


{"id":1329,"date":"2016-12-30T15:11:29","date_gmt":"2016-12-30T14:11:29","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1329"},"modified":"2016-12-30T15:11:29","modified_gmt":"2016-12-30T14:11:29","slug":"joie-de-detruire-dejeuner-chez-wittgenstein","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/joie-de-detruire-dejeuner-chez-wittgenstein\/","title":{"rendered":"Joie de d\u00e9truire : D\u00e9jeuner chez Wittgenstein"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><em>D\u00e9jeuner chez Wittgenstein<\/em> (1984) de Thomas Bernhard, mis en sc\u00e8ne par Krystian Lupa, avec Malgorzata Hajewska-Krzysztofik (la cadette), Agnieszka Mandat (l\u2019a\u00een\u00e9e) et Piotr Skiba (Ludwig), au Th\u00e9\u00e2tre des Abbesses les 13-18 d\u00e9cembre 2016 lors du Festival d\u2019Automne \u00e0 Paris. Dur\u00e9e: 3h plus entractes.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-1328\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/arton471.jpg\" width=\"632\" height=\"613\" \/><\/p>\n<p>Comme souvent chez Bernhard dramaturge ou romancier, l\u2019intrigue se r\u00e9duit \u00e0 l\u2019attente d\u2019un convive et la pr\u00e9paration du repas, le repas proprement dit, l\u2019apr\u00e8s repas, ou le caf\u00e9, qui a du mal \u00e0 passer. Pensons \u00e0 <em>Des arbres \u00e0 abattre<\/em> et <em>Place des h\u00e9ros<\/em> : deux C\u00e8nes fun\u00e9raires \u00e0 Vienne sur fond de mondanit\u00e9s irritantes ou de hantise du nazisme, deux spectacles de Lupa qui pr\u00e9c\u00e8dent <em>D\u00e9jeuner chez Wittgenstein<\/em> lors du Festival d\u2019Automne 2016 pour former comme un triptyque autour du metteur en sc\u00e8ne polonais et de l&rsquo;\u00e9crivain autrichien.<br \/>\nPas de deuil inaugural dans cette derni\u00e8re pi\u00e8ce : deux s\u0153urs com\u00e9diennes pr\u00e9parent le retour de leur fr\u00e8re philosophe, Ludwig, apr\u00e8s un long s\u00e9jour dans l\u2019asile de Steinhof. Ludwig est l\u2019auteur d\u2019une <em>Logique<\/em> en deux tomes qu\u2019il a dict\u00e9e \u00e0 sa s\u0153ur a\u00een\u00e9e. Ses s\u0153urs le d\u00e9crivent obs\u00e9d\u00e9 par une phrase de Schopenhauer, \u00ab sa haine des Allemands \u00bb ou ses s\u00e9jours en Angleterre et en Norv\u00e8ge. Leur p\u00e8re, mort il y a vingt ans d\u2019un cancer de la langue que Ludwig croit h\u00e9r\u00e9ditaire, \u00e9tait un riche industriel nomm\u00e9 Worringer. Ses filles ont h\u00e9rit\u00e9 entre autres de 51 % d\u2019actions au th\u00e9\u00e2tre Josefstadt. Elles sont donc assur\u00e9es de jouer quand elles veulent, \u00e0 1 % pr\u00e8s&#8230; L\u2019a\u00een\u00e9e pr\u00e9pare le r\u00f4le d\u2019une aveugle qui doit appara\u00eetre sur sc\u00e8ne quelques minutes tandis que la cadette aspire \u00e0 du Shakespeare malgr\u00e9 les remarques narquoises que leur fr\u00e8re consigne dans un minuscule carnet et qu\u2019il ne manque pas de leur lire.<br \/>\nBernhard joue ironiquement de l\u2019homonymie de Ludwig avec l\u2019auteur du <em>Tractatus logico-philosophicus<\/em> (1921). La traduction fran\u00e7aise saute r\u00e9solument de l\u2019homonymie \u00e0 la confusion. [[Voir Thomas Bernhard, <em>D\u00e9jeuner chez Wittgenstein<\/em>, texte fran\u00e7ais Michel Nebenzahl, L\u2019Arche, 1989.]]  