


{"id":1333,"date":"2017-01-23T22:12:16","date_gmt":"2017-01-23T21:12:16","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1333"},"modified":"2017-01-23T22:12:16","modified_gmt":"2017-01-23T21:12:16","slug":"medee-la-postface-de-cervantes","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/medee-la-postface-de-cervantes\/","title":{"rendered":"M\u00e9d\u00e9e, la postface de Cervantes."},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Sur la sc\u00e8ne du Th\u00e9\u00e2tre du Merlan, \u00e0 Marseille, Fran\u00e7ois Cervantes pr\u00e9sentait Face \u00e0 M\u00e9d\u00e9e. Dans une salle comble, ce 19 janvier, les trois com\u00e9diennes (Catherine Germain, Hayet Darwich, Anna Carlier) rapportaient une histoire\u2026 celle d\u2019une Barbare, d\u2019une Chamane qui hante l\u2019histoire du th\u00e9\u00e2tre et de la conscience collective. Baroque dans l\u2019\u00e9criture, humble au plateau, le travail de Cervantes est avant tout une lecture ou une appropriation singuli\u00e8re servie par trois com\u00e9diennes.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-1332\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/arton473.jpg\" width=\"613\" height=\"613\" \/><\/p>\n<p><strong>Retour sur M\u00e9d\u00e9e, l\u2019histoire de Bollack<\/strong><br \/>\nQue lit-on lorsqu\u2019un soir, tard, la nuit venue, on d\u00e9couvre la M\u00e9d\u00e9e d\u2019Euripide, apr\u00e8s que l\u2019on a appris, sous la plume d\u2019H\u00e9siode, que l\u2019immortelle \u00e9tait innocente et heureuse avec Jason ? Quel souvenir, abrit\u00e9 dans la m\u00e9moire, garde-t-on de M\u00e9d\u00e9e apr\u00e8s qu\u2019Euripide en souligne la col\u00e8re et la radicalit\u00e9 ? De Val\u00e9rie Dr\u00e9ville dans Mat\u00e9riau-M\u00e9d\u00e9e mis en sc\u00e8ne par Anatoli Vassiliev au visage de Maria Callas dans le film de Pasolini\u2026 que reste-t-il qui fait trace \u00e0 jamais ? Un cri, un regard, un geste, un immobilisme, un visage, un v\u00eatement ?<br \/>\nQue commente celui qui, ayant lu cette histoire chez d\u2019autres, va prolonger cette histoire ? l\u2019infanticide ? Un amour trahi ? La vengeance cruelle de la barbare sur ses enfants ? Une haine in\u00e9galable pour Jason ? Le destin d\u2019une femme ? La mort horrible de Glauk\u00e8, la princesse corinthienne br\u00fbl\u00e9e au jour de ses noces avec Jason ?<br \/>\nAu vrai, \u00e0 la lecture que nous pourrions faire, rappelons plut\u00f4t la pens\u00e9e de Jean Bollack \u00e0 propos de cette figure : \u00ab M\u00e9d\u00e9e, dans Euripide, tue Jason en ne le tuant pas ; elle veut que l\u2019homme qui l\u2019a abandonn\u00e9e vive toutes les morts, qu\u2019elle a sem\u00e9es autour de lui, comme des privations qui le ruinent. Elle n\u2019a pas eu besoin d\u2019apprendre \u00e0 faire le mal. Elle dispose divinement de cette arme. Qu\u2019est-ce qui l\u2019a attir\u00e9e dans la personne de Jason, l\u2019\u00e9tranger, qu\u2019elle a rencontr\u00e9 en Colchide ? Sans doute l\u2019attirance d\u2019un autre avenir que le sien, l\u2019humain ; le sien \u00e9tait solaire. Elle n\u2019a plus \u00e0 se servir de sa violence homicide, et cela simplement pour \u00e9loigner de ses nouveaux amis les dangers qui les