


{"id":1254,"date":"2016-07-22T20:06:31","date_gmt":"2016-07-22T18:06:31","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1254"},"modified":"2016-07-22T20:06:31","modified_gmt":"2016-07-22T18:06:31","slug":"eschyle-pieces-de-guerre-dolivier-py-ou-la-contemplation-des-ruines","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/eschyle-pieces-de-guerre-dolivier-py-ou-la-contemplation-des-ruines\/","title":{"rendered":"Eschyle, Pi\u00e8ces de guerre d\u2019Olivier Py, ou la contemplation des ruines"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Sous les voutes en partie effondr\u00e9es de l\u2019\u00e9glise de la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, Olivier Py pr\u00e9sente <i>Eschyle, Pi\u00e8ces de guerre<\/i>, titre qui nomme ce qui ressemble \u00e0 un parcours long de plus de quatre heures, commenc\u00e9 dans le jour br\u00fblant et achev\u00e9 \u00e0 la nuit tomb\u00e9e. Ce seront quatre trag\u00e9dies d\u2019Eschyle \u2013 <em>Prom\u00e9th\u00e9e Encha\u00een\u00e9<\/em>\u00a0; <em>Les Suppliantes<\/em>\u00a0; <em>Les Sept contre Th\u00e8bes<\/em>\u00a0; <em>Les Perses<\/em> \u2013 donn\u00e9 dans leur plus simple appareil\u00a0: trois acteurs seulement qui se partagent tous les r\u00f4les, un podium de part et d\u2019autre duquel le public se placera pour seule sc\u00e9nographie, et le <em>texte<\/em> d\u2019Eschyle purement lev\u00e9 dans la traduction lyrique de Py. Ce pourrait \u00eatre un contre-pied, une r\u00e9ponse \u00e0 ceux qui lui reprochent l\u2019inflation spectaculaire de son th\u00e9\u00e2tre. \u00ab\u00a0Th\u00e9\u00e2tre pauvre\u00a0\u00bb, revendique ici Py dans la feuille de salle. Et pourtant. Pourtant, au fil de ce qui devient peu \u00e0 peu une c\u00e9r\u00e9monie civique offerte \u00e0 la contemplation, le retrait apparent du spectaculaire est l\u2019occasion d\u2019une op\u00e9ration qui, en soustrayant le spectacle, spectacularise une langue et son emphase de surface, dont l\u2019usage pur d\u00e9politise la trag\u00e9die, et nous d\u00e9poss\u00e8de des outils pour la penser\u00a0: r\u00e9duit le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 du patrimoine et ce tragique \u00e0 une le\u00e7on qui est une l\u00e2chet\u00e9 de plus, une l\u00e2chet\u00e9 de trop.\n<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-1248\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/arton449.jpg\" width=\"150\" height=\"149\" \/><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1249\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/160721_rdl_3535.jpg\" alt=\"160721_rdl_3535.jpg\" align=\"center\" width=\"920\" height=\"613\" \/><br \/>\n<center><small>@Christophe Raynaud de Lage<\/center><\/small><br \/>\n<strong>Py\u00a0: cap au pur<\/strong><br \/>\nRetour \u00e0 l\u2019origine. C\u2019est le but avou\u00e9. Voici donc les plus \u00ab\u00a0anciennes pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre de l\u2019humanit\u00e9\u00a0\u00bb, nous dit Py dans l\u2019entretien distribu\u00e9 en entrant dans l\u2019\u00e9glise. [[\u00c9videmment, c\u2019est r\u00e9duire l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 l\u2019Europe, voire \u00e0 la Gr\u00e8ce\u00a0: sur les plaines d\u2019Afrique de l\u2019Ouest des milliers d\u2019ann\u00e9es avant Eschyle, ou autour des lacs int\u00e9rieurs d\u2019Ontorio, on n\u2019a pas entendu les hexam\u00e8tres des po\u00e8tes grecs pour <i>faire<\/i> du th\u00e9\u00e2tre \u2013 tout retour \u00e0 l\u2019origine est un mensonge qui masque mal ses pr\u00e9tentions \u00e0 revendiquer un h\u00e9ritage \u00e0 soi seul.]]