


{"id":1220,"date":"2016-07-20T11:18:55","date_gmt":"2016-07-20T09:18:55","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1220"},"modified":"2016-07-20T11:18:55","modified_gmt":"2016-07-20T09:18:55","slug":"le-linge-sale-de-leurope-place-des-heros-de-k-lupa","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/le-linge-sale-de-leurope-place-des-heros-de-k-lupa\/","title":{"rendered":"Le linge sale de l&rsquo;Europe : Place des h\u00e9ros de K. Lupa"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Cr\u00e9\u00e9 en mars 1988 au corps d\u00e9fendant du pr\u00e9sident autrichien Waldheim dont le pass\u00e9 nazi n\u2019\u00e9tait plus un secret pour personne, la derni\u00e8re pi\u00e8ce de Bernhard est sans doute le br\u00fblot le plus implacable qu\u2019il ait \u00e9crit \u00e0 l\u2019encontre de ses concitoyens. La mise en sc\u00e8ne de Lupa place le spectateur d\u2019aujourd\u2019hui \u00e0 un endroit o\u00f9 il lui est impossible de d\u00e9nier le devenir Autriche de l\u2019Europe (\u00ab les Anglais ont aussi leur fascisme [&#8230;] \/ En Europe o\u00f9 que puisse aller le juif \/ il est partout ha\u00ef \u00bb , est-il pr\u00e9cis\u00e9) : nationalisme, antis\u00e9mitisme, catholicisme, pseudo socialisme, capitalisme&#8230;<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-1217\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/arton442.jpg\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1218\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/volksgarten__d_matvejevas.jpg\" alt=\"volksgarten__d_matvejevas.jpg\" align=\"center\" width=\"920\" height=\"613\" \/><br \/>\n<center>Image D. Matvejevas<\/center><\/p>\n<hr \/>\n<p>Le professeur Joseph Schuster et son \u00e9pouse devaient quitter Vienne et revenir \u00e0 Oxford o\u00f9 ils s\u2019\u00e9taient exil\u00e9s pendant la Seconde Guerre pour \u00e9chapper \u00e0 la d\u00e9portation ; mais la veille du d\u00e9part, alors que tout \u00e9tait emball\u00e9 et que le piano les avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s, le professeur s\u2019est jet\u00e9 par la fen\u00eatre de leur appartement qui donne Place des h\u00e9ros ; Madame ne cesse depuis leur retour \u00e0 Vienne d\u2019entendre la clameur populaire qui y avait accueilli Hitler lors de l\u2019Anschluss en 1938.<br \/>\nLa pi\u00e8ce s\u2019ouvre sur le dialogue de la gouvernante et de la bonne qui cirent et repassent chemises et chaussures du d\u00e9funt ; elle se poursuit avec ses deux filles et son fr\u00e8re au retour de l\u2019enterrement ; elle s\u2019ach\u00e8ve sur le repas qui rassemble les pr\u00e9c\u00e9dents ainsi que des proches, le fils et, surtout, l\u2019\u00e9pouse.<br \/>\n<strong>L\u2019art du repassage<\/strong><br \/>\nCette pi\u00e8ce appara\u00eet comme la version dramatique et quintessenci\u00e9e du roman <em>Des arbres \u00e0 abattre<\/em> (1984) puisque on retrouve \u00e0 peu pr\u00e8s la m\u00eame ossature : un suicide \u00e9nigmatique qui vient d\u2019avoir lieu, les propos des uns et des autres sur la personne fra\u00eechement d\u00e9funte, l\u2019exercice de ventriloquie qui en d\u00e9coule, l\u2019enterrement auquel on n\u2019assiste pas directement, les pr\u00e9paratifs du d\u00eener fun\u00e9raire, l\u2019attente interminable du principal convive, le repas proprement dit qui se fait dans une ambiance d\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 de plus en plus pr\u00e9gnante.