


{"id":1335,"date":"2017-02-02T21:40:39","date_gmt":"2017-02-02T20:40:39","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1335"},"modified":"2017-02-02T21:40:39","modified_gmt":"2017-02-02T20:40:39","slug":"le-spectre-du-pire-les-bienveillantes","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/le-spectre-du-pire-les-bienveillantes\/","title":{"rendered":"Le spectre du pire: Les Bienveillantes"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Pour Juliette<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-1334\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2017\/02\/arton474.jpg\" width=\"640\" height=\"613\" \/><\/p>\n<p>Guy Cassiers condense les 1390 pages du roman de Jonathan Littell[[Jonathan Littell, <em>Les Bienveillantes<\/em>, Gallimard, 2006.]] en 03h30. Max Aue, patron allemand d\u2019une dentellerie fran\u00e7aise, relate son ascension au sein de la SS pendant la Seconde Guerre mondiale : de l\u2019ordre re\u00e7u d\u2019\u00e9liminer 50 000 Juifs \u00e0 Kiev en 1941 \u00e0 sa fuite hors de Berlin assailli par les Russes en passant par la bataille de Stalingrad o\u00f9 il est bless\u00e9. Cassiers se concentre sur les volets ukrainiens et berlinois. Nous n\u2019avons du volet russe que la projection du bulletin m\u00e9t\u00e9orologique de Stalingrad (- 31 \u00b0C le 2 f\u00e9vrier 1943) et un r\u00e9cit de cauchemar li\u00e9 \u00e0 la blessure de guerre. Un entracte tient lieu d\u2019ellipse.<br \/>\nLe metteur en sc\u00e8ne flamand r\u00e9sume ainsi la teneur de son adaptation : \u00ab Au th\u00e9\u00e2tre, \u00e0 cause de l\u2019acteur, l\u2019empathie du spectateur envers Max Aue, le narrateur officier SS (un intellectuel, en plus !), peut advenir. C\u2019est un risque que j\u2019ai pris volontairement. [\u2026] [J]\u2019ai gomm\u00e9 tous les aspects biographiques qui le rendent diff\u00e9rent (l\u2019inceste, le meurtre \u00e9ventuel de ses parents) et pourraient g\u00eaner l\u2019identification du public au personnage. Max Aue est comme vous et moi. C\u2019est la situation \u2013 la guerre \u2013 qui le fait changer, le pousse aux extr\u00e9mit\u00e9s. \u00bb (Entretien paru dans <em>T\u00e9l\u00e9rama<\/em>, 22 mars 2016)<br \/>\nHans Kesting (Max Aue) \u2012 le Richard III du <em>Kings of War<\/em> d\u2019Ivo van Hove \u2012 se tient \u00e0 l\u2019avant-sc\u00e8ne. Les lumi\u00e8res sont encore allum\u00e9es dans la salle. Le public s\u2019est \u00e0 peine install\u00e9. Kesting s\u2019adresse directement \u00e0 nous dans un prologue qui tourne autour de cette affirmation lapidaire : \u00ab je suis comme vous \u00bb. Et de scruter la salle pour voir si l\u2019un des spectateurs souhaiterait sortir. Les lumi\u00e8res s\u2019\u00e9teignent progressivement et laissent appara\u00eetre une file de lampes qui vont de la salle vers la sc\u00e8ne \u2012 comme si ces lampes indiquaient un chemin s\u2019enfon\u00e7ant dans une mine. Le plateau s\u2019\u00e9claire lentement. Avant-sc\u00e8ne et arri\u00e8re-sc\u00e8ne sont s\u00e9par\u00e9es par un rail, celui qu\u2019emprunteront les trains de la mort, mais qui dans le spectacle restera inutilis\u00e9, sa seule pr\u00e9sence muette suffisant \u00e0 les \u00e9voquer. Au fond du plateau, se dresse un imposant mur de casiers rouill\u00e9s surplombant des acteurs assis contre. Nous sommes \u00e0 Kiev. L\u2019ordre vient d\u2019\u00eatre donn\u00e9 de supprimer 50 000 Juifs ukrainiens. On oscillera d\u00e9sormais sans cesse entre l\u2019\u00e9quivalent d\u2019un pr\u00e9sent de narration au th\u00e9\u00e2tre, des sc\u00e8nes du pass\u00e9 v\u00e9cues au pr\u00e9sent dans leur r\u00e9manence traumatique, et le r\u00e9cit o\u00f9 le narrateur rend sensible l\u2019\u00e9cart entre le pr\u00e9sent de son \u00e9nonciation et le pass\u00e9 du d\u00e9roulement des faits, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019impossibilit\u00e9 de raconter et la hantise des cauchemars.