. Dans ce geste d\u00e9j\u00e0 se d\u00e9voile une certaine lecture de l\u2019histoire\u00a0: celle d\u2019une source o\u00f9 l\u2019on puiserait le vrai, d\u2019un fondement inalt\u00e9r\u00e9 que le temps va peu \u00e0 peu d\u00e9grader. Revenir \u00e0 cet \u00e9tat premier [[ici encore, c\u2019est un leurre, un fantasme]] de l\u2019art, c\u2019est revenir \u00e0 l\u2019essence\u00a0: essence supr\u00eame que va exhausser davantage la proposition formelle de Py \u2013 celle d\u2019une r\u00e9duction \u00e0 l\u2019os de ce th\u00e9\u00e2tre.<br \/>\nMani\u00e8re de ne laisser aucun os \u00e0 ronger \u00e0 ses d\u00e9tracteurs, qui lui ont suffisamment reproch\u00e9 \u2013 l\u2019an dernier notamment \u2013 ses boursouflures sc\u00e9niques. Ici, c\u2019est une forme de retrait que propose Py. Loin de la Cour d\u2019Honneur \u2013 o\u00f9 il avait pr\u00e9sent\u00e9 <a href=\"353\">l\u2019an dernier <i>Le Roi Lear<\/i><\/a> <a href=\"353\">[Voir la critique de [Yannick Butel sur l\u2019Insens\u00e9\u00a0: <i>Combien d\u2019arbres \u00e0 abattre<\/i><\/a>.]] \u2013, Py revendique une d\u00e9marche d\u00e9centralisante et itin\u00e9rante. Loin d\u2019Avignon, loin du spectacle\u00a0: le texte, rien que le texte, et des com\u00e9diens[[Philippe Girard, Mireille Herbstmeyer, r\u00e9d\u00e9ric Le Sacripan (autrefois Fr\u00e9d\u00e9ric Giroutru)]] en costume atemporel venus le d\u00e9livrer, purement. Sur le podium \u00e9troit, ils traverseront ce texte avec une certaine <i>efficacit\u00e9<\/i>\u00a0: moins d\u2019une heure \u00e0 chaque fois pour donner la totalit\u00e9 des quatre chefs d\u2019\u0153uvres d\u2019Eschyle [[les seuls qu\u2019on dispose encore, avec <i>l\u2019Orestie<\/i>, sur la centaine de pi\u00e8ces qu\u2019il aurait \u00e9crites\u00a0: et encore, ces \u0153uvres ne sont souvent que la premi\u00e8re partie de trilogie dans laquelle elles trouvaient tout leur sens, anthropologique et esth\u00e9tique, au sein des concours organis\u00e9s au d\u00e9but du 5e si\u00e8cle av J.-C.]].<br \/>\nTh\u00e9\u00e2tre d\u00e9charn\u00e9\u00a0: le premier acteur \u2013 Fr\u00e9d\u00e9ric Le Sacripan \u2013 s\u2019avancera pour dire les mots d\u2019un Prom\u00e9th\u00e9e torse nu, visage \u00e9maci\u00e9 \u2013 et les quatre heures s\u2019ach\u00e8veront sur ce m\u00eame acteur, interpr\u00e9tant le roi vaincu Xerx\u00e8s, torse nu \u00e9galement\u00a0: fa\u00e7on de souligner d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre la nudit\u00e9 de cette proposition, sa fragilit\u00e9 consentie \u00e0 l\u2019exposition pure du texte.<br \/>\nCar au mythe de l\u2019origine s\u2019ajoute celui de la puret\u00e9\u00a0: comme toujours, la tentation de revenir aux sources s\u2019accompagne de celle de les penser comme primordiales, frustes, concentr\u00e9es \u2013 pens\u00e9e de l\u2019origine et de la r\u00e9duction, qui con\u00e7oit l\u2019histoire comme un d\u00e9veloppement d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9. Au commencement, au moins, tout est mieux rang\u00e9. L\u2019homme vint ensuite, ce salaud, qui mit le d\u00e9sordre. On conna\u00eet le sermon. Il est d\u2019ailleurs rappel\u00e9 dans l\u2019arc