mena\u00e7aient. Jason voulait cette femme d\u2019une beaut\u00e9 d\u00e9moniaque, mais \u00e0 la grecque : elle devait lui faire des enfants. Il n\u2019avait que faire du reste, de tout ce que M\u00e9d\u00e9e inventait pour lui plaire. Le beau monde de Corinthe ne le tol\u00e9rerait pas \u2013 ni l\u2019\u00e9clat, la splendeur antique et \u00ab orientale \u00bb, ni les ressources sup\u00e9rieures, obscures et diaboliques. Pour elle, c\u2019\u00e9tait tout ou rien. Le tout qu\u2019elle a choisi ne pouvait se maintenir, il \u00e9tait trop humain et trop envahissant. M\u00e9d\u00e9e, la divine, la sorci\u00e8re, s\u2019est tromp\u00e9e, elle a \u00e9chou\u00e9. Jason ne pouvait pas \u00eatre un partenaire. Il devait \u00eatre br\u00fbl\u00e9 et an\u00e9anti, comme un homme \u00bb et plus loin l\u2019auteur de Au jour le jour de poursuivre \u00ab Jason a choisi une femme. M\u00e9d\u00e9e, telle qu\u2019elle est, avec les pouvoirs qu\u2019elle a, pense qu\u2019il n\u2019y a pas plus femme qu\u2019elle, puisqu\u2019elle a choisi de l\u2019\u00eatre et de vivre aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019un homme grec. Jason la trahit. On pourrait comprendre le nouveau mariage qu\u2019il a conclu comme un acte politique de r\u00e9insertion. Il devait occuper avec Glauk\u00e8, la princesse corinthienne, une place dans la soci\u00e9t\u00e9 des gouvernants ; la puissance de M\u00e9d\u00e9e, l\u2019\u00e9trang\u00e8re, la magicienne, ne peut pas \u00eatre reconnue, ou invoqu\u00e9e, ni montr\u00e9e dans ce milieu [\u2026] la mort des enfants s\u2019impose d\u00e8s lors que leur existence se pr\u00e9sente comme une concession faite aux valeurs grecques \u00bb.<br \/>\nEt de voir en ces lignes, un autre cheminement du lecteur qu\u2019est Jean Bollack. Une autre lecture, La Seule Lecture, en d\u00e9finitive, o\u00f9 l\u2019origine du geste de M\u00e9d\u00e9e est li\u00e9 \u00e0 une alliance contre-nature, l\u2019union de deux mondes irraprochables : celui des immortels et celui des humains, celui de la solaire et celui du terrien. Cheminement de lecteur que celui de Bollack qui souligne que l\u2019amour, l\u2019histoire d\u2019amour trahi, n\u2019est qu\u2019un voile pour petits humains aux pens\u00e9es en mal de passions et de compassions comme peuvent l\u2019\u00eatre les jud\u00e9o-chr\u00e9tiens qui, lisant, oublient une complexit\u00e9 h\u00e9ll\u00e8ne.<br \/>\nAlors ?<br \/>\nAlors M\u00e9d\u00e9e n\u2019est pas qu\u2019une histoire d\u2019amour, pas qu\u2019une histoire de meurtre, pas qu\u2019une histoire de trahison\u2026 tout cela n\u2019est que le r\u00e9sultat et la part visible, non d\u00e9cisive, ou plut\u00f4t le po\u00e8me o\u00f9 se regarde l\u2019effet d\u2019un d\u00e9fi. En revanche, et Bollack y invite, M\u00e9d\u00e9e est une histoire de frondeurs : celle de Jason et M\u00e9d\u00e9e qui, s\u2019alliant pour des int\u00e9r\u00eats diff\u00e9rents, ont cru que les b\u00e9n\u00e9fices de leur union leur vaudraient un dividende commun \u00e0 vie. Une histoire de cumul en quelque sorte o\u00f9 la fusion de deux soci\u00e9t\u00e9s (immortelle\/mortel) leur donnerait une ascendance et un pouvoir in\u00e9gal\u00e9s. Jason et M\u00e9d\u00e9e ou les marqueurs de la r\u00e9ussite d\u2019associ\u00e9s qui passent un contrat, apr\u00e8s que la Toison d\u2019or fut le lot d\u2019app\u00e2t.