


{"id":1188,"date":"2016-07-19T00:10:57","date_gmt":"2016-07-18T22:10:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1188"},"modified":"2016-07-19T00:10:57","modified_gmt":"2016-07-18T22:10:57","slug":"au-risque-du-nihilisme-2666-par-julien-gosselin","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/au-risque-du-nihilisme-2666-par-julien-gosselin\/","title":{"rendered":"Au risque du nihilisme :  2666 par Julien Gosselin"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Le roman <i>2666<\/i> de Roberto Bola\u00f1o, cr\u00e9\u00e9 au th\u00e9\u00e2tre par Alex Rigola en 2010 \u00e0 la MC 93, a \u00e9t\u00e9 r\u00e9adapt\u00e9 par Julien Gosselin le 18 juin 2016 au Ph\u00e9nix Sc\u00e8ne nationale de Valenciennes, puis repris \u00e0 la FabricA (Avignon) les 8-16 juillet, pour 11h30 de spectacle, entractes compris.\n<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-1184\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/arton434.jpg\" width=\"150\" height=\"145\" \/><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1185\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/160706_rdl_1798.jpg\" alt=\"160706_rdl_1798.jpg\" align=\"center\" width=\"920\" height=\"613\" \/><br \/>\n<center>Image Christophe Raynaud de Lage<\/center><br \/>\n<strong>Un tombeau litt\u00e9raire<\/strong><br \/>\nUne de ces \u00ab grandes \u0153uvres, imparfaites, torrentielles, celles qui ouvrent des chemins dans l\u2019inconnu [&#8230;], vrais combats, o\u00f9 les grands ma\u00eetres luttent contre \u00e7a, ce \u00e7a qui nous terrifie tous, ce qui effraie et charge cornes baiss\u00e9es, et il y a du sang et des blessures mortelles et de la puanteur \u00bb [[Roberto Bola\u00f1o, <em>2666<\/em>, traduit de l\u2019espagnol (Chili) par Robert Amutio, Gallimard, coll. \u00ab Folio \u00bb, 2008, p. 349.]], tel est <em>2666<\/em> d\u00e9fini indirectement par un de ses personnages centraux. Ce roman marque une vie de lecteur. Ses 1353 pages m\u2019ont accompagn\u00e9 quotidiennement pendant plus d\u2019un mois. Assumant une lecture dite \u00ab na\u00efve \u00bb, j\u2019ai fini par m\u2019attacher \u00e0 certains personnages, sans compromis avec leur ligne de vie et de mort au sein du monde. J\u2019ai \u00e9prouv\u00e9 une fascination, \u00e0 la fois attraction et r\u00e9pulsion, pour un innommable de la modernit\u00e9 aux multiples facettes rarement approch\u00e9 aussi pr\u00e8s, t\u00eate de M\u00e9duse regard\u00e9e en face. Le volume referm\u00e9 laisse un vide profond qui ne cesse de travailler souterrainement en soi, ayant d\u00e9fait entre-temps des repr\u00e9sentations qu\u2019on croyait arr\u00eat\u00e9es, l\u00e9zardant l\u2019histoire du grand vingti\u00e8me si\u00e8cle, de l\u2019Europe au Mexique en passant par les \u00c9tats-Unis.<br \/>\nParadoxalement, la lecture de ce roman fleuve allie vitesse fulgurante et lenteur insidieuse : lenteur des plus de mille pages que la vie de tous les jours ne permet pas d\u2019\u00e9puiser en quelques longues apr\u00e8s-midi de lecture qu\u2019affectionnait Proust, lenteur qui ancre la lecture dans une exp\u00e9rience de la dur\u00e9e, roman v\u00e9cu <em>in fine<\/em> comme compagnon, au sens de Blanchot (<em>Celui qui ne m\u2019accompagnait pas<\/em>) ; en m\u00eame temps, vitesse d\u2019une \u00e9criture qui op\u00e8re par fragments plus ou moins brefs, qui \u00e9vite les longs tunnels sans paragraphes ni blancs, roman au contraire dont la masse est a\u00e9r\u00e9e, fragmentaire, comme une roche volcanique dont le volume apparent n\u2019a d\u2019\u00e9gal que la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 une fois prise en mains.