dramaturgique \u00e9difiant pr\u00e9sent\u00e9 par Py, qui ouvre la soir\u00e9e sur <em>Prom\u00e9th\u00e9e Encha\u00een\u00e9<\/em>. Un Prom\u00e9th\u00e9e condamn\u00e9 pour avoir donn\u00e9 \u00e0 l\u2019homme la science et les arts, la m\u00e9decine et l\u2019astrologie, le feu de la connaissance et de la vie\u00a0: porte ouverte aux saccages commis par l\u2019homme. Ainsi, apr\u00e8s cette pi\u00e8ce o\u00f9 l\u2019homme est absent, c\u2019est au spectacle de la guerre qu\u2019on assiste \u2013 guerre\u00a0qui menace seulement et qu\u2019on fuit dans <i>Les Suppliantes<\/i>\u00a0; guerre aux sept portes de la ville et face \u00e0 laquelle on s\u2019organise dans <em>Les Sept Contre Th\u00e8bes<\/em>\u00a0; guerre qui a fini par d\u00e9ferler et a massacr\u00e9 dans <em>Les Perses<\/em>. Revenir \u00e0 l\u2019origine et \u00e0 la puret\u00e9 originelle qui serait cens\u00e9e \u00eatre enclose dans l\u2019\u0153uvre d\u2019Eschyle serait une mani\u00e8re de relire l\u2019Histoire\u00a0: et le panorama qui s\u2019en d\u00e9gage chante la nostalgie d\u2019un temps premier v\u00e9cu aupr\u00e8s des dieux, un temps g\u00e2t\u00e9 par la libert\u00e9 de l\u2019homme.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1250\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/160721_rdl_3328.jpg\" alt=\"160721_rdl_3328.jpg\" align=\"center\" width=\"920\" height=\"613\" \/><br \/>\n<center><small>@Christophe Raynaud de Lage<\/center><\/small><br \/>\n<strong> <em>Emphase avec la lune\u00a0: ou la grandiloquence incarn\u00e9e<\/em> <\/strong><br \/>\nMais dans cette lecture et la proposition formelle qui la rejoint \u2013 pr\u00e9sent\u00e9e comme une fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la puissance, un retour salvateur aux fondamentaux \u2013, on oublie de voir que cette pseudo-origine \u00e9tait fort \u00e9loign\u00e9e de la puret\u00e9\u00a0: qu\u2019elle est elle-m\u00eame issue d\u2019une histoire des formes et que ce th\u00e9\u00e2tre est ab\u00e2tardi par tout ce qui pourrait attaquer le texte. R\u00eav\u00e9es comme des spectacles de la totalit\u00e9 \u2013 emm\u00eal\u00e9s de musique, de danse, de corps hurlant, de peintures gigantesques, d\u2019architecture grandiose, de foule \u2013, ces trag\u00e9dies sont des puissances op\u00e9ratiques o\u00f9 le texte n\u2019est qu\u2019un appui, qu\u2019un levier, non une fin. \u00c9tait recherch\u00e9 l\u2019\u00e9quilibre entre le spectacle (l\u2019opsis) et le texte (poiesis) comme une mise en tension. On sait bien qu\u2019Aristote \u2013 spectateur lointain,\u00a0un si\u00e8cle plus tard, d\u2019un th\u00e9\u00e2tre qui lui \u00e9tait \u00e9tranger \u2013, a occult\u00e9 le spectacle pour ne conserver que le po\u00e8me. On sait aussi que vouloir revenir au texte, c\u2019est faire retour \u00e0 un endroit qui n\u2019a jamais exist\u00e9\u00a0: c\u2019est v\u00e9ritablement perdre de vue la puissance que contiennent et d\u00e9livrent ces trag\u00e9dies. C\u2019est \u00e0 peu de choses pr\u00e8s projeter silencieusement dans une salle de spectacle les manuscrits d\u2019une partition de musique.