


{"id":1592,"date":"2017-07-09T23:49:07","date_gmt":"2017-07-09T21:49:07","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1592"},"modified":"2017-07-09T23:49:07","modified_gmt":"2017-07-09T21:49:07","slug":"die-kabale-acteurs-et-theatre-en-cavale","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/die-kabale-acteurs-et-theatre-en-cavale\/","title":{"rendered":"Die Kabale\u2026 Acteurs et th\u00e9\u00e2tre en cavale."},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<br \/>\n<em><strong>Sous l\u2019arc du b\u00e2timent prestige du parc des expositions, Franck Castorf, d\u00e9barque avec la Volkb\u00fchne, y compris le totem d\u2019acier qui annonce la possession du territoire avignonnais. Et de dire que la 71\u00e8me \u00e9dition du festival d\u2019Avignon commence vraiment-l\u00e0, avec Die Kabale, une tripot\u00e9e d\u2019acteurs de fougue, furieux porte-voix de l\u2019histoire du th\u00e9\u00e2tre, dans une sc\u00e9nographie d\u2019Aleksandar Denic o\u00f9 l\u2019\u00e9chelle est hors de port\u00e9e naturaliste.<\/strong><\/em><br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<strong>Enfin un programme qui raconte quelque chose\u2026<\/strong><br \/>\nEnfin, car \u00e0 lire Franck Castorf qui pr\u00e9sente au Parc des expositions Die Kabale der Scheinheiligen, Das leben des Herrn de Moli\u00e8re d\u2019apr\u00e8s Le Roman de Monsieur Moli\u00e8re de Mikha\u00efl Boulgakov, on s\u2019approcherait de fait d\u2019une pens\u00e9e sur l\u2019art, crayonn\u00e9e en l\u2019\u00e9tat pour avertir le festivalier que le th\u00e9\u00e2tre ce n\u2019est pas contempler les nuages (made in Hamlet qui se paie la poire de Polonius). Non pas une dissertation ou un \u00e9dito \u00e0 rallonge o\u00f9 l\u2019on brasse les lieux convenus et recyle le lexique de la bourgeoisie \u00e9ternellement ali\u00e9n\u00e9e au divertissement et qui aime la \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0beaut\u00e9\u00a0\u00bb et autres ferments de \u00ab\u00a0l\u2019art bonnasse\u00a0\u00bb comme l\u2019\u00e9crirait Badiou.\u2028Lire le programme o\u00f9 s\u2019exprime bri\u00e8vement Castorf fait du bien aux neurones de ceux qui ont le go\u00fbt de la vie terrestre, et qui ne jettent pas au feu (pratique d\u2019inquisiteur du XXI\u00e8me si\u00e8cle, encore) la politique, ses batailles, ses \u00e9checs, ses utopies malheureuses\u2026 Lire Castorf, dans le programme, c\u2019est s\u2019\u00e9carter du paradis des bisounours (en d\u00e9finitive un monde entropique\u00a0: mort donc) o\u00f9 l\u2019art serait per\u00e7u comme le royaume \u00e9tincelant et \u00e9pargn\u00e9 par l\u2019aventure humaine. On trouvera toujours un aveugle pour s\u00e9parer l\u2019art, du quotidien\u00a0; pour faire de la pratique artistique et des \u0153uvres, un mode de vie \u00e0 part\u00a0; pour pr\u00e9tendre que les \u0153uvres pr\u00e9parent \u00e0 un monde qui est pour demain, toujours demain\u2026 Au croyant du \u00ab\u00a0Demain\u00a0\u00bb, il faudrait expliquer une bonne fois pour toute qu\u2019il n\u2019a qu\u2019\u00e0 relire le calendrier de ces derni\u00e8res dizaines d\u2019ann\u00e9es pour voir que chaque demain n\u2019a jamais conduit \u00e0 rien d\u2019autre qu\u2019au lendemain.