


{"id":1465,"date":"2017-05-04T10:37:56","date_gmt":"2017-05-04T08:37:56","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1465"},"modified":"2017-05-04T10:37:56","modified_gmt":"2017-05-04T08:37:56","slug":"matiere-a-silence-reve-et-folie-2","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/matiere-a-silence-reve-et-folie-2\/","title":{"rendered":"Mati\u00e8re \u00e0 silence : r\u00eave et folie"},"content":{"rendered":"<div class=\"champ contenu_descriptif\">\n<div class=\"champ contenu_chapo\" style=\"text-align: center;\"><i>R\u00eave et Folie<\/i> de G. Trakl, mis en sc\u00e8ne par C. R\u00e9gy, avec Y. Boudaud ; Nanterre-Amandiers, 15 septembre \u2013 21 octobre 2016 (Festival d\u2019Automne)<\/div>\n<div class=\"champ contenu_chapo\"><\/div>\n<\/div>\n<div class=\"champ contenu_chapo\"><\/div>\n<div class=\"champ contenu_chapo\"><\/div>\n<div class=\"champ contenu_chapo\"><\/div>\n<div class=\"champ contenu_chapo\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-1360 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2017\/05\/arton503_1_-600x397.jpg\" alt=\"arton503_1_.jpg\" width=\"600\" height=\"397\" \/><\/div>\n<div class=\"champ contenu_chapo\"><em><strong>\u00a0<\/strong><\/em><\/div>\n<blockquote>\n<div class=\"champ contenu_chapo\">\u00a0<em><strong>\u00ab Si par ailleurs, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, on arrivait \u00e0 d\u00e9ranger quelque chose dans le lib\u00e9ralisme triomphant et pourtant en crise, dans le mat\u00e9rialisme omnipr\u00e9sent du capitalisme, qui est, en soi, un crime contre l\u2019humanit\u00e9 aussi grave que ceux qu\u2019on a connus et d\u00e9nonc\u00e9s \u00e0 l\u2019Est, peut-\u00eatre ce serait un gain pour l\u2019humanit\u00e9. Mais ce n\u2019est certainement pas en faisant un th\u00e9\u00e2tre directement politique qu\u2019on y arrivera. \u00bb<\/strong><\/em><em><strong>((Claude R\u00e9gy, L\u2019Ordre des morts, Les Solitaires Intempestifs, 1999, p. 15))<\/strong><\/em><\/div>\n<\/blockquote>\n<p>R\u00e9gy \u00e9tait revenu r\u00e9cemment deux fois aupr\u00e8s du romancier norv\u00e9gien Tarjei Vesaas. Dans <em>Brume de Dieu<\/em> (2010, TNB), il avait choisi un extrait des <em>Oiseaux<\/em> dans lequel un idiot du village, Mattis (Laurent Cazanave), sombre avec son fr\u00eale esquif dans un lac. Dans <em>La Barque le soir<\/em> (2012, Ateliers Berthier), il avait pris un chapitre \u2012 \u00ab Voguer parmi les miroirs \u00bb \u2012 du livre \u00e9ponyme de Vesaas : un homme (Yann Boudaud) tombe du haut d\u2019une falaise dans une rivi\u00e8re bouillonnante.((Voir \u00ab <em>La barque le soir<\/em>&#8230; ombres marines \u00bb post\u00e9 par Yannick Butel sur <em>L\u2019Insens\u00e9<\/em> le 30 octobre 2013.))<br \/>\nDans les deux cas, le personnage est sauv\u00e9 <em>in extremis<\/em> de la noyade : Mattis aboutit sur les rivages d\u2019une \u00eele, comme par miracle ; un promeneur sort le noy\u00e9 en puissance hors de l\u2019eau, alert\u00e9 par les aboiements de son chien.<br \/>\nEntre-temps, le spectateur \u00e9tait plong\u00e9 dans le flux de conscience ou d\u2019inconscience du personnage qui perd pied, dans un bain amniotique et v\u00e9n\u00e9neux d\u2019images et de sensations qui se d\u00e9tachent progressivement, comme une mue, du sujet vacillant dont elles proviennent. Un fil narratif, t\u00e9nu comme la vie, \u00e9tait maintenu. Mais ni Cazanave ni Boudaud n\u2019interpr\u00e9tait le personnage ou ne mimait une action. Ils \u00e9taient aussi bien les narrateurs de leur propre m\u00e9saventure, \u00e0 la fois au dedans et au dehors du personnage, en un d\u00e9doublement qui est le mourir m\u00eame.<br \/>\nLa salvation restait ambigu\u00eb : revenaient-ils \u00e0 la vie ou passaient-ils \u00e0 leur mani\u00e8re, si peu mythique tout en rappelant les enfers antiques, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du l\u00e9tal ou du L\u00e9th\u00e9 d\u2019o\u00f9 l\u2019on ne revient pas ?