


{"id":1348,"date":"2017-03-17T00:12:23","date_gmt":"2017-03-16T23:12:23","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1348"},"modified":"2017-03-17T00:12:23","modified_gmt":"2017-03-16T23:12:23","slug":"le-show-werther-2","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/le-show-werther-2\/","title":{"rendered":"Le show Werther"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Le metteur en sc\u00e8ne Nicolas Stemann recr\u00e9e en allemand et en fran\u00e7ais un spectacle en allemand datant de 1997. Seul en sc\u00e8ne, l\u2019acteur Philipp Hochmair joue la com\u00e9die de l\u2019\u00e9go romantique, d\u00e9monte le processus d\u2019identification du lecteur au personnage, suit la formation du mythe et sugg\u00e8re l\u2019absence d\u2019horizon politique dont il serait le sympt\u00f4me.  <\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1346\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2017\/03\/event_441_medium_fr.jpg\" alt=\"event_441_medium_fr.jpg\" align=\"center\" width=\"1200\" height=\"710\" \/><br \/>\n<em>Les Souffrances du jeune Werther<\/em> (1774) est le premier roman de Goethe, qui adopte \u00e0 cette occasion le genre \u00e9pistolaire. Livre embl\u00e9matique de la g\u00e9n\u00e9ration romantique, il aurait suscit\u00e9 une vague de suicides dans toute l\u2019Europe. Mais Philipp Hochmair \u2012 acteur permanent au Burgtheater (Vienne) \u2012 ne campe pas ce Werther romantique. Il est un Werther en repr\u00e9sentation, qui joue la com\u00e9die \u00e0 ses correspondants, \u00e0 Charlotte notamment mais aussi et surtout \u00e0 lui-m\u00eame : c\u2019est un histrion, un poseur attachant dont la derni\u00e8re pose serait le suicide, seule balle r\u00e9elle dans la roulette apr\u00e8s \u00e9puisement du barillet quasi vide, personne d\u2019autre ne le for\u00e7ant \u00e0 ce jeu que lui-m\u00eame. Faute d\u2019avoir le premier r\u00f4le aupr\u00e8s de Charlotte, Werther veut laisser de lui une image, secondaire mais ind\u00e9l\u00e9bile, un clich\u00e9, voire un mythe \u2012 Werther pistolet sur la tempe qui se fait sauter la cervelle par amour infiniment endur\u00e9, fui et d\u00e9\u00e7u. Ainsi, la fin du spectacle montre la projection vid\u00e9o du visage d\u2019Hochmair, avec arr\u00eat sur image, dans la p\u00e9nombre, sur un rideau blanc tir\u00e9 \u00e0 l\u2019avant-sc\u00e8ne comme un linceul ou un suaire, dans le silence assourdissant d\u2019une absence de d\u00e9notation. Il fixe le public en m\u00eame temps qu\u2019il se fixe.<br \/>\nHochmair incarne \u00e9galement le processus m\u00eame de l\u2019identification du lecteur au personnage, identification qui a donc pu conduire certains au suicide et dont <em>Madame Bovary<\/em> (1857) de Flaubert sera la cl\u00f4ture historique. Un th\u00e9\u00e2tre du d\u00e9calage comique s\u2019en fait ici le contrepoison. Sortant de derri\u00e8re le rideau blanc, Hochmair r\u00e9appara\u00eet en tant que lecteur d\u00e9tach\u00e9 du personnage, puis s\u2019\u00e9crase un micro sur la t\u00eate, ce qui produit \u00e0 retardement la d\u00e9tonation attendue. Il joue devant et avec le public, m\u00e9langeant improvisations selon les lieux de repr\u00e9sentation et ma\u00eetrise de son r\u00f4le. Il fait feu de tout bois avec une poign\u00e9e d\u2019accessoires sc\u00e9niques. Ainsi, Hochmair-Werther nous raconte et se raconte litt\u00e9ralement des salades : il se pr\u00e9pare une salade dans les temps heureux, puis dans le temps du d\u00e9lire amoureux jette furieusement les feuilles sur les spectateurs.<br \/>\nTout commence par ce qui prend l\u2019allure d\u2019une lecture publique. La sc\u00e9nographie est celle des festivals, f\u00eates et autres foires (inter)nationales du livre o\u00f9 l\u2019on invite un romancier ou un com\u00e9dien c\u00e9l\u00e8bre \u00e0 lire des passages de l\u2019\u0153uvre choisie. Le roman de Goethe parut d\u2019ailleurs \u00e0 l\u2019occasion de la foire du livre de Leipzig. Goethe est lui-m\u00eame l\u2019inventeur de l\u2019expression \u00ab litt\u00e9rature mondiale \u00bb (<em>Weltliteratur<\/em>).