


{"id":1213,"date":"2016-07-19T06:04:00","date_gmt":"2016-07-19T04:04:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1213"},"modified":"2016-07-19T06:04:00","modified_gmt":"2016-07-19T04:04:00","slug":"espaece-da-bory-de-la-page-au-plateau-un-espace-palimpseste","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/espaece-da-bory-de-la-page-au-plateau-un-espace-palimpseste\/","title":{"rendered":"Esp\u00e6ce d&rsquo;A. Bory |\u00a0de la page au plateau, un espace-palimpseste"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><em>Par Caroline Veaux, dans le cadre des ateliers d&rsquo;\u00e9criture critique de l&rsquo;Insens\u00e9<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"post_excerpt\">Dans <em>Espaece<\/em>, sa derni\u00e8re cr\u00e9ation inspir\u00e9e par la lecture d\u2019Esp\u00e8ces d\u2019Espaces, Aur\u00e9lien Bory d\u00e9ploie sur le plateau les mots de Perec. Un titre cryptique pour une qu\u00eate fantomatique, celle d\u2019un espace dans lequel on pourrait enclore le vide, garder la trace de ceux qui ne sont plus l\u00e0.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-1209\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/arton440.jpg\" width=\"150\" height=\"150\" \/><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1210\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/160715_rdl_0866-3.jpg\" alt=\"160715_rdl_0866-3.jpg\" width=\"920\" height=\"613\" align=\"middle\" \/><br \/>\nAu d\u00e9but, il n\u2019y a rien. Du vide, de l\u2019espace, seulement de l\u2019espace. Mais on ne le sait pas. Alors on ne l\u2019appelle pas encore \u00ab\u00a0espace\u00a0\u00bb. On ne l\u2019appelle m\u00eame pas du tout.<br \/>\nEt puis, un jour, quelqu\u2019un trace un cercle au sol, \u00e9rige un mur. On \u00e9l\u00e8ve des maisons, on trace des rues, des fronti\u00e8res, on explore les continents, on envoie des fus\u00e9es sur la lune. On appelle \u00e7a des espaces, et parfois, m\u00eame, on parle de \u00ab\u00a0la conqu\u00eate de l\u2019espace\u00a0\u00bb. Alors, on donne des noms. On quadrille, on nomme, on segmente, on d\u00e9coupe. On a une adresse\u00a0: on sait o\u00f9 on habite, c\u2019est bien, c\u2019est rassurant. On peut se trouver, se retrouver, s\u2019\u00e9crire m\u00eame.<br \/>\nCes espaces, on les charge. On accroche des cadres au murs, des photos de famille, on met des plaques dans les rues pour c\u00e9l\u00e9brer les grands hommes, des drapeaux aux fen\u00eatres, des garde-fronti\u00e8res aux fronti\u00e8res, et m\u00eame des drapeaux sur la lune. On les charge de souvenirs, de m\u00e9moire, on en fait des hauts-lieux.<br \/>\nEt pourtant, derri\u00e8re (ou peut-\u00eatre m\u00eame dessous, on ne sait plus bien), le vide subsiste, est l\u00e0.<br \/>\nLe blanc.<br \/>\nEt \u00e7a marche pour tout le monde.<br \/>\nLes \u00e9crivains d\u2019abord.<br \/>\nAu d\u00e9but, pour l\u2019\u00e9crivain, il n\u2019y a rien.<br \/>\nPour \u00e9crire, il faut d\u2019abord qu\u2019il y ait un espace, un support. \u00c7a peut \u00eatre une pierre, du papyrus, de la cire, les ponts de l\u2019ile de la cit\u00e9 (pour Restif de la Bretonne uniquement) ou m\u00eame une page, ce n\u2019est pas grave. Ce qu\u2019il faut, c\u2019est d\u2019abord le geste d\u2019une d\u00e9coupe. Ce geste qui circonscrit un espace, qui le cadre, et qui ensuite trace des signes dessus.<br \/>\nTout le vocabulaire de l\u2019\u00e9criture garde le souvenir de ce lien entre l\u2019\u00e9criture et l\u2019espace. La page, par exemple, se dit en latin pagina. Les dictionnaires savent que pagina en latin d\u00e9signe d\u2019abord une rang\u00e9e de vignes formant un rectangle. Les lignes, les vers de m\u00eame, ce sont d\u2019abord les versus, les sillons que trace la charrue sur la terre.