<br \/>\nVu d\u2019aujourd\u2019hui, et le paradigme du boursicoteur que nous d\u00e9veloppons vaut pour parabole brechtienne, M\u00e9d\u00e9e n\u2019est rien moins qu\u2019une fusion de capitaux qui vire au fiasco parce que l\u2019un des deux partenaires (Jason), changeant de cap et investissant autrement \u00e0 titre priv\u00e9, doit donner des gages, pour sa \u00ab r\u00e9insertion \u00bb, de moralit\u00e9 \u00e0 l\u2019autre soci\u00e9t\u00e9 (celle des gouvernants). La seule qui, en d\u00e9finitive, r\u00e8gle toujours tout. Ainsi en est-il du monde grec et du monde contemporain, et de la trag\u00e9die reconduite, o\u00f9 le monde entrepris (petites entreprises et soci\u00e9t\u00e9s financi\u00e8res) d\u00e9veloppe un \u00ab petit monde \u00bb (belle soci\u00e9t\u00e9) qu\u2019abrite et arbitre le monde en commun (soci\u00e9t\u00e9 civile) et ses repr\u00e9sentants, ses gouvernants.<br \/>\nValeurs contre principes, CAC 40 contre COB, Bygmalion contre Tr\u00e9sor public\u2026 M\u00e9d\u00e9e fera les frais de la \u00ab mise en examen \u00bb de Jason, soucieux de se redorer le blason, qui la charge ou la d\u00e9charge \u2013 comme on pourrait dire \u00ab la d\u00e9barque \u00bb \u2013 quand il faut donner des preuves \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 qui le juge. Out M\u00e9d\u00e9e, exit la partenaire, terminus du voyage o\u00f9 M\u00e9d\u00e9e, deux lardons en prime en guise de valises, se retrouve sur le quai de la gare de Corinthe pendant que Jason \u2013 genre Plastic Bertrand \u2013 pourrait entonner  un \u00ab \u00e7a plane pour moi \u00bb \u00e0 l\u2019horizon d\u2019un nouveau mariage o\u00f9 il pr\u00e9voit de s\u2019envoyer en l\u2019air avec une jeunette pas finaude mais au joli minois comme il faut. \u00ab Rayonnante \u00bb la Glauk\u00e8, dit-on chez les grecs, mais pas solaire comme l\u2019ex. qui bient\u00f4t va faire feu en balan\u00e7ant tous les scud \u00ab sol\/air \u00bb en direction de Jason. Pr\u00e9cis\u00e9ment tout autour de lui pour lui garantir \u00e0 vie, un champ de ruines existentielles et une solitude aeternam, sans h\u00e9ritiers, sans avenir\u2026 o\u00f9 \u00ab le nom de ta race dispara\u00eet \u00bb dirait certains cadors de quartier.<br \/>\nErgo, M\u00e9d\u00e9e tue ses enfants (non, disons plut\u00f4t \u00ab les enfants de Jason \u00bb), br\u00fble la nouvelle mari\u00e9e (non, disons plut\u00f4t \u00ab prive Jason de sa soir\u00e9e nuptiale \u00bb), regarde Jason d\u00e9truit (Non, plut\u00f4t \u00ab mutil\u00e9 \u00bb. C\u2019est mieux, \u00e7a dure, oui) et s\u2019offre au regard de jason (oui, \u00ab s\u2019offre \u00bb, c\u2019est bien \u00e7a, c\u2019est presque \u00ab souffre \u00bb).  Et Fran\u00e7ois Cervantes, sa M\u00e9d\u00e9e, alors ? Sa \u00ab Face \u00e0 M\u00e9d\u00e9e \u00bb ?