


{"id":1226,"date":"2016-07-20T22:11:46","date_gmt":"2016-07-20T20:11:46","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1226"},"modified":"2016-07-20T22:11:46","modified_gmt":"2016-07-20T20:11:46","slug":"jolly-et-le-radeau-de-la-meduse-naufrages-o-desespoir","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/jolly-et-le-radeau-de-la-meduse-naufrages-o-desespoir\/","title":{"rendered":"Jolly et Le Radeau de la M\u00e9duse |  naufrages \u00f4 d\u00e9sespoir"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Les moments de seuils sont d\u00e9cisifs. Sortir d\u2019une \u00e9cole, par exemple : entrer dans ce qu\u2019on nomme vulgairement la vie <i>professionnelle<\/i>, ou plus brutalement la vie <i>active<\/i>. Passer de l\u2019enfance \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte aussi ; de la vie \u00e0 la mort, de la mort \u00e0 la vie, de la communaut\u00e9 \u00e0 la solitude. D\u2019une rive \u00e0 l\u2019autre. On devine le dessein de superposer ici ces enjeux de seuil \u2013 p\u00e9dagogique et existentiel, intime et collectif \u2013 dans le projet de Thomas Jolly, \u00e0 qui Stanislas Nordey a confi\u00e9 la t\u00e2che de monter ce spectacle de sortie[[ou d&rsquo;entr\u00e9e, comme le voudrait T. Jolly]] des jeunes \u00e9l\u00e8ves du groupe 42 du th\u00e9\u00e2tre National de Strasbourg. D\u00e8s lors, ce \u00e0 quoi on assiste, sous la pi\u00e8ce d\u2019emprunt du <i>Radeau de la M\u00e9duse<\/i> \u2013 ce texte tardif du dramaturge allemand Georg Kaiser, \u00e9crit depuis son exil suisse en 1942 \u2013 exc\u00e8de largement la simple morale de la fable \u00e9difiante, \u00e9cras\u00e9e dans son all\u00e9gorie christique d\u2019un autre \u00e2ge. L\u2019enjeu th\u00e9\u00e2tral, celui d\u2019une transmission, devient central \u2013\u00a0et ce dont il t\u00e9moigne (dans la conception de la sc\u00e8ne ou de l\u2019exp\u00e9rience, du rapport politique au sacrifice comme du sentiment de l\u2019autre, de l\u2019espace de travail et de l\u2019\u00e9mancipation) consterne d\u2019abord, accable rapidement, d\u00e9sole finalement.\n<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-1221\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/arton443.jpg\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1222\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/160716_rdl_2552.jpg\" alt=\"160716_rdl_2552.jpg\" align=\"center\" width=\"920\" height=\"613\" \/><br \/>\nIls sont douze enfants \u2013 rescap\u00e9s d\u2019un navire torpill\u00e9 \u2013 qui ont trouv\u00e9 refuge dans une barque \u00e0 la d\u00e9rive pendant sept jours. Douze enfants jet\u00e9s dans le monde, litt\u00e9ralement et all\u00e9goriquement (l\u2019all\u00e9gorie p\u00e8se de tout son poids d\u2019\u00e9dification morale et po\u00e9tique : trousseau de cl\u00e9s qui ouvre les portes, sans myst\u00e8re, d\u2019un r\u00e9cit descell\u00e9). Douze enfants qui, \u00e9gar\u00e9s loin du monde des grands, vont finalement faire l\u2019\u00e9preuve du passage \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte. Il y a quelque chose du r\u00e9cit de Golding, <i>Sa Majest\u00e9 des mouches<\/i> : cette communaut\u00e9 d\u2019enfants, victimes d\u2019abord prot\u00e9g\u00e9es par leur innocence, qui deviennent peu \u00e0 peu adultes au prix d\u2019une sauvagerie conquise dans l\u2019organisation de son collectif. Ce qui va d\u00e9truire la puret\u00e9 originelle de leur communaut\u00e9 est comme toujours \u2013 comme partout \u2013 l\u2019effraction d\u2019un autre qui viendra miner l\u2019int\u00e9grit\u00e9 originelle : un treizi\u00e8me enfant, plus jeune, muet et secret, est retrouv\u00e9 cach\u00e9 au fond d\u2019une cale.