


{"id":1587,"date":"2017-07-08T23:46:34","date_gmt":"2017-07-08T21:46:34","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1587"},"modified":"2017-07-08T23:46:34","modified_gmt":"2017-07-08T21:46:34","slug":"antigone-rituel-universel","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/antigone-rituel-universel\/","title":{"rendered":"Antigone\u00a0: rituel universel"},"content":{"rendered":"<p>Antigone\u00a0: rituel universel<br \/>\nAntonin M\u00e9nard &#8211; 8 juillet 2017<br \/>\nLe Festival d\u2019Avignon 2017 ouvre sa 71\u00e8me \u00e9dition par Antigone de Sophocle mis en sc\u00e8ne par Satoshi Miyagi. Ce metteur en sc\u00e8ne Japonais est le directeur du Shizuoka Performing Act Center pr\u00e8s du mont Fuji. Il construit ses spectacles \u00e0 partir de textes du r\u00e9pertoire en empruntant aux traditions th\u00e9\u00e2trales et rituelles japonaises et asiatiques. Il fait r\u00e9f\u00e9rence aux arts martiaux, \u00e0 la m\u00e9ditation et \u00e0 la gymnastique orientale. Il a d\u00e9velopp\u00e9 depuis des ann\u00e9es son travail \u00e0 partir de la s\u00e9paration du jeu et de la voix. Dans Antigone, chaque personnage est construit \u00e0 partir de deux acteurs\u00a0: celui de la voix et celui du corps. Une s\u00e9paration qui cr\u00e9e une distance et un accompagnement narratif.<br \/>\nLorsque nous entrons dans la Cour du palais des papes, apr\u00e8s avoir montr\u00e9 patte blanche aux services d\u2019ordres\u00a0: ouvertures des sacs, palpations, d\u00e9tecteurs de m\u00e9taux, nous sommes face \u00e0 un rituel. Dans un bassin qui recouvre toute la sc\u00e8ne, jonch\u00e9s \u00e7a et l\u00e0 d\u2019imposants rochers les actrices et acteurs, bougies \u00e0 la main voguent sur sc\u00e8ne lentement. Une marche silencieuse qui navigue entre la c\u00e9r\u00e9monie et un rituel de concentration. Les bougies sont dans des verres en cristal que les interpr\u00e8tes font r\u00e9sonner. Chaque son long des vibrations du cristal entre en \u00e9cho avec les autres et nous indique un rituel li\u00e9 au passage de la vie \u00e0 la mort. Satoshi Miyagi et son sc\u00e9nographe Junpei Kiz ont plong\u00e9 les acteurs dans un bassin d\u2019eau qui recouvre tout le plateau de la Cour d\u2019Honneur. Cette eau c\u2019est l\u2019ach\u00e9ron, fleuve qui coule au royaume d\u2019Had\u00e8s, dieu des enfers, les croyances japonaises \u00e9voquent le fleuve Sanzu, c\u2019est celui que les morts doivent traverser pendant sept jours avant d\u2019arriver.<br \/>\nAntigone, le mythe de Sophocle commence par la mort\u00a0: la mort des fils d\u2019\u0152dipe et de Jocaste, Et\u00e9ocle et Polynice. Les fr\u00e8res, n\u00e9s d\u2019un inceste, qui chacun fut tu\u00e9 par l\u2019autre. Les rivaux unis dans la mal\u00e9diction de leur famille qui chacun tua l\u2019autre. Deux fratricides pour l\u2019exercice du pouvoir qu\u2019ils n\u2019ont pu se partager. Quand Et\u00e9ocle dirigeait Th\u00e8bes, il envoya son fr\u00e8re en exil qui revint avec des alli\u00e9s pour conqu\u00e9rir le tr\u00f4ne de Th\u00e8bes. C\u2019est d\u2019ailleurs par un r\u00e9sum\u00e9 exp\u00e9di\u00e9 en cinq