


{"id":1181,"date":"2016-07-18T16:42:26","date_gmt":"2016-07-18T14:42:26","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1181"},"modified":"2016-07-18T16:42:26","modified_gmt":"2016-07-18T14:42:26","slug":"espaece-en-voie-de-disparition","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/espaece-en-voie-de-disparition\/","title":{"rendered":"Esp\u00e6ce\u2026 (en voie de disparition)"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Quel petit v\u00e9lo a bien pu passer par la t\u00eate d\u2019Aur\u00e9lien Bory quand il a ouvert <em>Esp\u00e8ces d\u2019espaces<\/em> de Georges Perec, publi\u00e9 chez Galil\u00e9e ? A quelle angoisse \u2013 semblable \u00e0 celle du gardien de but devant le penalty \u2013 ses interpr\u00e8tes ont-ils \u00e9t\u00e9 soumis une heure durant quand il s\u2019est agi de \u00ab faire \u00bb <em>ESP\u00c6CE<\/em>, pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 l\u2019Op\u00e9ra Th\u00e9\u00e2tre d\u2019Avignon ?&#8230; En livrant <em>ESP\u00c6CE<\/em>, Aur\u00e9lien Bory s\u2019engage dans un processus d\u2019\u00e9criture th\u00e9\u00e2trale et chor\u00e9graphique, une sorte de phrase plastique o\u00f9 c\u2019est le trait, le mouvement et le son qui sont recueillis, laissant le soin au spectateur d\u2019y greffer un sens\u2026 <em>ESP\u00c6CE<\/em>, comme le titre l\u2019affirme graphiquement, est un jeu d\u2019embo\u00eetements, un lieu de fusion de mondes en m\u00e9tamorphoses.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-1179\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/arton432.jpg\" width=\"150\" height=\"150\" \/><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1180\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/160715_rdl_0798.jpg\" alt=\"160715_rdl_0798.jpg\" width=\"920\" height=\"613\" align=\"middle\" \/><br \/>\n<strong>ESP\u00c6CE\u2019s m\u00e9tamorphoses\u2026<\/strong><br \/>\nLieu de transformations, espace de mutations, territoire de m\u00e9tamorphoses\u2026 oui, mais de quoi ? Aucune forme r\u00e9f\u00e9rente n\u2019\u00e9tant donn\u00e9e au d\u00e9part, aucun mod\u00e8le ne pr\u00e9existant, le monde trembl\u00e9 d\u2019Aur\u00e9lien Bory s\u2019inscrit dans un paradigme volontairement \u00e9nigmatique et secret. En cela, finalement tr\u00e8s proche de ce curieux livre qu\u2019est <em>Esp\u00e8ces d\u2019espaces<\/em> de Perec o\u00f9 la table des mati\u00e8res proc\u00e8de davantage d\u2019une table des op\u00e9rations empiriques. C\u2019est-\u00e0-dire une table o\u00f9 l\u2019on passe du coq \u00e0 l\u2019\u00e2ne sans reconna\u00eetre ni l\u2019un ni l\u2019autre, une tabula rasa du petit monde logico-s\u00e9mantique. La disparition ou disons plut\u00f4t la fragilisation de l\u2019attendu dans <em>Esp\u00e8ces d\u2019espaces<\/em> fait du livre et de son architecture, une succession de chapitres o\u00f9 la pens\u00e9e syncop\u00e9e est \u00e0 l\u2019\u0153uvre sans que cela forme un r\u00e9cit. Exit le r\u00e9cit, le d\u00e9veloppement, la suite, etc\u2026 <em>Esp\u00e8ces d\u2019espaces<\/em> est davantage tourn\u00e9 vers le sympt\u00f4me, le signe, le \u00ab ce qui fait signe \u00bb comme on dirait \u00ab coucou, c\u2019est l\u00e0 \u00bb. L\u00e0 quoi ? L\u00e0 o\u00f9 ?