<br \/>\nLes fragments parfois se suivent, parfois jouent d\u2019un montage discontinu. Ils sont eux-m\u00eames ordonn\u00e9s en cinq grandes parties, que le romancier chilien mort pr\u00e9matur\u00e9ment en 2003 avait pens\u00e9 faire publier \u00e0 part, mais que l\u2019\u00e9dition posthume de 2004 donne d\u2019un bloc. Chaque partie d\u00e9veloppe sa propre intrigue, f\u00fbt-elle rhapsodique et non r\u00e9solutive, tandis que des personnages et des motifs communs \u00e9tablissent des \u00e9chos dans ce qui appara\u00eet au plus profond comme un puissant thr\u00e8ne&#8230;<br \/>\nDans \u00ab La partie des critique \u00bb, quatre universitaires \u2212 le fran\u00e7ais Jean-Claude, l\u2019espagnol Manuel, l\u2019italien Piero et l\u2019anglaise Liz \u2013 partent en qu\u00eate d\u2019un romancier allemand, invent\u00e9 par Bola\u00f1o, dont ils sont sp\u00e9cialistes et qui signe ses \u0153uvres \u00ab Benno von Archimboldi \u00bb. Sa trace se perd \u00e0 Santa Teresa, toponyme lui aussi fictif, dans l\u2019\u00c9tat du Sonora au Mexique, \u00e0 la fronti\u00e8re des \u00c9tats-Unis. \u00ab La partie d\u2019Amalfitano \u00bb se centre sur un personnage secondaire que nos universitaires avaient rencontr\u00e9 dans cette ville : Amalfitano, seul sp\u00e9cialiste mexicain d\u2019Archimboldi. Un retour en arri\u00e8re relate la vie errante de son ex compagne dont il a eu une fille pr\u00e9nomm\u00e9e Rosa et qui finira par mourir du sida. Rosa voit son p\u00e8re sombrer peu \u00e0 peu dans la folie, entendant des voix ou suspendant au fil \u00e0 linges un ouvrage de g\u00e9om\u00e9trie pour reproduire une installation de Marcel Duchamp. \u00ab La partie de Fate \u00bb se focalise sur Rosa, via Fate, journaliste politique au <em>Black Dawn<\/em> \u00e0 D\u00e9troit: envoy\u00e9 en d\u00e9pannage couvrir un match de boxe au Sonora, il tombe amoureux de Rosa qu\u2019il rencontre \u00e0 cette occasion et l\u2019extirpe de ses fr\u00e9quentations d\u00e9l\u00e9t\u00e8res. Il d\u00e9rive peu \u00e0 peu du match qu\u2019il devait couvrir vers une affaire de meurtres massifs de femmes \u00e0 Santa Teresa, ce qui nous m\u00e8ne au c\u0153ur du roman : \u00ab La partie des crimes \u00bb, la plus longue. Elle est inspir\u00e9e de ce que l\u2019on a pu qualifier de \u00ab f\u00e9minicide \u00bb[[Voir Maryl\u00e8ne Lapalus, \u00abFeminicidio\/Femicidio : les enjeux th\u00e9oriques et politiques d&rsquo;un discours d\u00e9finitoire de la violence contre les femmes\u00bb, dans <em>Enfances Familles G\u00e9n\u00e9rations<\/em>, [S.l.], n\u00b0 22, mai 2015, p. 85-113 et \u00ab F\u00e9minicide : comment \u00ab\u00a0la th\u00e9orie du genre\u00a0\u00bb entre dans l&rsquo;ar\u00e8ne d\u00e9finitionnelle de la violence contre les femmes au Mexique \u00bb, <em>Sextant<\/em>, Revue du Groupe Interdisciplinaire d&rsquo;Etudes sur les Femmes (Bruxelles), n\u00b031, pp.191-206.]] \u00e0 Ciudad Juarez. Bola\u00f1o \u00e9tait en lien \u00e9troit avec le journaliste Sergio Gonzales Rodriguez, qui a men\u00e9 au p\u00e9ril de sa vie l\u2019enqu\u00eate la plus approfondie sur le sujet[[Voir Sergio Gonzales Rodriguez, <em>Des os dans le d\u00e9sert<\/em>, traduit de l\u2019espagnol (Mexique) par Isabelle Gugnon, pr\u00e9face de Vincent Raynaud, Passage du Nord-Ouest, 2007 [2002].]], au point d\u2019en faire un des personnages de son roman. Depuis au moins 1993, des centaines de femmes