<br \/>\n<strong>La Postface de Cervantes<\/strong><br \/>\nNe pas se fier, tout d\u2019abord, \u00e0 la note d\u2019intention que l\u2019on pr\u00eatera \u00e0 Fran\u00e7ois Cervantes, dans les petits cahiers de la compagnie de l\u2019Entreprise o\u00f9 le commentaire prend le pas sur le po\u00e8me qu\u2019il \u00e9crira. Ne pas se fier au mode d\u2019\u00e9criture empathique o\u00f9 Cervantes rappelle que M\u00e9d\u00e9e est \u00ab une porte d\u2019entr\u00e9e dans le territoire du tragique \u00bb, mais relever qu\u2019il sent que M\u00e9d\u00e9e met aux prises \u00ab deux visions du monde \u00bb. Relever aussi dans la foul\u00e9e que Cervantes est parti \u00e0 \u00ab la rencontre d\u2019une histoire de M\u00e9d\u00e9e [\u2026] un territoire de larmes \u00bb. Entre ce texte qui tend \u00e0 expliquer une d\u00e9marche et le po\u00e8me \u00e0 venir comme la mise en sc\u00e8ne en devenir, c\u2019est une histoire du th\u00e9\u00e2tre comprise entre communication et esth\u00e9tique.<br \/>\nCommunication, dis-je, o\u00f9, Cervantes ne peut y couper, il faut donner des gages \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 du spectacle. Donner en quelque sorte de sa personne puisqu\u2019elle exige, toujours, un partage qui passe par un fil conducteur. Aussi, Cervantes s\u2019ex\u00e9cute (au risque de se perdre) et \u00e9crit moins sur M\u00e9d\u00e9e que sur le rapport que tout un chacun entretient \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage de pens\u00e9e qu\u2019a laiss\u00e9 M\u00e9d\u00e9e. H\u00e9ritage de pens\u00e9e, dis-je, o\u00f9 chacun y va de la r\u00e9p\u00e9tition et de la reconduction de ce qui fut entendu sans en avoir fait l\u2019exp\u00e9rience de la lecture ou du spectacle. \u00ab Infanticide, Impensable, Force de destruction, Trahie\u2026 \u00bb chaque mot dit la colonisation de la pens\u00e9e par Lagarde et Michard, la le\u00e7on apprise qui se substitue \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience\u2026<br \/>\nEsth\u00e9tique, alors, et le po\u00e8me de Cervantes vient en d\u00e9finitive d\u00e9faire l\u2019acte de communication.<br \/>\nIl vient rompre avec la tradition de la r\u00e9p\u00e9tition. Moment o\u00f9 Cervantes s\u2019approprie M\u00e9d\u00e9e \u00e0 travers une \u00e9criture lib\u00e9r\u00e9e, et une langue qui n\u2019h\u00e9site plus ou pas \u00e0 faire de M\u00e9d\u00e9e une pi\u00e8ce d\u2019actualit\u00e9. Une histoire o\u00f9 la proximit\u00e9 est affaire de m\u00e9moire. On songe, soudainement, \u00e0 l\u2019affaire du petit Gregory et \u00e0 l\u2019article de Duras, \u00ab Sublime forc\u00e9ment sublime Christine V. \u00bb publi\u00e9 dans Lib\u00e9 le 17 juillet 1985. Juste une pens\u00e9e furtive que celle-l\u00e0 o\u00f9 l\u2019infanticide renvoie \u00e0 une histoire plus complexe, plus tiss\u00e9e\u2026 qui ferait de M\u00e9d\u00e9e un fait divers. L\u2019histoire et le drame d\u2019une femme, celui de Jaqueline Sauvage\u2026 puisque \u00ab M\u00e9d\u00e9e tue Jason en ne le tuant pas \u00bb comme \u00e9crit Bollack.<br \/>\nEt Cervantes, d\u00e8s les premiers instants de son po\u00e8me, d\u2019\u00e9crire d\u2019un geste baroque, une ouverture o\u00f9 le monde de la Jet Set, de la fiesta, du bling bling, des paillettes, des rolex, des plages priv\u00e9es des starlettes ornementant les marches des palais et les investitures des g\u00e9ants du monde\u2026 s\u2019invite anachroniquement. Anachronique, soit, mais surtout r\u00e9fl\u00e9chissant un archa\u00efsme de toutes les \u00e9poques o\u00f9 le monde divis\u00e9 entre \u00ab base et sommet \u00bb est aussi incongru qu\u2019il est solidement m\u00e9diatis\u00e9. Soit une ouverture qui souligne le superficiel, l\u2019artificiel, le sp\u00e9culatif\u2026 o\u00f9 se d\u00e9lecte Jason\u2026 Et Cervantes, alors \u00e0 l\u2019\u0153uvre, de commencer \u00e0 \u00e9crire Sa M\u00e9d\u00e9e.