<br \/>\nAutre retour : en 1985, R\u00e9gy avait mis en sc\u00e8ne <em>Int\u00e9rieur<\/em> de Maeterlinck au Th\u00e9\u00e2tre G\u00e9rard Philippe ; presque trente apr\u00e8s, il aura rejou\u00e9 cette m\u00eame pi\u00e8ce avec des acteurs japonais, proposant de tracer \u00e0 \u00ab l\u2019encre de la m\u00e9lancolie \u00bb (Jean Starobinski) une \u00e9pure sur le sable vou\u00e9e \u00e0 effacer les vestiges de leurs pas. ((Voir \u00ab <em>Int\u00e9rieur<\/em>&#8230; une Encre \u00bb post\u00e9 par Yannick Butel sur <em>L\u2019Insens\u00e9<\/em> le 18 juillet 2014.))<br \/>\nLe dernier spectacle de R\u00e9gy, <em>R\u00eave et Folie<\/em>, se tourne vers un po\u00e8me en prose \u00e9ponyme de l\u2019allemand Georg Trakl. C\u2019est sans doute le plus sombre en regard de ses trois derni\u00e8res mises en sc\u00e8ne. Plus de sauvetage, de salvation ou de salut, f\u00fbt-ce <em>in extremis<\/em> ou teint\u00e9s d\u2019ambigu\u00eft\u00e9 mortif\u00e8re. Pas d\u2019autre transcendance que les mots de Trakl \u2013 autrement dit aucune. Trakl est le po\u00e8te qui n\u2019a fait aucun compromis avec la mort, qui a d\u00e9christianis\u00e9 la mort, au commencement de la Grande Boucherie de 14-18. Plus d\u2019agonie d\u00e9mesur\u00e9ment dilat\u00e9e ici ; pas non plus d\u2019enfant gisant qui tarde \u00e0 faire reconna\u00eetre son absence.<br \/>\nNous sommes plong\u00e9s directement dans la derni\u00e8re vision d\u2019un mourant qui se cadav\u00e9rise irr\u00e9m\u00e9diablement. Le fil narratif, auquel se raccrocher comme \u00e0 la vie, est effiloch\u00e9. R\u00e9gy radicalise l\u2019\u00e9clatement des images et des sonorit\u00e9s qui travaille d\u00e9j\u00e0 le po\u00e8me de Trakl comme un obus troue le sol en une explosion irr\u00e9elle. Boudaud se tient immobile dans une nuit \u00e9paisse mais stri\u00e9e d\u2019une luminescence spectrale, sous ce qui semble \u00eatre l\u2019arche d\u2019un tunnel mais qui est tout aussi bien une caverne vocale. Des mois apr\u00e8s, dans l\u2019apr\u00e8s coup, hantise de ce genre d\u2019\u00e9vocations, d\u00e9sarrim\u00e9es, flottantes, insistantes : \u00ab taches vertes de la d\u00e9composition sur leurs belles mains \u00bb. ((Voir l\u2019\u00e9dition que R\u00e9gy a utilis\u00e9e : Georg Trakl, <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em> [1939], traduit de l\u2019allemand par Marc Petit et Jean-Claude Schneider, Gallimard, 1972, p. 140-144. Il s\u2019est longuement entretenu avec Marc Petit. Au temps de <em>Comme un chant de David <\/em>(2005), c\u2019\u00e9tait avec Meschonnic. Seul un travail approfondi avec les traducteurs pouvait l\u2019amener \u00e0 \u00e9treindre la \u00ab mati\u00e8re silencieuse qui est bien plus vaste que les mots \u00bb, formule de Sarraute qu\u2019il cite dans le programme de <em>R\u00eave et Folie<\/em>.)) Reste surtout en m\u00e9moire la diction de Boudaud, sensible au corps des mots par l\u2019allit\u00e9ration en r notamment : \u00ab front pourpre \u00bb, \u00ab fleurs pourpres \u00bb, \u00ab vent pourpre \u00bb, \u00ab masques pourpres \u00bb, \u00ab nuage pourpre \u00bb&#8230; O\u00f9 le rouge vif du th\u00e9\u00e2tre se confond avec un massacre aux dimensions apocalyptiques. Un immense linceul empourpr\u00e9 recouvre alors l\u2019Europe. Boudaud semble malaxer dans sa bouche chaque r. Le r\u00e2le contamine la parole articul\u00e9e et s\u2019immisce dans la jointure des mots pour en diss\u00e9miner images et syllabes. Le choix du po\u00e8me cauchemardesque de Trakl apr\u00e8s les spectacles plus \u00ab optimistes \u00bb inspir\u00e9s de Vesaas n\u2019est pas anodin : la M\u00e9diterran\u00e9e est devenue entre-temps un charnier de noy\u00e9s sans miracles ; la Bataille de Grodek (novembre 1914), aux marges de laquelle le pharmacien-soldat Trakl succombe \u00e0 une overdose de coca\u00efne, fait place dans l\u2019horrible aux pilonnages chimiques de la Syrie.