<br \/>\nMax Aue relate chaque d\u00e9tail atroce d\u2019une logistique de l\u2019annihilation qui se cherche, s\u2019exp\u00e9rimente, se raffine, jusqu\u2019\u00e0 s\u2019autonomiser progressivement des besoins \u00e9conomiques du Reich et supplanter l\u2019objectif de victoire militaire lui-m\u00eame. Tout commence donc par l\u2019ordre d\u2019\u00e9liminer 50 000 Juifs ukrainiens. Cet ordre est vivement discut\u00e9 au sein des SS. Certains choisissent d\u2019\u00eatre mut\u00e9s. Max Aue reste. Faut-il tuer chaque Juif d\u2019une balle dans la nuque ? Combien de ravins l\u2019ensevelissement des corps n\u00e9cessite-t-il ? De quelles dimensions ? Comment faire tenir physiquement et mentalement les hommes charg\u00e9s d\u2019assassiner tous ces Juifs ? Comment d\u00e9truire toute trace mat\u00e9rielle et psychique de l\u2019acte ? De 50 000 Juifs ukrainiens on passe insidieusement \u00e0 des millions de Juifs europ\u00e9ens. Les camions \u2012 chambres \u00e0 gaz mobiles \u2012 ne suffisent plus. L\u2019agonie peut durer plus d\u2019une dizaine de minutes et provoque des vomissements \u00e0 nettoyer. Puis ce sont les fours cr\u00e9matoires : Max Aue raconte comment en suivant au sol une file de fourmis il est arriv\u00e9 jusqu\u2019au four cr\u00e9matoire d\u2019un camp o\u00f9 litt\u00e9ralement il n\u2019a rien vu, rien \u00e0 voir que le devenir rien de tout, ce qui est rendu sensible sur sc\u00e8ne par un rectangle noir dress\u00e9 et entour\u00e9 de taches aveugles.<br \/>\nLes nazis ont voulu effacer toute trace et m\u00eame la trace de l\u2019effacement de toute trace, abstraction et rationalit\u00e9 folles qui d\u00e9nient au r\u00e9el et aux corps singuliers quelque consistance que ce soit. Eichmann incarne cette rationalit\u00e9 bureaucratique de la Solution finale \u00e0 laquelle ont particip\u00e9 sans y toucher des milliers d\u2019Eichmann. Eichmann est le seul personnage historique pr\u00e9sent sur le plateau. Mais il est incarn\u00e9 par la com\u00e9dienne Katelijne Damen. Celle-ci jouait Orlando dans un spectacle pr\u00e9c\u00e9dent de Cassiers, tir\u00e9 du roman \u00e9ponyme de Virginia Woolf\u2026[[Sur <em>Orlando<\/em> mais aussi <em>Marathon Musil<\/em> et <em>MCBTH<\/em>, voir le bel article de Christophe Bident et Chlo\u00e9 Larmet, \u00ab Guy Cassiers, les images entrav\u00e9es \u00bb, <em>Th\u00e9\u00e2tre\/Public<\/em> n\u00b0 212, \u00ab \u00c9tats de la sc\u00e8ne actuelle : 2012-2013 \u00bb, avril-juin 2014, p. 42-48.]] Eichmann est ici un obsessionnel des statistiques, du classement de dossiers dans les casiers et de la propret\u00e9 de ses mains. Les Juifs sont r\u00e9duits pour lui \u00e0 des chiffres. Il croit ainsi garder les mains propres l\u00e0 o\u00f9 Max Aue met en \u0153uvre l\u2019extermination. C\u2019est justement l\u2019espace entre la d\u00e9cision bureaucratique et son ex\u00e9cution concr\u00e8te qui est l\u2019ab\u00eeme dans lequel s\u2019engouffre Max Aue.<br \/>\nIl y aura en effet toujours des traces, y compris du c\u00f4t\u00e9 des bourreaux. Les cauchemars de Max Aue en sont la manifestation flagrante, dans l\u2019apr\u00e8s coup de l\u2019ex\u00e9cution des 50 000 Juifs ukrainiens, de la pendaison sous la neige d\u2019une partisane de Kiev qu\u2019on embrasse de force, d\u2019une grave blessure \u00e0 la t\u00eate re\u00e7ue ou cherch\u00e9e \u00e0 Stalingrad et de tous ces casiers qui sont autant de tombeaux mal referm\u00e9s.