


{"id":1323,"date":"2016-12-12T23:18:51","date_gmt":"2016-12-12T22:18:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1323"},"modified":"2016-12-12T23:18:51","modified_gmt":"2016-12-12T22:18:51","slug":"soubresaut-et-le-sursaut-du-funambule","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/soubresaut-et-le-sursaut-du-funambule\/","title":{"rendered":"Soubresaut\u2026 et le sursaut du funambule"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><em>Soubresaut<\/em> est la nouvelle cr\u00e9ation du Radeau et de Fran\u00e7ois Tanguy. Un univers plastique et textuel soutenu par l\u2019\u00e9laboration sonore d\u2019Eric Goudard et les voix\/corps de Didier Bardoux, Frode Bjornstad, Laurence Chable, Muriel H\u00e9lary, Ida Hertu, Vincent Joly, Karine Pierre, Jean Rochereau et Jean-Pierre Dupuy. Un travail qui, pr\u00e9sent\u00e9 en novembre dernier au TNB lors du festival \u00ab Mettre en sc\u00e8ne \u00bb, \u00e9tait repris \u00e0 la Fonderie, au Mans. 1H30 o\u00f9 viennent, par vague d\u2019<em>Einfall<\/em>, des bribes de pens\u00e9e\u2026 Fa\u00e7on, \u00e0 travers <em>Soubresaut<\/em> de rappeler et de faire vivre la pens\u00e9e qu\u2019\u00ab une solitude intangible est pour l\u2019intellectuel la seule attitude o\u00f9 il puisse encore faire acte de solidarit\u00e9. \u00bb, comme l\u2019\u00e9crivait Adorno dans Minima Moralia, R\u00e9flexions sur la vie Mutil\u00e9e.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-1322\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/arton468.jpg\" width=\"625\" height=\"613\" \/><\/p>\n<p><em>Et<\/em> si\u2026 Et si personne n\u2019\u00e9chappait \u00e0 l\u2019\u00e9tat-d\u2019\u00eatre un Lenglum\u00e9 ou un Mistingue\u2026 Si Labiche, dans sa com\u00e9die, avec sa \u00ab Lourcine \u00bb, avait point\u00e9 en d\u00e9finitive un universel au m\u00eame titre que quelques-unes des intuitions justes qui tra\u00eenent dans les po\u00e8mes pens\u00e9s, dans les pi\u00e8ces graves, dans la litt\u00e9rature o\u00f9 l\u2019\u00e9criture s\u2019approche du saisissement des profondeurs. Et si la vie, dans son actualit\u00e9 brutale, aujourd\u2019hui mais hier encore, et sans doute demain\u2026 ressemblait traits pour traits aux visages de juges perruqu\u00e9s grotesques des Langlum\u00e9 et Mistingue qu\u2019expose Fran\u00e7ois Tanguy dans <em>Soubresaut<\/em>.<br \/>\nEt si, donc, il n\u2019y avait d\u2019autre v\u00e9rit\u00e9 que celle cruelle, prescriptive en quelque sorte, que celle donc qui d\u00e9signe l\u2019Homme comme un endormi. \u00ab L\u2019Homme, cet endormi \u00bb\u2026 Enonc\u00e9 ambigu (\u00ab  l\u2019homme s\u2019est endormi \u00bb, peut-on entendre encore) qui souligne une fatigue, un \u00e9puisement, un abandon, une c\u00e9cit\u00e9 et simultan\u00e9ment la baisse de la garde, le repos na\u00eff et celui du guerrier encore\u2026 \u00ab L\u2019Homme, cet endormi \u00bb, dis-je, peut-\u00eatre encore et aussi, cet idiot incapable de sentir les dangers qui le guettent, la proie qu\u2019il est toujours, l\u2019amn\u00e9sique \u00e9ternel qu\u2019il incarne et qui le prive de son pass\u00e9 qui s\u2019en retourne sans cesse\u2026 Cet \u00e9ternel retour o\u00f9, dans les plis des gouvernances s\u00e9journent aux agu\u00eats \u00ab les couteaux de bouchers qui traversent les chambres \u00e0 coucher \u00bb.