<br \/>\nCe treizi\u00e8me est de trop : il l\u2019est d\u2019abord parce qu\u2019il est \u00e9tranger, roux de surcroit \u2013\u00a0porteur d&rsquo;un stigmate ici encore, ici comme partout d&rsquo;un symbolisme soulign\u00e9 au marqueur \u2013 ; il l\u2019est ensuite parce qu\u2019il vient apr\u00e8s l\u2019origine de cette communaut\u00e9. Il l\u2019est enfin parce qu\u2019il semble porter un secret qu\u2019il refuse de d\u00e9livrer. Et puis, \u00e0 cause de lui, ils sont <em>treize<\/em> : treize comme autour du dernier repas du Christ \u2013 ils ont bien retenu la le\u00e7on du cat\u00e9chisme. Il faut donc \u00e9liminer l&rsquo;intrus pour \u00eatre sauv\u00e9s. C\u2019est tout l\u2019enjeu dramatique de cette fable : ces enfants vont se constituer en communaut\u00e9 contre <em>un<\/em> autre, et deviendront adultes \u00e0 ce titre. Et ce devenir ne pourra s&rsquo;accomplir qu&rsquo;en reproduisant (en r\u00e9p\u00e9tant) ce qu&rsquo;ils ont vu de la vie des adultes : litt\u00e9ralement, en reproduisant les mots entendus dans la bouche de leurs parents. Leur seul horizon de sens r\u00e9side dans ces paroles d&rsquo;adulte, qui finissent par trouver leur v\u00e9rit\u00e9 dans la Parole. C&rsquo;est donc le r\u00e9cit biblique, mais de seconde main, qu\u2019ils vont appliquer \u00e0 la lettre.<br \/>\nCar ces enfants sont avant tout des h\u00e9ritiers, muni d&rsquo;un solide testament : la Bible comme seule mani\u00e8re de lire le monde et de le comprendre, mais une Bible qui ne leur est parvenue que sous des r\u00e9cits de superstition, parsem\u00e9e de chiffres magiques et de gestes criminels et salvateurs. Finalement, l\u2019un d\u2019eux, Allan (R\u00e9mi Fortin, d&rsquo;une \u00e9tonnante violence dans la fragilit\u00e9), s\u2019opposera \u00e0 l\u2019\u00e9viction du petit gar\u00e7on : mais pris au pi\u00e8ge de son propre devenir, aveugl\u00e9[[la M\u00e9duse est sans doute pour lui celle de la divinit\u00e9]] par son d\u00e9sir lui aussi de grandir et de reproduire la geste adulte (en se mariant avec Ann (Emma Li\u00e9geois, d&rsquo;une profonde douceur dans la terreur), une des filles de cette barque, la plus virulente \u00e0 l\u2019\u00e9gard du petit roux), il ne verra pas qu\u2019on profitera de lui pour \u00e9vincer le jeune gar\u00e7on. D\u00e8s sa disparition \u2013 \u00e9videmment, la Bible disait vrai \u2013, un avion les secourt.  C\u2019est le septi\u00e8me jour (pour les lecteurs quelque peu distraits \u00e0 ce stade de l\u2019article, il faut rappeler \u00e0 toutes fins utiles que ce chiffre a quelque chose \u00e0 voir avec la Cr\u00e9ation, les sept jours de la semaine, ou les sept doigts de la main, qui sait), Allan refuse d\u2019\u00eatre sauv\u00e9, et meurt sous les rafales d\u2019un avion ennemi, les bras <em>en croix.<\/em><br \/>\nR\u00e9sumant \u00e0 grands traits cette <i>fable<\/i> \u2013 et passant sous les innombrables signes balisant la fatalit\u00e9 tragique en destins charriant son oc\u00e9an de larmes \u2013, on r\u00e9alise combien sous quel poids de sacralit\u00e9 et de moralisme \u00e9pique on croule. Une pi\u00e8ce comme on n\u2019en \u00e9crit plus, et on comprend, \u00e0 l\u2019entendre sur sc\u00e8ne, pourquoi. Bien s\u00fbr, on devine sa n\u00e9cessit\u00e9, en 1942, chez un auteur allemand chass\u00e9 par l\u2019Allemagne nazie, qui a vu ses ouvrages br\u00fbl\u00e9s, et qui s\u2019\u00e9prouve comme un jeune enfant perdu dans l\u2019oc\u00e9an de l\u2019Histoire, sacrifi\u00e9. On devine le besoin de d\u00e9noncer les fanatismes, les crimes commis au nom d&rsquo;une transcendance d\u00e9valu\u00e9e, l&rsquo;abjection des religions devenues des r\u00e9cits d&rsquo;exclusion \u00e0 appliquer \u00e0 la lettre. Qui pour n&rsquo;\u00eatre pas <em>d&rsquo;accord<\/em> ? Dans cette \u0153uvre, tous les signes convergent vers une d\u00e9nonciation consensuelle qui finit par se vider de son sens : oui, tuer est mal ; oui, tuer un enfant est l&rsquo;abjection ultime ; oui, la religion est un outil de domination ; oui : oui.