\u2028Mais bref, il y a Castorf\u2026 hip hip hip hourra\u00a0!\u2028Lui, c\u2019est le camp de penseurs, o\u00f9 l\u2019art est ind\u00e9passablement un mode de vie comme un autre, PARMI les autres, avec son langage, avec ses formes, pas moins ni plus que ceux aupr\u00e8s desquels il voisine.\u2028A avoir la t\u00eate dans les nuages, on finit par fouler un \u00e9tron ou se cogner un poteau\u2026 Faut donc faire attention \u00e0 la pens\u00e9e, \u00e0 l\u00e0 o\u00f9 elle met les pieds.\u2028Et Castorf alors de mettre les pieds dans le plat, ou disons dans le programme o\u00f9 l\u2019on peut lire avec le plus intense des int\u00e9r\u00eats qu\u2019il \u00ab\u00a0croit au conflit\u2026 plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 l\u2019arrangement compensatoire\u00a0\u00bb. Lire encore que \u00ab\u00a0le th\u00e9\u00e2tre n\u2019est pas un lieu prot\u00e9g\u00e9 et clos o\u00f9 l\u2019on produit de l\u2019art pour des niches\u2026 au contraire nous nous consid\u00e9rons comme un instrument politiquement actif\u00a0\u00bb. Et pour finir,<br \/>\n\u00ab\u00a0l\u2019art doit porter lui-m\u00eame la responsabilit\u00e9 de son existence et de son caract\u00e8re tranchant. C\u2019est la t\u00e2che de l\u2019artiste. Quand celui-ci se plaint des circonstances inopportunes, cela r\u00e9v\u00e8le d\u00e9j\u00e0 que quelque chose ne va pas avec l\u2019artiste, dans son rapport au monde, au r\u00e9el, au concret. Les conditions propos\u00e9es par notre soci\u00e9t\u00e9 sont toujours sources de plaintes. Ce \u00e0 quoi s\u2019opposent les utopies pour lesquelles travaille l\u2019art. L\u2019art constitue une contre-proposition qui d\u00e9montre que la vie, la r\u00e9alit\u00e9 ne sont pas supportables. Ce fait-l\u00e0, la r\u00e9v\u00e9lation de l\u2019impossible accommodation \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 est la fonction m\u00eame de l\u2019artiste\u00a0\u00bb.<br \/>\nEn son temps, et Castorf le sait, Brecht cherchait \u00e0 promouvoir un th\u00e9\u00e2tre qui en finisse avec le viol et l\u2019hypnose, il cherchait un langage qui touche au but, un langage projectile comme une arme.<br \/>\nDe son passage \u00e0 la Volksb\u00fchne am Rosa-Luxemburg-Platz de Berlin, Castorf, de 1992 \u00e0 2017 (vingt-cinq ans et aujourd\u2019hui \u00ab\u00a0remerci\u00e9\u00a0\u00bb par le S\u00e9nat de Berlin) aura marqu\u00e9 la sc\u00e8ne mondiale et europ\u00e9enne. Dans les pas de Max Reinhardt et d\u2019Erwin Piscator (ex-directeur de la Maison), dans ceux de Brecht et de M\u00fcller (dont il est une prog\u00e9niture spirituelle), il aura \u00e9t\u00e9 le t\u00e9moin et l\u2019acteur de l\u2019Histoire berlinoise qui est aussi le R\u00e9cit d\u2019un monde transform\u00e9. Son th\u00e9\u00e2tre n\u2019en est pas le reflet, mais sa pratique en porte la trace, l\u2019emprunte, le stigmate.