puissance de vivre. Danser jusqu\u2019\u00e0 \u00e9puisement, pousser le corps dans ses retranchements pour en traquer chaque possible\u00a0: quand le spectacle commence, on est pr\u00e9cis\u00e9ment dans cet \u00e9tat limite du corps apr\u00e8s la fatigue \u2013 la joie n\u2019y est pas pauvrement le fade contentement, mais cet affranchissement, ce d\u00e9bordement, cet exc\u00e8s \u00e0 partir de quoi la vie peut avoir lieu. Le spectacle durant, Beaut\u00e9 et Plaisir auront cette d\u00e9marche \u00e9trange de l\u2019ivresse m\u00e2tin\u00e9e de fatigue\u00a0: celle des corps photographi\u00e9s par Larry Clark. Maquillage coul\u00e9 pour Bella, lunettes noires comme un masque pour Plaisir, la puissance de vie que chacun des deux porte n\u2019est pas sans douleur ni sans la provocation de la mort. Ces corps sont comme l\u2019incarnation de ce que Bataille nommait \u00e9rotisme, avec cette charge de mort que toute vie excessive porte en elle.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1146\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/2016-07-15_00.29.28.jpg\" alt=\"2016-07-15_00.29.28.jpg\" align=\"center\" width=\"1886\" height=\"3182\" \/><br \/>\n<center><small>Larry Clark, <i>Untitled<\/i>, 1998<\/center><\/small><br \/>\nLe lieu est le th\u00e9\u00e2tre m\u00eame, mais attaqu\u00e9 comme le corps. Apr\u00e8s cette ouverture cin\u00e9matographique appara\u00eet Beaut\u00e9, \u00e0 jardin\u00a0: dans un jardin. Warlikowski aime jouer avec les codes \u00e9cul\u00e9s de la repr\u00e9sentation \u2013 comme il aime \u00e9prouver les limites de l\u2019espace de celle-ci. C\u2019est donc en dehors de la sc\u00e8ne proprement dite qu\u2019un jardin est dispos\u00e9\u00a0: et en fait de jardin, une pelouse artificielle, sur laquelle a pouss\u00e9 un arbre gigantesque. Signe \u2013 ou trace \u2013 d\u2019un jardin d\u2019Eden qui renvoie aussi bien \u00e0 l\u2019innocence premi\u00e8re de la vie (quand elle \u00e9tait l\u00e2ch\u00e9e librement, non soumise au temps, \u00e0 la dur\u00e9e et au vieillissement, mais sans pass\u00e9 ni avenir) qu\u2019\u00e0 cette faute qui p\u00e8se d\u00e9sormais sur le corps et dont la femme porte la responsabilit\u00e9 <i>historique<\/i>. Figure de la tentation, de la faiblesse, de la chair coupable, la femme est m\u00e8re de tous les maux, fille de toutes les d\u00e9pravations possibles, s\u0153urs de douleur qu\u2019il faut faire plier. D\u2019une seule image, Warlikowski pose ici le renversement\u00a0: l\u00e0 o\u00f9 le livret pose le signe d\u2019une axiologie morale, le metteur en sc\u00e8ne en recompose \u2013 ou d\u00e9compose \u2013 la valeur pour faire na\u00eetre la possibilit\u00e9 de son envers\u00a0: non pas la nostalgie de revenir au temps d\u2019avant (et d\u2019avant la faute), mais la f\u00e9rocit\u00e9 de produire un monde qui serait le n\u00f4tre, ce monde un peu en marge du th\u00e9\u00e2tre qui regarde la sc\u00e8ne, l\u00e0, sur ce d\u00e9bord \u00e0 jardin qui exc\u00e8de le th\u00e9\u00e2tre et le toise.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1147\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/iltrionfo0205.jpg\" alt=\"iltrionfo0205.jpg\" align=\"center\" width=\"1560\" height=\"920\" \/><br \/>\nAinsi se d\u00e9ploiera ce th\u00e9\u00e2tre\u00a0: sur le plateau simultan\u00e9ment, le livret impeccablement[[litt\u00e9ralement\u00a0: sans p\u00e9ch\u00e9]] sera produit par le spectacle dans sa litt\u00e9ralit\u00e9, tout comme sa travers\u00e9e, sa pulv\u00e9risation, son renversement. Ainsi, ces quatre personnages semblent peu \u00e0 peu comme l\u2019image d\u2019une (sainte) famille\u00a0: le P\u00e8re autoritaire, mais plus ou moins bienveillant (Temps)\u00a0; la M\u00e8re cruelle, am\u00e8re jusqu\u2019au sadisme (D\u00e9sillusion)\u00a0; le Fils, r\u00e9volt\u00e9, impulsif et terriblement joyeux (Plaisir)\u00a0; la Fille, incertaine, provocatrice, m\u00e9lancolique et insoumise (Beaut\u00e9). Dans cette famille, les jeux de pouvoir recouvrent une qu\u00eate pour trouver sa place. Et Warlikowsi de dynamiser incessamment ces structures pour mieux dynamiter ces r\u00f4les.