


{"id":1339,"date":"2017-02-25T20:51:36","date_gmt":"2017-02-25T19:51:36","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1339"},"modified":"2017-02-25T20:51:36","modified_gmt":"2017-02-25T19:51:36","slug":"sujets-deviants-tentatives-de-fugue-2","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/sujets-deviants-tentatives-de-fugue-2\/","title":{"rendered":"Sujets d\u00e9viants: Tentatives de fugue"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><i>Tentatives de fugue (Et la joie ?&#8230; Que faire ?)<\/i>, mise en sc\u00e8ne de Malte Schwind, \u00e0 La D\u00e9viation (L\u2019Estaque, Marseille) les 22-25 f\u00e9vrier 2017 \u2013 Cie. En Devenir<\/p>\n<p><strong>De la fugue\u2026<\/strong><br \/>\n<em>Tentatives de fugue<\/em> fait entrer en collision \u00ab mat\u00e9riaux textuels \u00bb, \u00ab mat\u00e9riaux musicaux \u00bb et ce qu\u2019on pourrait nommer \u00ab mat\u00e9riaux picturaux \u00bb \u2012 tableaux de foules r\u00e9volutionnaires projet\u00e9s par Morgane Leseur sur un grand mur en bois con\u00e7u par Camille Lemonnier. Les acteurs portent des costumes bouffons imagin\u00e9s par \u00c9lise Py : ventres postiches, queues qui pendouillent entre les jambes, travestissements, couvre-chefs, fausses moustaches, perruques\u2026 Chaque s\u00e9quence est prise dans un mouvement ininterrompu, tant\u00f4t ralenti tant\u00f4t acc\u00e9l\u00e9r\u00e9, qui fait d\u2019autant mieux percevoir la discontinuit\u00e9 intrins\u00e8que des \u00ab mat\u00e9riaux \u00bb convoqu\u00e9s. Ici deux goinfres comparent leurs restaurants et plats pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s, l\u00e0 un savant fou d\u00e9crit sa m\u00e9thode pour obtenir un rat blanc et un rat noir, ailleurs une tante divague sur tous les membres restants ou fant\u00f4mes de sa famille\u2026<br \/>\nDeux p\u00f4les oppos\u00e9s, au sens \u00e9lectrique du terme, font circuler l\u2019\u00e9nergie au sein des sept acteurs sur le plateau : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, un p\u00f4le maniaque, burlesque, comique ; de l\u2019autre, un p\u00f4le m\u00e9lancolique, apathique, insondable. Pour le premier, Na\u00efs Desiles est virtuose en Mme Verdurin hyst\u00e9rique quand ses habitu\u00e9s lui proposent d\u2019\u00e9couter la sonate de Vinteuil. Pour le deuxi\u00e8me, Johana Giacardi \u00e9nonce avec une sobri\u00e9t\u00e9 bouleversante un texte de H\u00f6lderlin, entour\u00e9e sur une chaise de ses comparses \u00e0 quatre pattes comme des chiens :<br \/>\n\u00ab Ainsi, osez ! votre h\u00e9ritage, votre acquis, \/ Histoires, le\u00e7ons de la bouche de vos p\u00e8res, \/ Lois et coutumes, noms de Dieux anciens, \/ Oubliez-les hardiment pour lever les yeux, \/ Comme des nouveau-n\u00e9s, sur la nature divine. \u00bb<br \/>\nC&rsquo;est qu&rsquo;un fil rouge est tendu d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du spectacle, fil sur lequel tangue cette association de funambules \u00ab En Devenir \u00bb : le d\u00e9sarroi politique. Il se r\u00e9sumerait par la perversion des trois id\u00e9aux r\u00e9volutionnaires. Presque au d\u00e9but du spectacle, la Libert\u00e9 guidant le peuple d\u00e9voile burlesquement ses seins postiches. Vers le milieu, le verbe \u00ab fraterniser \u00bb est l\u2019objet de toutes les confusions. Puis c\u2019est l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9galit\u00e9 qui devient gla\u00e7ante dans la bouche de Saint-Just vers la fin du spectacle. La tentation est de s&rsquo;adonner \u00e0 la jouissance esth\u00e9tique telle que Swann la d\u00e9crit <em>ad libitum<\/em> dans le salon des Verdurin \u00e0 propos de la fameuse sonate.