Il s\u2019agit en fait d\u2019un d\u00e9jeuner chez les Worringer, ou ce qu\u2019il en reste. Les \u00e9chos avec la famille de l\u2019illustre philosophe sont indiqu\u00e9s par Bernhard dans une note liminaire : \u00ab [M]es pens\u00e9es se sont essentiellement concentr\u00e9es sur mon ami Paul et sur son oncle Ludwig Wittgenstein. \u00bb<br \/>\nComme il est remarqu\u00e9 dans le programme du Festival, le m\u00e9decin de famille, Docteur Frege, \u00e9voque lui aussi un philosophe logicien ayant pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 Wittgenstein. Absent, il n\u2019en est pas moins le quatri\u00e8me personnage de cette pi\u00e8ce qui compte une distribution plus nombreuse qu\u2019il n\u2019y para\u00eet, si on ajoute \u00e9galement tous les portraits de famille qui tr\u00f4nent sur les cimaises de la salle \u00e0 manger. \u00ab Docteur Frege \u00bb est un de ces mots mana, mantra et trauma dont le style de Bernhard est friand. Ludwig le r\u00e9p\u00e8te \u00e0 intervalles plus ou moins r\u00e9guliers, comme un <em>leitmotiv<\/em> instable et sur le mode en partie de la d\u00e9n\u00e9gation : \u00ab Je n\u2019irai pas chez le Docteur Frege. \u00bb Par synecdoque, c\u2019est l&rsquo;intrication de l\u2019institution m\u00e9dicale et familiale qui est vis\u00e9e. \u00c0 y revenir avec une telle insistance, il en est toujours d\u00e9pendant. Mais \u00e0 faire entrer ce nom dans une ritournelle destructrice, une \u00e9mancipation est en cours.<br \/>\nLa singularit\u00e9 de cette pi\u00e8ce est justement cette joie communicative de d\u00e9truire dont fait preuve Ludwig, sauf si l\u2019on consid\u00e8re Famille, \u00c9cole, H\u00f4pital, \u00c9glise et Th\u00e9\u00e2tre comme des valeurs in\u00e9branlables, meilleur moyen de les scl\u00e9roser : \u00ab Je me souviens \/ de la derni\u00e8re fois o\u00f9 Frege \u00e9tait ici \u00e0 la maison \/ et o\u00f9 j\u2019\u00e9tais pr\u00e9sent \/ il y avait aussi cet archev\u00eaque \/ ces gens vont bien ensemble \/ [&#8230;] d\u2019abord ce sont les parents \/ ensuite ce sont nos professeurs \/ ensuite ce sont ces Frege et compagnie \u00bb (p. 100). Ludwig \u00e9num\u00e8re les institutions du dressage social dans leur complicit\u00e9 objective.<br \/>\nLes relations entre fr\u00e8re et s\u0153urs, trois c\u00e9libataires, sont une parodie des cons\u00e9quences affectives du type de famille patriarcal ayant suscit\u00e9 la naissance de la psychanalyse freudienne un si\u00e8cle avant dans la m\u00eame ville. L\u2019une accuse l\u2019autre d\u2019entretenir en secret un d\u00e9sir incestueux \u00e0 l\u2019\u00e9gard du fr\u00e8re tandis qu\u2019elle fait montre sur sc\u00e8ne d\u2019un m\u00eame d\u00e9sir. Le \u00ab complexe Ludwig \u00bb (p. 49) remplace le complexe d\u2019\u0152dipe.<br \/>\nL\u2019asile est celui d\u2019un directeur sans doute aussi fou que ses patients. Ludwig y a carte blanche du moment qu\u2019il soudoie tout le monde, du moins est-ce sa version. En outre, la \u00ab soupe aux pois \u00bb (p. 154) serait en sursis !<br \/>\nLe th\u00e9\u00e2tre est une petite entreprise comme une autre dont les com\u00e9diennes peuvent \u00eatre actionnaires.<br \/>\nLudwig est dot\u00e9 d\u2019une \u00ab petite sant\u00e9 \u00bb nietzsch\u00e9enne mais habit\u00e9 par un \u00ab increvable d\u00e9sir \u00bb beckettien. Bernhard rend sans doute hommage \u00e0 la fin d\u2019<em>En attendant Godot<\/em> lorsque Ludwig tient \u00e0 essayer dans la salle \u00e0 manger un des cale\u00e7ons en coton offerts par sa s\u0153ur a\u00een\u00e9e sur une recommandation de Frege. Cette pantalonnade vaut bien celle d\u2019Estragon qui prend sa ceinture pour tenter de se pendre. On conna\u00eet la lettre de Beckett \u00e0 Roger Blin o\u00f9 il stipulait que ce jeu de sc\u00e8ne \u00e9tait indispensable \u00e0 sa pi\u00e8ce. Ludwig garde des traces de pendaison au cou&#8230;<br \/>\nLe d\u00e9but de <em>D\u00e9jeuner chez Wittgenstein<\/em> rappelle \u00e9galement celui d\u2019<em>En attendant Godot<\/em> quand la cadette enl\u00e8ve un caillou d\u2019une de ses chaussures ou que l\u2019a\u00een\u00e9e pointe l\u2019habitude de son fr\u00e8re d\u2019\u00eatre pieds nus dans ses chaussures et regrette qu\u2019il ait donn\u00e9 aux autres malades les quatre paires qu\u2019elle lui avait offertes.<br \/>\nQue trahit cette podologie ? La cadette est d\u00e9mang\u00e9e par l\u2019envie d\u2019aller \u00e0 Paris et \u00e0 Rome mais ne bouge pas de la demeure familiale. Ludwig est le nomade qui a \u00e9crit les deux tomes de sa <em>Logique<\/em> \u00e0 Londres et \u00e0 Sognefjord. \u00c0 peine de retour qu\u2019il d\u00e9sire repartir. L\u2019a\u00een\u00e9e est s\u00e9dentaire, autochtone.<br \/>\nSon r\u00f4le minut\u00e9 d\u2019aveugle comporte une danse, ce qui rappelle \u00ab la danse du filet \u00bb qu&rsquo; ex\u00e9cute le mutique Lucky avant de penser.<br \/>\nLes deux s\u0153urs en attente du fr\u00e8re sont chacune enferm\u00e9es dans une humeur contraire : l\u2019une s\u2019affaire dans le vide \u00e0 dresser parfaitement la table sous le regard d\u00e9sabus\u00e9 de l\u2019autre qui reste alanguie dans les sofas, un peu \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019Estragon l\u2019endormi et de Vladimir l\u2019agit\u00e9.<br \/>\nL\u2019a\u00een\u00e9e s\u2019est substitu\u00e9e \u00e0 la bonne pour qu\u2019elle et sa s\u0153ur soient seules avec leur fr\u00e8re. Une porte au fond communique avec la cuisine par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019un couloir. Une autre porte c\u00f4t\u00e9 cour permet d\u2019acc\u00e9der au grenier. Une fen\u00eatre aux volets clos se trouve \u00e0 jardin. L\u2019espace semble \u00e0 la fois immense et confin\u00e9 : on fait allusion \u00e0 une plus petite salle \u00e0 manger que celle o\u00f9 les personnages se trouvent, les all\u00e9es-et-venues de l\u2019a\u00een\u00e9e entre la salle \u00e0 manger et la cuisine semblent parfois \u00e9trangement longues ou rapides, de l\u00e0-bas elle peut entendre tout ou rien&#8230; Le poids d\u2019un d\u00e9cor qui reste le m\u00eame lors des trois parties, malgr\u00e9 les entractes, devient de plus en plus sensible. Chaque meuble, chaque portrait et chaque couvert doit \u00eatre \u00e0 la place qui est la sienne depuis toujours. La s\u0153ur a\u00een\u00e9e agit selon une \u00ab manie de g\u00e9om\u00e9trie \u00bb : \u00ab Je vais dresser la table pour lui \/ comme il l\u2019aime \/ comme la m\u00e8re la dressait \/ comme p\u00e8re l\u2019aimait \u00bb (p. 35). Le futur proche est ramen\u00e9 au pr\u00e9sent d\u2019habitude lui-m\u00eame absorb\u00e9 par l\u2019imparfait it\u00e9ratif. Le singulier est \u00e9touff\u00e9 par un empilement de comparaisons. Apr\u00e8s la bonne, l\u2019a\u00een\u00e9e s\u2019assimile donc \u00e0 la m\u00e8re et assimile son fr\u00e8re \u00e0 leur p\u00e8re. \u00ab C\u2019est comme dans un caveau ici \/ nous sommes d\u00e9j\u00e0 enterr\u00e9s \u00bb (p. 105), finit par constater Ludwig. Ce repas a en fait quelque chose de fun\u00e9raire : cannibales m\u00e9lancoliques, \u00e0 table !