<br \/>\nEt puis, il y a d\u2019autres fables pos\u00e9es sur celle qu\u2019on nous raconte \u2013 qui d\u00e9cale ou renouvelle notre regard, qui le creuse aussi d\u2019un myst\u00e8re singulier. Par exemple, cette cinqui\u00e8me figure, ce jeune gar\u00e7on pasolinien \u2013 beau comme un dieu, c\u2019est-\u00e0-dire\u00a0: comme un homme \u2013 qui entre Beaut\u00e9 et Plaisir simplement passe. Il pourrait \u00eatre l\u2019all\u00e9gorie du D\u00e9sir\u00a0: lui aussi fait l\u2019\u00e9preuve de son corps, danse jusqu\u2019\u00e0 \u00e9croulement. Il est pour Beaut\u00e9 l\u2019autre monde possible, l\u2019envers de celui que propose Temps \u2013 la d\u00e9gradation \u2013, ou D\u00e9sillusion \u2013 l\u2019\u00e9ternit\u00e9 aupr\u00e8s de Dieu. Ce corps invite \u00e0 la jouissance, appelle \u00e0 sa lib\u00e9ration.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1148\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/clark_600px-2.jpg\" alt=\"clark_600px-2.jpg\" align=\"center\" width=\"609\" height=\"400\" \/><br \/>\n<center><small>Larry Clark, <i>Untitled<\/i>, 1992<\/center><\/small><br \/>\nLa fable, fatale, sans piti\u00e9 se d\u00e9roule\u00a0: Plaisir et Temps se d\u00e9fient, mettent en jeu le destin de Beaut\u00e9. Qui des deux vaincra\u00a0? Si c\u2019est, comme dans le livret, le Temps qui l\u2019emporte, c\u2019est tant pis pour lui \u2013 et c\u2019est plut\u00f4t une trag\u00e9die qui s\u2019accomplit sous nos yeux, non une gr\u00e2ce charmante. Ce qui est \u00e9difiant, c\u2019est la violence du P\u00e8re, du Pouvoir \u2013 et la fable philosophique devient chez Warlikowski une provocation morale et un hymne au d\u00e9cha\u00eenement de la vie<a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?article62\">[cette dialectique de l&rsquo;\u0153uvre de mort et de puissant de vie contre l&rsquo;\u0153uvre \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 au centre de la lecture de l&rsquo;insens\u00e9 camarade Yannick Butel \u00e0 propos d&rsquo;un pr\u00e9c\u00e9dent spectacle de Warlikowski, [Cabaret Varsovie<\/a>.]]<br \/>\nComment\u00a0? Sur le plateau, le geste du metteur en sc\u00e8ne est pr\u00e9cis, radical et spectaculaire. Il a dispos\u00e9, sur toute la largeur de la sc\u00e8ne, des gradins de cin\u00e9ma qui nous font face. On songe \u00e0 l\u2019image qui ouvrait <i>Le Ch\u00e2teau de Barbe-Bleue<\/i>, ces gradins \u00e9galement tourn\u00e9s vers nous. Signe qui renverse le th\u00e9\u00e2tre vers nous, et fait de la sc\u00e8ne le spectateur de nos vies. Dans cette double adresse \u2013 sorte d\u2019\u00e9nonciation renvers\u00e9e sur elle-m\u00eame \u2013, ce qui se joue est l\u2019appel, sous forme d\u2019une question\u00a0: que ferez-vous de ce monde\u00a0? C\u2019est le regard cam\u00e9ra de Monika \u00e0 la fin du film de Bergman.