<br \/>\nDu Roman de Moli\u00e8re<br \/>\nQue rappeler de ce roman de Boulgakov aux prises avec les agents de Staline\u00a0? Peut-\u00eatre relire encore ce qu\u2019en disait Christiane Rouquet dans le tome 1 de la revue Slavica de 1995\u00a0:<br \/>\n\u00ab\u00a0Boulgakov a entam\u00e9 sa pi\u00e8ce sur Moli\u00e8re en octobre 1929, dans une p\u00e9riode particuli\u00e8rement dramatique. C\u2019est l\u2019ann\u00e9e 1929, \u00ab\u00a0l\u2019ann\u00e9e fatale\u00a0\u00bb, date \u00e0 laquelle toutes ses pi\u00e8ces sont interdites, son nom ray\u00e9 de la liste des dramaturges sovi\u00e9tiques. Dans les premi\u00e8res \u00e9bauches de la pi\u00e8ce, il fixe les deux axes de l\u2019\u0153uvre, les relations de Moli\u00e8re et du Roi et l\u2019affaire du \u00ab\u00a0Tartuffe\u00a0\u00bb. Il y d\u00e9veloppe un th\u00e8me qui lui para\u00eet essentiel\u00a0: l\u2019opposition de l\u2019ombre et de la lumi\u00e8re (\u2026) lumi\u00e8re des bougies et des lustres qui symbolise la joie de la cr\u00e9ation, l\u2019exaltation du succ\u00e8s, le bonheur que g\u00e9n\u00e8re l\u2019art\u00a0; et l\u2019ombre des forces occultes de la Cabale qui envahit progressivement la pi\u00e8ce et provoque la chute de Moli\u00e8re.\u2028L\u2019ombre de la mort plane dans la pi\u00e8ce comme elle plane dans la vie de Boulgakov \u00e0 cette p\u00e9riode, alors qu\u2019il est atteint \u00ab\u00a0d\u2019une forme grave de neurasth\u00e9nie\u00a0\u00bb selon sa d\u00e9finition, telle qu\u2019il l\u2019a formul\u00e9e dans sa lettre \u00e0 Staline du 30 mai 1931. \u2028Aussi, dans la pi\u00e8ce, Moli\u00e8re, un peu avant de mourir, s\u2019effraie de voir une religieuse dans les coulisses du th\u00e9\u00e2tre\u00a0:<br \/>\nRen\u00e9e\u00a0: Une religieuse est venue vous voir.\u2028Moli\u00e8re (effray\u00e9)\u00a0: Comment\u00a0? Quelle religieuse\u00a0?<br \/>\nDans la biographie de Moli\u00e8re, celui-ci s\u2019\u00e9crie\u00a0:<br \/>\nPourquoi des nonnes errent-elles dans la maison\u00a0?<br \/>\nBoulgakov utilisera un symbole voisin, emprunt\u00e9 \u00e0 la nouvelle de A. Tch\u00e9khov Le moine noir, pour exprimer son angoisse devant la mort dans un petit po\u00e8me, retrouv\u00e9 dans ses archives.<br \/>\n\u00ab\u00a0Je laisserai tomber ma t\u00eate blonde \/\u2028Sur ma feuille \u00e0 demi-noircie, \/\u2028Le moine m\u2019enlacera&#8230;\u00a0\u00bb<br \/>\nDans une lettre \u00e0 P.S. Popov du 14 avril 1932, il reprend le m\u00eame symbole.<br \/>\n\u00ab\u00a0Il n\u2019y a pas bien longtemps, un \u00eatre proche m\u2019a r\u00e9confort\u00e9 en me pr\u00e9disant que je mourrai bient\u00f4t et que, quand j\u2019appellerai, personne ne viendra si ce n\u2019est le Moine noir. Quelle co\u00efncidence\u00a0! Bien avant cette pr\u00e9diction, ce r\u00e9cit me hantait&#8230;\u00a0\u00bb<br \/>\nAussi, La cabale des d\u00e9vots, bien qu\u2019elle ait une base historique, n\u2019est pas \u00e0 v\u00e9ritablement parler une pi\u00e8ce \u00ab\u00a0historique\u00a0\u00bb. Elle entre dans une r\u00e9flexion plus large sur les rapports de l\u2019artiste et du pouvoir et, par cons\u00e9quent, est \u00e9troitement li\u00e9e aux grandes \u0153uvres de Boulgakov, Les derniers jours, Le roman th\u00e9\u00e2tral et Le Ma\u00eetre et Marguerite. Elle permet de mieux comprendre sa conception de l\u2019Art en tant que valeur universelle, immortelle, \u00ab\u00a0extratemporelIe\u00a0\u00bb et, de ce fait, \u00e9claire le r\u00f4le essentiel qu\u2019il attribue \u00e0 l\u2019artiste dans une soci\u00e9t\u00e9 soumise aux turbulences d\u2019un pouvoir temporaire, trop souvent destructeur\u00a0\u00bb.