<br \/>\nEt si la v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9voil\u00e9e \u00e9tait l\u00e0, chez Lenglum\u00e9 et Mistingue, les parents d\u2019une humanit\u00e9 qui au risque de l\u2019endormissement et de l\u2019oubli demeurait <em>in fine<\/em> la responsable premi\u00e8re de ce que l\u2019\u00e9poque fera arriver, accoucher\u2026 L\u2019endormi surpris, encore, au r\u00e9veil, quand l\u2019Histoire mise au monde se trouble\u2026<br \/>\nLenglum\u00e9 et Mistingue, personnages aux patronymes qui ne sont pas des noms, mais peut-\u00eatre une mani\u00e8re de nommer ce qu\u2019il en est de cette humanit\u00e9 somnolante, gagn\u00e9e par la lassitude et la fatigue des combats perdus, toujours prompte \u00e0 perdre de vue, aussi, ce qui l\u2019environne, et les combats \u00e0 mener.<br \/>\nDe <em>Soubresaut<\/em>, on ne pourra jamais donner la cl\u00e9, mais regardant la mine de Langlum\u00e9 miroir de celle de Mistingue, l\u2019un et l\u2019autre aux yeux poch\u00e9s, dans la p\u00e9riph\u00e9rie de l\u2019ouverture de <em>Sourbresaut<\/em>, cette pens\u00e9e tape \u00e0 l\u2019\u0153il comme un clin d\u2019\u0153il\u2026 Soit, Nietzsche l\u2019\u00e9crivait, un \u00ab \u0153il exerc\u00e9 ou un clignement de l\u2019\u0153il \u00bb pour d\u00e9signer quelque chose d\u2019affolant et d\u2019aveuglant\u2026 ou d\u00e9j\u00e0 un soubresaut infime.<br \/>\nEt Tanguy alors de mettre en place, dans un mouvement simultan\u00e9, les figures des endormis, des somnolants et celles du tressaillement puisque les unes ne peuvent aller sans les autres. Et ainsi de faire de <em>Soubresaut<\/em> l\u2019aire d\u2019in-repos o\u00f9 se croisent les topiques infernales du sommeil, du r\u00eave et du r\u00e9v-eil, illimitant le mouvement d\u2019un ballet puisque \u00ab Danser, c\u2019est penser \u00bb.<br \/>\nD\u00e8s lors, la construction de l\u2019espace qu\u2019est la sc\u00e8ne, habituellement faite d\u2019angles, de recoins, de panneaux mobiles, d\u2019angles morts\u2026 s\u2019orne de tobbogans et de glissi\u00e8res. A l\u2019impression premi\u00e8re d\u2019un jardin d\u2019enfants o\u00f9 s\u2019\u00e9broueraient com\u00e9diens et com\u00e9diennes vient bient\u00f4t se substituer l\u2019autre pens\u00e9e d\u2019un jardin des d\u00e9lices o\u00f9 s\u2019amalgament les rituels infernaux, les joutes duelles, la cohorte des spectres, des martyrs et des br\u00fbl\u00e9s, les supplici\u00e9s inattendus aux feux de la rampe. Comme in\u00e9luctablement pris dans l\u2019ordre de l\u2019attraction, les corps sont tir\u00e9s, contre eux malgr\u00e9 eux, vers une b\u00e9ance centrip\u00e8te. On y verra parfois le rythme d\u2019une \u00e9vacuation, parfois un cul de basse fosse, parfois un cimeti\u00e8re\u2026 sans jamais qu\u2019une pens\u00e9e plus qu\u2019une autre ne prenne le pas sur l\u2019autre.<br \/>\nC\u2019est que <em>Soubresaut<\/em> m\u00eale les r\u00eaveries color\u00e9es et les songes lugubres o\u00f9 le dialogue habituel entre les interpr\u00e8tes se trouve remplac\u00e9 par plusieurs monologues qui marquent une forme de d\u00e9solation, une forme d\u2019isolement, un monde de chemins sans passants. Mani\u00e8re de parler \u00e0 c\u00f4t\u00e9\u2026 L\u00e0, \u00e0 l\u2019endroit de la parole qui n\u2019est plus destin\u00e9e \u00e0 une oreille, les fragments de textes de Celan, de Kafka, de Bruno, de Coleridge\u2026 ressemblent \u00e0 des pens\u00e9es testamentaires o\u00f9 la fin du r\u00e8gne de la \u00ab communaut\u00e9 des esprits \u00bb a fait place \u00e0 celle des anachor\u00e8tes atemporels. De ceux qui parlent en sachant que le secours de la voix po\u00e9tique n\u2019est plus que l\u2019alambique vide de l\u2019ivresse d\u00e9sert\u00e9e.