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1149\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/critique-monika-bergman1.jpg\" alt=\"critique-monika-bergman1.jpg\" align=\"center\" width=\"740\" height=\"541\" \/><br \/>\nCes gradins \u2013 inspir\u00e9s du film <i>After Life<\/i> de Hirokazu Kore-eda \u2013\u00a0sont s\u00e9par\u00e9s au centre par une immense verri\u00e8re transparente\u00a0: de nouveau, on reconna\u00eet ces signes que Warlikowski dispose sur son th\u00e9\u00e2tre depuis dix ans. Derri\u00e8re la vitre, une opacit\u00e9 trouble\u00a0: s\u2019y joue comme toujours un espace autre, mental, int\u00e9rieur, habit\u00e9 par les fant\u00f4mes n\u00e9s de la vision du film\u2026<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1150\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/960.jpg\" alt=\"960.jpg\" align=\"center\" width=\"960\" height=\"540\" \/><br \/>\n<small><center><em>After Life<\/em>, H. Kore-Eda, 1998<\/center><\/small><br \/>\nL\u00e0 d\u00e9fileront des jeunes filles par dizaines, qui prendront finalement place dans les gradins. Ce sas de verre pourrait bien figurer un espace t\u00e9moin, un couloir temporel qui organise la suture entre pass\u00e9 et pr\u00e9sent, entre le drame de Beaut\u00e9, et celle des jeunes filles de notre temps. \u00ab\u00a0Je voudrais que des adolescentes de quinze ans puissent voir ce spectacle\u00a0\u00bb. Sous leurs yeux passe donc la Beaut\u00e9 sacrifi\u00e9e \u2013 sacrifice dont l\u2019enjeu est au c\u0153ur du travail de Warlikowski, mais qui ne saurait donner raison au pouvoir religieux, au contraire\u2026<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1151\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/avt_sarah-kane_3598.jpg\" alt=\"avt_sarah-kane_3598.jpg\" align=\"center\" width=\"353\" height=\"500\" \/><br \/>\n<small><center>Sarah Kane, 1998, @Marianne Thiele<\/center><\/small><br \/>\nAvant m\u00eame les r\u00e9p\u00e9titions, une ombre lancinante a hant\u00e9 le metteur en sc\u00e8ne polonais\u00a0: celle de Sarah Kane, dont le suicide en 1999, \u00e0 28 ans, a tant marqu\u00e9 Warlikowski, et toute une g\u00e9n\u00e9ration. Au terme de la fable, Temps l\u2019emporte donc \u2013 mais pas au paradis. Dans le livret, Beaut\u00e9 se donne \u00e0 Dieu, entre au couvent. Ici, elle p\u00e9n\u00e8tre dans le sas o\u00f9 les jeunes filles l\u2019attendent et l\u2019habillent de blanc. Les noces pour lesquelles elle s\u2019appr\u00eate ne sont pas celles que l\u2019on croit. Seule, dans un dernier aria d\u00e9chirant, Beaut\u00e9 lentement tend vers nous ses poignets en sang, et lentement son chant est celui d\u2019une agonie. Dans le tableau qui pr\u00e9c\u00e8de, elle aurait pu fuir, mais Plaisir avait scell\u00e9 les portes. Le suicide de Beaut\u00e9 doit avoir lieu pour rendre coupables les forces religieuses du Temps. Le suicide est ici encore un renversement\u00a0: non pas un renoncement, mais acquiescement de la vie (\u00ab\u00a0approbation de la vie jusque dans la mort\u00a0\u00bb, telle \u00e9tait la d\u00e9finition de Bataille de l\u2019\u00e9rotisme). Mouvement de d\u00e9fi, dernier crachat, ultime geste d\u2019affranchissement, et finalement sorti hors du temps, mais consenti par soi-m\u00eame.<br \/>\nLes jeunes filles dans les gradins ferment les yeux. Le gar\u00e7on lentement pleure son amour qu\u2019il perd, la beaut\u00e9 sacrifi\u00e9e dans la beaut\u00e9 de son chant, qui ne t\u00e9moigne de rien d\u2019autre que du pr\u00e9sent d\u00e9livr\u00e9.