<br \/>\n\u00c0 lire aujourd\u2019hui cette pi\u00e8ce, n\u2019appara\u00eet qu\u2019une pure forme \u00e0 distance, objet d\u00e9pos\u00e9 dans un coin du th\u00e9\u00e2tre qui se regarde et occupe la place comme on occupe des enfants. Dans le symbolisme mort-n\u00e9 de la fable, rien qui ne demeure vif d\u2019une urgence qui concernerait notre pr\u00e9sent. L&rsquo;enjeu de la migration (comme certains critiques voudraient le lire) ? Mais ici tout au contraire, les enfants ne cherchent pas \u00e0 aller quelque part, et errent litt\u00e9ralement au milieu de nulle part : si la pi\u00e8ce cherche un \u00e9cho avec nos jours, celui avec les drames en M\u00e9diterran\u00e9e est au mieux lointain, au pire douteux. En dehors de ce motif illusoire, rien qui n&rsquo;attache ce r\u00e9cit \u00e0 une n\u00e9cessit\u00e9 ; tout respire pourtant d\u2019intentions transparentes qui se superposent \u00e0 la fable pour la faire parler : et ce th\u00e9\u00e2tre voudrait se donner les moyens de la faire parler.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1223\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/160716_rdl_2567.jpg\" alt=\"160716_rdl_2567.jpg\" align=\"center\" width=\"920\" height=\"613\" \/><br \/>\n<em> <strong>De quoi Jolly est-il le oui ?<\/em> <\/strong><br \/>\n\u00ab\u00a0Th\u00e9\u00e2tre exigeant, populaire, festif\u00a0\u00bb dit de Thomas Jolly Thomas Jolly lui-m\u00eame. Pour l\u2019exigence, on supposera qu\u2019elle r\u00e9side dans le choix d\u2019une forme purement spectaculaire, et on dira qu\u2019elle est plut\u00f4t sa facilit\u00e9 labile. Sur le plateau, une barque tournera sur elle-m\u00eame dans la brume \u2013 il faut dire que Kaiser avait \u00e9crit qu\u2019il y avait une barque, dans la brume : voil\u00e0 pour l\u2019exigence. Pure image donc, dans sa mat\u00e9rialit\u00e9 non seulement imm\u00e9diate, mais aussi fig\u00e9e : rien qui ne viendra renouveler cette image, l\u2019interroger ou la dynamiser, en dynamiter le sens et le projet. Autour de cette id\u00e9e de sc\u00e9nographie (tout ici est id\u00e9e de mise en sc\u00e8ne plut\u00f4t que geste, id\u00e9e jet\u00e9e sur le plateau pour voir si \u00e7a marche : si \u00e7a fait image, si \u00e7a fonctionne comme id\u00e9e), une lumi\u00e8re tamisera les corps. Il faudrait peut-\u00eatre s\u2019interroger sur ces cr\u00e9ations lumi\u00e8res qui ne fabriquent que des demi-jours : et qui travaillent \u00e0 rendre invisible les acteurs, mais visibles les invisibilit\u00e9s. L\u00e0 encore, outre le narcissisme ampoul\u00e9 du proc\u00e9d\u00e9, <i>l\u2019id\u00e9e<\/i> r\u00e9alise en acte ce retournement : pour un projet de sortie \/ entr\u00e9e, on ne voit qu\u2019un truc de metteur en sc\u00e8ne, et on per\u00e7oit \u00e0 peine les acteurs.