<br \/>\nA lire <em>Esp\u00e8ces d\u2019espaces<\/em> on se trouve devant un mur de sensations et d\u2019exp\u00e9riences o\u00f9 pointe parfois une revendication qui vivote \u00e0 l\u2019ombre, un exercice typographique exp\u00e9rimental, un essai de \u00ab z\u00e9nitude \u00bb, un questionnement\u2026sur l\u2019espace, les espaces, leurs limites, leurs formes a\u00e9riennes, oniriques, insoup\u00e7onn\u00e9s, relatifs \u00e0 la mani\u00e8re que nous avons de les fuir, de les occuper, de les construire, de les subir\u2026<br \/>\nExtraits :<br \/>\n\u00ab habiter un lieu, est-ce se l\u2019approprier ? Qu\u2019est-ce que s\u2019approprier un lieu ? A partir de quand un lieu devient-il vraiment v\u00f4tre ?<br \/>\nplus loin, autres extraits, chapitre Murs,<br \/>\n\u00ab Je mets un tableau sur un mur. Ensuite j\u2019oublie qu\u2019il y a un mur. Je ne sais plus ce qu\u2019il y a derri\u00e8re ce mur, je ne sais plus qu\u2019il y a un mur, je ne sais plus que ce mur est un mur, je ne sais plus ce que c\u2019est un mur. Je ne sais plus que dans mon appartement, il y a des murs et que s\u2019il n\u2019y avait pas de murs, il n\u2019y aurait pas d\u2019appartement. Le mur n\u2019est plus ce qui d\u00e9limite et d\u00e9finit le lieu o\u00f9 je vis, ce qui le s\u00e9pare des autres lieux o\u00f9 les autres vivent, il n\u2019est plus qu\u2019un support pour le tableau \u00bb.<br \/>\nConstruit (ou plut\u00f4t d\u00e9construit) comme une invitation \u00e0 retrouver des sensations, des tics et des tocs sensibles, le livre, aux pens\u00e9es inclass\u00e9es, dissident grammatical, r\u00e9sistant \u00e0 la premi\u00e8re parole, est \u00e0 l\u2019image du go\u00fbt de Perec pour les pistes, les hors pistes, les jeux de mots et les coups de langage\u2026 Mani\u00e8re chez Perec de proc\u00e9der par touches, par petites touches qui finissent par toucher le lecteur \u00e0 l\u2019endroit du ventricule gauche quand la langue est devenue un muscle cardiaque. C\u2019est une langue qui bat que celle de Perec. Une langue tachycardique, au poul filant, r\u00e9sistante \u00e0 l\u2019effort, \u00e0 la logique de la performance narrative\u2026 un geste d\u2019\u00e9crivain dont on sait, au premier mot, que l\u2019enjeu n\u2019est autre que l\u2019\u00e9criture, et pr\u00e9cis\u00e9ment le geste d\u2019\u00e9crire : \u00ab J\u2019\u00e9cris \u00bb.<br \/>\n<em>ESP\u00c6CE<\/em> lu, ce qui reste tient peut-\u00eatre au dernier paragraphe du livre. Extraits :<br \/>\n\u00ab Ecrire : essayer m\u00e9ticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes pr\u00e9cises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes \u00bb. Ou quand l\u2019\u00e9criture est l\u2019espace-m\u00eame qui soutiendrait tous les autres, v\u00e9hicule conqu\u00e9rant des territoires li\u00e9s \u00e0 l\u2019imagination, oblig\u00e9 de se retirer quand la pens\u00e9e se r\u00e9tracte, brouillonne et incertaine, sans cesse en devenir\u2026<br \/>\n<strong>Ecriture et labyrinthe<\/strong><br \/>\nL\u2019\u00e9crit convoque ou l\u2019\u00e9crit connecte\u2026 ? Aur\u00e9lien Bory \u00e9vite l\u2019image redondante du livre, ou disons-le autrement, s\u2019\u00e9carte de la tentation de vouloir trouver des images plastiques et esth\u00e9tiques qui \u00ab reprendraient \u00bb celles du livre. Ne pas pas faire comme, ne pas pr\u00e9tendre au miroir, \u00e9viter l\u2019illustration ou le \u00ab copi\u00e9\/coll\u00e9 \u00bb des \u00e9pisodes du livre qui, d\u2019ailleurs, ne se donne sous ce format qu\u2019\u00e0 travers l\u2019anecdotique. Et s\u2019\u00e9cartant de l\u2019\u00e9criture qui convoquerait une r\u00e9f\u00e9rence m\u00eame fragile, Bory connecte donc <em>ESP\u00c6CE<\/em> au monde imaginaire tel qu\u2019il a pu na\u00eetre \u00e0 la lecture de l\u2019\u0153uvre, et plus g\u00e9n\u00e9ralement de l\u2019\u0153uvre de Perec. <em>Esp\u00e8ces d\u2019espaces<\/em>, mais \u00e9galement sans doute <em>La Vie mode d\u2019emploi<\/em> ou encore <em>W ou le souvenir d\u2019enfance<\/em>\u2026 se regardera comme model\u00e9 sur des mat\u00e9riaux structurants l\u2019\u0153uvre de Perec. A commencer vraisemblablement par celui du labyrinthe qui est bien souvent dans les \u0153uvres de Perec, mais et \u00e9videmment, \u00e0 m\u00eame l\u2019\u00e9criture qui est le lieu de tous les coups inattendus. Lieu de l\u2019impr\u00e9visible et de l\u2019insolite. Bory, lui, choisit de camper avec <em>ESP\u00c6CE<\/em> un monde d\u00e9sorient\u00e9, pris dans un maelstrom sonore et topographique, mouvant et oppressant. Quelque chose qui lorgne du c\u00f4t\u00e9 de la bilbioth\u00e8que borg\u00e9sienne ou des univers kafka\u00efens est mis en place et les cinq interpr\u00e9tes sont soumis \u00e0 l\u2019espace qu\u2019ils habitent.<br \/>\nCar c\u2019est bien l\u2019espace qui les guide, dicte le mouvement, les conduit \u00e0 se r\u00e9organiser, \u00e0 s\u2019inventer des issues, o\u00f9 s\u2019installe un curieux rapport de force entre int\u00e9rpr\u00e8tes et structures. D\u2019\u00e9vidence, <em>ESP\u00c6CE<\/em> fonctionnera comme le plan o\u00f9 s\u2019affrontent des r\u00e9sistances.<br \/>\nFaisant ainsi suite, aux \u00e9critures apparues \u00e0 l\u2019ouverture et qui leur imposait une sorte de challeng sur le th\u00e8me de l\u2019\u00e9criture (mots projet\u00e9s, injonctifs, venus d\u2019un Deux Ex Machina qui les mettait en demeure d\u2019agir), la bande des cinq (Guilhem Benoit, Desseigne Ravel, Katell le Brenn, Claire Lefilli\u00e2tre et Olivier Martin-Salvan) en est donc r\u00e9duit \u00e0 composer avec une \u00ab machine infernale \u00bb. Le mur se d\u00e9place, les menace, les absorbe\u2026 Ici, il faut l\u2019escalader, l\u00e0 s\u2019engouffrer dans une porte qui semble une issue, mais qui s\u2019av\u00e8re en d\u00e9finitive une impasse, etc. Mur qui abrite une multitude d\u2019exemplaire de l\u2019ouvrage de Perec et qui finit par appara\u00eetre enfin dans sa dimension cach\u00e9e\u2026 C\u2019est une biblioth\u00e8que : soit un monde ouvert, un univers-organisme vivant\u2026<br \/>\nEt pendant tout le temps que dure <em>ESP\u00c6CE<\/em>, Bory n\u2019a de cesse de ponctuer l\u2019action d\u2019instants furtifs et cocasses. L\u00e0, la chute d\u2019un complice dont on se dirait qu\u2019il n\u2019a pas surv\u00e9cu et r\u00e9apparait imm\u00e9diatement par une porte figeant le regard de ces camarades. L\u00e0, un \u00ab type \u00e0 l\u2019embonpoint manifeste \u00bb qui reste coinc\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 tout le monde a \u00e9t\u00e9 aval\u00e9, l\u00e0 une situation de s\u00e9duction o\u00f9 une lectrice gymnaste fait de l\u2019exercice de lecture un num\u00e9ro de contorsionniste devant un penaud, un b\u00e9n\u00eat qui la mate avec d\u00e9sir&#8230; Dr\u00f4le encore, parce que Perec n\u2019a jamais cess\u00e9 de l\u2019\u00eatre, quand Olivier Martin-Salvan, tout en mime grotesque et chanteur lyrique, joue une saga familliale qui semble correspondre, \u00e0 la vie biographique de Perec, notamment l\u2019\u00e9pisode o\u00f9 sa m\u00e8re le sauve d\u2019Auschwitz en \u00ab\u00a0l\u2019abandonnant\u00a0\u00bb\u2026(relire <em>W ou le souvenir d\u2019enfance<\/em>)<br \/>\n\u00c9pisode qui marque un tournant esth\u00e9tique et po\u00e9tique de <em>ESP\u00c6CE<\/em> qui, pour les dix derni\u00e8res minutes, devient plus sombre, marqu\u00e9 par un rapport \u00e0 l\u2019\u00e9criture plus \u00e9nigmatique. Qu\u2019elle se forme sous l\u2019aspect d\u2019un trait fluo ou de lettres blanches bruyamment imprim\u00e9es par une machine lipogrammatique au geste m\u00e9canique ou d&rsquo;une page blanche&#8230; plus sombre \u00e0 mesure que la page blanche se verdit d&rsquo;un peuple cadav\u00e9rique fant\u00f4me et que Claire Lefilli\u00e2tre ne se soutient plus, comme \u00e9puis\u00e9e par le Kaddish qu&rsquo;elle chante (h\u00e2ch\u00e9, interrompu&#8230;).