<br \/>\n\u00c0 cet \u00e9gard, ce th\u00e9\u00e2tre pauvre est un leurre. Il l\u2019est davantage qu\u2019on entend ce sur quoi il repose. Car Py ne renonce \u00e0 son spectaculaire qu\u2019en apparence\u00a0: dans cet \u00ab\u00a0\u00e0 l\u2019os\u00a0\u00bb, l\u2019outrance est d\u2019autant plus pr\u00e9sente. Th\u00e9\u00e2tre pauvre\u00a0? Ce serait le contraire. Dans le creux conc\u00e9d\u00e9 au spectaculaire, Py s\u2019engouffre et fraie sa propre langue qu\u2019il exhibe, comme s\u2019exhibe un geste \u2013 une gesticulation plut\u00f4t \u2013 tragique, o\u00f9 tout converge vers une d\u00e9monstration du sentiment path\u00e9tique plut\u00f4t que vers sa lev\u00e9e. L\u2019interpr\u00e9tation y est incarnation\u00a0: le jeu, plut\u00f4t un mime d\u2019une syntaxe tragique telle qu\u2019on pourrait l\u2019imaginer, et qui correspond \u00e0 l\u2019id\u00e9e abstraite des sentiments. Comme s\u2019il suffisait de se mettre en col\u00e8re pour dire la col\u00e8re, ou de contrefaire la tristesse pour montrer qu\u2019on est triste, de sembler inquiet pour d\u00e9signer l\u2019inqui\u00e9tude. Ce th\u00e9\u00e2tre pauvre l\u2019est surtout dans son \u00e9paisseur sensible. Il propose comme seule \u00e9nergie l\u2019emphase\u00a0: et comme unique pulsion, celle de sa propre grandiloquence.<br \/>\nOui, th\u00e9\u00e2tre riche de lui-m\u00eame, qui finit par crouler sous le poids de sa th\u00e9\u00e2tralit\u00e9. Ici, l\u2019absence de d\u00e9cor ne cesse de faire signe vers le d\u00e9cor naturel, puissant, du lieu [[Il faut malgr\u00e9 tout pr\u00e9ciser que ce n\u2019est pas pour un tel lieu que le spectacle a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u, puisque le projet de Py est avant tout itin\u00e9rant, et que le spectacle a \u00e9t\u00e9 repr\u00e9sent\u00e9 dans bien des endroits, gymnases, salles de spectacles de moyennes communes\u2026]]\u00a0: cette \u00e9glise tomb\u00e9e sur elle-m\u00eame. Singuli\u00e8re d\u00e9centralisation, que de sortir des remparts d\u2019Avignon pour investir une autre centralit\u00e9\u00a0: sacr\u00e9e, d\u00e9chir\u00e9e entre les ruines et le ciel, sanctuaire abandonn\u00e9 et que le th\u00e9\u00e2tre vient de nouveau faire vivre. Ici, au fond du trou \u00e0 travers lequel on voit le ciel, on y aurait donc jet\u00e9 un th\u00e9\u00e2tre. Signe qui porte ici encore toute une conception de l\u2019art de Py. Grotowski aimait citer cette phrase de Brecht\u00a0: \u00ab\u00a0c\u2019est vrai, l\u2019origine du th\u00e9\u00e2tre c\u2019est le rituel\u00a0; mais le th\u00e9\u00e2tre commence l\u00e0 o\u00f9 le rituel n\u2019existe plus\u00a0\u00bb [[Peter Brook, <em>Avec Grotowski<\/em>, pr\u00e9face de Georges Banu, Arles, Actes-Sud, 2009, p.\u00a0119.]]. Ici, le th\u00e9\u00e2tre devient le rituel, sacr\u00e9 et civique, d\u2019un culte rendu \u00e0 ses Anciens, ceux qui savaient encore le secret de l\u2019\u00eatre ensemble pur et de la Beaut\u00e9 perdue.<br \/>\n<iframe loading=\"lazy\" width=\"640\" height=\"360\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/4TH1dtyLoGY\" frameborder=\"0\" allowfullscreen><\/iframe><br \/>\n<em>\u00a0<strong>D\u00e9radicalisation\u00a0: un sacr\u00e9 geste patrimonial<\/strong> <\/em><br \/>\nCar c\u2019est le sens de ce projet\u00a0: dresser \u00e0 vue un monument \u00e0 la Culture vou\u00e9 \u00e0 \u00eatre admir\u00e9. \u00ab\u00a0Il y a dans ces pi\u00e8ces un \u00e9l\u00e9ment p\u00e9dagogique, une le\u00e7on de civisme\u00a0\u00bb. On est l\u00e0 pour se faire (r\u00e9) \u00e9duquer\u00a0: ou pour le dire avec les mots d\u2019aujourd\u2019hui\u00a0: dans cet espace du consensus culturel le plus absolu, on est l\u00e0 pour se faire d\u00e9-radicaliser.