<br \/>\nEt alors, dans l\u2019ombre sonore de ces mots tinte le son guerrier des canonnades et autres bombardements qui s\u2019entendent comme le contrepoint des orchestrations symphoniques aux belles harmonies. Au po\u00e8me, aux pens\u00e9es cisel\u00e9es, \u00e0 tout ce qui fait le plaisir de vivre et d\u2019esp\u00e9rer croiser l\u2019intensit\u00e9 d\u2019une pens\u00e9e s\u2019est substitu\u00e9 un son meurtrier qui endeuille l\u2019\u00e9coute. Et d\u2019entendre les livres de la biblioth\u00e9que de Tanguy, finalement, esquisser un <em>miserere<\/em> contemporain sur ce champ de bataille o\u00f9 les corps sont jet\u00e9s, \u00e0 moins que ce ne soit le son des luttes perp\u00e9tuellement perdues, in\u00e9luctablement reconduites, et perdues encore.<br \/>\nEt si, alors, le soubresaut \u00e9tait encore un sanglot, le hocquet qui gagne ceux qui pleurent sur un monde non pas perdu, mais plut\u00f4t, et toujours, en perdition. Et si le soubresaut, encore, n\u2019\u00e9tait autre qu\u2019un spasme qui n\u2019en finit plus de nous alerter sur l\u2019irrespirable, et pr\u00e9cis\u00e9ment sur l\u2019impossible possibilit\u00e9 paradoxale de mal vivre le monde, mais toujours d\u2019habiter l\u2019Histoire. En lieu et place de la sc\u00e8ne, dans la petite salle de la fonderie, il y a dans <em>Soubresaut<\/em> une charge comique qui ne peut s\u2019envisager que comme le recto d\u2019un tragique. Il y a un souffle, le premier, peut-\u00eatre aussi indistinct du dernier\u2026 celui de l\u2019agonie.<br \/>\n\u00ab Ni rire, ni pleurer mais comprendre \u00bb sur le mode d\u2019une scolie de Spinoza, Tanguy \u00e9crit <em>Soubresaut<\/em> tel un livre des intuitions du vacillement et du glissement qui viennent articuler le jeu des com\u00e9diens. A cet endroit o\u00f9 le voile prend le pas sur la clart\u00e9, ce qui est donn\u00e9 \u00e0 voir rel\u00e8ve d\u2019un monde anamorphique o\u00f9 l\u2019id\u00e9alisme et ses formes r\u00eav\u00e9es est pris dans un mouvement de mutations. Qu\u2019est-ce que la m\u00e9tamorphose d\u2019une joie ? Qu\u2019est-ce que la mutation d\u2019un id\u00e9al ? Qu\u2019est-ce que la transformation d\u2019un temps esp\u00e9r\u00e9 ? Qu\u2019est-ce qu\u2019un r\u00eave politique ? Qu\u2019est-ce qu\u2019une \u00e2me s\u0153ur sans fraternit\u00e9 ? Qu\u2019est-ce que se lever sans direction o\u00f9 aller ? Moins des questions que des doutes n\u00e9s de ce qui est rest\u00e9 sur le bas c\u00f4t\u00e9 de toutes les routes des grands soirs. Moins des doutes, in fine, que des constats qui font du \u00ab qu\u2019est-ce que\u2026 \u00bb l\u2019embrayeur philosophique d\u2019une parole qui est sorti de ses gonds.<br \/>\n<em>Soubresaut<\/em> est sans doute une r\u00e9ponse en forme d\u2019\u00e9nigme qui tient \u00e0 part \u00e9gale ce qui a \u00e9t\u00e9 et ce qui n\u2019est pas encore\u2026 Au vrai, Soubresaut peut ainsi figurer l\u2019interregnum dont Gramsci se sert pour d\u00e9signer un temps historique n\u00e9gatif o\u00f9 ce qui n\u2019est plus n\u2019a pas encore livr\u00e9 ce qui va venir\u2026 Soit un intervalle incertain\u2026 un temps de crise qui met le temps en crise, en quelque sorte. Moment o\u00f9 le <em>D\u00e9mos<\/em> est concurrenc\u00e9 par le <em>Pl\u00e9thos<\/em> (ce pluriel qui l\u00e9gitime l\u2019id\u00e9e abstraite de \u00ab majorit\u00e9 \u00bb).