<br \/>\nMais la v\u00e9ritable entorse \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 historique n\u2019est pas l\u00e0, et les critiques de Boulgakov ne furent pas dupes. Elle est dans sa volont\u00e9 de faire de Moli\u00e8re un r\u00e9volt\u00e9 qui s\u2019insurge contre la tyrannie du roi, id\u00e9e qui para\u00eet trop moderne et caract\u00e9ristique de la probl\u00e9matique des rapports de l\u2019artiste et du pouvoir, telle que Boulgakov, homme du XXe si\u00e8cle, victime du stalinisme, l\u2019appr\u00e9hendait. Moli\u00e8re ne s\u2019est jamais r\u00e9volt\u00e9 contre le Roi Soleil\u00a0; en bon courtisan, il s\u2019est pli\u00e9 \u00e0 toutes ses volont\u00e9s et l\u2019id\u00e9e que l\u2019artiste puisse cr\u00e9er ind\u00e9pendamment du pouvoir politique alors que l\u2019art au XVIIe si\u00e8cle ne se concevait que sous la protection d\u2019un m\u00e9c\u00e8ne, roi ou riche dignitaire, semble anachronique.\u2028D\u00e8s lors, \u00e0 partir de 1929, \u00e0 travers les personnages de Moli\u00e8re, Boulgakov projette sa conception de l\u2019\u00e9crivain et de ses rapports avec le pouvoir\u00a0: l\u2019\u00e9crivain se doit d\u2019imposer l\u2019originalit\u00e9 de sa cr\u00e9ation, de son regard face \u00e0 un pouvoir qui tend n\u00e9cessairement \u00e0 en faire un outil de sa politique et \u00e0 r\u00e9duire ainsi sa libert\u00e9, pouvoir qui, quand il est tyrannique, rev\u00eat un caract\u00e8re incons\u00e9quent et impr\u00e9visible.<br \/>\nDu Die Kabale&#8230; de Castorf\u2028On dira que pour autant que la libert\u00e9 est \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la restitution du roman de Boulgakov (comment faire autrement\u00a0?), Castorf en restitue par touches les nuances et les enjeux, s\u2019attarde sur des d\u00e9tails pr\u00e9cis comme, par exemple, les figures de moines qui hantent la sc\u00e8ne dans la derni\u00e8re partie et annoncent la mort. Et d\u2019ajouter que la mise en sc\u00e8ne de Castorf est structur\u00e9e sur le rapport \u00e9troit entre Eros et Thanatos, entre d\u00e9sir de th\u00e9\u00e2tre et mort du th\u00e9\u00e2tre ou de ceux qui le commettent. Entre d\u00e9sir de vivre par le th\u00e9\u00e2tre et du th\u00e9\u00e2tre sans cesse rattrap\u00e9 par les cabales du monde des d\u00e9vots et autres censeurs qu\u2019il cerne. Aussi regarde-t-on les six heures qui sont offertes comme une course \u00e0 rebours, un compte \u00e0 rebours o\u00f9 l\u2019histoire et sa fin connues, Castorf nous fait vivre \u00e0 grande vitesse les d\u00e9dales de celles-ci. Grande vitesse o\u00f9 le quatri\u00e8me mur ne r\u00e9siste pas aux sons et songs qui ponctuent les s\u00e9quences parl\u00e9es