<br \/>\nEschyle est le nom inattaquable d\u2019un h\u00e9raut de la civilisation (la n\u00f4tre, para\u00eet-il\u00a0: Histoire cont\u00e9e comme \u00e0 des enfants, o\u00f9 la Gr\u00e8ce est source de l\u2019Europe, de la politique, et du th\u00e9\u00e2tre\u00a0: et o\u00f9 revenir \u00e0 cette origine serait gage de retrouver une v\u00e9rit\u00e9 \u2013 on a le droit de choisir d\u2019autres histoires, d\u2019autres origines, plus aberrantes et f\u00e9condes\u00a0: de se r\u00eaver d\u2019ailleurs pour se vouloir autre que soi-m\u00eame). Dans ces trag\u00e9dies, le summum de cette civilisation. La quintessence de la beaut\u00e9. On se rend \u00e0 ce spectacle comme \u00e0 une messe\u00a0: le ch\u0153ur est effondr\u00e9, mais le th\u00e9\u00e2tre viendra justement \u00e0 cet endroit de l\u2019\u00e9glise pour combler le trou. \u00ab\u00a0Le public sait d\u2019embl\u00e9e qu\u2019il touche l\u00e0 \u00e0 des textes patrimoniaux indispensables [[O. Py, feuille de salle.]]\u00a0\u00bb. Exp\u00e9rience touristique\u00a0: surtout ne pas toucher aux ruines. La bi-frontalit\u00e9 de la sc\u00e9nographie ne fera que souligner cette r\u00e9v\u00e9rence\u00a0: le public se regardera regardant le spectacle. \u00ab\u00a0Ainsi, le public peut se contempler lui-m\u00eame, contemplant les acteurs [[O. Py, feuille de salle]].\u00a0\u00bb Ce \u00e0 quoi il assiste, litt\u00e9ralement, c\u2019est au spectacle de son propre regard content de contempler l\u2019Art Majuscule\u00a0: le podium sur lequel passeront les acteurs sera l\u00e9g\u00e8rement sur\u00e9lev\u00e9 pour qu\u2019on puisse lever la t\u00eate vers l\u2019Objet \u00e0 v\u00e9n\u00e9rer.<br \/>\nReste que durant les quatre heures, on aura le temps de regarder les murs, et de r\u00eaver \u00e0 partir des inscriptions cabalistiques griff\u00e9es sur les parois\u00a0: signes des ma\u00e7ons du XVIe, pay\u00e9s \u00e0 la t\u00e2che et qu\u2019on appelait\u00a0: les t\u00e2cherons. Sous ces signes s\u2019agiteront les poses tragiques de seconde main, impeccables de technique et d\u2019\u00e9nonciation (les dames s\u2019exclameront en sortant, ravies\u00a0: \u00ab\u00a0on entend parfaitement le texte\u00a0\u00bb, tandis que je saluerai avec tendresse et fraternit\u00e9, un dernier regard au-dessus de l\u2019\u00e9paule, les signes des t\u00e2cherons).<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1251\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/2016-07-21_20.55.58.jpg\" alt=\"2016-07-21_20.55.58.jpg\" align=\"center\" width=\"3264\" height=\"2448\" \/><br \/>\nDe cette c\u00e9r\u00e9monie citoyenne, finit par s\u2019imposer le sentiment d\u2019une escroquerie politique. Car s\u2019il faut prendre Py au mot, c\u2019est aussi pour ne pas le prendre pour dit. Politique\u00a0: ce mot, Olivier Py ne cesse de le prononcer\u00a0: dans les m\u00e9dias, dans les feuilles de salle, dans les conf\u00e9rences de presse, sur le plateau\u2026 Mais quelle est cette politique qu\u2019il l\u00e8ve, dans cette \u00e9glise et sous le ciel noir\u00a0?