<br \/>\nPourtant, Boudaud garde d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du spectacle, jusque dans les vanit\u00e9s les plus macabres et les sonorit\u00e9s les plus d\u00e9chirantes, un sourire b\u00e9at. C\u2019est bien l\u2019adjectif qui convient si l\u2019on se souvient de son double sens : sourire de l\u2019idiot et sourire de la b\u00e9atitude. Nulle contradiction : c\u2019est par l\u2019idiotie, l\u2019unicit\u00e9 irr\u00e9ductible, qu\u2019une extase mystique, \u00e0 l\u2019\u00e9tat sauvage, peut se frayer un passage. L\u2019idiome po\u00e9tique de Trakl, si herm\u00e9tique et p\u00e9n\u00e9trant, en est l\u2019obole \u00e9perdue sur le passage du Styx. Un instant il aura donn\u00e9 forme au chaos historique et intime \u2012 sans le r\u00e9dimer.<br \/>\nJe ne dirai rien de la relation incestueuse de Trakl avec sa s\u0153ur, de la n\u00e9cessit\u00e9 absolue de cette relation dans son \u00e9criture, o\u00f9 chaque po\u00e8me \u00e9tait envoy\u00e9 dans une lettre \u00e0 elle seule adress\u00e9e. D\u2019autres l\u2019ont magnifiquement dit, non sans ramener Trakl et Grete dans le giron chr\u00e9tien o\u00f9 ils ont grandi et qu\u2019ils avaient tent\u00e9 de dissoudre. ((Voir Claude Louis-Combet, <em>Blesse, ronce noire<\/em>, 3e \u00e9dition, Jos\u00e9 Corti, coll. \u00ab Les Massicot\u00e9s \u00bb, 2004. Louis-Combet \u00e9voque \u00ab les po\u00e8mes de r\u00eave et de folie qu[e Trakl] \u00e9crivait pour sa s\u0153ur et dont il lui envoyait, de loin en loin, pour la frapper au centre, quelques vers herm\u00e9tiques d\u2019une musique charg\u00e9e de m\u00e9lancolie \u00bb p. 46.))<br \/>\nJe ne dirai rien de la teneur philosophique de chaque po\u00e8me de Trakl. D\u2019autres l\u2019ont dit tout aussi magnifiquement, non sans arraisonner les po\u00e8mes dans une ontologie de \u00ab la parole \u00bb, les images et les sensations n\u2019\u00e9tant que de passage, inessentielles, alors que ce sont elles le passage, \u00ab l\u2019acheminement \u00bb.((Voir Heidegger, \u00ab La parole \u00bb et \u00ab La parole dans l\u2019\u00e9l\u00e9ment du po\u00e8me. Situation du Dict de Georg Trakl \u00bb, dans <em>Acheminement vers la parole<\/em> [1959], traduit par Jean Beaufret, Wolfgang Brokmeier et Fran\u00e7ois F\u00e9dier, Gallimard, coll. \u00ab Tel \u00bb, 1976, p. 11-83.))<br \/>\nLaissons le dernier mot \u00e0 R\u00e9gy : \u00ab Laconique et intense, Trakl utilise la force de rapprochements inconciliables. \/ Soucieux des rythmes et des sons, attentif au silence, il ouvre en nous des espaces int\u00e9rieurs : on entre dans un mode de perception au-del\u00e0 de la pure intelligibilit\u00e9. \u00bb (R\u00e9gy, programme du Festival d\u2019Automne) Ou quand un irr\u00e9conciliable rencontre un autre irr\u00e9conciliable \u2012 jusqu\u2019au bout.((Voir le recueil des <em>\u00c9crits<\/em> de R\u00e9gy paru chez Les Solitaires Intempestifs en 2016.))<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>R\u00eave et Folie de G. Trakl, mis en sc\u00e8ne par C. R\u00e9gy, avec Y. Boudaud ; Nanterre-Amandiers, 15 septembre \u2013 21 octobre 2016 (Festival d\u2019Automne) \u00a0 \u00a0\u00ab Si par ailleurs, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, on arrivait \u00e0 d\u00e9ranger quelque chose dans le lib\u00e9ralisme triomphant et pourtant en crise, dans le mat\u00e9rialisme omnipr\u00e9sent du capitalisme, qui est, en soi, un crime contre l\u2019humanit\u00e9 aussi grave que ceux qu\u2019on a connus et d\u00e9nonc\u00e9s \u00e0 l\u2019Est, peut-\u00eatre ce serait un gain pour l\u2019humanit\u00e9. Mais<\/p>\n","protected":false},"author":35,"featured_media":8,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-1465","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/1465","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/35"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1465"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=1465"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}