<br \/>\nChaque objet est patin\u00e9 de toutes les mains d\u2019anc\u00eatres qui l\u2019ont manipul\u00e9. Les morts ont plus de pr\u00e9sence que les vivants. Tout est f\u00e9tichis\u00e9. La cadette constate : \u00ab nous tartinons depuis trente ans \/ la m\u00eame chose sur le m\u00eame pain \/ et nous buvons le m\u00eame th\u00e9 en plus \/ tu ne trouves pas \/ que nous devrions nous suicider \/ uniquement \u00e0 cause de ce fait \u00bb (p. 30). Les deux s\u0153urs ont ainsi un pied sur la rive des a\u00efeux. Ludwig devine apr\u00e8s le d\u00e9jeuner qu\u2019elles aussi ont fait r\u00e9aliser leurs portraits malgr\u00e9 l\u2019a\u00een\u00e9e qui avait cach\u00e9 les tableaux avant son retour. Lupa surligne en rouge le cadre de sc\u00e8ne et ajoute un fil tendu de jardin \u00e0 cour qui sugg\u00e8re un immense ch\u00e2ssis. Les lumi\u00e8res chaudes et le confinement provoquent une sati\u00e9t\u00e9 picturale.<br \/>\nLudwig est celui qui bouscule cette immobilit\u00e9 de chaque chose et cette r\u00e9ification des valeurs. Il va litt\u00e9ralement tout renverser. Face \u00e0 ses s\u0153urs, l\u2019une r\u00e9sign\u00e9e dans l\u2019alcool et les calmants, l\u2019autre enferm\u00e9e dans une n\u00e9vrose m\u00e9nag\u00e8re, il introduit une force de d\u00e9rangement, en cela esprit d\u00e9rang\u00e9 certes. Sans attendre le retournement final et furieux de chaque portrait contre les murs, <em>H\u00e9ro\u00efque<\/em> de Beethoven \u00e0 plein volume sur le tourne-disque, Ludwig est celui qui ouvre les volets de la fen\u00eatre pour laisser percer la lumi\u00e8re du jour, qui tire violemment la nappe brod\u00e9e par grand-m\u00e8re pour mettre \u00e0 sac tout le dressage de la table, qui fait voler en \u00e9clats les services en porcelaine, qui bouge le meuble du fond contenant toute la pr\u00e9cieuse vaisselle, qui d\u00e9place la vieille pendule au temps momifi\u00e9, qui recrache les profiteroles d&rsquo;une s\u0153ur trop maternelle (des beignets chez Lupa, encore pire !), qui se balance sur sa chaise, qui s\u2019\u00e9tend sur le tapis&#8230; Il oscille entre abattement et exaltation, entre une s\u0153ur et l\u2019autre, tangue, lui le d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9. Mais sans d\u00e9s\u00e9quilibre, pas de tango, pas de mouvement, pas de force vitale, f\u00fbt-elle si proche d\u2019une m\u00e9lancolique col\u00e8re.<br \/>\nSeul objet qui reste fixe : l\u2019imposante table noire au centre du plateau, comme dans une peinture de Balthus, concentration de tout ce qui est refoul\u00e9. Cependant, par les gestes millim\u00e9tr\u00e9s de Piotr Skiba, la nappe de grand-m\u00e8re devient une arme de destruction, un fouet tournoyant avec lequel se d\u00e9placer, une couverture pour faire une sieste digestive, un linceul mortuaire, une cape&#8230; Il d\u00e9tourne de m\u00eame couteau et serviette de table. Le bris de porcelaine symbolise \u00e0 lui seul le refus d\u2019h\u00e9riter. \u00ab Maladie de porcelaine \u00bb (p. 141), dit Ludwig. C\u2019est la m\u00e9tonymie des cadeaux de mariage, l\u2019h\u00e9ritage r\u00e9ifi\u00e9 et sacralis\u00e9, la f\u00e9tichisation des \u00e9poques r\u00e9volues et du surann\u00e9 de grand-m\u00e8re. Immense jubilation de voir briser cette porcelaine par Ludwig et de l\u2019entendre diagnostiqu\u00e9e comme \u00ab maladie \u00bb.