<br \/>\nPuis s\u2019\u00e9loignant de ce registre, revenant \u00e0 l\u2019essentiel, au tragique qui l\u2019a \u00e9treint \u00e0 la lecture de M\u00e9d\u00e9e, Cervantes avance en territoire plus grave et va le saisir autrement, plus profond\u00e9ment. Se dit alors, pendant un peu plus d\u2019une heure, une \u00e9tranget\u00e9 construite sur la peur de \u00ab vivre \u00e7a \u00bb. Soit, de fait, un rapport au tragique.<br \/>\nPeur de vivre \u00ab \u00e7a quoi \u00bb ?<br \/>\nL\u2019infanticide devient alors un motif secondaire ou le motif de peurs interm\u00e9diaires. Ce que l\u2019\u00e9criture de Cervantes fait appara\u00eetre et saisit au premier plan : c\u2019est \u00ab le deuil \u00bb. Deuil de la m\u00e8re, Deuil de l\u2019enfance, Deuil de la m\u00e8re ch\u00e9rie, Deuil blanc qui marque l\u2019\u00e9loignement, Deuil de la \u00ab merveilleuse \u00bb (\u00ab m\u00e8re veilleuse \u00bb) comme l\u2019\u00e9crivait Sartre. Cervantes affranchit de M\u00e9d\u00e9e, et au plus proche de M\u00e9d\u00e9e, ne r\u00e9\u00e9crit plus un mythe lointain ; il parle d\u2019aujourd\u2019hui. De ce qui concerne chacun dans l\u2019aujourd\u2019hui\u2026 L\u00e0, la trahison se fait anecdote journali\u00e8re. L\u00e0, le meurtre devient quotidien quand il est juste une pens\u00e9e ou un espoir sans lendemain. Et l\u2019amour, valeur refuge, n\u2019est plus qu\u2019un portefeuille d\u2019actions menac\u00e9 par toutes les crises\u2026 Cervantes fera alors dialoguer des solitudes qui s\u2019inqui\u00e8tent de cet horizon.<br \/>\nV\u00e9ritable postface po\u00e9tique que ce Face \u00e0 M\u00e9d\u00e9e o\u00f9 Cervantes \u00e9crit pour dire ce qui fut senti \u00e0 la lecture. Non pas une adaptation, non pas un lifting de l\u2019\u00e9criture, non pas une traduction\u2026 mais juste un acte de lecteur qui \u00e9crit sa lecture. Non pas une Postface qui viendrait maladroitement souligner le commun, l\u2019universel, mais bien un po\u00e8me qui explicite le ressassement \u00e9ternel des peurs qui nous \u00e9treignent. Comme cette question, au d\u00e9tour de la mise en sc\u00e8ne, o\u00f9 comme dans un jeu de petite fille, l\u2019une des interpr\u00e8tes accroupie (Anna Carlier) \u00e0 l\u2019interrogation \u00ab et ta m\u00e8re si elle te tuait ? \u00bb r\u00e9pond juste, inqui\u00e8te, apeur\u00e9e : \u00ab si elle oubliait de venir me chercher \u00e0 l\u2019\u00e9cole \u00bb. Simple, brutal, actuel\u2026 o\u00f9 quand dans le po\u00e8me appar\u00e2it le d\u00e9sarroi, le \u00ab d\u00e9s\u00eatre \u00bb \u00e9crirait Lacan. Celui que convoque le langage, celui que le langage permet aussi de d\u00e9passer.