<br \/>\nLa hantise des traces s\u2019incarne aussi dans le personnage de Jacov (Diego De Ridder). Max Aue aime l\u2019\u00e9couter jouer du violon, comme avant l\u2019ex\u00e9cution des Juifs ukrainiens. Mais ce jeune Juif est par ailleurs contraint de r\u00e9parer des voitures. Max Aue demande \u00e0 Eichmann de lui apporter des partitions de Rameau et de Couperin pour enrichir le r\u00e9pertoire de Jacov. Quand Eichmann les lui fournit, il est trop tard. Max Aue apprend incidemment que Jacov a \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9 apr\u00e8s s\u2019\u00eatre \u00e9cras\u00e9 la main en travaillant \u2012 comble de l\u2019ironie. Mais ce personnage revient hanter r\u00e9guli\u00e8rement sa bo\u00eete cr\u00e2nienne. Il r\u00e9appara\u00eet notamment vers la fin dans une projection vid\u00e9o \u00e0 \u00e9chelle humaine sur un des angles du mur de casiers.<br \/>\nAutre trace marquante, pendant que Max Aue dialogue avec un m\u00e9decin sous une lampe, des acteurs disposent derri\u00e8re eux d\u2019innombrables paires de chaussures au sol et les relient \u00e0 des cordelettes qui partent des cintres. Quand les cordelettes se tendent, l\u2019ensemble donne lieu \u00e0 un forme pyramidale qui, tout comme le mur de casiers \u2012 on l\u2019a remarqu\u00e9 dans la presse \u2012, est proche d\u2019une installation que Christian Boltanski avait r\u00e9alis\u00e9e au Grand Palais en f\u00e9vrier 2010. En plus monumental.<br \/>\nCassiers va au c\u0153ur de la \u00ab zone grise \u00bb o\u00f9 le spectateur ne peut prendre de haut ce fonctionnaire de la Shoah qui fait carri\u00e8re sur des monceaux de corps. Notre assurance morale vacille dans la fracture des identifications. Certains moments du spectacle ouvrent fugacement un ab\u00eeme de questionnements. Max Aue est homosexuel. Ce trait est beaucoup plus appuy\u00e9 dans le roman que dans le spectacle. Ses sup\u00e9rieurs insistent pour qu\u2019il perp\u00e9tue la race aryenne en se mariant. Il r\u00e9pond en s\u2019appuyant \u00e9galement sur des points de la doctrine nazie mais qui prennent alors dans sa bouche une coloration ironique, fausse, hypocrite. En outre, son homosexualit\u00e9 fait de lui une victime potentielle. Il ne peut pas la dissimuler tout \u00e0 fait. Elle occasionne une provocation en duel avec un autre officier et sa mutation forc\u00e9e \u00e0 Stalingrad.<br \/>\nAutre moment de vacillement : de retour \u00e0 Berlin suite \u00e0 une grave blessure, il s\u2019emploie \u00e0 pr\u00e9server un grand nombre de Juifs en vue de l\u2019effort \u00e9conomique accru que demande la position fragilis\u00e9e du Reich pris en \u00e9tau par les \u00c9tats-Unis et la Russie. Ceci \u00e0 l\u2019encontre de ses sup\u00e9rieurs qui restent focalis\u00e9s sur l\u2019annihilation de tout Juif, fid\u00e8les jusqu&rsquo;au bout \u00e0 leur id\u00e9ologie mortif\u00e8re. Mais est-ce seulement pour sauver ce qui reste du Reich que Max Aue agit ainsi \u00e0 leur encontre ?<br \/>\nDans l\u2019avant-derni\u00e8re sc\u00e8ne du spectacle, il se dispute violemment avec une civile allemande qui croyait pouvoir faire sa vie avec lui, et lui crie haut et fort que personne n\u2019est irresponsable ni innocent dans cette entreprise de meurtres \u00e0 grande \u00e9chelle.