et film\u00e9es. Sous l\u2019immense aire de jeu que forme l\u2019enclos du pavillon du parc des expositions, sous la charpente de bois de ce chapiteau cercl\u00e9 \u00e0 sa base par une succession de n\u00e9on, Castorf, en patron de barnum, livre l\u2019histoire du th\u00e9\u00e2tre, d\u2019hier \u00e0 aujourd\u2019hui, empruntant \u00e0 celle-ci ses genres (com\u00e9dies, trag\u00e9dies, lyriques, drame, formes performatives et th\u00e9\u00e2tre vid\u00e9o), ses auteurs (Moli\u00e8re, Corneille, Racine, M\u00fcller\u2026), ses codes de jeu \u00e0 la rampe et dell\u2019arte\u2026 ses directions d\u2019acteur de Stanislavski \u00e0 Meyerhold, ses processus de distanciation, son ind\u00e9m\u00ealable go\u00fbt pour le naturalisme, la symbolisme, ses improvisations agr\u00e9geant r\u00e9alit\u00e9s et fictions, ses modes de collage-montage o\u00f9 l\u2019on peut d\u00e8s lors convoquer aussi bien l\u2019Outrage au public de Handke qu\u2019une ligne de M\u00fcller pastich\u00e9e quand il s\u2019agit de d\u00e9clarer sa flamme \u00ab\u00a0Mon c\u0153ur c\u2019est une braise\u00a0\u00bb\u2026\u2028Die Kabale ressemble ainsi \u00e0 un gigantesque anachronisme o\u00f9 plus que le d\u00e9terminisme des r\u00e8gles temporelles qui s\u2019exercent sur le th\u00e9\u00e2tre, c\u2019est le d\u00e9sir qui le d\u00e9r\u00e8gle et exerce son contr\u00f4le indisciplin\u00e9, l\u2019affranchissant de toutes les lois pour ne poursuivre que le go\u00fbt de jouer, d\u2019entrer dans la cuisine du th\u00e9\u00e2tre\u2026 et de faire du th\u00e9\u00e2tre la sc\u00e8ne de la grande abbuffata.\u2028Du grotesque, du burlesque, du comique r\u00e9p\u00e9titif, du tragique d\u00e9cal\u00e9, du drame impromptu, du grave soudain, du grand guignol, de l\u2019intime, de l\u2019harmonie classique, du baroque\u2026 Castorf ne n\u00e9gocie rien avec son d\u00e9sir de donner du th\u00e9\u00e2tre l\u2019image de la vie d\u00e9mesur\u00e9e, du chaos et des temp\u00eates de ceux qui s\u2019y embarquent, des douleurs et des accalmies qui s\u2019y d\u00e9ploient. Jouant de tous les registres en m\u00eame temps, maestro de la discontinuit\u00e9 et du grand \u00e9cart, il donne ainsi \u00e0 Die Kabale son contenu fr\u00e9n\u00e9tique, l\u2019autre nom pour dire les couleurs du d\u00e9sir et de la passion\u00a0: l\u2019ardeur, le d\u00e9cha\u00eenement, la fougue, l\u2019ouragan, la rage, la transe\u2026 Soit autant de termes qui s\u2019opposent, en d\u00e9finitive, \u00e0 tous les pisse froid, publics ou d\u00e9cideurs, censeurs royaux ou technocrates du spectacle vivant, hyst\u00e9riques de la mesure, de la po\u00e9sie rang\u00e9e et de l\u2019endormissement g\u00e9n\u00e9ral qui pr\u00e9f\u00e8rent un monde apollinien, une vie liss\u00e9e, un th\u00e9\u00e2tre des unit\u00e9s\u2026 Un th\u00e9\u00e2tre ou un art sans nuage en quelque sorte. Tous ces gardiens du temple, esp\u00e8ce de monsieur m\u00e9t\u00e9o de la sc\u00e8ne qui veulent passer \u00e0 travers les gouttes, \u00e9viter les grains, s\u2019abonner au \u00ab\u00a0soleil qu\u2019on vient revoir \u00e0 chaque fois\u00a0\u00bb.