


{"id":1607,"date":"2018-03-15T15:51:55","date_gmt":"2018-03-15T14:51:55","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=1607"},"modified":"2018-03-15T15:51:55","modified_gmt":"2018-03-15T14:51:55","slug":"de-bouche-a-oreille-pascal-kirsch","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/de-bouche-a-oreille-pascal-kirsch\/","title":{"rendered":"De bouche \u00e0 oreille : Pascal Kirsch"},"content":{"rendered":"<div id=\"wysiwyg\">\n<div class=\"ajaxbloc ajax-id-wysiwyg bind-ajaxReload\" data-ajax-env=\"LSecutKwEXAQuzVeVpJ1X1AdY6BJyf2BN0nAUjtF5VloTLXhNYlvBx1iRJT2RT3hpsczX8AVDyae7dww9uJ+rnQuL8f7Bt9g79TeFtVA0V8UfVTMYkGi0+4\/oTwcQAt\/qjS4LKHGBhd3sGmA4YCqEb1s9rv3yakHaY\/gHqzgpIHOfn1bnYeMISH5+4hdntsyE\/F0S0q3IQ==\" data-origin=\".\/?exec=article&amp;id_article=582\" aria-live=\"polite\" aria-atomic=\"true\">\n<div class=\"champ contenu_chapo\">\n<div class=\"chapo\" dir=\"ltr\">\nArtaud pestait contre le jeu des acteurs de son temps\u00a0: \u00ab\u00a0Pour des gens qui ne savent plus que parler et qui ont oubli\u00e9 qu\u2019ils avaient un corps au th\u00e9\u00e2tre, ils ont oubli\u00e9 \u00e9galement l\u2019usage de leur gosier.\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0Un athl\u00e9tisme affectif\u00a0\u00bb) Les acteurs de Kirsch ont un \u00ab\u00a0gosier\u00a0\u00bb et un \u00ab\u00a0corps\u00a0\u00bb. Ils savent s\u2019en servir au profit des personnages et surtout d\u2019une langue\u00a0<i>inou\u00efe<\/i>.\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"champ contenu_texte\">\n<div class=\"texte\" dir=\"ltr\">\nC\u2019est la premi\u00e8re fois que l\u2019\u0153uvre de Jahnn \u00e9crite en 1933, traduite de l\u2019allemand en 2008 chez Jos\u00e9 Corti, est jou\u00e9e en France. Mais cette langue, f\u00fbt-elle remarquablement traduite par Huguette Duvoisin et Ren\u00e9 Radrizzani, reste inou\u00efe comme toutes les langues d\u2019\u00e9crivains de cette trempe\u00a0: ceux qui \u00ab\u00a0taillent dans leur langue une langue \u00e9trang\u00e8re\u00a0\u00bb, qui la \u00ab\u00a0font crier, b\u00e9gayer, balbutier, murmurer\u00a0\u00bb (Deleuze).<br \/>\nNous faire entendre une telle langue \u2012 m\u00e9taphorique et crue, charnelle et m\u00e9taphysique, insinuante et percutante \u2012 \u00e9tait donc une double gageure. Elle est relev\u00e9e haut la main par une distribution impeccable. Les acteurs sont tous parvenus \u00e0 s\u2019emparer de cette langue comme cette langue s\u2019est empar\u00e9e d\u2019eux. Chacun a su trouver une diction qui lui est propre, une diction qui soit une mani\u00e8re singuli\u00e8re de poss\u00e9der cette langue et d\u2019en \u00eatre poss\u00e9d\u00e9, au rebours exact du processus d\u2019uniformisation de tant de distributions de tant de spectacles sur tant de plateaux.<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh1\" class=\"spip_note\" title=\"Sur ce point, on gagnera \u00e0 lire l\u2019article de Chlo\u00e9 Larmet, \u00ab \u00c9carts de voix. \u00c0\u00a0(...)\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/ecrire\/?exec=article&amp;id_article=582#nb1\" rel=\"appendix\">1<\/a>]<\/span><\/p>\n<dl class=\"spip_document_635 spip_documents spip_documents_center\">\n<dt>La sc\u00e9nographie, sign\u00e9e Marguerite Bordat (qui a longtemps travaill\u00e9 avec Pommerat), alterne deux types d\u2019approche\u00a0: on \u00e9pouse le regard ironique et surplombant d\u2019\u00eatres surnaturels, ou pass\u00e9s de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la vie, ou \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la