<br \/>\nKesting est un bloc de pr\u00e9sence ou un trou noir qui suscite ou capte les \u00e9nergies troubles \u00e9manant du plateau. Il se liqu\u00e9fie dans des visions cauchemardesques et des logorrh\u00e9es de merde ou de vomi dont le flot imperturbable envahit parfois toute l\u2019image sc\u00e9nique. Tout au long du spectacle, les lumi\u00e8res instaurent un clair-obscur permanent, une moirure d\u2019o\u00f9 sourdent parfois une dominante gris fonc\u00e9 et des \u00e9clats de blancheur clinique. Un rideau de gaze descend avant chaque r\u00e9cit de cauchemar qui ponctue le spectacle et entrecoupe les s\u00e9quences dialogu\u00e9es. Ces r\u00e9cits sont l\u2019ossature du spectral.<br \/>\nLe rideau descend des cintres comme Max Aue tombe de sommeil. Il devient la proie de visions difformes sur l\u2019\u00e9cran blanc de son inconscient. Ce sont tous les morts anonymes, sans tombeaux, qui reviennent hanter ses nuits. En surimpression de son visage, ils creusent de grouillantes vanit\u00e9s \u00e0 la bougie atroce de leur consumation. Max Aue ne peut d\u00e9finitivement plus se regarder dans une glace. Aussi, il se tient face public, \u00e9cran derri\u00e8re lui : son visage immense en voie de d\u00e9composition menace de le submerger, en d\u00e9pit de son corps si massif par ailleurs. Sa voix s\u2019amplifie, elle se d\u00e9verse dans la salle comme dans une immense chambre d\u2019\u00e9chos, sans r\u00e9pondants, condamn\u00e9e \u00e0 sa propre monstruosit\u00e9.<br \/>\nCassiers brise l\u00e0 aussit\u00f4t que l\u2019effet visuel et sonore virerait vers le spectaculaire. Ainsi, il ne nous laisse jamais transis par l\u2019effet, le moment \u00e9prouvant de terreur nocturne, mais sur une rupture de l\u2019effet, un ressaisissement en somme. Le dispositif audio-visuel est le prolongement du jeu impeccable de Kesting. L\u2019image sc\u00e9nique ne fige pas ce que suscite mentalement en nous et en lui le r\u00e9cit de ses cauchemars. Elle restitue le magma et le bruissement sous-jacents \u00e0 la mat\u00e9rialit\u00e9 des mots et de leur diction en n\u00e9erlandais. Ainsi, Cassiers r\u00e9ussit \u00e0 faire l\u2019impossible : que le repr\u00e9sent\u00e9 soit habit\u00e9 par l\u2019irrepr\u00e9sentable. Transpos\u00e9 sur le plan des pol\u00e9miques qu\u2019ont pu susciter les diverses repr\u00e9sentations de l\u2019extermination juive, il concilie les positions de Claude Lanzmann (<em>Shoah<\/em>, 1985) et de Georges Didi-Huberman (<em>Images malgr\u00e9 tout<\/em>, Minuit, 2003).<br \/>\nLe th\u00e9\u00e2tre de Cassiers est une pens\u00e9e en acte et l\u2019acte d\u2019une pens\u00e9e. Il y a chez lui une vigilance politique et une mani\u00e8re de penser son utilisation de la vid\u00e9o qui est sa touche esth\u00e9tique par ailleurs. Quand la vid\u00e9o n\u2019est plus une mani\u00e8re sensible de penser mais le cache-mis\u00e8re du spectaculaire, Cassiers coupe court et n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 m\u00e9nager de longs moments o\u00f9 l\u2019acteur s\u2019expose par la seule parole. On pense ici \u00e0 la fin hallucinante du spectacle. Kesting revient \u00e0 la place qu\u2019il occupait pendant le prologue. Dans une quasi-obscurit\u00e9, il relate comment il s\u2019est retrouv\u00e9 dans le zoo de Berlin lors de sa fuite, au milieu de chimpanz\u00e9s, de lions, d\u2019hippopotames et d\u2019autruches d\u00e9boussol\u00e9s, \u00e9ventr\u00e9s ou agonisants. C\u2019est tout un bestiaire convoqu\u00e9 au fil du spectacle qui converge en sa fin. Les SS purs et durs n\u2019h\u00e9sitaient pas \u00e0 comparer les Juifs au bacille de Koch (tuberculose). Des fourmis avaient men\u00e9 Max Aue vers un four cr\u00e9matoire.