


{"id":1337,"date":"2017-02-12T11:22:04","date_gmt":"2017-02-12T10:22:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1337"},"modified":"2017-02-12T11:22:04","modified_gmt":"2017-02-12T10:22:04","slug":"la-mouette-embleme-reactionnaire-2","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/la-mouette-embleme-reactionnaire-2\/","title":{"rendered":"La Mouette, embl\u00e8me r\u00e9actionnaire ?"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-1336\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2017\/02\/arton475.jpg\" width=\"636\" height=\"613\" \/><\/p>\n<p>En s\u2019installant dans la salle, on peut voir projet\u00e9e en fond de sc\u00e8ne une photographie en noir et blanc de bagnards et un propos de Tchekhov revenant sur sa d\u00e9couverte de Sakhaline en 1890. L\u2019instituteur transi Medvedenko (C\u00e9dric Feckhout) et l\u2019endeuill\u00e9e Macha (B\u00e9n\u00e9dicte Cerutti) se l\u00e8vent de la banquette qui ceint le plateau et entament leur dialogue face public et micro sur pied devant soi. Mais \u00e0 peine entam\u00e9, leur dialogue d\u00e9vie vers ce qui semble une digression improvis\u00e9e de C\u00e9dric Feckhout sur l\u2019actualit\u00e9 internationale (la Syrie) et nationale (les \u00e9lections pr\u00e9sidentielles \u00e0 venir en France o\u00f9 gronde la menace frontiste). Ce faux d\u00e9part sonne comme une d\u00e9claration d\u2019intention d\u2019Ostermeier : retrouver aujourd\u2019hui, \u00e0 l\u2019occasion de cette \u00e9ni\u00e8me mise en sc\u00e8ne de <em>La Mouette<\/em>, le progressisme politique et humanitaire du m\u00e9decin Tchekhov qui aura v\u00e9cu le cr\u00e9puscule du r\u00e9gime tsariste. <em>La Mouette<\/em> n\u2019est pas donn\u00e9e ici comme une variation russe sur le <em>theatrum mundi<\/em> \u00e9lisab\u00e9thain. Le monde, l\u2019\u00e9tat du monde de la fin du 19e si\u00e8cle \u00e0 aujourd\u2019hui en passant par les ann\u00e9es 1960, compte avant tout th\u00e9\u00e2tre et autre pr\u00e9occupation artistique.<br \/>\nLa suite imm\u00e9diate le confirme. Par une ambigu\u00eft\u00e9 concert\u00e9e et d\u00e9sarmante, on annonce que la pi\u00e8ce \u2013 la mise en sc\u00e8ne d\u2019Ostermeier que nous sommes venus voir et le spectacle de Treplev (Matthieu Sampeur) que les personnages attendent \u2013 va enfin d\u00e9buter. Une deuxi\u00e8me longue digression est alors prise en charge sur le m\u00eame mode \u00e9nonciatif trouble par Matthieu Sampeur. Celui-ci \u00e9pingle les \u00ab tics \u00bb des spectacles de ces derni\u00e8res ann\u00e9es : nudit\u00e9, acteur qui fait l\u2019h\u00e9licopt\u00e8re avec sa bite, acteur en slip blanc, projection vid\u00e9o g\u00e9ante du visage de l&rsquo;acteur pendant qu&rsquo;il parle, micro HF, manie de prononcer bizarrement des r\u00e9pliques insignifiantes, sc\u00e9nographie d\u00e9pouill\u00e9e, mise en sc\u00e8ne ennuyeuse de classiques du r\u00e9pertoire \u00e0 destination d\u2019un public captif \u2013 les scolaires \u2013 ainsi d\u00e9go\u00fbt\u00e9 d\u2019embl\u00e9e du th\u00e9\u00e2tre&#8230; Sur ce dernier point, les lyc\u00e9ens que l\u2019on aurait forc\u00e9s \u00e0 voir le spectacle, fruit d\u2019une adaptation par Ostermeier lui-m\u00eame et d\u2019une traduction d&rsquo;Olivier Cadiot, ont sans doute \u00e9t\u00e9 s\u00e9duits quand Trigorine (Fran\u00e7ois Loriquet) se prend avec Nina (M\u00e9lodie Richard) en <em>selfie<\/em> avec son <em>smartphone<\/em> ou quand Treplev verse un verre d\u2019eau sur son ordinateur portable. Treplev est d&rsquo;ailleurs habill\u00e9 comme eux: New Balance, pantalon de jogging, tee-shirt et blouson en cuir. Les parents et grands-parents des lyc\u00e9ens ont sans doute appr\u00e9ci\u00e9s eux d\u2019entendre David Bowie et The Doors interpr\u00e9t\u00e9s par Dorn (S\u00e9bastien Pouderoux) et Nina ou diffus\u00e9s plein volume entre les actes pendant les changements de d\u00e9cor \u00e0 vue. Il flotte dans l\u2019air comme un parfum de Mai 68 tu\u00e9 dans l\u2019\u0153uf du microcosme provincial.