\u2028Castorf, lui, r\u00e9solument, est pour les temp\u00eates, les ouragans, les coups de torchon et de trafalgar\u2026 au risque de prendre la foudre d\u2019un public qui verrait d\u2019un mauvais \u0153il qu\u2019on lui siphonne Ph\u00e8dre (m\u00eame quand c\u2019est la magnifique et effrayante Jeanne Balibar habill\u00e9e en meneuse de revue qui dans sa premi\u00e8re vie de \u00ab\u00a0Balib\u00e9jart\u00a0\u00bb (dans le texte) encaisse l\u2019affront sur sc\u00e8ne et dans sa vie de Madeleine, d\u2019\u00eatre \u00e9conduite et remplac\u00e9e par sa fille, sa s\u0153ur, bref Armande). La m\u00eame qui dira quelques minutes plus tard que \u00ab\u00a0Tartuffe sera la seule pi\u00e8ce qui reste apr\u00e8s Hiroshima\u00a0\u00bb\u2026 Et de voir Louis XIV (Georg Friedrich) le cadav\u00e9rique vapoter et tirer sur ses clopes en hommage \u00e0 l\u2019\u00e9loge du Tabac que le Moli\u00e8re ne manqua pas de faire. C\u2019\u00e9tait dans Dom Juan. Ou de le suivre faire des mines de pervers \u00e0 un d\u00e9vot qui lui apprend la diction jusqu\u2019\u00e0 aller voir sous la soutane si j\u2019y gis.\u2028Oui, Die Kabale balaie tout sur son passage du th\u00e9\u00e2tre qui serait fig\u00e9 dans la convention. Ou disons plut\u00f4t que ma\u00eetrisant parfaitement celle-ci, Die Kabale s\u2019en amuse et s\u2019en saisit pour jouer et d\u00e9jouer ce que n\u2019importe quel Turlupin s\u2019empresserait d\u2019esp\u00e9rer.\u2028Et c\u2019est ainsi un coup de chaud et de vent que l\u2019on prend \u00e0 suivre sur le \u00ab\u00a0plateau\u00a0\u00bb de 6000 m2 du b\u00e2timent prestige du parc des expo, la temp\u00eate qu\u2019orchestre Castorf.\u2028Temp\u00eate vid\u00e9o o\u00f9 les acteurs diss\u00e9min\u00e9s dans les alc\u00f4ves ou sur la grande surface du chapiteau sont film\u00e9s alors que, comme Moli\u00e8re (Alexander Scheer) l\u2019a annonc\u00e9, il veut r\u00e9unir la production pour la r\u00e9alisation d\u2019un film sur la brutalit\u00e9.\u2028Et c\u2019est sans doute \u00e0 cet endroit que Die Kabale fait sens et s\u2019organise malgr\u00e9 le sentiment de maesltrom. C\u2019est que des presque 6 heures qui passent, c\u2019est six heures qui saisissent la brutalit\u00e9 \u00e0 l\u2019endroit de l\u2019art, \u00e0 travers l\u2019art, \u00e0 m\u00eame la vie de ceux qui jouent la brutalit\u00e9 sans y \u00eatre \u00e9trangers dans leur vie priv\u00e9e. Vie d\u2019amour, de trahison, de luttes, de vie d\u2019acteur aussi pris par quelques tristesses alors que sous le mode de l\u2019apart\u00e9 (mais ce n\u2019est pas \u00e7a, et peut-\u00eatre que cela rel\u00e8ve de l\u2019improvisation), Jean-Damien Barbin qui aura \u00e9t\u00e9 de tous les coups, mauvais coups de cette cabale jouant Orsini et le Diable, avoue qu\u2019il n\u2019a plus envie de jouer parce que l\u2019aventure de la Volksb\u00fchne et celle de Die Kabale s\u2019arr\u00eatent \u00e0 Avignon. Moment de r\u00e9el o\u00f9 le th\u00e9\u00e2tre renvoie ce qu\u2019il sait faire de plus pertinent\u00a0: \u00eatre un th\u00e9\u00e2tre d\u2019actualit\u00e9 en s\u2019inscrivant dans la r\u00e9alit\u00e9.