<br \/>\nEcrire, c\u2019est donc composer avec l\u2019espace de la page. Mallarm\u00e9, Reverdy, Apollinaire, Simon, nombreux sont les \u00e9crivains qui ont jou\u00e9 avec la page.<br \/>\nEt ceux-l\u00e0 savent que finalement, ce avec quoi compose l\u2019\u00e9crivain, ce n\u2019est pas tant les signes, les lettres, que le blanc, le vide, sur lesquelles on les trace.<br \/>\nLes metteurs en sc\u00e8ne, aussi le savent, et les danseurs, et les acteurs, et les acrobates aussi.<br \/>\nPeter Brook l\u2019a dit. Pour que le th\u00e9\u00e2tre naisse, il suffit d\u2019un espace (vide).<br \/>\nCette espace, ce premier espace, ce rond, on l\u2019a ensuite enclos, quadrill\u00e9, on a construit des salles autour, des gradins, des salles \u00e0 l\u2019italienne, des Palais des Papes m\u00eame. On y a mis des d\u00e9cors, des dispositifs, des lumi\u00e8res, des acteurs, des quartiers de viande. On l\u2019a charg\u00e9. On l\u2019a appel\u00e9 th\u00e9\u00e2tre.<br \/>\nEt puis, comme pour les livres, on a oubli\u00e9 le blanc dessous, l\u2019espace derri\u00e8re, on n\u2019a plus regard\u00e9 que les acteurs, les d\u00e9cors.<br \/>\nMais que se passerait il si on d\u00e9pouillait l\u2019espace du th\u00e9\u00e2tre de tout ce qui l\u2019encombre\u00a0? Si on faisait de lui, de cet espace, le principal acteur de la pi\u00e8ce\u00a0? Ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment ces questions qui animent Aur\u00e9lien Bory. Le metteur en sc\u00e8ne ne cesse d\u2019explorer et de se confronter \u00e0 ce qu\u2019il y a de plus minimal au th\u00e9\u00e2tre, de plus concret\u00a0: l\u2019espace, l\u2019acteur, le corps de l\u2019acteur dans l\u2019espace. Apr\u00e8s la ligne (dans Plus ou moins l\u2019infini), le plan (dans Plan B) puis les trois dimensions (dans XYZ), Aur\u00e9lien Bory s\u2019empare aujourd\u2019hui de l\u2019\u0153uvre de Perec, dont la lecture l\u2019accompagne depuis longtemps. Si c\u2019est Esp\u00e8ces d\u2019espaces qui sert de point de d\u00e9part \u00e0 ce spectacle, c\u2019est n\u00e9anmoins toute l\u2019\u0153uvre de Perec \u00e0 laquelle Aur\u00e9lien Bory rend hommage.<br \/>\nDe fait, le livre de Perec est l\u00e0, d\u00e8s d\u00e9but du spectacle. Sept com\u00e9diens entrent. Ils ont entre les mains un livre. Et nous, spectateurs aussi, nous sommes d\u2019abord sollicit\u00e9s comme lecteur. Et si on lit, c\u00a0\u2018est qu\u2019il n\u2019y a pas grand \u00e0 voir : un cadre nu, le fond noir de la sc\u00e8ne avec deux portes, et la petite lampe qui indique l\u2019 \u00ab\u00a0issue de secours\u00a0\u00bb. L\u2019espace vid\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre. Les acteurs sont en ligne, avec un livre \u00e0 la main, donc. Rien de saillant. Rien qui arr\u00eate le regard. Comme il n\u2019y a pas grand chose \u00e0 voir, comme \u00ab\u00a0pas grand chose ne se passe\u00a0\u00bb, et bien on lit. Parce que des mots s\u2019inscrivent sur le mur du fonde de la sc\u00e8ne, et semblent l\u00e9gender le spectacle. Ces mots donnent des consignes\u00a0: \u00ab\u00a0lire\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0lire, lire, lire\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0lire la premi\u00e8re phrase d\u2019Esp\u00e8ces d\u2019Espaces\u00a0\u00bb puis \u00ab\u00a0la derni\u00e8re phrase\u00a0\u00bb. Ce faisant, d\u00e9j\u00e0, l\u2019\u00e9criture enclot, d\u00e9limite, d\u00e9coupe son espace. Elle dit un d\u00e9but\u00a0: \u00ab\u00a0j\u2019\u00e9cris\u00a0\u00bb et une fin \u00ab\u00a0quelques signes\u00a0\u00bb, d\u00e9signant l\u2019\u0153uvre de Perec comme l\u2019espace \u00e0 explorer. Mais elle d\u00e9signe aussi son support, sa pagina\u00a0: en projetant des lettres sur les murs de la sc\u00e8ne, Aur\u00e9lien Bory les fait