<br \/>\nEn regard de sa mise en sc\u00e8ne de <em>Des arbres \u00e0 abattre<\/em> pr\u00e9sent\u00e9e lors de l\u2019\u00e9dition pr\u00e9c\u00e9dente du Festival, Lupa tend lui aussi vers l\u2019\u00e9pure : de la FabricA \u00e0 Ved\u00e8ne, de ses acteurs polonais \u00e0 ceux du Lithuanian National Drama Theater[[Spectacle cr\u00e9\u00e9 le 27 mars 2015 au Lithuanian National Drama Theater \u00e0 Vilnius.]], des 04h20 divis\u00e9es en deux longues parties par un entracte \u00e0 trois parties d\u2019environ une heure chacune s\u00e9par\u00e9es par deux entractes, des imposantes projections vid\u00e9o et du tournoiement sc\u00e9nographique \u00e0 trois tableaux quasi immobiles et d\u2019une sobri\u00e9t\u00e9 poignante aviv\u00e9s par quelques rares effets, des monologues ininterrompus \u00e0 une parole qui n\u2019a plus vraiment l\u2019\u00e9nergie de s\u2019\u00e9pandre malgr\u00e9 quelques cinglants soubresauts, voire au silence assourdissant de certains personnages, notamment Madame, femme du d\u00e9funt, gagn\u00e9e par la rumeur int\u00e9rieure et pers\u00e9cutrice d\u2019un national-socialisme qui ne s&rsquo;est jamais vraiment \u00e9teint.<br \/>\nIl faut imaginer comment Bernhard infligeait aux spectateurs du Burgtheater durant la premi\u00e8re heure de la pi\u00e8ce une actrice en train de repasser les chemises du d\u00e9funt tout en rapportant ses propos acerbes sur les Viennois, n\u00e9o-nazis d\u00e9complex\u00e9s, pendant que sa comparse nettoie les chaussures. On apprend que Monsieur se pr\u00e9sentait comme \u00ab le plus c\u00e9l\u00e8bre des fanatiques de l\u2019exactitude \u00bb (p. 28), donnait de s\u00e9v\u00e8res le\u00e7ons de pliage de chemises \u00e0 sa gouvernante et consid\u00e9rait ainsi le repassage : \u00ab Repasser est un art [&#8230;] \/ le repassage est toujours sous-estim\u00e9 \/ le repassage est l\u2019un des arts les plus hauts \u00bb (p. 43). L\u2019it\u00e9ration maniaque n\u2019est-elle pas le condens\u00e9 de l\u2019art po\u00e9tique bernardhien ?<br \/>\nLupa \u00e9vide la sc\u00e9nographie que Bernhard pr\u00e9voyait dans la didascalie (\u00ab <em>Plusieurs placards \u00e0 v\u00eatements ferm\u00e9s ou ouverts \/ montant jusqu&rsquo;au plafond, sur tous les murs<\/em> \u00bb) : juste deux armoires pr\u00e8s du fond au centre ; des chaussures pos\u00e9es au sol et que l\u2019absent semble encore habiter. La gouvernante d\u00e9verse les autres en tas dans un moment de m\u00e9lancolie rageuse ; un instant laiss\u00e9e seule, la bonne tient face public le fer \u00e0 repasser et une des chaussures : \u00e9vocations discr\u00e8tes de la m\u00e9moire des camps ? C\u2019est \u00e0 cette hantise qu\u2019aura succomb\u00e9 brutalement le professeur et c\u2019est cette hantise qui fait sombrer sa femme insidieusement, en d\u00e9pit d\u2019y avoir \u00e9chapp\u00e9 pendant la guerre.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1219\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/cene__matvejevas.jpg\" alt=\"cene__matvejevas.jpg\" align=\"center\" width=\"920\" height=\"613\" \/><br \/>\n<strong>Cryptes<\/strong><br \/>\nLa bo\u00eete sc\u00e9nique se pr\u00e9sente en tant que telle, son cadre \u00e9tant surlign\u00e9, comme Lupa en a l\u2019habitude depuis ses derni\u00e8res mises en sc\u00e8ne. Elle est en bois, d\u00e9nud\u00e9e, comme si les acteurs eux-m\u00eames \u00e9taient \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une des caisses de d\u00e9m\u00e9nagement qui jonchent le sol, ou d\u2019un cercueil.<br \/>\nDans la \u00ab premi\u00e8re sc\u00e8ne \u00bb, \u00ab <em>grande lingerie<\/em> \u00bb de l\u2019appartement de Vienne, Lupa esquisse un tableau hollandais. La lumi\u00e8re du \u00ab <em>d\u00e9but de la matin\u00e9e<\/em> \u00bb tombe de biais \u00e0 travers une immense fen\u00eatre \u00e0 jardin tandis que lui font face Madame Zittel et Herta l\u2019une derri\u00e8re l\u2019autre et de profil. On pense par exemple \u00e0 <em>La Liseuse \u00e0 la fen\u00eatre <\/em> (1657) ou <em>La Femme \u00e0 la balance<\/em> (1662) de Vermeer. Sauf que le tableau hollandais est ici singuli\u00e8rement d\u00e9peupl\u00e9 et d\u00e9charn\u00e9.