\u2028Ainsi en va-t-il de Die Kabale, pi\u00e8ce qui se construit sur le motif de Tartuffe (dont l\u2019abb\u00e9 Longuerue \u00e9crivait que ce nom \u00e9tait d\u00e9riv\u00e9 de l\u2019allemand der Teufel\u00a0: le diable). Motif et pr\u00e9texte non pas \u00e0 faire \u00ab\u00a0n\u2019importe quoi\u00a0\u00bb chez Castorf, mais plut\u00f4t \u00e0 s\u2019aventurer en tous les recoins, replis et zones d\u2019ombre du th\u00e9\u00e2tre. Mani\u00e8re de regarder cet art que d\u2019aucuns aimeraient simplifier (genre, etc) quand en d\u00e9finitive ils pensent en simpliste.\u2028Castorf, lui, aime sans aucun doute trop le th\u00e9\u00e2tre pour le penser autrement que sous la forme de la diversit\u00e9, de l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9, de la multiplicit\u00e9.\u2028Ainsi en va-t-il de Die Kabale, pi\u00e8ce parl\u00e9e, chant\u00e9e, en fran\u00e7ais, en allemand au milieu de mobiles surdimensionn\u00e9s (pouss\u00e9s par les techniciens ces autres artisans de l\u2019art) qui repr\u00e9sentent un balcon de la com\u00e9die fran\u00e7aise, un appartement royal, une chambre \u00e0 coucher, etc\u2026 Et au milieu de tout cela, une Roulotte, transformable, avec son proscenium de bois. Curieuse Roulotte, embl\u00e9matique du Th\u00e9\u00e2tre, de ses voyages, mais surtout de sa pr\u00e9carit\u00e9, de sa fragilit\u00e9, de sa nomadit\u00e9.\u2028\u00ab\u00a0Roulotte\u00a0\u00bb somptueuse, certes, mais qui comme un vaisseau, poss\u00e8de un canot de survie, une roulotte plus petite, plus humble, encore plus fragile et d\u00e9volue au sauvetage en catastrophe\u2026 Car n\u2019en doutons pas, l\u2019art du th\u00e9\u00e2tre quand il pue (comme l\u2019aurait dit Genet) parce que le th\u00e9\u00e2tre des autres sent bon, alors l\u2019art du th\u00e9\u00e2tre, dis-je, s\u2019expose \u00e0 l\u2019anath\u00e8me puisque nombreux sont les Lully et autres cabalistes. Au th\u00e9\u00e2tre, comme ailleurs et comme le montraient les roues immenses, la roue tourne\u2026 Castorf en sait quelque chose.<br \/>\n&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Sous l\u2019arc du b\u00e2timent prestige du parc des expositions, Franck Castorf, d\u00e9barque avec la Volkb\u00fchne, y compris le totem d\u2019acier qui annonce la possession du territoire avignonnais. Et de dire que la 71\u00e8me \u00e9dition du festival d\u2019Avignon commence vraiment-l\u00e0, avec Die Kabale, une tripot\u00e9e d\u2019acteurs de fougue, furieux porte-voix de l\u2019histoire du th\u00e9\u00e2tre, dans une sc\u00e9nographie d\u2019Aleksandar Denic o\u00f9 l\u2019\u00e9chelle est hors de port\u00e9e naturaliste. &nbsp; Enfin un programme qui raconte quelque chose\u2026 Enfin, car \u00e0 lire Franck Castorf<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-1592","article","type-article","status-publish","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/1592","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1592"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=1592"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}