sont assassin\u00e9es l\u00e0-bas de mani\u00e8re atroce et quasiment en toute impunit\u00e9, abandonn\u00e9es dans des d\u00e9charges clandestines ou derri\u00e8re un buisson dans le d\u00e9sert, parfois retrouv\u00e9es, quand elles le sont, plusieurs mois apr\u00e8s leur mort. L\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un tueur en s\u00e9rie, suscitant des imitateurs, s\u2019est tr\u00e8s vite r\u00e9v\u00e9l\u00e9e r\u00e9ductrice tant la nature et la cause de ces meurtres massifs sont diverses : par exemple, une femme au foyer viol\u00e9e et assassin\u00e9e par son mari et le cousin de son mari ivres apr\u00e8s avoir regard\u00e9 un match de foot, ou bien une adolescente tu\u00e9e par son petit copain au sortir du cin\u00e9ma apr\u00e8s avoir tent\u00e9 d\u2019avoir un rapport dans sa voiture et pour qu\u2019elle ne le dise pas \u00e0 ses parents. De m\u00eame, la plupart des victimes sont des ouvri\u00e8res pr\u00e9caires des <em>maquiladoras<\/em>, usines exon\u00e9r\u00e9es des droits de douane \u00e0 la fronti\u00e8re des Etats-Unis, et qui arrondissent parfois leur salaire de pacotille avec de la prostitution occasionnelle. Il s\u2019agit donc, en fait, d\u2019une violence g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e faite aux femmes en tant que femmes, d\u2019une misogynie qui n\u2019a plus le corset des lois et de la justice pour \u00eatre contenue. Les causes sont multiples et forment un faisceau d\u00e9sarmant, notamment la collusion entre politiques, industriels, policiers et narcotrafiquants. Le geste scripturaire de Bola\u00f1o est magnifique : donner un tombeau litt\u00e9raire \u00e0 chaque corps, souvent impossible \u00e0 identifier ou non r\u00e9clam\u00e9 et jet\u00e9 dans la fosse commune du cimeti\u00e8re, donner \u00e0 chaque femme assassin\u00e9e entre 1993 et 1997 un fragment aussi long que les \u00e9l\u00e9ments biographiques retrouv\u00e9s le permettent et qui \u00e9pouse la tonalit\u00e9 clinique, d\u2019autant plus \u00e9prouvante, des rapports d\u2019autopsie. Le temps silencieux de la lecture devient temps du recueillement et affrontement du d\u00e9ni. Bola\u00f1o fait exister des st\u00e8les irr\u00e9fragables dans le d\u00e9sert du r\u00e9el. \u00ab La partie d\u2019Archimboldi \u00bb r\u00e9v\u00e8le enfin la vie jusque-l\u00e0 myst\u00e9rieuse du romancier allemand et recoupe ainsi la premi\u00e8re partie. Archimboldi, de son vrai nom Hans Reiter, traverse la vieille noblesse prussienne au service des von Zumpe, la mont\u00e9e du nazisme, les fronts de la Seconde Guerre, la r\u00e9v\u00e9lation des camps de concentration, l\u2019amour fou avec Ingeborg, l\u2019errance solitaire \u00e0 travers l\u2019Europe, l\u2019advenue progressive et opini\u00e2tre de l\u2019\u00e9criture. Son propre neveu, Klaus Haas, \u00e0 la vie tout aussi picaresque, se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre le pr\u00e9sum\u00e9 meurtrier des femmes du Sonora, emprisonn\u00e9 alors que les assassinats ne cessent pas et que son proc\u00e8s est sans cesse repouss\u00e9. \u00c0 80 ans pass\u00e9s, voici donc Archimboldi en partance pour Santa Teresa sur les instances de sa s\u0153ur d\u00e9sempar\u00e9e. Et c\u2019est ici que le roman s\u2019ach\u00e8ve.