<br \/>\nLa pi\u00e8ce commence donc par les coulisses. On devine par une porte \u00e0 cour dans le mur du fond la pr\u00e9sence de la salle \u00e0 manger qui sera l\u2019espace de la derni\u00e8re sc\u00e8ne, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un champ \/ contre-champ. Deux sc\u00e8nes d\u2019int\u00e9rieur encadrent donc la \u00ab deuxi\u00e8me sc\u00e8ne \u00bb qui, elle, se passe en ext\u00e9rieur : le Jardin du peuple.<br \/>\nChez Lupa, le jardin ressemble davantage \u00e0 un prolongement gris\u00e2tre du cimeti\u00e8re qu\u2019il jouxte hors-sc\u00e8ne c\u00f4t\u00e9 cour et d\u2019o\u00f9 tarde \u00e0 revenir l\u2019oncle Robert qu\u2019Olga et Anna attendent dans un coin \u00e0 l\u2019oppos\u00e9. Juste un banc face public et une \u00e9norme caisse de bois b\u00e2ch\u00e9e c\u00f4t\u00e9 cour, tout le reste est vide, une fum\u00e9e brumeuse se retirant peu \u00e0 peu du sol. Sur les trois c\u00f4t\u00e9s de la bo\u00eete sc\u00e9nique est projet\u00e9 ce qui cens\u00e9 environner le jardin \u2212 Parlement et Burgtheater lui-m\u00eame \u2212 mais que Lupa transpose au Vilnius de 2016. \u00c0 peine per\u00e7oit-on du mouvement, autrement dit que la vid\u00e9o n\u2019est pas une photographie : quelques silhouettes passent, un minuscule oiseau. Le croassement des corbeaux ponctue ironiquement le dialogue d\u2019Olga, d\u2019Anna et de leur oncle qui finissent par s\u2019asseoir sur le banc. La caisse dont l\u2019oncle soul\u00e8ve la b\u00e2che avec une de ses cannes laisse appara\u00eetre des inscriptions n\u00e9o-nazies. Choix de Lupa que cette caisse absente des didascalies bernhardiennes : l\u2019oncle per\u00e7oit que l\u2019antis\u00e9mitisme est en pleine recrudescence \u00e0 Vienne en 1988, mais il ne veut pas le savoir. Il pr\u00e9f\u00e8re se r\u00e9fugier dans le grand \u00e2ge et sa maison de campagne, comme le lui fait remarquer am\u00e8rement Anna.<br \/>\nC\u2019est malgr\u00e9 tout lui qui reproche plus loin \u00e0 la frileuse Olga, prostr\u00e9e silencieusement dans son manteau de fourrure et son petit sac \u00e0 main en cuir \u2013 costume sciemment choisi par Piotr Skiba \u2212, de minimiser un crachat qu\u2019elle a re\u00e7u en pleine rue. C\u2019est \u00e9galement lui qui prononce les diatribes les plus cinglantes : \u00ab le pape offre dans ses appartements \/ ce qu\u2019on appelle un repas chaud aux sans-abris \/ et fait publier la chose dans le monde entier \/ un monde cynique \/ le monde entier n\u2019est qu\u2019un grand cynisme \/ des acteurs m\u00e9galomanes \/ exploitent le Sahel \/ des directeurs pervers d\u2019organisations de charit\u00e9 \/ prennent l\u2019avion en premi\u00e8re classe pour l\u2019\u00c9rythr\u00e9e \/ et se font photographier pour la presse mondiale \/ avec les morts de faim \/ le chancelier f\u00e9d\u00e9ral s\u2019avance vers le podium en costume ray\u00e9 \/ et se gargarise de camarades \/ les dirigeants syndicaux jonglent \/ dans leurs villas du Salzkammergut avec les milliards \/ et voient leur principale mission dans des sp\u00e9culations bancaires sans scrupules \/ Des \u00e9crivains pas tr\u00e8s nets \/ vont dans les prisons \/ et lisent aux prisonniers \/ leurs hypocrites d\u00e9jections comme des \u0153uvres d\u2019art \u00bb [[Thomas Bernhard, <em>Place des h\u00e9ros<\/em> [1988], traduit de l\u2019allemand par Claude Porcell, L\u2019Arche, 1990-2016, p. 90-91.]] ou \u00ab je ne parle pas seulement de l\u2019\u00c9glise catholique \/ toutes les religions mettent leur bon Dieu en fermage \/ la foi n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un contrat de fermage \/ Des milliards de fermiers paient tous les ans leur gros fermage \/ \u00e0 leur \u00e9glise \/ et s\u2019y saignent \u00bb (p. 93). L\u2019agencement typographique des segments phrastiques est au service d\u2019un art de la pointe ac\u00e9r\u00e9e. Robert, \u00e0 force de citer son fr\u00e8re d\u00e9funt depuis le d\u00e9but de la sc\u00e8ne, en vient donc \u00e0 parler comme lui.