<br \/>\nTous les signes qui s\u2019accumulent sur le plateau comme on jette ce qu\u2019on a \u2013 ou comme <i>\u00e0 l\u2019heure de la mise aux baquets des repas une fois de plus ingurgit\u00e9s<\/i> \u2013 sont \u00e0 l\u2019avenant : ouverture cin\u00e9matographique avec bande-son et voix off ; poursuite lumi\u00e8re comme projecteur d\u2019avion cherchant une cible ; panneau qui descend pour annoncer le premier jour, qui descend pour annoncer le deuxi\u00e8me jour, qui descend pour annoncer le troisi\u00e8me jour, qui descend pour annoncer le quatri\u00e8me jour, qui descend pour annoncer le cinqui\u00e8me jour, qui descend pour annoncer le sixi\u00e8me jour, qui descend pour annoncer le septi\u00e8me jour, etc. En guise de th\u00e9\u00e2tre, un spectaculaire de fa\u00e7ade, formalisme qui lorgne vers le cin\u00e9ma qui lorgne vers la publicit\u00e9, et dans ce vertige o\u00f9 tout lorgne vers ce qui para\u00eet le plus efficace, le plus imm\u00e9diat, une imm\u00e9diatet\u00e9 qui pourtant tient \u00e0 distance. L\u2019adh\u00e9sion publique \u00e0 Thomas Jolly rel\u00e8ve de cette compromission permanente \u00e0 la syntaxe dominante de l\u2019image, o\u00f9 tout est expliqu\u00e9 de l\u2019int\u00e9rieur, o\u00f9 tout est appuy\u00e9 comme signe, o\u00f9 rien n\u2019est laiss\u00e9 en dehors : marchandisation d\u2019un art de l\u2019artefact. Les lumi\u00e8res voudraient faire image : elles ne fabriquent qu\u2019une joliesse d&rsquo;apparence, o\u00f9 se lit la volont\u00e9 de faire pr\u00e9cis\u00e9ment telle image (volont\u00e9, mort de l\u2019art, \u00e9crivait Michaux). Depuis qu\u2019il a fait ses armes dans le festival amateur \u00e9tudiant des fous de la rampe \u00e0 Caen, Jolly est peut-\u00eatre la figure qui incarne le mieux cet envers absolu de la radicalit\u00e9.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1224\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/160716_rdl_2770.jpg\" alt=\"160716_rdl_2770.jpg\" align=\"center\" width=\"920\" height=\"613\" \/><br \/>\n<strong>De seconde main<\/strong><br \/>\nM\u00eame \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 la pi\u00e8ce travaille, Jolly \u00e9pouse les formes consensuelles d\u2019une convergence des signes qui ne cessent de souligner leurs effets jusqu\u2019\u00e0 confondre signes et effets, sens et volont\u00e9 de sens, id\u00e9es et r\u00e9alisation. Cet espace de travail tient pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 la pr\u00e9sence des jeunes acteurs en travail. Or, ces jeunes acteurs jouent des enfants qui <em>jouent \u00e0 \u00eatre des adultes<\/em> : dans ce jeu de bascule permanent o\u00f9 les identit\u00e9s sont dynamis\u00e9es par le d\u00e9sir d\u2019\u00eatre autre au risque de soi, et dans le sacrifice de soi aussi, il aurait pu y avoir un espace de danger et de cr\u00e9ation qui aurait soulev\u00e9 le spectacle ailleurs. Mais c\u2019est \u00e0 cet endroit que r\u00e9side ce qui finalement d\u00e9sesp\u00e8re le plus. Car Jolly fait travailler ces acteurs <i>comme des fantasmes d&rsquo;acteurs<\/i>, sans presque ne jamais leur donner la possibilit\u00e9 de frayer dans du jeu \u2013 comme on dit d\u2019une m\u00e9canique qu\u2019il y a <em>du jeu<\/em> entre des pi\u00e8ces : du vide \u2013 un espace de conqu\u00eate d\u2019une singularit\u00e9 \u00e0 eux-m\u00eames inconnue. La syntaxe des gestes ou de l\u2019\u00e9nonciation que dirige Jolly se pose ici sur des corps qui en endossent une charge st\u00e9rile. C\u2019est avec <em>l\u2019image<\/em> de ce que doit faire un acteur que Jolly conduit ces acteurs : image qui ressemble \u00e0 cet \u00e9gard \u2013 mais malgr\u00e9 Jolly \u2013 \u00e0 ce que d\u00e9nonce pr\u00e9cis\u00e9ment la pi\u00e8ce de Kayser : une superstition d\u2019autant plus dangereuse qu\u2019elle est de seconde main.