<br \/>\nLes pi\u00e8ces d\u2019Eschyle \u2013 \u00ab\u00a0Eschyle m\u2019apprend \u00e0 vivre, \u00e0 penser, \u00e0 faire du th\u00e9\u00e2tre [[O. Py, feuille de salle]]\u00a0\u00bb \u2013 exposent leur drame hors de tout agir\u00a0: ici tout est d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9 ou \u00e0 venir ou \u00e0 pr\u00e9voir. On attend de voir o\u00f9 le sort va tomber. R\u00e8gne la pens\u00e9e du destin, o\u00f9 la cons\u00e9quence se trouve immanquablement \u00e9crite dans la cause. Prom\u00e9th\u00e9e raconte \u00e0 Io ce qui va lui arriver\u00a0: destin dont on verra l\u2019accomplissement une heure plus tard, dans <em>Les Suppliantes<\/em>\u2026\u00a0Mais dans cette couture que propose Py, le destin devient une fatalit\u00e9, teint\u00e9e de fatalisme. Prom\u00e9th\u00e9e a confi\u00e9 aux hommes la libert\u00e9 et qu\u2019en font-ils\u00a0? Ils s\u2019ali\u00e8nent aux pr\u00e9dictions\u00a0; demeurent suspendus aux d\u00e9cisions que d\u2019autres prendront\u00a0: ainsi du roi P\u00e9lagos dans <em>Les Suppliantes<\/em>\u00a0; ainsi de la Reine dans <em>Les Perses<\/em>, ainsi de tous ceux qui, en jetant la pi\u00e8ce, attendent qu\u2019elles tombent.<br \/>\nPy jettent ces pi\u00e8ces de guerre comme autant d\u2019images, reflets d\u2019une sid\u00e9ration incapacitante\u00a0: dans <em>Les Sept contre Th\u00e8bes<\/em>, on d\u00e9crit \u00e0 Et\u00e9ocle les boucliers des assi\u00e9geants qui vont livrer bataille, et dont les armoiries portent le r\u00e9cit de leur combat \u00e0 venir. Chez Eschyle, qui fait tenir tout le po\u00e8me sur cette action dramatique \u2013 \u00c9t\u00e9ocle doit choisir dans ses rangs le combattant ad\u00e9quat susceptible d\u2019affronter ces adversaires en fonction de leurs forces et faiblesses \u2013, la langue vient ici remplir l\u2019image pour la dynamiser, l\u2019inscrire dans l\u2019espace de Th\u00e8bes et le temps du combat imminent. Tout le contraire ici. Olivier Py fait installer une t\u00e9l\u00e9vision en bout de sc\u00e8ne\u00a0: et l\u2019acteur qui joue le messager, pos\u00e9 devant l\u2019image, sera spectateur d\u2019un monde effroyable, qu\u2019il ne fera que d\u00e9signer au Roi. Renversement\u00a0: on ne serait donc plus que cela, spectateur post\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9cran de t\u00e9l\u00e9vision qui nous s\u00e9pare du monde, condamn\u00e9 \u00e0 ne faire qu\u2019assister aux catastrophes, gratte-ciels qui tombent, camion qui d\u00e9ferlent sur les foules\u2026\u00a0<br \/>\nCes pi\u00e8ces ne sont ainsi pas sans r\u00e9sonance\u00a0: <em>Les Suppliantes<\/em> d\u00e9crivent jusqu\u2019au vertige la situation des migrants traversant la M\u00e9diterran\u00e9e pour trouver refuge et hospitalit\u00e9. <em>Les Perses<\/em> chante la d\u00e9ploration des guerres inutiles qui ne charrient qu\u2019horreur et d\u00e9solation\u2026\u00a0Mais pr\u00e9cis\u00e9ment, le politique est ici toujours r\u00e9duit \u00e0 un th\u00e8me, un motif, une toile anhistorique qui fonctionne pour <i>tous<\/i> les temps, et donc pour aucun en particulier\u00a0; il ne saurait \u00eatre une arme singuli\u00e8re pour notre pr\u00e9sent. Face \u00e0 ces th\u00e8mes, le th\u00e9\u00e2tre ne produit aucune capacit\u00e9 [[Le mot est celui que d\u00e9gage Olivier Neveux dans ces travaux, notamment dans <em>Politiques du spectateur<\/em>]] pour lire le monde. Il expose la pure contemplation des impuissances \u2013 que le spectateur lira sur le visage des spectateurs face \u00e0 lui. Les forces de mort s\u2019abattent sur nous\u00a0: mais qu\u2019y pouvons-nous\u00a0? Il faut accepter son sort\u00a0: Prom\u00e9th\u00e9e lui-m\u00eame, encha\u00een\u00e9, s\u2019il conteste le pouvoir du roi absolu, finit par accepter son sort au nom d\u2019une \u00e9mancipation \u00e0 venir, qui ne le concerne pas.