<br \/>\n<em>Soubresaut<\/em> ne parle pas explicitement de cela, mais l\u2019\u00e9voque \u00e0 mot couvert\/ \u00e0 mots po\u00e9tiques, et c\u2019est bien une pi\u00e8ce politique que livre Fran\u00e7ois Tanguy. Une pi\u00e8ce politique, oui, qui passe par une parole o\u00f9 le recours aux mots de l\u2019espace litt\u00e9raire n&rsquo;est l\u2019objet d\u2019aucun compromis avec la pens\u00e9e. L\u00e0 o\u00f9 parler peut \u00eatre violent, l\u00e0 o\u00f9 dire peut-\u00eatre brutal et familier\u2026<br \/>\nAlors se presse une multitude de formes et de couleurs, d\u2019ombres plastiques et d\u2019ondes po\u00e9tiques, o\u00f9 un cavalier d\u2019acier voisine avec la t\u00eate d\u2019un sanglier, quelques personnages en qu\u00eate de devenir avec des pantins d\u00e9membr\u00e9s, une femme au teint de marionnette avec un violoniste fou, une baillonnette-porte-manteau \u00e0 la poursuite d\u2019un combat, des perruques de toutes formes, quelques maquillages lourdement appliqu\u00e9s soulignant des rictus d\u2019emplatr\u00e9s, quelques anges d\u00e9s-ail\u00e9s avec une bande d\u2019\u00e2mes perdues\u2026 Et tous pourraient \u00eatre les naufrag\u00e9s de quelques paquebots transatlantiques. Tous pourraient \u00eatre les jouets anciens d\u2019un magasin au destin\u2026<br \/>\nDire quelque chose de cela ne peut venir que d\u2019un ressenti int\u00e9rieur. C\u2019est un monde qui se presse tout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des trav\u00e9es de spectateurs. Un monde d\u2019ailleurs, peut-\u00eatre et sans doute le n\u00f4tre aper\u00e7u diff\u00e9remment au prisme des livres, et mis \u00e0 jour dans la faible clart\u00e9 que Goya donne \u00e0 l\u2019effroi. C\u2019est-\u00e0-dire ce qui est l\u00e0, quand le deuil de la beaut\u00e9 est accompli. Mais, et de la m\u00eame mani\u00e8re que la fragile lumi\u00e8re sc\u00e9nique est encore une luciole pasolienne, il faut peut-\u00eatre voir dans <em>Soubresaut<\/em> qui convoque un fragment d\u2019<em>Esth\u00e9tique de la r\u00e9sistance<\/em> de Weiss\u2026 un sursaut. Et, faire sien l\u2019\u00e9nonc\u00e9 de Dante entendu parmi d\u2019autres \u00ab Et pense qu\u2019en toi la vue est \u00e9gar\u00e9e mais non d\u00e9funte \u00bb.<br \/>\nAlors, peut-\u00eatre \u2013 mais encore n\u2019est-ce l\u00e0 qu\u2019un ressenti \u2013 voir dans le d\u00e9s\u00e9quilibre chor\u00e9graphique des com\u00e9diens, toujours dans l\u2019inqui\u00e9tude acrobatique, ceux qui, conscients de la fragilit\u00e9 du monde d\u00e9racin\u00e9 de ses points d\u2019appui, sont les cantonniers, toujours, d\u2019un chantier-sc\u00e8ne \u00e0 la recherche d&rsquo;une refondation. Regarder ces funambules \u00e0 l\u2019\u0153uvre, dans le d\u00e9dale qu\u2019aime mettre \u00e0 vue Tanguy, d\u00e9gager les chemins po\u00e9tiques et r\u00e9fl\u00e9chir la travers\u00e9e de l\u2019Histoire. Observer ces presque contorsionnistes, dis-je, d\u2019un th\u00e9\u00e2tre qui ne passe jamais en force mais seulement en douceur, sur le fil, dans l\u2019esquive et le fr\u00f4lement, au risque qu\u2019induit la contorsion, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019\u00e9preuve de la douleur pour soi\u2026 sentie en soi. Ultime signe ou soubresaut que l\u2019on doit \u00e0 ceux du Radeau, \u00e0 Tanguy, de se sentir vivant m\u00eame mutil\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Soubresaut est la nouvelle cr\u00e9ation du Radeau et de Fran\u00e7ois Tanguy. Un univers plastique et textuel soutenu par l\u2019\u00e9laboration sonore d\u2019Eric Goudard et les voix\/corps de Didier Bardoux, Frode Bjornstad, Laurence Chable, Muriel H\u00e9lary, Ida Hertu, Vincent Joly, Karine Pierre, Jean Rochereau et Jean-Pierre Dupuy. 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