<br \/>\nC\u2019est alors que le groupe d\u2019acteurs lance une corde et abat litt\u00e9ralement le quatri\u00e8me mur de Berlin qui bouchait l\u2019horizon du plateau. Voici une premi\u00e8re proposition politique qui aurait pu \u00eatre la fin complaisante du spectacle et aurait fait oublier \u00e0 bon compte le d\u00e9sarroi jusque-l\u00e0 travers\u00e9. Mais on assiste encore \u00e0 trois fins du politique, avec toute l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de cette expression : but et agonie.<br \/>\nLe groupe met une table au lieu du mur effondr\u00e9. Mais la C\u00e8ne pend vite des allures parodiques : J\u00e9sus s\u2019accapare l\u2019assiette et le verre laiss\u00e9s par un convive qui part inopin\u00e9ment. Tous boivent et mangent\u2026 de l\u2019eau. Ils essaient d\u2019y croire. Deuxi\u00e8me fin qui est aussi une faim inapaisable par quelque mystique communielle que ce soit.<br \/>\nL\u2019acteur (Geoffrey Perrin) qui s\u2019\u00e9tait lev\u00e9 de table revient sous les traits de Saint-Just : long manteau bleu marine et visage bl\u00eame, il monte sur la table et harangue le public. L\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9galit\u00e9 doit se concr\u00e9tiser quitte \u00e0 laisser des monceaux de cadavres guillotin\u00e9s derri\u00e8re elle en chemin tout comme les lois de la nature s\u2019incarnent parfois sous forme d\u2019inondations ou d\u2019\u00e9ruptions meurtri\u00e8res. Discours intenable qui tend \u00e0 naturaliser ce qui rel\u00e8ve du politique et donc du non-naturel. Saint-Just distribue fusils et mitraillettes aux convives d\u00e9sempar\u00e9s qui ne savent trop qu\u2019en faire. Troisi\u00e8me fin \u2012 qui fait froid dans le dos.<br \/>\nLa quatri\u00e8me est un po\u00e8me de Pasolini magnifiquement \u00e9nonc\u00e9 par Anne-Sophie Derouet :<br \/>\n\u00ab Mais faisons f\u00eate, prenons les bouteilles \/ du bon vin de la Coop\u00e9rative\u2026 \/ \u00c0 de nouvelles victoires, \u00e0 de nouvelles Bastilles ! \u00bb<br \/>\nTelles sont les derni\u00e8res paroles entendues mais dites sur un ton neutre, \u00e0 partir d\u2019une position esseul\u00e9e sur le plateau, tandis que des larmes coulent sur le visage de l\u2019actrice. C\u2019est le contraire de l\u2019ivresse r\u00e9volutionnaire que le contenu des vers cherche pourtant \u00e0 susciter. Fin r\u00e9solument ouverte donc : chacun peut se focaliser sur le propos ou au contraire sur la mani\u00e8re atone de le prof\u00e9rer ou sur le point d&rsquo;entrecroisement d\u2019un chiasme qui suscite une \u00e9motion d\u2019autant plus poignante que contenue.<br \/>\n<strong>\u2026\u00e0 La D\u00e9viation<\/strong><br \/>\nOn aurait pu en rester l\u00e0, sur ces cendres de propositions divergentes que des luttes en cours r\u00e9veillent et auxquelles peut faire indirectement allusion le spectacle \u00e0 certains moments (Tarnac, ZAD, \u00e9meutes&#8230;). C\u2019est du moins ce que j\u2019ai vu et re\u00e7u le vendredi 24 f\u00e9vrier au soir. La veille \u00e9tait s\u00fbrement autre chose et le lendemain aura \u00e9t\u00e9 s\u00fbrement autre chose. Aucun sens ici \u00e0 distinguer