<br \/>\nQu\u2019est-ce qu\u2019 <em>ESP\u00c6CE<\/em> ? une r\u00eaverie sans doute, une mani\u00e8re de baguenauder dans une \u0153uvre qui n\u2019en finit pas de nous livrer \u00ab une vie mode d\u2019emploi \u00bb nourrie de tout ce qui n\u2019est pas quantifiable, mesurable, logique, pr\u00e9visible. Une pi\u00e8ce th\u00e9\u00e2trale et chor\u00e9graphique qui n\u2019a pas oubli\u00e9 de jouer en jouant, d\u2019exp\u00e9rimenter en s\u2019\u00e9crivant. Un geste et une sc\u00e8ne qui sont &#8211; dans une p\u00e9riode esth\u00e9tique o\u00f9 certains mart\u00e8lent qu\u2019il faut que le th\u00e9\u00e2tre donne dans le message et fasse dans la narration (au risque que l\u2019on sait) &#8211; en voie de disparition\u2026 et qu\u2019on a plaisir \u00e0 observer encore.<br \/>\nNon pas un th\u00e9\u00e2tre \u00ab\u00a0insignifiant\u00a0\u00bb (on confond l&rsquo;insignifiant avec ce qui ne fait pas sens), mais une sc\u00e8ne en rupture avec le langage abus\u00e9. Un plateau-langue qui figure une langue de terre o\u00f9 \u00e7a se mettrait \u00e0 nouveau \u00e0 parler une langue que l&rsquo;on ne conna\u00eet pas encore, une langue en devenir (l\u00e0 est le politique) qui se regarde comme une planche de salut ou, si l&rsquo;on pr\u00e9f\u00e8re, une langue qui surferait&#8230; entre pr\u00e9sentation et intensit\u00e9, loin de la repr\u00e9sentation. Quelque chose qui, \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;Hurbinek dans <em>la Tr\u00eave<\/em> chez Primo Levi, se donne sous le mot Mass\/klo ou Mastis\/klo&#8230; un mot, peut-\u00eatre.<br \/>\nPeut-\u00eatre le premier mot d&rsquo;une langue advenue et qui marque la possibilit\u00e9 de t\u00e9moigner dans une langue neuve, ou une langue veuve ayant d\u00e9pass\u00e9 son histoire, son pass\u00e9, sa m\u00e9moire. Loin de faire de la langue \u00ab\u00a0cet organe d&rsquo;enregistrement\u00a0\u00bb comme la nommait Artaud (qui appelait \u00e0 grands cris une langue et un langage autres), Perec n&rsquo;a eu de cesse de marquer une rupture avec une langue bourgeoise qui fige les relations entre le sujet et l&rsquo;objet, entre le regard et le regard\u00e9. Et Bory d&rsquo;avoir pris la mesure de ce travail chez Perec (et l&rsquo;on conna\u00eet le lien de Perec \u00e0 Brecht) qui n&rsquo;a jamais cess\u00e9 de mettre en travail la langue au prisme de la distanciation. Et d&rsquo;ajouter que si Perec a travaill\u00e9 une \u00ab\u00a0po\u00e9tique des listes\u00a0\u00bb, c&rsquo;est peut-\u00eatre qu&rsquo;elle fait \u00e9cho \u00e0 \u00ab\u00a0la politique des listes\u00a0\u00bb&#8230;, alors entre l&rsquo;une et l&rsquo;autre, faut-il imaginer que <em>Esp\u00e8ces d&rsquo;espaces<\/em> serait une suite (entendons-le au sens de variation musicale) de <em>L&rsquo;Esp\u00e8ce humaine<\/em> d&rsquo;Antelme&#8230; Mais ce n&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;une projection de lecteur.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quel petit v\u00e9lo a bien pu passer par la t\u00eate d\u2019Aur\u00e9lien Bory quand il a ouvert Esp\u00e8ces d\u2019espaces de Georges Perec, publi\u00e9 chez Galil\u00e9e ? 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