<br \/>\nL\u2019avanc\u00e9e proc\u00e8de par poup\u00e9es gigognes, embo\u00eetements \u00e0 multiples fonds, dont le secret ultime est \u00e0 jamais diff\u00e9r\u00e9. Une histoire ouvre sur une autre histoire qui \u00e0 son tour peut ouvrir sur une autre histoire avant que le lecteur ne revienne comme h\u00e9b\u00e9t\u00e9 au premier niveau : narrateurs changeants, digressions, d\u00e9s\u00e9quilibres, lignes de fuite, enfoncements, excavations&#8230; Le jeune Archimboldi \u00e9tait passionn\u00e9 par les fonds marins, il passait son temps \u00e0 plonger, nager, observer l\u2019ondoiement des algues, son livre de chevet \u00e9tant celui d\u2019un naturaliste sur le littoral m\u00e9diterran\u00e9en. Cet \u00e9tat de submersion, \u00e0 d\u00e9sirer presque la noyade, est ressenti par plusieurs personnages et n\u2019est pas sans d\u00e9finir l\u2019exp\u00e9rience de lecture suscit\u00e9e par le roman. Ainsi, lorsque Jean-Claude et Manuel choisissent de prolonger leur s\u00e9jour \u00e0 Santa Teresa, sans plus trop se soucier d\u2019y retrouver la trace d\u2019Archimboldi, alors que Liz mal \u00e0 l\u2019aise dans cette ville a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 rentrer. L\u2019un et l\u2019autre sont happ\u00e9s peu \u00e0 peu par le lieu : Manuel fr\u00e9quente assid\u00fbment une jeune femme qui vend de l\u2019artisanat traditionnel au march\u00e9 ; Jean-Claude reste clo\u00eetr\u00e9 dans l\u2019h\u00f4tel \u00e0 lire et relire les m\u00eames romans archimboldiens. Long passage que Gosselin pr\u00e9f\u00e8re passer sous silence.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1186\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/amalfitano.jpg\" alt=\"amalfitano.jpg\" align=\"center\" width=\"640\" height=\"420\" \/><br \/>\n<center>Image Christophe Raynaud de Lage<\/center><br \/>\n<strong>En direct <em>live<\/h2>\n<p>Le metteur en sc\u00e8ne oriente le spectateur en projetant, avec une typographie diff\u00e9rente, les titres de chaque partie et ce qu\u2019on peut nommer des didascalies locatives et temporelles. La sc\u00e9nographie (Hubert Colas) est aussi \u00ab \u00e9conome \u00bb qu\u2019efficace : un immense \u00e9cran rectangulaire qui s\u2019abaisse ou s\u2019\u00e9l\u00e8ve, servant parfois de mur de fond et r\u00e9tr\u00e9cissant ainsi la profondeur du plateau ; trois praticables amovibles avec des rideaux coulissants ou des baies vitr\u00e9es, utilis\u00e9s parfois \u00e9galement comme autant d\u2019\u00e9crans. Avec le travail des lumi\u00e8res (Nicolas Joubert) et du son (Julien Feryn), \u00e9ventuellement deux ventilateurs qui descendent des cintres, cela suffit \u00e0 sugg\u00e9rer la diversit\u00e9 impressionnante des espaces arpent\u00e9s.<br \/>\nNon seulement des musiciens (Guillaume Bachel\u00e9 et R\u00e9mi Alexandre) jouent en <em>live<\/em> durant le spectacle, mais aussi l\u2019usage de la vid\u00e9o r\u00e9alis\u00e9e en direct et \u00e0 vue par un cameraman est lui aussi quasiment continu. On peut le rapprocher du spectacle d\u2019Ivo van Hove, <em>Les Damn\u00e9s<\/em>, adaptation du film de Visconti, qui a ouvert la Cour d\u2019Honneur lors de cette 70e \u00e9dition du Festival. On ne peut pas ne pas penser non plus au travail de la metteuse en sc\u00e8ne Katie Mitchell, dont <em>Voyage \u00e0 travers la nuit<\/em> avait \u00e9t\u00e9 programm\u00e9 lors de la derni\u00e8re \u00e9dition du Festival dirig\u00e9e par Archambault et Baudriller en 2013. Chacun s\u2019approprie singuli\u00e8rement le proc\u00e9d\u00e9 \u2013 utilisons ce terme au regard de sa syst\u00e9matisation, au point qu\u2019on pourrait parler d\u2019une patte van Hove, Mitchell ou Gosselin.