glisser d\u2019un espace \u00e0 un autre, leur fait quitter la page pour les inscrire sur le mur de la cage de sc\u00e8ne. Enfin, l\u2019\u00e9criture demande aux acteurs de lire \u00ab\u00a0la phrase la plus importante du livre\u00a0\u00bb avant de se corriger et de demander plut\u00f4t de\u00a0 \u00ab\u00a0la faire\u00a0\u00bb. Dans ce passage du verbe \u00ab\u00a0lire\u00a0\u00bb au verbe \u00ab\u00a0faire\u00a0\u00bb se dit pr\u00e9cis\u00e9ment le travail de Bory, celui qui a amen\u00e9 le lecteur de Perec qu\u2019il est \u00e0 \u00ab\u00a0faire\u00a0\u00bb, \u00e0 cr\u00e9er, \u00e0 partir de ces mots, un objet th\u00e9\u00e2tral. Et donc, pour que le spectacle naisse, il faut d\u2019abord r\u00e9inscrire ces mots dans l\u2019espace, les d\u00e9ployer. A cette injonction, les com\u00e9diens r\u00e9pondent en pliant leur livre, en le courbant, en le d\u00e9formant, de mani\u00e8re \u00e0 en faire des lettres qui peu \u00e0 peu tracent sur le mur la phrase la plus importante du livre\u00a0:<br \/>\n\u00ab\u00a0vivre, c\u2019est passer d\u2019un espace \u00e0 un autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner\u00a0\u00bb.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1211\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/160715_rdl_1071.jpg\" alt=\"160715_rdl_1071.jpg\" width=\"920\" height=\"613\" align=\"middle\" \/><br \/>\nVoil\u00e0 donc assur\u00e9 le premier glissement, celui qui nous a fait passer de la page \u00e0 l\u2019espace du th\u00e9\u00e2tre. Mais cet espace lui-m\u00eame, ce mur qui semble constituer le seul d\u00e9cor de la pi\u00e8ce, qui enclot le vide de la repr\u00e9sentation, est peu \u00e0 peu mis en mouvement. Il tangue, de gauche \u00e0 droite. Comme les pages des livres pr\u00e9c\u00e9demment, il se tord, se plie, se courbe, avance, recule, dispara\u00eet. C\u2019est d\u2019ailleurs le bruit de cette structure mise en mouvement que captent les micros et qui constitue la bande-son du spectacle. Dans une longue s\u00e9quence hypnotique, cet \u00e9tonnant dispositif sc\u00e9nographique va jusqu\u2019\u00e0 composer les lettres d\u2019un alphabet que le lecteur-spectateur n\u2019est pas toujours \u00e0 m\u00eame de reconna\u00eetre, mais qui lui font d\u00e9sormais signe. L\u2019espace est devenu plus que de l\u2019espace\u00a0: il est une \u00e9criture. Dessine-t-il des S, des W, des P, toutes ces lettres ch\u00e8res \u00e0 Perec qui organisent le d\u00e9ploiement de son autobiographie, W ou le souvenir d\u2019enfance\u00a0? Il faudrait pouvoir voir plusieurs fois la pi\u00e8ce pour y r\u00e9pondre. Mais d\u00e9j\u00e0, le regard est happ\u00e9 par les acteurs qui \u00e9voluent dans cette \u00e9criture faite espace, et qui essaient \u00ab\u00a0le plus possible de ne pas se cogner\u00a0\u00bb\u00a0: en passant sous le mur, en y grimpant dessus, en s\u2019y lan\u00e7ant. Et pourtant, ils ne cessent de se cogner \u00e0 l\u2019espace, puisque comme le dit Perec, \u00ab\u00a0l\u2019espace, c\u2019est ce qui arr\u00eate le regard, ce sur quoi la vue bute\u00a0: l\u2019obstacle\u00a0: des briques, un angle, un point de fuite\u00a0: l\u2019espace, c\u2019est quand \u00e7a fait un angle, quand \u00e7a s\u2019arr\u00eate, quand il faut tourner pour que \u00e7a reparte\u00a0\u00bb (Esp\u00e8ces d\u2019espaces). Dans cet espace, les corps se perdent, se retrouvent, s\u2019\u00e9treignent, se croisent. Un acteur semble prendre entre ses bras l\u2019empreinte des angles form\u00e9s par le dispositif et en chercher la trace. Pantomime burlesque, jeux de croisement, d\u2019interf\u00e9rences. Dans cette mise en mouvement de l\u2019espace, dans la fa\u00e7on dont elle s\u00e9pare ou r\u00e9unit les uns et les autres, d\u00e9j\u00e0 commence \u00e0 se dire ce qu\u2019un