<br \/>\nLe spectacle de Treplev est la synth\u00e8se d\u2019une grande partie des tics que Matthieu Sampeur vient de pointer. On go\u00fbte l&rsquo;ironie. Arkadina (Val\u00e9rie Dr\u00e9ville), Trigorine, Sorine (Jean-Pierre Gos), Dorn, Medvedenko et Macha, descendus s&rsquo;asseoir au premier rang de la salle sur des chaises mais \u00e9clair\u00e9s parmi les spectateurs soudain plong\u00e9s dans le noir, assistent \u00e0 une parodie de Castellucci (le bouc suspendu et la voix monstrueusement amplifi\u00e9e et d\u00e9form\u00e9e de M\u00e9lodie Richard), de Cassiers (la projection vid\u00e9o invers\u00e9e du visage de M\u00e9lodie Richard sur son propre corps) et de R\u00e9gy (un texte \u00e9nigmatique, po\u00e9tique et non dramatique prof\u00e9r\u00e9 en solo). Si Ostermeier ne se range pas totalement du c\u00f4t\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre traditionnel pr\u00f4n\u00e9 par Arkadina, il appara\u00eet malgr\u00e9 tout plus proche d\u2019elle que de son fils appelant \u00e9perdument un nouveau th\u00e9\u00e2tre.<br \/>\nCertes, la sc\u00e9nographie grise de Jan Pappelbaum est minimaliste elle aussi. La musique jou\u00e9e en <em>live<\/em> peut \u00e9galement appara\u00eetre comme un tic contemporain. La neige sugg\u00e9r\u00e9e par des billes de polystyr\u00e8ne que propulse un ventilateur satisfait ceux qui se croiraient \u00ab\u00a0brechtiens\u00a0\u00bb. Disons qu\u2019Ostermeier tente d\u2019\u00e9laborer une troisi\u00e8me voie. Par exemple, il contourne sa moquerie \u00e0 l\u2019encontre des projections vid\u00e9o par deux moyens :<br \/>\n<br \/>&nbsp;Revenir \u00e0 la peinture pari\u00e9tale en conviant Marine Dillard sur sc\u00e8ne. Sur le mur gris du lointain, elle ex\u00e9cute au rouleau enduit de peinture noire \u00e0 l\u2019eau ce qui appara\u00eet progressivement comme le paysage que sont cens\u00e9s c\u00f4toyer les personnages, entre estampe japonisante et aquarelle m\u00e9lancolique. Au dernier acte, elle recouvre de noir son \u0153uvre, faisant signe cette fois vers Soulages ou Mondrian ;<br \/>\n<br \/>&nbsp;A la fin du spectacle, Arkadina et ses compagnons sont assis autour d\u2019une table de jeu face public. Une coupure de courant intervient. La lampe pos\u00e9e sur la table devient alors une lanterne magique qui projette leurs ombres immenses sur chaque face de la bo\u00eete sc\u00e9nique, dans un clair-obscur aux tons chauds. Pour \u00e9viter la projection vid\u00e9o, l\u2019effet n\u2019en est pas moins appuy\u00e9. Dorn annonce ensuite \u00e0 Trigorine que Treplev s\u2019est suicid\u00e9. Et la salle de s\u2019illuminer dans le noir comme sous l&rsquo;effet d&rsquo;une boule \u00e0 facettes : tout se referme sur un bal macabre.<br \/>\nOstermeier a effectu\u00e9 une distribution perverse des r\u00f4les. On retrouve peu ou prou les acteurs des <em>Revenants<\/em> d\u2019Ibsen qu\u2019il avait mont\u00e9 aux Amandiers en avril 2013. Val\u00e9rie Dr\u00e9ville est choisie cette fois pour jouer le r\u00f4le d\u2019Arkadina. Son parcours est nourri par un compagnonnage approfondi avec des ma\u00eetres de la mise en sc\u00e8ne et de l\u2019exp\u00e9rimentation du jeu d\u2019acteur : Vitez, Vassiliev (<em>M\u00e9d\u00e9e-Mat\u00e9riau<\/em>), R\u00e9gy (<em>Comme un chant de David<\/em>), Lupa (<em>Perturbation<\/em>), Castellucci (<em>Schwanengesang D744<\/em>)&#8230; Lui faire jouer Arkadina constitue donc ce qu\u2019on appelle en rh\u00e9torique un oxymore et en dramaturgie un contre-emploi. Dans une ambivalence insidieuse entre personnage et actrice, Ostermeier lui fait ex\u00e9crer ceux qui l\u2019ont form\u00e9e. De m\u00eame, M\u00e9lodie Richard est choisie pour interpr\u00e9ter Nina comme pour signifier l\u2019\u00e9garement apor\u00e9tique que constitueraient les deux spectacles de Lupa (<em>Salle d\u2019attente<\/em>, <em>Perturbation<\/em>) o\u00f9 elle s\u2019\u00e9tait r\u00e9v\u00e9l\u00e9e auparavant.