<br \/>\nChez le Flamand, la pr\u00e9sence de l\u2019\u00e9cran est, proportionnellement \u00e0 la sc\u00e9nographie, r\u00e9duite. Pour cause, il ne s\u2019agit pas de d\u00e9figurer l\u2019\u00e9crin de la Cour d\u2019Honneur mais de l\u2019int\u00e9grer pleinement \u00e0 sa touche de metteur en sc\u00e8ne, allant jusqu&rsquo;\u00e0 filmer en direct Elsa Lepoivre qui arpente f\u00e9brilement l\u2019int\u00e9rieur du Palais des papes. En outre, van Hove fausse le direct en ajoutant des effets virtuels, notamment lors de la s\u00e9quence du massacre des SA par les SS, o\u00f9 deux acteurs du Fran\u00e7ais bel et bien seuls sur le plateau sont pourtant entour\u00e9s d\u2019une foule de comparses \u00e0 l\u2019\u00e9cran, ex\u00e9cut\u00e9s litt\u00e9ralement dans un bain de sang.<br \/>\nChez Gosselin, pas de retouche autre qu&rsquo;un noir et blanc stylis\u00e9. Surtout, la pr\u00e9sence de l\u2019\u00e9cran \u00e9crase progressivement la sc\u00e9nographie. Cette progression est en lien avec le contenu propre \u00e0 chaque partie. Le mouvement s\u2019enclenche lors de la deuxi\u00e8me : un praticable \u00e0 m\u00eame le plateau reconstitue l\u2019appartement d\u2019Amalfitano avec ses baies vitr\u00e9es ; au-dessus, un \u00e9cran disproportionn\u00e9 retransmet ce qui est film\u00e9 en direct au-dessous. Que l\u2019\u00e9cran prenne le pas sur la sc\u00e9nographie, pour dire vite le cin\u00e9ma sur le th\u00e9\u00e2tre, accompagne la plong\u00e9e dans la folie du personnage. L\u2019acm\u00e9 est atteinte dans la partie suivante lorsque Fate se retrouve \u00e0 Santa Teresa embarqu\u00e9 dans une nuit hallucinante avec Rosa et sa bande : l\u2019\u00e9cran sature quasiment la totalit\u00e9 de la sc\u00e8ne de la FabricA, multipli\u00e9 \u00e0 l\u2019aide des trois praticables. \u00c0 peine per\u00e7oit-on encore que tout est film\u00e9 en direct. Le corps des acteurs appara\u00eet minuscule en contrebas. On devine l\u2019embrasure de la porte menant vers les coulisses \u00e0 jardin o\u00f9 le cameraman suit l\u2019avanc\u00e9e des com\u00e9diens.<br \/>\nC\u2019est l\u00e0 que se marque la diff\u00e9rence avec Mitchell. Chez elle, un \u00e9quilibre savant et tenu se fait entre l\u2019\u00e9cran en haut et la sc\u00e9nographie en bas, autrement dit le produit de ce qui est film\u00e9 et le film qui se r\u00e9alise en direct sous nos yeux. Le processus de fabrication de l\u2019image compte tout autant que l\u2019image elle-m\u00eame.<br \/>\nPoint int\u00e9ressant chez Gosselin et qui me semble absent chez Mitchell et van Hove : les projections textuelles. D\u00e8s le d\u00e9but, on lit titres et didascalies, la police pouvant \u00eatre de taille gigantesque. Mais de plus en plus d\u2019extraits du roman lui-m\u00eame sont \u00e9galement donn\u00e9s \u00e0 lire. Le spectateur se fait concurremment lecteur. Ce choix \u00e9clate dans \u00ab La partie des crimes \u00bb, qui est trait\u00e9e sur le mode de la ritournelle, au sens musical et litt\u00e9raire du terme : musical car une s\u00e9quence \u00e9lectronique lancinante tourne en boucle pendant les deux tiers des 02h20 qui constituent cette partie ; litt\u00e9raire car est projet\u00e9e dans la bo\u00eete sc\u00e9nique vide l\u2019\u00e9num\u00e9ration patiente de chaque assassinat de 1993 \u00e0 1997, entrecoup\u00e9e de sc\u00e8nes avec une voyante surnomm\u00e9e La Santa, avec des policiers ou avec le pr\u00e9sum\u00e9 coupable. On peut rechigner \u00e0 cette spectacularisation du deuil, Gosselin r\u00e9torque \u00e0 l\u2019avance : \u00ab Le th\u00e9\u00e2tre ne peut pas \u00eatre guilleret pour aborder ce th\u00e8me et, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, je