minutes que les actrices et acteurs japonais nous proposent en pr\u00e9ambule. Ce r\u00e9sum\u00e9 en fran\u00e7ais et dans un jeu tr\u00e8s d\u00e9monstratif nous raconte l\u2019histoire d\u2019Antigone. Une entr\u00e9e en mati\u00e8re qui rompt avec le rituel jusque l\u00e0 propos\u00e9 engageant du m\u00eame coup acteurs et spectateurs dans le voyage du spectacle. Au fond de la cour, le long du mur d\u2019enceinte, des instruments de musiques sont align\u00e9s. Il y a une dizaine de xylophones et de percussions amplifi\u00e9s. Ce sont ces m\u00eames instruments qui rythmeront la narration de cette trag\u00e9die. Ils servent \u00e0 accentuer la dynamique des conflits qui se jouent. Celui initial entre Ism\u00e8ne et Antigone (les s\u0153urs des disparus et les filles de Jocaste et d\u2019\u0152dipe) mais qui r\u00e9v\u00e8le la confrontation plus profonde entre Antigone et Cr\u00e9on (fr\u00e8re de Jocaste). \u00c0 la mort des deux fr\u00e8res, Cr\u00e9on tr\u00f4ne sur Th\u00e8bes et d\u00e9cr\u00e8te des fun\u00e9railles dans la plus pure tradition pour Et\u00e9ocle. Mais il refuse \u00e0 quiconque d\u2019honorer la mort de Polynice. Il impose que son corps sera livr\u00e9 aux chiens errants et aux vautours. Antigone refuse et veut enterrer son fr\u00e8re, elle demande \u00e0 Ism\u00e8ne de l\u2019aider. Cette derni\u00e8re refuse parce que c\u2019est contraire \u00e0 la loi proclam\u00e9e. La mise en sc\u00e8ne de Satoshi Miyagi s\u2019organise sur la multiplicit\u00e9. La voix et le corps des personnages sont s\u00e9par\u00e9s mais les corps des personnages sont multipli\u00e9s gr\u00e2ce d\u2019une part au reflet dans l\u2019eau mais d\u2019autre part avec l\u2019utilisation du mur d\u2019enceinte de la Cour d\u2019Honneur comme d\u2019un support des ombres. Les ombres des personnages qui sur le mur deviennent g\u00e9antes. Ces ombres donne \u00e0 voir les personnages mais ils sont d\u00e9form\u00e9s. Le corps qui produit l\u2019ombre n\u2019emet pas le m\u00eame impact que l\u2019ombre elle m\u00eame. L\u2019ombre peut para\u00eetre monstrueuse quand le l\u2019acteur donne \u00e0 voir une piti\u00e9 ou une douleur. Pour un personnage, nous avons quatre visions distinctes. Une multiplicit\u00e9 qui tente de rendre la complexit\u00e9 d\u2019un sujet, d\u2019une psych\u00e9. Car dans Antigone, la part des dieux dans le malheur des protagonistes est r\u00e9duite et ce sont leurs choix qui les entrainent dans la trag\u00e9die. La mise en sc\u00e8ne ajoute de la multiplicit\u00e9 quand pour certain personnage comme Ism\u00e8ne ou Cr\u00e9on, la voix est d\u00e9multipli\u00e9e. Un ch\u0153ur accompagne l\u2019acteur (voix) ce qui donne \u00e0 la parole du personnage un \u00e9cho de la pens\u00e9e de la cit\u00e9. La musique donne une dimension suppl\u00e9mentaire en accompagnant les personnages. Les personnages exploit\u00e9s par ces prismes de reflets, d\u2019ombres, de voix, d\u2019\u00e9chos et de musique deviennent complexes. C\u2019est un puzzle que nous devons recomposer avec ce que nous sommes qui nous donne \u00e0 entendre une v\u00e9rit\u00e9 de chacun. Nous comprenons