<br \/>\nDe M\u00e9d\u00e9e, chez Cervantes, il sera question d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre, mais sur un mode autographique o\u00f9 s\u2019\u00e9crit la peur, commune \u00e0 tous, et prenant des formes diverses pour chacun. L\u00e0, in fine, ou Face \u00e0 M\u00e9d\u00e9e, comme devant un miroir, si on \u00e9coute cette histoire ext\u00e9rieur, on entend sa vie de dedans.<br \/>\n<strong>Chroniqueuses, t\u00e9moins, biographies\u2026<\/strong><br \/>\nAucune image ou presque. Seules trois com\u00e9diennes, en front de sc\u00e8ne comme prise dans une promenade arr\u00eat\u00e9e. \u00ab Trois s\u0153urs \u00bb de peine ou d\u2019armes qui se parleraient, pr\u00e9cis\u00e9ment se reprendraient sur un souvenir, une histoire pass\u00e9e qui resterait \u00e0 vue au plus profond de soi. Elles \u2013 Catherine Germain, Hayet Darwich, Anna Carlier \u2013 se disputent la pr\u00e9cision du souvenir que la m\u00e9moire et le r\u00e9cit ont toujours tendance \u00e0 diminuer, \u00e0 dissimuler, \u00e0 embrouiller. Alors r\u00e9guli\u00e8rement, comme une ponctuation, s\u2019entendra le \u00ab pas si vite \u00bb qui est la phrase qui exige du r\u00e9cit qu\u2019il soit allong\u00e9. Pas une image, ou presque, quand des cintres descendent des petits morceaux de tulles transparents. D\u2019aucuns y verront une m\u00e9taphore des larmes, peut-\u00eatre. A quoi bon chercher le sens ? Quelque chose, dans la respiration des lumi\u00e8res qui se fait spasmodique, quelque chose descend qui rel\u00e8ve du lambeau, d\u2019une forme d\u2019impr\u00e9vu\u2026 Et si la m\u00e9taphore suffit \u00e0 rassurer, disons plus simplement que quelque chose tr\u00e8s mat\u00e9riellement, tr\u00e8s concr\u00e8tement, se d\u00e9compose et glisse sur le plateau. Seule la d\u00e9composition devrait nous int\u00e9resser, comme le Pr\u00e9cis du m\u00eame nom qu\u2019a \u00e9crit Cioran et qui exprime tout l\u2019amer qu\u2019il y a \u00e0 vivre, et parfois la haine d\u2019avoir v\u00e9cu. Aucune image ou presque, sinon trois couleurs de robes diff\u00e9rentes pour ces chroniqueuses ou ce ch\u0153ur qui t\u00e9moigne de l\u2019histoire de M\u00e9d\u00e9e qu\u2019elles racontent et qui s\u2019entend bien au-del\u00e0 du seul meurtre des enfants. Elles t\u00e9moignent, oui, d\u2019une rencontre, d\u2019un amour fou, d\u2019une trahison, puis d\u2019une autre vie qui commencera par la mort : une \u00ab explosion de la mari\u00e9e \u00bb, disent-elles. Elles t\u00e9moignent et pr\u00e9cisent. Telles les archivistes, elles sont la m\u00e9moire et les scribes de l\u2019histoire de M\u00e9d\u00e9e et Jason. Telles des arch\u00e9ologues et des d\u00e9chiffreuses d\u2019\u00e9nigme, elles fouillent chacun des plis du r\u00e9cit. Et comme si elles \u00e9taient atteintes par ce qu\u2019elles racontent, souffrantes \u00e0 la souffrance, tristes \u00e0 la tristesse, inqui\u00e8tes devant l\u2019inqui\u00e9tude\u2026elles se soutiennent les unes et les autres. Elles sont unies, s\u0153urs en \u00e2me et en d\u00e9tresse, et s\u2019\u00e9paulent dans quelques gestes rares et d\u00e9licats, front contre front, main dans la main\u2026<br \/>\nAucune image de M\u00e9d\u00e9e, ou presque, sinon celle acoustique qui maintient la Chamane dans l\u2019ombre des mots. Elles parlent au long cours, regardent \u00e0 l\u2019horizon, butent sur M\u00e9d\u00e9e invisible, omnipr\u00e9sente, foyer de pr\u00e9sence et figure absente.