refuse tout aspect moralisateur qui voudrait que les acteurs \u00e9grainent gravement le nom des mortes dans le silence. \u00bb (Programme)<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1187\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/titre._christophe_raynaud_de_lage.jpg\" alt=\"titre._christophe_raynaud_de_lage.jpg\" align=\"center\" width=\"920\" height=\"613\" \/><br \/>\n<center>Image Christophe Raynaud de Lage<\/center><br \/>\n<br \/>\n<strong>Ambigu\u00eft\u00e9s esth\u00e9tiques et politiques<\/strong><br \/>\nGosselin met en relief la misogynie g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, et non la perversion individuelle, dont sont victimes ces femmes en choisissant notamment de jouer la sc\u00e8ne du commissariat o\u00f9 un policier r\u00e9cite toutes les blagues misogynes qu\u2019il connait \u2212 silence de mort dans le public, quelques rires g\u00ean\u00e9s. Il montre aussi comment ces crimes quasi quotidiens colonisent les inconscients (sc\u00e8nes avec La Santa, suicide d\u2019une professeure qui ne supportait plus de vivre parmi tous ces crimes&#8230;) et plongent la population dans le d\u00e9ni (la vie continue, on f\u00eate No\u00ebl comme d\u2019habitude&#8230;). Il met en relief, par certains choix, des figures de femmes \u00e9mancip\u00e9es, contrepoints \u00e0 la r\u00e9ification des victimes. Par-del\u00e0 la traduction en fran\u00e7ais, il fait entendre dans certaines sc\u00e8nes l\u2019espagnol, l\u2019anglais et l\u2019allemand.<br \/>\nD\u2019autres choix me semblent par contre relever d\u2019un nihilisme inqui\u00e9tant. Le personnage de Liz est mis en valeur dans la premi\u00e8re partie, notamment lorsque Gosselin place l\u2019actrice No\u00e9mie Gantier \u00e0 l\u2019avant-sc\u00e8ne, au centre, dans un moment d\u2019intensification musicale, pour prof\u00e9rer un monologue relatant comment Jean-Claude et Manuel ont pass\u00e9 \u00e0 tabac un chauffeur de taxi pakistanais apr\u00e8s que celui-ci ait trait\u00e9 Liz de pute et ses deux compagnons de maquereaux. Les deux amis accompagnent leurs coups de cette phrase, entre autres : \u00ab enfonce-toi l\u2019islam dans le cul \u00bb. L\u2019un est pris de remords face \u00e0 ce qu\u2019il per\u00e7oit comme le d\u00e9cha\u00eenement de son inconscient \u00ab x\u00e9nophobe \u00bb. L\u2019autre lui r\u00e9torque que le \u00ab v\u00e9ritable type de droite misogyne \u00e9tait le Pakistanais \u00bb. Le passage est bien dans le roman.[[Voir p. 121-132.]] Mais Gosselin le monte en \u00e9pingle au d\u00e9triment d\u2019autres tus et l\u2019instrumentalise aux fins d\u2019application \u00e0 l\u2019actualit\u00e9. Il se trouve que j\u2019ai vu le spectacle le lendemain de l\u2019attentat de Nice. Il a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 alors que la France \u00e9tait depuis plusieurs mois en Etat d\u2019urgence. Cette sc\u00e8ne pouvait sonner comme une revanche cathartique et \u00e0 bon compte sur l\u2019islam. On mesure l\u2019amalgame possible&#8230; Lorsqu\u2019on sait que Gosselin a adapt\u00e9 <em>Les Particules \u00e9l\u00e9mentaires<\/em> de Houellebecq, on est droit de se demander s\u2019il ne tirait pas ici Bola\u00f1o vers l\u2019auteur de <em>Soumission<\/em> (2015). On lit plus tard dans \u00ab La Partie de Fate \u00bb que les \u00c9tats-Unis m\u00e8nent des op\u00e9rations ill\u00e9gales au Pakistan et on entend le discours d\u00e9lirant sur le 11 septembre d\u2019un militant noir am\u00e9ricain ayant manifest\u00e9 sous la banni\u00e8re de Ben Laden. On se dit alors que Gosselin aurait pu se passer de ces applications faciles et qui ne nourrissent pas vraiment la pens\u00e9e politique du spectateur.