r\u00e9p\u00e9titions et spectacle achev\u00e9, recherches et r\u00e9sultat\u2026<br \/>\nLa v\u00e9ritable proposition en acte, qui ne se contente pas de faire le constat lucide d\u2019un d\u00e9sarroi dans la conjoncture actuelle, se trouve en amont et en aval du spectacle. Et elle pousse \u00e9galement par son milieu en l\u2019ouvrant au dehors o\u00f9 il s&rsquo;inscrit. Na\u00efs Desiles fait entendre un texte d\u2019Artaud sur les rapports contrari\u00e9s entre th\u00e9\u00e2tre et r\u00e9volution :<br \/>\n\u00ab Cette r\u00e9volte int\u00e9grale viendra, Andr\u00e9 Breton, mais elle ne viendra pas dans un th\u00e9\u00e2tre, car si sinc\u00e8re soit-on les planches avec le public devant font de l&rsquo;homme le plus d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 <em>un cabotin<\/em>. \/ Mais elle viendra par quelque chose qui rappelle le th\u00e9\u00e2tre : la vie dans ce qu&rsquo;elle a de plus palpitant et enfi\u00e9vr\u00e9. \u00bb<br \/>\nLorsque le groupe abat le mur, ce qui est d\u00e9couvert \u00e0 notre regard n\u2019est pas un espace fictif mais l\u2019immense b\u00e2timent o\u00f9 se joue le spectacle dont le lieu de repr\u00e9sentation d\u00e9limit\u00e9 par des pandrillons n\u2019est qu\u2019une petite partie.<br \/>\nLa D\u00e9viation \u00e0 L\u2019Estaque fait rhizome avec le Th\u00e9\u00e2tre du Soleil \u00e0 Vincennes, La Fonderie au Mans ou Ramdam \u00e0 Sainte-Foy-l\u00e8s-Lyon. Faire d\u2019une ancienne cimenterie un \u00ab lieu de vie et de recherche artistique \u00bb n\u00e9cessite chez ces vingtenaires et trentenaires un courage politique au moins aussi radical que dans les pr\u00e9c\u00e9dentes d\u00e9cennies. On dort dans des caravanes rassembl\u00e9es pr\u00e8s d\u2019un chapiteau de cirque que surplombent des falaises o\u00f9 se prom\u00e8nent au petit matin des ch\u00e8vres tr\u00e8s agiles. Ailleurs on r\u00e9p\u00e8te, on travaille le bois, on \u00e9dite, on enregistre de la musique, on stocke du mat\u00e9riel, on prend le petit d\u00e9jeuner, on s\u2019isole dans les bureaux. Des compagnies viennent en r\u00e9sidence en adoptant le principe du prix libre. Les soirs de repr\u00e9sentation, le public est accueilli dans une \u00ab guinguette \u00bb. Le po\u00eale pr\u00e8s des canap\u00e9s est aliment\u00e9 en cas de Mistral. La D\u00e9viation est un foyer d\u2019une rare hospitalit\u00e9 et au rayonnement qui d\u00e9finit autrement marge et centralit\u00e9. Le totem de ce havre d\u2019inqui\u00e9tude, outre les ch\u00e8vres alpines, est un duo de chats qui hante les plateaux et c\u00f4toie les \u00ab chiens romantiques \u00bb (Roberto Bola\u00f1o). L&rsquo;\u00e9cart entre d\u00e9route du d\u00e9sarroi et d\u00e9viation active est ainsi infime mais d\u00e9cisif.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tentatives de fugue (Et la joie ?&#8230; Que faire ?), mise en sc\u00e8ne de Malte Schwind, \u00e0 La D\u00e9viation (L\u2019Estaque, Marseille) les 22-25 f\u00e9vrier 2017 \u2013 Cie. En Devenir De la fugue\u2026 Tentatives de fugue fait entrer en collision \u00ab mat\u00e9riaux textuels \u00bb, \u00ab mat\u00e9riaux musicaux \u00bb et ce qu\u2019on pourrait nommer \u00ab mat\u00e9riaux picturaux \u00bb \u2012 tableaux de foules r\u00e9volutionnaires projet\u00e9s par Morgane Leseur sur un grand mur en bois con\u00e7u par Camille Lemonnier. 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