vie, observant les fantoches humains, fermiers et valets de ferme, pauvres et riches, femmes et hommes, hommes et b\u00eates, qui \u00e9voluent dans des paysages miniaturis\u00e9s, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de petites maisons de poup\u00e9es, dans la Norv\u00e8ge d\u2019Ibsen et de Tarjei Vesaas\u00a0; ou, \u00e0 l\u2019inverse, on se retrouve de plain-pied avec ces fantoches humains, cette fois rendus \u00e0 toute leur chair, vieille carne ou \u00e9piderme palpitant, dans tous les cas travers\u00e9s par les d\u00e9sirs les plus inavouables, dissimul\u00e9s dans les tr\u00e9fonds de l\u2019\u00e2me pour mieux surgir soudainement en plein jour et tout ravager alentour. Ce t\u00e9lescopage des points de vue peut rappeler\u00a0<i>Shining<\/i>\u00a0de Kubrick\u00a0: l\u2019h\u00f4tel Overlook et son labyrinthe enneig\u00e9 qu\u2019on voit d\u2019abord en maquette, de haut, puis grandeur nature, jusqu\u2019\u00e0 s\u2019y perdre et rencontrer un Minotaure humain, trop humain.<\/dt>\n<\/dl>\n<p>Trois Trolls (Julien Bouquet, Lo\u00efc Le Roux et Fran\u00e7ois Tizon), avatars m\u00e2les et d\u00e9garnis des trois sorci\u00e8res \u00e9chevel\u00e9es de\u00a0<i>Macbeth<\/i>, et Anna Fr\u00f6nning (Rapha\u00eblle Gitlis), riche fermi\u00e8re, incarnation du mal, femme vieillissante habit\u00e9e toute enti\u00e8re par la convoitise, \u00e9voquent certaines peintures grotesques de Goya, rien que par la virtuosit\u00e9 de leurs mimiques alli\u00e9e \u00e0 une diction non moins virtuose, entre cheveu sur la langue et profondeur visc\u00e9rale ou s\u00e9pulcrale, une voix tant\u00f4t roublarde tant\u00f4t d\u2019outre-tombe et qui sautille sur tout le spectre des intonations. Il faut entendre la b\u00eate prise au pi\u00e8ge d\u2019un pieu ac\u00e9r\u00e9, \u00e9ventr\u00e9e, agonisante, puis secourue, dont un Troll (Julien Bouquet) fait le r\u00e9cit vers le d\u00e9but du spectacle, face public, parole et mime entrelac\u00e9s, jusqu\u2019\u00e0 rendre pr\u00e9sente la sc\u00e8ne plus puissamment que toute image ext\u00e9rieure.<br \/>\nJe suis de nouveau impressionn\u00e9 beaucoup plus tard, par un autre r\u00e9cit d\u2019agonie animale, cette fois la jument choy\u00e9e du riche fermier Manao (Vincent Gu\u00e9don), soi-disant habit\u00e9e par une femme, centaure femelle, et de ce fait horriblement mise \u00e0 mort par le valet de ferme (Mattias De Gail), qui se gargarise de son m\u00e9fait tout en le racontant \u00e0 celle, folle de jalousie, qui lui avait donn\u00e9 l\u2019ordre de s\u2019en d\u00e9barrasser. La jument blanche hante l\u2019image sc\u00e9nique via quelques vid\u00e9os spectrales. Je repense notamment au gros plan sur le pelage ensanglant\u00e9 qui fait trembler une image devenant ainsi comme une seconde peau et d\u00e9passant la dimension simplement illustrative.<br \/>\nLes lumi\u00e8res de Pascal Villmen et \u00c9ric Corlay sculptent l\u2019obscurit\u00e9, elles participent pleinement elles aussi de cette noirceur morale g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Chez Pommerat, les passages au noir ponctuent l\u2019encha\u00eenement des s\u00e9quences. Ici, le passage au noir est absolu. On y reste. La d\u00e9coupe des ombres sur les visages ou des silhouettes des acteurs sur fond opaque est d\u2019une pr\u00e9cision ac\u00e9r\u00e9e. Ce clair-obscur a peut-\u00eatre un r\u00e9pondant pictural du c\u00f4t\u00e9 du Caravage\u00a0: un noir de velours, intensifi\u00e9 par les pendrillons, que viennent strier quelques gicl\u00e9es sanguinolentes. Un noir aussi palpable ne se retrouve que chez R\u00e9gy, Genod ou Pommerat, avec des nuances et selon des desseins chaque fois uniques.