<br \/>\nOui, face \u00e0 ce th\u00e9\u00e2tre, on est comme d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 du monde\u00a0: entre nous et le monde, la Culture se dresse, avec cette injonction\u00a0: tu l\u2019aimes ou tu nous quittes.<br \/>\nTh\u00e9\u00e2tre politique, oui\u00a0: mais une politique qui pose les yeux sur le monde et chante la peine d\u2019\u00eatre pour toujours s\u00e9par\u00e9 de l\u2019origine en t\u00e2chant de la rejoindre, d\u00e9plore les formes et les usages que l\u2019Histoire lui a donn\u00e9s et voudrait s&rsquo;en extraire. Th\u00e9\u00e2tre politique certes\u00a0: mais d\u00e9finitivement pas la n\u00f4tre.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1252\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/160721_rdl_3517.jpg\" alt=\"160721_rdl_3517.jpg\" align=\"center\" width=\"920\" height=\"613\" \/><br \/>\n<center><small>@Christophe Raynaud de Lage<\/center><\/small><br \/>\nLe jour est tomb\u00e9 lentement sur tout cela au moment o\u00f9 s\u2019ach\u00e8ve <em>Les Perses<\/em>, et la nuit s\u2019est lev\u00e9e dehors. Le ciel est plus lourd, lourd de tout ce festival qui se termine et de l\u2019orage qui gronde, va \u00e9clater, ne s\u2019abat pas encore\u00a0; j\u2019entends certains spectateurs, les yeux vers le ciel, esp\u00e9rer qu\u2019il va pleuvoir et tout nettoyer\u00a0; on serait tent\u00e9 de c\u00e9der \u00e0 cet espoir, comme \u00e0 une <em>foi<\/em>. Mais non : de l\u2019orage aussi, il faut refuser l\u2019esp\u00e9rance, comme on refuse de se confier aux forces qui ne seraient pas les n\u00f4tres. Il faut rentrer\u00a0: c\u2019est-\u00e0-dire, comme toujours, sortir de l\u2019\u00e9glise, du th\u00e9\u00e2tre, s\u2019enfoncer dans la nuit et rejoindre les camarades que je devine autour de la table de la Maison de l\u2019Insens\u00e9, \u00e9crire et en d\u00e9coudre\u00a0: et ne pas renoncer.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1253\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/2016-07-21_23.24.37.jpg\" alt=\"2016-07-21_23.24.37.jpg\" align=\"center\" width=\"3264\" height=\"2448\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sous les voutes en partie effondr\u00e9es de l\u2019\u00e9glise de la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, Olivier Py pr\u00e9sente Eschyle, Pi\u00e8ces de guerre, titre qui nomme ce qui ressemble \u00e0 un parcours long de plus de quatre heures, commenc\u00e9 dans le jour br\u00fblant et achev\u00e9 \u00e0 la nuit tomb\u00e9e. Ce seront quatre trag\u00e9dies d\u2019Eschyle \u2013 Prom\u00e9th\u00e9e Encha\u00een\u00e9\u00a0; Les Suppliantes\u00a0; Les Sept contre Th\u00e8bes\u00a0; Les Perses \u2013 donn\u00e9 dans leur plus simple appareil\u00a0: trois acteurs seulement qui se partagent tous les r\u00f4les, un podium<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":1248,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-1254","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/1254","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1248"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1254"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=1254"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}