<br \/>\nEt \u00e0 travers cette redondance de signes qui fait \u00e9cran \u00e0 l&rsquo;\u00e9mancipation en posant une but\u00e9e artificielle sur l&rsquo;artificialit\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre, il est un signe plus st\u00e9rile et consternant que tout autre : le collectif \u00e0 l&rsquo;unisson qui remplace toute possibilit\u00e9 de communaut\u00e9 et de monde. On sait Jolly attach\u00e9 \u00e0 ces notions de famille[[le nom de sa compagnie affiche le programme politique de l&rsquo;entre-soi]], au besoin empathique de fabriquer un consensus \u00e0 tout prix : on le voit ici \u00e0 la t\u00e2che, faisant de cet ensemble d&rsquo;acteurs  un ch\u0153ur chantant \u00e0 <em>l&rsquo;unisson<\/em> la beaut\u00e9 morte des chants religieux. Les harmonies sont impeccables \u2013 sans p\u00e9ch\u00e9. Et toutes les singularit\u00e9s sont \u00e9cras\u00e9es par un collectif qui fait basculer cette communaut\u00e9 dans la communion lisse, dans laquelle chacun de ses membres est identique \u00e0 l&rsquo;autre, sculpt\u00e9 dans la lumi\u00e8re cr\u00e9pusculaire qui rend les visages \u00e0 leur neutralit\u00e9 indistincte, o\u00f9 se dissout toute relativit\u00e9, toute diff\u00e9rence, toute alt\u00e9rit\u00e9 : pour lever la gla\u00e7ante unanimit\u00e9 du sacr\u00e9 transcendant o\u00f9 s&rsquo;abime toute pens\u00e9e sensible.<br \/>\nOn devine ces jeunes acteurs pi\u00e9g\u00e9s par cette seconde main, comme on les pressent avides d\u2019explorer des territoires plus propices \u00e0 l\u2019invention d\u2019eux-m\u00eames et du monde que cet oc\u00e9an sans mar\u00e9e qui tourne \u00e0 vide sur place. Finalement, devant ce spectacle \u00e0 la d\u00e9rive parce que trop soucieux de ne surtout jamais se mouiller, une derni\u00e8re pens\u00e9e : dans cette pi\u00e8ce o\u00f9 l\u2019enjeu est de <em>faire sa place<\/em> au d\u00e9triment d\u2019un autre, d\u2019un plus faible que soi ; o\u00f9 il s\u2019agit de devenir adulte en <em>\u00e9crasant<\/em> l\u2019enfant \u2014 qu\u2019il soit l\u2019autre, ou celui qui nous habite \u2014 ; o\u00f9 il faut devenir soi-m\u00eame dans le sacrifice de l\u2019\u00e9tranger bouc-\u00e9missaire : on esp\u00e8re ne pas lire le regard de Jolly sur notre \u00e9poque et sur ce monde de l\u2019art dans lequel ces jeunes gens et jeunes femmes se lancent avec joie : on voudrait ne pas lire, surtout, une fa\u00e7on de lier chez le metteur en sc\u00e8ne, \u00e0 travers ces acteurs, la religion, l\u2019ordre marchand, et le monde de l\u2019intermittence : la purge du plus faible.<br \/>\nEt puis on sort, en saluant les jeunes \u00e9l\u00e8ves acteurs, sc\u00e9nographes, techniciens du plateau : dans leurs yeux, rien qui ne ressemblait \u00e0 la docilit\u00e9, au sacrifice, \u00e0 l\u2019enfance soumise. Bon vent, diraient les donneurs de le\u00e7on, hautains ou arrogants : le vent, on sait qu\u2019ils ne l\u2019attendront pas pour prendre le large, alors qu\u2019ils le prennent.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1225\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/160716_rdl_2829.jpg\" alt=\"160716_rdl_2829.jpg\" align=\"center\" width=\"920\" height=\"613\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les moments de seuils sont d\u00e9cisifs. Sortir d\u2019une \u00e9cole, par exemple : entrer dans ce qu\u2019on nomme vulgairement la vie professionnelle, ou plus brutalement la vie active. Passer de l\u2019enfance \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte aussi ; de la vie \u00e0 la mort, de la mort \u00e0 la vie, de la communaut\u00e9 \u00e0 la solitude. D\u2019une rive \u00e0 l\u2019autre. 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