espace peut avoir de dramatique quand il devient inhabitable. \u00ab\u00a0Inhabitable\u00a0\u00bb, c\u2019est d\u2019ailleurs le nom d\u2019une des derni\u00e8res s\u00e9quences de l\u2019ouvrage de Perec\u00a0: dans la liste des espaces inhabitables que d\u00e9roule Perec, succ\u00e8de \u00e0 \u00ab\u00a0la mer d\u00e9potoir\u00a0\u00bb, aux \u00ab\u00a0bidonvilles\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0cours d\u2019\u00e9cole\u00a0\u00bb, la mention d\u2019une conversation entre Rudolf Hosss et le Sturmbannf\u00fchrer Bishoff \u00e0 propos d\u2019une \u00ab\u00a0collecte de plantes destin\u00e9es \u00e0 garnir les fours cr\u00e9matoires I et II du camp de concentration d\u2019une bande de verdure\u00a0\u00bb. O\u00f9 l\u2019on retrouve la pagina, la page, le cadre. Mais la page d\u2019une Histoire qui a priv\u00e9 le jeune Perec de sa m\u00e8re, juive, d\u00e9port\u00e9e \u00e0 Auschwitz, et la laisse sans tombe, sans lieu, sans espace. Cette m\u00e8re qu\u2019\u00e9voque peut-\u00eatre cette chanteuse qui pendant le spectacle nous fait entendre des extraits des Winterreise de Schubert\u00a0: le lieder 6, le24, qui raconte le dernier jour d\u2019un joueur de vielle, mais aussi le lieder 20 dont le texte dit\u00a0:<br \/>\nPourquoi \u00e9vit\u00e9-je les routes<br \/>\nQue prennent les autres voyageurs ?<br \/>\nEst-ce un sentier secret que je cherche<br \/>\nSur ces escarpements enneig\u00e9s\u00a0?<br \/>\nJe n\u2019ai pourtant commis aucun m\u00e9fait<br \/>\nPour fuir ainsi les hommes.<br \/>\nQuel espoir insens\u00e9<br \/>\nM\u2019entra\u00eene dans ces lieux d\u00e9serts\u00a0?<br \/>\nEt puis au centre du spectacle, juste au centre, une sc\u00e8ne burlesque, une pantomime\u00a0jou\u00e9e par Olivier Martin-Salvan, \u00e0 la silhouette perecquienne en diable : une m\u00e8re, un enfant, un repas interrompu, une fuite \u00e0 la gare, un chat qu\u2019on abandonne, des chants allemands. Une sc\u00e8ne comme une parodie, comme un pastiche, mais suffisamment transparente pour laisser transparaitre, en filigrane, la sc\u00e8ne cryptique\u00a0qui l\u2019a inspir\u00e9e : celle que Perec justement a oubli\u00e9e, et qu\u2019il n\u2019aura de cesse de faire remonter \u00e0 la surface, \u00e0 la faveur de la psychanalyse et de l\u2019\u00e9criture\u00a0: cette sc\u00e8ne pendant laquelle sa m\u00e8re, jeune veuve de guerre, confie son fils de cinq ans \u00e0 un train de la Croix-Rouge pour l\u2019\u00e9vacuer en zone libre, lui sauvant ainsi la vie. Sc\u00e8ne dont Perec livrera trois versions dans W ou le souvenir d\u2019enfance. Sc\u00e8ne d\u2019adieu sans adieux avant le d\u00e9part de la m\u00e8re. Direction Auschwitz, et le blanc. A tout jamais. Le blanc de la disparition. Le blanc du vide. De ce vide qui occupa Perec tout sa vie. De ce vide qui fait naitre l\u2019espace.<br \/>\nApr\u00e8s cette sc\u00e8ne, le dispositif se met \u00e0 nouveau en mouvement, mais cette fois-ci pour laisser voir son envers. Comme si, apr\u00e8s ce passage par l\u2019origine, le blanc du souvenir et du vide pouvait enfin s\u2019offrir au regard. Et ce blanc nous ram\u00e8ne au livre\u00a0: l\u2019envers du dispositif est couvert de livres, que les acteurs lisent, dans toutes les positions possibles, (comme en \u00e9cho \u00e0 Perec enfant, qui d\u00e9vorait les livres et \u00e9crira ensuite, dans Penser\/Classer, un texte formidable sur les multiples positions pour livre). Mais ces livres ne contiennent que des pages blanches.