<br \/>\nM\u00e9d\u00e9e absente, donc, c\u2019est leurs paroles qui la tiennent dans l\u2019adresse qu\u2019elles destinent \u00e0 la salle. Moins un artifice th\u00e9\u00e2tral, que des mots qui fixent le commun et la ligne de partage. M\u00e9d\u00e9e est loin, mais elles, proches au risque de venir empi\u00e9ter la salle muette, s\u2019avancent pour raconter cet avortement tardif.<br \/>\nCar c\u2019est bien d\u2019un avortement dont il est question ici au sens o\u00f9 ce que portait M\u00e9d\u00e9e, ce qu\u2019elle portait en elle, a \u00e9t\u00e9 mis \u00e0 mort. Quelque chose a donc avort\u00e9, et M\u00e9d\u00e9e Victime et Bourreau, comme Jason Victime et Bourreau, seront les seuls survivants expos\u00e9s \u00e0 la lumi\u00e8re rayonnante qui gagne l\u2019espace vide de la grande salle du Merlan.<br \/>\nHistoire d\u2019un avortement qui n\u2019est pas r\u00e9ductible \u00e0 un acte chirurgical, mais renvoie explicitement \u00e0 ce qui n\u2019a pas march\u00e9, \u00e0 l\u2019espoir qui n\u2019a pas abouti, \u00e0 une vie qui a perdu sa couleur&#8230;<br \/>\nCervantes, dans une mise en sc\u00e8ne qui tend au pictural, \u00e0 la toile peinte, fige ainsi toute action, lui pr\u00e9f\u00e9rant la voix de l\u2019\u00e9criture, la voix de l\u2019encre qui vient \u00e0 s\u2019\u00e9couter dans le timbre presque d\u00e9sincarn\u00e9 des trois com\u00e9diennes. Presque, dis-je, car cet exercice des plus difficile qui fait tenir l\u2019instant du th\u00e9\u00e2tre \u00e0 la seule voix, \u00e0 l\u2019articulatoire et \u00e0 la phon\u00e9 d&rsquo;un Choeur\u2026 est parfois maladroitement entretenu, rattrap\u00e9 par quelques accents path\u00e9tiques ou mime de la douleur et de l&rsquo;inqui\u00e9tude quand il suffisait juste de jouer en observant une neutralit\u00e9.<br \/>\nDevant \u00ab l\u2019impensable \u00bb, j\u2019imagine que Cervantes a pu vouloir rendre un indicible, un injouable m\u00eame, et peut-\u00eatre, o\u00f9 paradoxalement, c\u2019est tout l\u2019art du com\u00e9dien que d\u2019arriver \u00e0 s\u2019absenter et d\u2019\u00eatre-l\u00e0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sur la sc\u00e8ne du Th\u00e9\u00e2tre du Merlan, \u00e0 Marseille, Fran\u00e7ois Cervantes pr\u00e9sentait Face \u00e0 M\u00e9d\u00e9e. Dans une salle comble, ce 19 janvier, les trois com\u00e9diennes (Catherine Germain, Hayet Darwich, Anna Carlier) rapportaient une histoire\u2026 celle d\u2019une Barbare, d\u2019une Chamane qui hante l\u2019histoire du th\u00e9\u00e2tre et de la conscience collective. Baroque dans l\u2019\u00e9criture, humble au plateau, le travail de Cervantes est avant tout une lecture ou une appropriation singuli\u00e8re servie par trois com\u00e9diennes.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":1332,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-1333","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/1333","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1332"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1333"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=1333"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}