<br \/>\nLa s\u00e9quence se cl\u00f4t sur un noir stri\u00e9 par la projection d\u2019inscriptions h\u00e9bra\u00efques sur ce qui \u00e9tait dans la \u00ab premi\u00e8re sc\u00e8ne \u00bb des fen\u00eatres et maintenant semble deux st\u00e8les. Implacable. Choix de Lupa \u00e0 nouveau.<br \/>\nLe metteur en sc\u00e8ne polonais referme la pi\u00e8ce comme un tombeau en faisant du troisi\u00e8me et dernier moment une C\u00e8ne : triptyque, ou trinit\u00e9, d\u2019un mal europ\u00e9en r\u00e9current. C\u2019est le dernier repas, fun\u00e8bre qui plus est, dans l\u2019appartement viennois. Alors que Bernhard pla\u00e7ait \u00e0 table Madame et son beau-fr\u00e8re l\u2019un en face de l\u2019autre, Lupa les place l\u2019un \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019autre, au milieu des autres convives, face public.<br \/>\nOn continue de manger la soupe et de discourir dans le vide pendant que la m\u00e8re entend ce qu\u2019on n\u2019entend pas, ou qu\u2019on choisit de ne pas entendre, par d\u00e9mission g\u00e9n\u00e9rationnelle (l\u2019oncle Robert), insouciance dandy (le fils), d\u00e9ni timor\u00e9 (Olga) ou rage impuissante (Anna), clameur qui enfle \u00ab <em>jusqu\u2019\u00e0 la limite du supportable<\/em> \u00bb et qui cl\u00f4t la pi\u00e8ce, explicitement chez Bernhard, sur la mort de Madame qui \u00ab <em>tombe le visage en avant contre le plateau de la table \/ Tous ont des r\u00e9actions d\u2019effroi<\/em> \u00bb tandis que Lupa fait \u00e9clater la fen\u00eatre centrale. Cette fois, la fen\u00eatre-st\u00e8le ressemblait \u00e0 un vitrail derri\u00e8re lequel transparaissaient de gros nuages, ou de la fum\u00e9e&#8230;<br \/>\n<strong>Le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 l\u2019estomac<\/strong><br \/>\nLe questionnement de H\u00f6lderlin, \u00ab \u00c0 quoi bon des po\u00e8tes en temps de d\u00e9tresse ? \u00bb, ouvrait la modernit\u00e9. Un si\u00e8cle et demi plus tard, le philosophe Adorno ouvrait la postmodernit\u00e9 par une formule de type cette fois assertif sur l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019\u00e9crire des po\u00e8mes apr\u00e8s Auschwitz. Bernhard ressaisit \u00e0 sa fa\u00e7on la n\u00e9cessit\u00e9 qui traverse ce questionnement et cette assertion.<br \/>\nAnna rappelle \u00e0 quel point il \u00e9tait devenu difficile pour son p\u00e8re m\u00e9lomane, contrairement \u00e0 son oncle, de distinguer entre la musique et son instrumentalisation totalitaire : \u00ab l\u2019oncle Robert peut entendre Beethoven \/ sans penser au congr\u00e8s de Nuremberg \/ c\u2019est ce qui \u00e9tait justement impossible \u00e0 notre p\u00e8re \u00bb (p. 64). Elle nuance en parlant d\u2019un \u00ab double effort \/ car il ne pouvait entendre la musique \/ qu\u2019apr\u00e8s s\u2019\u00eatre forc\u00e9 \u00e0 ne plus entendre \/ la mentalit\u00e9 national-socialiste des auditeurs du Musikverein \u00bb (<em>id.<\/em>).