<br \/>\nPourtant, les moments o\u00f9 Val\u00e9rie Dr\u00e9ville et M\u00e9lodie Richard exc\u00e8dent le syst\u00e8me Ostermeier sont singuli\u00e8rement \u00e9mouvants. Il y a quelque chose de M\u00e9d\u00e9e qui fait retour dans le jeu de Val\u00e9rie Dr\u00e9ville tout en explosivit\u00e9 rentr\u00e9e, dans sa fa\u00e7on de passer d\u2019un \u00e9tat extr\u00eame \u00e0 l\u2019autre en quelques instants, dans sa mani\u00e8re de renouer par la voix avec une enfance muette, un narcissisme f\u00eal\u00e9 qui refuse l\u2019obsolescence et, surtout, dans sa mani\u00e8re de tuer indirectement Treplev, f\u00fbt-ce \u00e0 son corps d\u00e9fendant. Lors des retrouvailles abyssales entre Treplev et Nina au dernier acte, il y a quelque chose de la direction d\u2019acteur de Lupa qui fait aussi retour chez M\u00e9lodie Richard : un funambulisme des affects, une anesth\u00e9sie poignante de soi. La tonalit\u00e9 affective qu\u2019arrivent \u00e0 atteindre les acteurs par contraste avec un syst\u00e8me dramaturgique verrouill\u00e9 suscite parfois un \u00e9moi v\u00e9ritable : pleutrerie englu\u00e9e de C\u00e9dric Feckhout, cruaut\u00e9 m\u00e9lancolique de B\u00e9n\u00e9dicte Cerutti, transparence falote de Matthieu Sampeur, positivisme d\u00e9complex\u00e9 de S\u00e9bastien Pouderoux, opportunisme \u00e0 contretemps de Fran\u00e7ois Loriquet, fragilit\u00e9 infinie et immense bont\u00e9 de Jean-Pierre Gos&#8230;<br \/>\nTchekhov r\u00e9sumait ainsi sa pi\u00e8ce : \u00ab Quatre actes, un paysage (vue sur le lac), beaucoup de discours sur la litt\u00e9rature, peu d\u2019action, cinq tonnes d\u2019amour. [&#8230;] Il n\u2019y a pas besoin de sujet. La vie ne conna\u00eet pas de sujet, dans la vie tout est m\u00e9lang\u00e9, le profond et l\u2019insignifiant, le sublime et le ridicule. \u00bb[[Cit\u00e9 dans le programme du spectacle.]] L\u2019adaptation d\u2019Ostermeier et la traduction de Cadiot convertissent une \u00ab pi\u00e8ce-paysage \u00bb, contemplative, insondable et fragmentaire, en \u00ab pi\u00e8ce-machine \u00bb, au sens bien clos, sans beaucoup de jeu entre ses constituants.[[Sur la distinction entre \u00ab pi\u00e8ce-paysage \u00bb et \u00ab pi\u00e8ce-machine \u00bb, voir Michel Vinaver (sous la direction de), <em>\u00c9critures dramatiques : essais d\u2019analyse de textes de th\u00e9\u00e2tre<\/em>, Actes Sud, coll. \u00ab Babel \u00bb, 2000.]]<br \/>\nC\u2019est un spectacle r\u00e9gl\u00e9 comme du papier \u00e0 musique, m\u00eame et surtout quand les acteurs prennent \u00e0 partie un spectateur et donnent l\u2019impression d\u2019improviser sur les actualit\u00e9s. Se voulant politiquement progressiste, se montrant r\u00e9actionnaire esth\u00e9tiquement, la position ambigu\u00eb d\u2019Ostermeier est intenable. Quand Arkadina-Dr\u00e9ville lit au public deux passages du roman <em>Plateforme<\/em> de Michel Houellebecq, au lieu de Maupassant (<em>Sur l\u2019eau<\/em>) dans la pi\u00e8ce de Tchekhov, il y a de quoi s\u2019inqui\u00e9ter&#8230;[[Parmi le concert de louanges plus ou moins mesur\u00e9es dans la presse, Jean-Pierre Thibaudat est un des seuls \u00e0 avoir fait entendre une note nettement discordante. Voir \u00ab Thomas Ostermeier : vol saisissant d\u2019une \u201fMouette\u201d au-dessus d\u2019un lit de couacs \u00bb dans son blog Balagan, h\u00e9berg\u00e9 par <em>Mediapart<\/em>, post\u00e9 le 5 avril 2016.]]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En s\u2019installant dans la salle, on peut voir projet\u00e9e en fond de sc\u00e8ne une photographie en noir et blanc de bagnards et un propos de Tchekhov revenant sur sa d\u00e9couverte de Sakhaline en 1890. L\u2019instituteur transi Medvedenko (C\u00e9dric Feckhout) et l\u2019endeuill\u00e9e Macha (B\u00e9n\u00e9dicte Cerutti) se l\u00e8vent de la banquette qui ceint le plateau et entament leur dialogue face public et micro sur pied devant soi. 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