<br \/>\nAutre choix douteux, Gosselin traite diff\u00e9remment le \u00ab f\u00e9minicide \u00bb et le g\u00e9nocide juif : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019intensit\u00e9 spectaculaire et musicale ; de l\u2019autre, la sobri\u00e9t\u00e9 gla\u00e7ante de Fr\u00e9d\u00e9ric Leidgens qui joue un prisonnier allemand minimisant l\u2019ex\u00e9cution d\u2019une centaine de juifs lors d\u2019un long monologue en allemand surtitr\u00e9 et dans un silence assourdissant. Gosselin ne peut s\u2019emp\u00eacher de diffuser ensuite de la fum\u00e9e dans le praticable vitrifi\u00e9, sans doute pour rappeler les camps d\u2019extermination.<br \/>\nEnfin, si nous ne voyons pas passer les douze heures du spectacle, ponctu\u00e9es d\u2019entractes entre chaque partie, l\u2019effet est celui d&rsquo;une grosse machine spectaculaire faite pour emporter tout sur son passage. Le metteur en sc\u00e8ne a beau chercher \u00e0 \u00ab lier deux zones qui se touchent tr\u00e8s rarement. La premi\u00e8re est intellectuelle, extr\u00eamement fine, extr\u00eamement pr\u00e9cise, elle vise la pure po\u00e9sie. La deuxi\u00e8me zone, c\u2019est un imm\u00e9diat physique \u2013 qui est li\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 la musique, l\u2019art le plus fort pour apporter \u00e7a \u2212, c\u2019est-\u00e0-dire une \u00e9motion qui ne soit plus intellectuelle mais qui soit presque animale, purement sensorielle \u00bb (programme).  Le micro HF n\u2019est pas utilis\u00e9 pour distancier la voix mais pour en intensifier le <em>pathos<\/em>. Les gros plans se font parfois sur le visage d\u2019une actrice en larmes o\u00f9 coule le rimmel. Vincent Macaigne appara\u00eet en <em>guest star<\/em> \u2212 murmures dans le public. La musique est <em>live<\/em>, la vid\u00e9o est en direct. Il y a finalement peu d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui viendraient d\u00e9construire, inqui\u00e9ter, cette machinerie quasi pl\u00e9onastique, sauf ces projections du roman de Bola\u00f1o, \u00ab noyau infracassable de nuit \u00bb (Breton) qui, lui, restera certainement intact sur la gr\u00e8ve, une fois retir\u00e9e cette vague impressionnante et l\u2019\u00e9cume un peu trop s\u00e9duisante.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le roman 2666 de Roberto Bola\u00f1o, cr\u00e9\u00e9 au th\u00e9\u00e2tre par Alex Rigola en 2010 \u00e0 la MC 93, a \u00e9t\u00e9 r\u00e9adapt\u00e9 par Julien Gosselin le 18 juin 2016 au Ph\u00e9nix Sc\u00e8ne nationale de Valenciennes, puis repris \u00e0 la FabricA (Avignon) les 8-16 juillet, pour 11h30 de spectacle, entractes compris. Image Christophe Raynaud de Lage Un tombeau litt\u00e9raire Une de ces \u00ab grandes \u0153uvres, imparfaites, torrentielles, celles qui ouvrent des chemins dans l\u2019inconnu [&#8230;], vrais combats, o\u00f9 les grands ma\u00eetres luttent<\/p>\n","protected":false},"author":35,"featured_media":1184,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-1188","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/1188","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/35"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1184"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1188"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=1188"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}