<br \/>\nEt dans le dernier tableau, la page blanche s\u2019\u00e9largit jusqu\u2019\u00e0 devenir un \u00e9cran blanc sur lequel les corps des acteurs laissent des traces. Sillage apr\u00e8s sillage, versus apr\u00e8s versus, les com\u00e9diens passent et gr\u00e2ce \u00e0 une petite lampe y d\u00e9posent leur empreinte phosphorescente. La trace, la ligne, la page, voil\u00e0 l\u2019\u00e9criture qui r\u00e9apparait. Comme une r\u00e9v\u00e9lation photographique, qui rappelle que tout corps plong\u00e9 dans un espace et soumis \u00e0 une lumi\u00e8re laisse une trace invisible que seule l\u2019op\u00e9ration de d\u00e9veloppement pourra faire apparaitre. Corps apr\u00e8s corps, sillon apr\u00e8s sillon, dans les lignes trac\u00e9es au d\u00e9but s\u2019inscrivent peu \u00e0 peu des silhouettes, \u00e9voquant les trains de d\u00e9port\u00e9s, comme si en filigrane apparaissait sous la trame blanche de la page le souvenir de ceux que Perec n\u2019a jamais connus, dont il a perdu le souvenir\u00a0: un p\u00e8re, une m\u00e8re, une vie avec eux, dont il parle si justement dans W\u00a0:<br \/>\n\u00ab J&rsquo;\u00e9cris : j&rsquo;\u00e9cris parce que nous avons v\u00e9cu ensemble, parce que j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps pr\u00e8s de leurs corps ; j&rsquo;\u00e9cris parce qu&rsquo;ils ont laiss\u00e9 en moi leur marque ind\u00e9l\u00e9bile et que la trace en est l&rsquo;\u00e9criture ; l&rsquo;\u00e9criture est le souvenir de leur mort et l&rsquo;affirmation de ma vie\u00a0\u00bb.<br \/>\nEux, ou E, c\u2019est justement cette lettre qui vient clore le spectacle\u00a0dans un dernier tableau. Retour \u00e0 l\u2019espace en deux dimensions de la page que parcourt une \u00e9trange machine \u00e0 \u00e9crire phosphorescente et qui trace des lettres\u00a0: des E d\u2019abord, puis d\u2019autres lettres, jusqu\u2019\u00e0 dessiner des mots que les amateurs de mots crois\u00e9s comme Perec devinent peu \u00e0 peu\u00a0: ECRIRE \u2013 CRI- ERRER- REECRIT. Cette danse de la machine \u00e0 \u00e9crire, sur la partition chant\u00e9e par Claire Lefilli\u00e2tre, du Kaddish de Ravel, vient clore le spectacle, et rappeler que Bory voit, dans toute l\u2019\u0153uvre de Perec, un long Kaddish, cette pri\u00e8re aux morts que chantent les juifs pour accompagner les leurs. Ne reste plus alors, dans ce retour au livre, qu\u2019\u00e0 se souvenir de la magnifique d\u00e9finition livr\u00e9e par Perec \u00e0 la fin <em>d\u2019Espaces Esp\u00e8ces<\/em>, dont le metteur en sc\u00e8ne n\u2019avait livr\u00e9 au d\u00e9but du spectacle que les derniers mots<br \/>\n\u00ab\u00a0\u00c9crire : essayer m\u00e9ticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes au vide qui se creuse, laisser quelque part un sillon, une trace, une marque ou quelques signes.\u00a0\u00bb<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1212\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/160715_rdl_1139.jpg\" alt=\"160715_rdl_1139.jpg\" width=\"920\" height=\"613\" align=\"middle\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Caroline Veaux, dans le cadre des ateliers d&rsquo;\u00e9criture critique de l&rsquo;Insens\u00e9 Dans Espaece, sa derni\u00e8re cr\u00e9ation inspir\u00e9e par la lecture d\u2019Esp\u00e8ces d\u2019Espaces, Aur\u00e9lien Bory d\u00e9ploie sur le plateau les mots de Perec. Un titre cryptique pour une qu\u00eate fantomatique, celle d\u2019un espace dans lequel on pourrait enclore le vide, garder la trace de ceux qui ne sont plus l\u00e0. Au d\u00e9but, il n\u2019y a rien. Du vide, de l\u2019espace, seulement de l\u2019espace. Mais on ne le sait pas. Alors<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1209,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-1213","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/1213","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1209"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1213"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=1213"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}