<br \/>\n<strong>Sacril\u00e8ge, sacrifice, blasph\u00e8me<\/strong><br \/>\nSacril\u00e8ge donc, car pour que ce sacril\u00e8ge ait du sens, il faut bien accorder au sacr\u00e9 sa raison d\u2019\u00eatre\u00a0: le blasph\u00e8me existe seulement dans la mesure o\u00f9 ce qui est blasph\u00e9m\u00e9 est reconnu pleinement comme puissance. Avant le suicide de Beaut\u00e9, autour de la table o\u00f9 Temps savoure sa victoire sur la jeune femme en versant \u00e0 chacun le vin amer de l\u2019eucharistie \u2013 car ceci est son corps \u2013, Plaisir se redresse et en hurlant la perfection de son chant, crache le vin de cette sordide communion. Sacril\u00e8ge, oui, vengeance tandis que le vent frappait les murs de l\u2019Archev\u00each\u00e9 depuis longtemps vides.<br \/>\nReste qu\u2019au terme d\u2019un spectacle si essentiel, le public applaudissait \u00e0 tous rompre les quatre beaux interpr\u00e8tes (Sabine Devieilhe, Franco Fagioli, Sara Mingardo, Michael Spyres), porteurs du charme de la musique, faisait un triomphe \u00e0 la subtile cheffe d\u2019orchestre, Emmanuelle Ha\u00efm (et \u00e0 son ensemble le Concert d\u2019Astr\u00e9e), et r\u00e9servait ses sifflets moqueurs \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de Warlikowski. Dans la d\u00e9chirure que proposait le metteur en sc\u00e8ne, le public goguenard de l\u2019Archev\u00each\u00e9 n\u2019aurait voulu entendre que la permanence sans histoire de l\u2019Art et de cette Culture que certains voudraient intemporelle\u00a0? Warlikowski, son geste rageur et terrible, avait r\u00e9pondu, deux heures durant, et lutt\u00e9 avec les \u00e9chos du pass\u00e9 et ses ombres. Ainsi, \u00e0 la cl\u00f4ture de la premi\u00e8re partie \u2013 dans ces espaces \/ temps interm\u00e9diaires o\u00f9 il aime tant d\u00e9voiler la fabrication secr\u00e8te de son processus \u2013, sur l\u2019\u00e9cran immense avait \u00e9t\u00e9 projet\u00e9 un court dialogue entre Pascale Ogier et Jacques Derrida. Fabuleux moment d\u2019intelligence et d\u2019humour, o\u00f9 Pascale Ogier, candide, pose cette question\u00a0: croyez-vous aux fant\u00f4mes\u00a0? \u00ab\u00a0Est-ce qu\u2019on demande \u00e0 un fant\u00f4me s\u2019il croit aux fant\u00f4mes\u00a0?\u00a0\u00bb r\u00e9pond d\u2019abord Derrida, avant de r\u00eaver librement sur ces forces qui traversent les \u00eatres et dont malgr\u00e9 eux ils sont empreints.<br \/>\n<iframe loading=\"lazy\" width=\"480\" height=\"360\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/kpRfCYRcPm4\" frameborder=\"0\" allowfullscreen><\/iframe><br \/>\nLes fant\u00f4mes de l\u2019Histoire, ceux de nos villes et de nos temps qui peuplent encore les pouvoirs qui nous gouvernent \u2013 qui nous contr\u00f4lent \u2014, Warlikowski aura ainsi de nouveau voulu les convoquer pour mieux les combattre, utiliser contre eux les armes du th\u00e9\u00e2tre et de l\u2019op\u00e9ra (cette beaut\u00e9 charmante des instruments au service d\u2019une mission de mort), invoquer les terreurs pour enfin t\u00e2cher de les traverser.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1152\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/iltrionfo0260.jpg\" alt=\"iltrionfo0260.jpg\" align=\"center\" width=\"780\" height=\"460\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il Trionfo del Tempo e del Distinganno, Oratorio, Livret du cardinal Benedetto Pamphili Musique de Georg Friedrich Haendel (1707) Mise en sc\u00e8ne Krzysztof Warlikowski, direction musicale Emmanuelle Ha\u00efm, Festival d&rsquo;Art Lyrique \u2013 Aix-en-Provence 2016 Depuis la cour de l\u2019Archev\u00each\u00e9 d\u2019Aix-en-Provence, des si\u00e8cles de terreur nous contemplent\u00a0: terreur d\u2019un pouvoir religieux qui imposa sur les corps et les \u00e2mes sa loi morale, terreur politique et mentale d\u2019une foi qui dicta les canons de la pens\u00e9e et de l\u2019art. 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