<br \/>\n\u00ab Sobri\u00e9t\u00e9 \u00bb est le mot qui revient le plus souvent dans la presse pour qualifier le spectacle. Ce mot n\u2019est pas un simple synonyme de d\u00e9pouillement. Ce mot dit bien l\u2019endurance d\u2019un exc\u00e8s contenu qui peut toujours resurgir un jour.<br \/>\nHormis les bottes noires, rien ne rappelle directement  l\u2019imagerie nazie dans les costumes et la sc\u00e9nographie. Les SS portent des treillis militaires intemporels. On ne voit aucun insigne ni drapeau. Eichmann est jou\u00e9 par une femme. Cassiers pr\u00e9cise : \u00ab Je ne fais pas de reconstitution. [\u2026] Car <em>Les Bienveillantes<\/em> est bien une fiction, et c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 cette dimension que ce texte sera toujours d\u2019actualit\u00e9\u2026 \u00bb (Entretien paru dans <em>T\u00e9l\u00e9rama<\/em>, le 22 mars 2016) Ce spectacle s\u2019inscrit dans une pr\u00e9occupation au long cours qui remonte au <em>Triptyque du pouvoir<\/em> (2006-2008) ainsi qu\u2019\u00e0 ses adaptations de Proust et de Musil. Il est contemporain de <em>Place des H\u00e9ros<\/em> de Krystian Lupa, des <em>Damn\u00e9s<\/em> d\u2019Ivo van Hove ou de <em>2666<\/em> de Julien Gosselin. Si ces spectacles partagent une m\u00eame inqui\u00e9tude, ils sont pourtant aussi divers que possible. Celui de Cassiers n\u2019a \u00e9t\u00e9 jou\u00e9 en France qu\u2019\u00e0 Montreuil, Valenciennes et Amiens. Il s\u2019accompagne d\u2019un site traduit en plusieurs langues \u2012 testofcivilisation.eu \u2012 qui retrace en quinze \u00e9tapes l\u2019impr\u00e9gnation progressive de l\u2019antis\u00e9mitisme dans l\u2019Allemagne nazie et leurs \u00e9chos aujourd\u2019hui dans le monde, notamment avec ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler \u00ab la crise des migrants \u00bb.<br \/>\nLa simplification id\u00e9ologique de la langue, comme l\u2019avait observ\u00e9 quotidiennement le philologue juif allemand Victor Klemperer (<em>LTI, la langue du IIIe Reich<\/em>), a \u00e9t\u00e9 d\u00e9terminante. Dans un moment de divagation sur les mots, Max Aue remarque combien <em>Tod<\/em> \u00e9voque \u00ab la raideur d\u2019un cadavre d\u00e9j\u00e0 froid \u00bb, <em>smiert\u2019<\/em> est \u00ab lourd et gras \u00bb, \u00ab la Mort \u00bb suscite \u00ab images presque chaudes et tendres \u00bb quand <em>Thanatos<\/em> est lui \u00ab terrible \u00bb. Et de glisser vers <em>Endl\u00f6sung<\/em> (\u00ab Solution finale \u00bb), \u00ab beau mot \u00bb pour d\u00e9signer \u00ab l\u2019ab\u00eeme \u00bb. Toute proportion gard\u00e9e, n\u2019a-t-on pas une simplification id\u00e9ologique analogue de la langue, lorsque politiques et m\u00e9dias parlaient en France il y a peu de \u00ab la jungle de Calais \u00bb ? Le spectacle de Cassiers p\u00e8se ses mots et c\u2019est dans cette pes\u00e9e des mots et des images qu\u2019il nous donne \u00e0 penser notre situation actuelle, l\u00e0 o\u00f9 le danger cro\u00eet.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour Juliette<\/p>\n","protected":false},"author":35,"featured_media":1334,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-1335","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/1335","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/35"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1334"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1335"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=1335"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}