[[Voir J\u00e9r\u00f4me David, <em>Spectres de Goethe. Les m\u00e9tamorphoses de la \u00ab litt\u00e9rature mondiale \u00bb<\/em>, Les Prairies ordinaires, 2012.]] Les spectateurs se trouvent donc devant un plateau nu sur lequel est pos\u00e9e une estrade sur laquelle est pos\u00e9e une table sur laquelle est pos\u00e9e un vase, un micro et le livre. La couverture est projet\u00e9e sur le mur du lointain via un petit appareil num\u00e9rique sur tr\u00e9pied : <em>Die Leiden des jungen Werther<\/em>. Mais d\u00e8s la lecture des premiers extraits, Hochmair \u2012 chaussures de ville, treillis, tee-shirt en v portant l\u2019inscription Berliner Ensemble et veste de costume, cheveux hirsutes \u2012 d\u00e9traque le c\u00e9r\u00e9moniel attendu, met le bazar, rev\u00eat un chapeau de <em>cow-boy<\/em>, fume la seule clope de son paquet, enl\u00e8ve le bouquet, jette le vase, envoie balader le livre\u2026 Il devient peu \u00e0 peu Werther mais sans aller jamais jusqu\u2019\u00e0 l\u2019identification compl\u00e8te. Il ne quitte pas d\u00e9finitivement sa position de lecteur ni m\u00eame d\u2019acteur tout en adressant parfois des extraits au public comme si c\u2019\u00e9tait Werther lui-m\u00eame qui les prof\u00e9rait directement. Au th\u00e9\u00e2tre une lettre ne reste jamais morte. \u00c0 l\u2019instar du fil qui s\u2019\u00e9tend de cour \u00e0 jardin, o\u00f9 coulissera le rideau blanc vers la fin, il se tient en \u00e9quilibre entre lecteur et personnage, tanguant d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et de l\u2019autre au lieu de se d\u00e9placer sereinement sur cette limite vertigineuse. Certes, un acteur qui joue un lecteur qui devient presque le personnage de l\u2019\u0153uvre qu\u2019il lit n\u2019est pas nouveau sur une sc\u00e8ne contemporaine. Mais s\u2019il y a bien une \u0153uvre o\u00f9 cette quasi m\u00e9tamorphose est justifi\u00e9e, c\u2019est bien ce premier roman contagieux de Goethe.<br \/>\nLe biais comique ne maltraite pas la langue. C\u2019est un point essentiel. Les surtitres deviennent un personnage \u00e0 part enti\u00e8re qu\u2019Hochmair apostrophe, provoque\u2026 Il se retourne r\u00e9guli\u00e8rement et lit en haut du mur comme sur une page immense. Lui-m\u00eame prof\u00e8re souvent les extraits de lettre d\u2019abord en allemand, puis en fran\u00e7ais, en plus des surtitres. Ou alors seulement en allemand, toujours avec les surtitres. Ou bien en allemand mais sans surtitres, voire avec la mention \u00ab traduction impossible \u00bb. Ou directement en fran\u00e7ais, avec un accent allemand qui n\u2019est heureusement pas utilis\u00e9 comme une source suppl\u00e9mentaire de comique mais plut\u00f4t de joie \u00e0 entendre un com\u00e9dien osciller ainsi sur le fil des langues comme il oscille sur le fil de la fiction romanesque. Certains spectateurs qui connaissent la langue allemande peuvent rire isol\u00e9ment au grand dam amus\u00e9 des autres isol\u00e9s dans la leur. On devient ainsi attentif \u00e0 la mati\u00e8re sonore de l\u2019allemand et m\u00eame du fran\u00e7ais. L\u2019affect passe par des intonations qui fa\u00e7onnent en direct le mat\u00e9riau linguistique de mani\u00e8re \u00e0 transmettre le sens par le son plut\u00f4t que par la signification des mots.<br \/>\nUne rengaine cisaille le premier tiers du spectacle. Werther savait que Charlotte \u00e9tait fianc\u00e9e et que son fianc\u00e9 parti en voyage allait revenir t\u00f4t ou tard. Rien n\u2019y a fait. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre m\u00eame un aiguillon suppl\u00e9mentaire \u00e0 la cristallisation amoureuse. L\u2019autre revient. Et Hochmair-Werther de (se) r\u00e9p\u00e9ter : \u00ab Albert est l\u00e0, donc il faut partir. \u00bb Il devient finalement davantage obs\u00e9d\u00e9 par Albert que par Charlotte. Il multiplie les fausses sorties hors du b\u00e2timent th\u00e9\u00e2tral, les saluts improvis\u00e9s au public. Il y a quelque chose de Thomas Bernhard qui surgit tout d\u2019un coup en plein Goethe : une haine obs\u00e9dante et obsidionale d\u2019un nom qu\u2019on ressasse pour le rogner petit \u00e0 petit comme ferait un acide.<br \/>\nMais c\u2019est finalement un com\u00e9dien \u00e0 l\u2019\u00e9nergie communicative plus qu\u2019au d\u00e9sespoir mim\u00e9tique qu\u2019on retient. Il y a une \u00e9nergie du d\u00e9sespoir. Son Werther est l\u2019enfant du si\u00e8cle Facebook. Le petit ego maniaco-d\u00e9pressif en manque d\u2019Amour ne peut \u00eatre que risible tout en \u00e9tant plus viral que jamais. Contraint de quitter un salon quand on lui fait observer que les roturiers n\u2019y sont pas admis, Werther revient de plus bel vers Charlotte qu\u2019il croyait avoir fui pour de bon. L\u2019amour impossible, puis le suicide, sont un alibi. Werther, c\u2019est l\u2019exp\u00e9rience m\u00eame d\u2019une dissociation entre l\u2019intime et le politique.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1347\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2017\/03\/c-samuel-rubio_carrousel_spectacle.jpg\" alt=\"c-samuel-rubio_carrousel_spectacle.jpg\" align=\"center\" width=\"670\" height=\"350\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le metteur en sc\u00e8ne Nicolas Stemann recr\u00e9e en allemand et en fran\u00e7ais un spectacle en allemand datant de 1997. 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