<br \/>\nLa seule zone d\u2019ombre de ce spectacle, sa tache aveugle, serait peut-\u00eatre dans cette tentation de la beaut\u00e9 plastique et de la bulle artistique. La confiance dans les pouvoirs du th\u00e9\u00e2tre est ici inentam\u00e9e\u00a0: la moindre table, la moindre chaise est sublim\u00e9e par l\u2019ombre et la lumi\u00e8re. En entrant dans la salle, est m\u00eame rejou\u00e9e une sc\u00e8ne originaire, non sans nostalgie\u00a0: la petite conteuse (Florence Val\u00e9ro) qui rassemble autour d\u2019elle les villageois (nous et les autres acteurs) sur la place (le plateau) pour une veill\u00e9e fun\u00e8bre.<br \/>\n<i>La Princesse Maleine<\/i>, cr\u00e9\u00e9e deux ans apr\u00e8s en Avignon, \u00e9chappait\u00a0<i>in extremis<\/i>\u00a0\u00e0 cette tentation\u00a0: la beaut\u00e9 plastique y \u00e9tait d\u00e9traqu\u00e9e par le jeu en porte-\u00e0-faux des acteurs\u00a0; la cl\u00f4ture de l\u2019image sc\u00e9nique y \u00e9tait fendue par l\u2019arbre gigantesque du clo\u00eetre des C\u00e9lestins, lui-m\u00eame ouvert aux quatre vents, ce qui d\u00e9rangeait le bel \u00e9crin sc\u00e9nographique.<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh2\" class=\"spip_note\" title=\"Sur La Princesse Maleine, voir les critiques de Yannick Butel, Chlo\u00e9 Larmet,\u00a0(...)\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/ecrire\/?exec=article&amp;id_article=582#nb2\" rel=\"appendix\">2<\/a>]<\/span><br \/>\nCes deux spectacles de Kirsch forment le diptyque d\u2019un th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9 et une \u0153uvre qui conte.\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"champ contenu_notes\">\n<div class=\"label\">Notes<\/div>\n<div class=\"notes\" dir=\"ltr\">\n<div id=\"nb1\">\n<span class=\"spip_note_ref\">[<a class=\"spip_note\" title=\"Notes 1\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/ecrire\/?exec=article&amp;id_article=582#nh1\" rev=\"appendix\">1<\/a>]\u00a0<\/span>Sur ce point, on gagnera \u00e0 lire l\u2019article de Chlo\u00e9 Larmet, \u00ab\u00a0\u00c9carts de voix. \u00c0 l\u2019\u00e9coute du th\u00e9\u00e2tre de Pascal Kirsch\u00a0\u00bb, \u00e0 para\u00eetre dans\u00a0<i>Th\u00e9\u00e2tre\/Public<\/i>, n\u00b0\u00a0229, \u00ab\u00a0\u00c9tats de la sc\u00e8ne actuelle\u00a0: 2016-2017\u00a0\u00bb.\n<\/div>\n<div id=\"nb2\">\n<span class=\"spip_note_ref\">[<a class=\"spip_note\" title=\"Notes 2\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/ecrire\/?exec=article&amp;id_article=582#nh2\" rev=\"appendix\">2<\/a>]\u00a0<\/span>Sur\u00a0<i>La Princesse Maleine<\/i>, voir les critiques de Yannick Butel, Chlo\u00e9 Larmet, Arnaud Ma\u00efsetti et Evelise Mendes post\u00e9es sur\u00a0<i>L\u2019Insens\u00e9<\/i>\u00a0courant juillet 2017.\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"nettoyeur\"><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Artaud pestait contre le jeu des acteurs de son temps\u00a0: \u00ab\u00a0Pour des gens qui ne savent plus que parler et qui ont oubli\u00e9 qu\u2019ils avaient un corps au th\u00e9\u00e2tre, ils ont oubli\u00e9 \u00e9galement l\u2019usage de leur gosier.\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0Un athl\u00e9tisme affectif\u00a0\u00bb) Les acteurs de Kirsch ont un \u00ab\u00a0gosier\u00a0\u00bb et un \u00ab\u00a0corps\u00a0\u00bb. 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