<br \/>\nC\u2019est pourtant Robert qui reconna\u00eet que lors de certaines conjonctures historiques le refuge dans l\u2019art devient d\u00e9risoire : \u00ab Mon fr\u00e8re a fui lui aussi ces gens effroyables \/ dans Kleist Goethe Kafka \/ mais on ne peut pas toute sa vie \/ se contenter de fuir dans la litt\u00e9rature et dans la musique \u00bb (p. 101). La derni\u00e8re pi\u00e8ce de Bernhard n\u2019a ainsi de sens qu\u2019\u00e0 se d\u00e9truire en tant que pi\u00e8ce et de co\u00efncider avec la mort jusque au bout vigilante de son auteur qui se savait condamn\u00e9 : ni complaisance illusoire sur la n\u00e9cessit\u00e9 qui serait intrins\u00e8quement d\u00e9mocratique du th\u00e9\u00e2tre dans la cit\u00e9, ni contradiction performative d\u2019une insuffisance du th\u00e9\u00e2tre qui resterait toujours du th\u00e9\u00e2tre. Haine de l\u2019art th\u00e9rapeutique (\u00ab Vous verrez avec Tolsto\u00ef vous la calmerez a dit le professeur \u00bb, conseil donn\u00e9 \u00e0 Madame Zittel pour sa m\u00e8re grabataire de quatre-vingt-douze ans). Haine de l&rsquo;art digestif (\u00ab pour ces gens le th\u00e9\u00e2tre ne sert en fait qu\u2019\u00e0 r\u00e9guler la digestion \u00bb, dit Anna \u00e0 propos de sa m\u00e8re).<br \/>\nIl y a un point sur lequel ne transigent pas Robert et un proche coll\u00e8gue : \u00ab PROFESSEUR ROBERT \/ Rien que la langue de ces gens \/ est si r\u00e9pugnante \/ \u00e9coutez donc le chancelier f\u00e9d\u00e9ral \/ il n\u2019est m\u00eame pas capable de terminer correctement une phrase \/ et les autres non plus \/ de tous ces gens ne sort toujours que de l\u2019ordure \/ ce qu\u2019ils pensent est de l\u2019ordure \/ et leur mani\u00e8re de l\u2019exprimer aussi est de l\u2019ordure \/ PROFESSEUR LIEBIG \/ Et les journaux \u00e9crivent de l\u2019ordure \/ dans les journaux aussi on \u00e9crit une langue \/ qui vous retourne l\u2019estomac \/ sur la moindre page de journal je vous le garantis \/ sans parler des mensonges qui y sont imprim\u00e9s \/ des centaines d\u2019erreurs \/ les r\u00e9dactions des journaux en Autriche \/ ne sont en fait rien d\u2019autre que des porcheries sans scrupules au service des partis \u00bb (p. 106). Le philologue Victor Klemperer en a su lui aussi quelque chose lorsqu\u2019il tenait clandestinement le journal du pourrissement id\u00e9ologique de la langue allemande dans ce qui deviendra <em>LTI, la langue du IIIe Reich : carnets d\u2019un philologue<\/em> [[Voir l\u2019\u00e9dition de Pocket, traduction de l\u2019allemand par Elisabeth Guillot, coll. \u00ab Sciences humaines \u2013 Agora \u00bb, 2003.]] De sorte que s&rsquo;il y a bien une n\u00e9cessit\u00e9 irr\u00e9fragable de l&rsquo;\u00e9criture litt\u00e9raire et sc\u00e9nique, elle est dans cette veille de la langue au coeur du nihilisme.   <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cr\u00e9\u00e9 en mars 1988 au corps d\u00e9fendant du pr\u00e9sident autrichien Waldheim dont le pass\u00e9 nazi n\u2019\u00e9tait plus un secret pour personne, la derni\u00e8re pi\u00e8ce de Bernhard est sans doute le br\u00fblot le plus implacable qu\u2019il ait \u00e9crit \u00e0 l\u2019encontre de ses concitoyens. La mise en sc\u00e8ne de Lupa place le spectateur d\u2019aujourd\u2019hui \u00e0 un endroit o\u00f9 il lui est impossible de d\u00e9nier le devenir Autriche de l\u2019Europe (\u00ab les Anglais ont aussi leur fascisme [&#8230;] \/ En Europe o\u00f9 que puisse aller le juif \/ il est partout ha\u00ef \u00bb , est-il pr\u00e9cis\u00e9) : nationalisme, antis\u00e9mitisme, catholicisme, pseudo socialisme, capitalisme&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":35,"featured_media":1217,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-1220","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/1220","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/35"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1217"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1220"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=1220"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}