ce qui m\u00e8ne Antigone \u00e0 vouloir enterrer son fr\u00e8re, mais a t\u2019elle raison d\u2019\u00e9voquer les dieux pour le faire\u00a0? \u2028Tout au long du spectacle, l\u2019eau qui couvre la sc\u00e8ne est trouble, troubl\u00e9e par les interpr\u00e8tes qui se meuvent dedans. Mais lorsque H\u00e9mon (fils de Cr\u00e9on et fianc\u00e9e d\u2019Antigone) entre en conflit avec son p\u00e8re, c\u2019est le seul moment o\u00f9 l\u2019eau est stable. Or l\u2019\u00e9tymologie d\u2019Antigone pour certains s\u2019apparente \u00e0 \u00ab\u00a0s\u2019oppose aux p\u00e8res\u00a0\u00bb. L\u2019opposition entre le p\u00e8re et son fils est dans la mise en sc\u00e8ne de Satoshi Miyagi la sc\u00e8ne la plus limpide. Une opposition qui renvoie une opposition du m\u00eame. Dans le texte de Sophocle le parrall\u00e9lisme entre les r\u00e9pliques de Cr\u00e9on et son fils r\u00e9v\u00e8lent en m\u00eame temps l\u2019opposition que la proximit\u00e9 de penser. CR\u00c9ON\u00a0: \u00ab\u00a0On dirait qu\u2019il prend le parti de cette femme.\u00a0\u00bb H\u00c9MON\u00a0: \u00ab\u00a0Si tu es une femme, c\u2019est pour toi que je m\u2019inqui\u00e8te.\u00a0\u00bb. Dans cette mise en sc\u00e8ne, il y a cette n\u00e9cessit\u00e9 de s\u2019opposer, de dire et d\u2019affirmer son opposition. Ces conflits accentu\u00e9s par la pr\u00e9sence presque continue de la musique faite \u00e0 partir de percussions. Cette musique qui fait penser aux concerts de tambours japonais (Taiko) qui avec une synchronisation exemplaire qui allie la danse, l\u2019art martial et la m\u00e9ditation. Il y a pour Antigone la n\u00e9cessit\u00e9 de dire ce qu\u2019elle pense et m\u00eame d\u2019\u00eatre en percussion contre Cr\u00e9on, contre ce que le pouvoir \u00e0 engendrer de mal\u00e9dictions pour les siens.<br \/>\nDans une solennit\u00e9 et un soin apport\u00e9 \u00e0 l\u2019image et \u00e0 la musique, cette cr\u00e9ation nous replonge dans ce mythe grec en lui donnant une esth\u00e9tique orientale. Nous voyions cette histoire projet\u00e9e dans une temporalit\u00e9 et une esth\u00e9tique inhabituelle. Mais cette esth\u00e9tique reprends en m\u00eame temps des formes tr\u00e8s codifi\u00e9es comme le wayang kulit (th\u00e9\u00e2tre d\u2019ombre indon\u00e9sien) ou le n\u00f4 japonais. L\u2019universalit\u00e9 de ce mythe appara\u00eet. Pendant deux heures la Cour d\u2019honneur dispara\u00eet au profit de ce qui y est racont\u00e9. Les 2000 spectateurs dans une concentration et un silence ont suivi Antigone et sont entr\u00e9s dans l\u2019\u00e9nergie de la proposition artistique. Satoshi Miyagi et son \u00e9quipe font entendre Antigone et sa voix. Celle qui refuse de n\u2019\u00eatre pas humaine. Celle qui a chevill\u00e9 au corps la n\u00e9cessit\u00e9 pour l\u2019humanit\u00e9 de rendre hommage aux morts.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Antigone\u00a0: rituel universel Antonin M\u00e9nard &#8211; 8 juillet 2017 Le Festival d\u2019Avignon 2017 ouvre sa 71\u00e8me \u00e9dition par Antigone de Sophocle mis en sc\u00e8ne par Satoshi Miyagi. 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