<br \/>\nIl y a bel et bien une \u00ab maladie \u00bb lorsqu\u2019on se conforme \u00e0 l\u2019exc\u00e8s aux normes sociales. La normopathie est sans doute m\u00eame beaucoup plus dangereuse que vouloir s\u2019excepter sans cesse des normes. Ludwig tente d\u2019\u00eatre \u00ab toujours \u00e0 la fronti\u00e8re de la folie \/ quittons-nous cette r\u00e9gion fronti\u00e8re \/ nous sommes morts \u00bb (p. 38) : \u00ab morts \u00bb pr\u00e9cis\u00e9ment moins de l\u2019avoir franchie que de s\u2019en \u00eatre \u00e9loign\u00e9s&#8230; En somme, Ludwig a su pr\u00e9server ce que la cadette nomme sa \u00ab r\u00e9calcitrance \u00bb (p. 43) et ce que Deleuze appellerait le grain de folie qui fait le charme d\u2019une personne. Piotr Skiba joue pr\u00e9cis\u00e9ment comme un funambule sur cette fronti\u00e8re aussi mince qu&rsquo;un fil: un geste trop pouss\u00e9 et il verse de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, un geste trop en retrait et on retombe dans le naturalisme bourgeois.<br \/>\nLe titre original de la pi\u00e8ce, <em>Ritter, Dene, Voss<\/em>, reprend le nom des trois acteurs allemands ayant cr\u00e9\u00e9 ces r\u00f4les et bien d&rsquo;autres de Bernhard qui souhaitait ainsi leur rendre hommage. Le spectacle de Lupa aurait pu s\u2019intituler <em>Malgorzata, Agnieszka, Piotr<\/em>. Ces trois acteurs polonais l\u2019ont cr\u00e9\u00e9 en 1996, rejou\u00e9 en 2006, repris dix ans apr\u00e8s pour le Festival d\u2019Automne. Lupa est pr\u00e9sent chaque soir. Il n\u2019est pas sur le plateau comme Kantor, ni dans le public comme R\u00e9gy, ni invisible comme la plupart. Il est assis dans une galerie, le premier et le dernier spectateur, r\u00e9agissant \u00e0 tout, riant au polonais en d\u00e9calage avec le public fran\u00e7ais qui lit les surtitres, venant saluer avec espi\u00e8glerie \u00e0 la fin. On pourrait avoir le sentiment d\u2019assister \u00e0 une g\u00e9n\u00e9rale, de voir se dissiper la distinction entre repr\u00e9sentation et r\u00e9p\u00e9titions, recherche et \u0153uvre achev\u00e9e. Pourtant, j\u2019imagine Lupa redevenu spectateur na\u00eff, riant simplement devant le jeu de ses magnifiques acteurs et \u00e0 l\u2019\u00e9coute des r\u00e9pliques cinglantes de Bernhard, riant avec eux et certains d\u2019entre nous, faisant le liant entre sc\u00e8ne et salle de fa\u00e7on incongrue. D\u2019autres rient jaune, ou pas du tout. Mais rarement un tel approfondissement du jeu d\u2019acteur aura rejoint malgr\u00e9 tout une \u00ab enfance retrouv\u00e9e \u00e0 volont\u00e9 \u00bb (Baudelaire). [[Sur le travail du jeu d&rsquo;acteur chez Lupa voir Krystian Lupa, <em>Utopia. Lettres aux acteurs<\/em>, traduction et avant-propos d&rsquo;Erik Veaux, introduction de Georges Banu, Actes Sud, coll. \u00ab Le Temps du th\u00e9\u00e2tre \u00bb, 2016; <em>Persona. Factory 2, Marilyn, Le Corps de Simone<\/em>, traduction Agnieszka Zgieb, \u00e9dition \u00e9tablie par Agnieszka Zgieb et Christophe Triau, L&rsquo;Entretemps, coll. \u00ab Mat\u00e9riau \u00bb,Lav\u00e9rune, 2014.]]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9jeuner chez Wittgenstein (1984) de Thomas Bernhard, mis en sc\u00e8ne par Krystian Lupa, avec Malgorzata Hajewska-Krzysztofik (la cadette), Agnieszka Mandat (l\u2019a\u00een\u00e9e) et Piotr Skiba (Ludwig), au Th\u00e9\u00e2tre des Abbesses les 13-18 d\u00e9cembre 2016 lors du Festival d\u2019Automne \u00e0 Paris. Dur\u00e9e: 3h plus entractes. Comme souvent chez Bernhard dramaturge ou romancier, l\u2019intrigue se r\u00e9duit \u00e0 l\u2019attente d\u2019un convive et la pr\u00e9paration du repas, le repas proprement dit, l\u2019apr\u00e8s repas, ou le caf\u00e9, qui a du mal \u00e0 passer. 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