


{"id":1609,"date":"2018-03-04T15:54:26","date_gmt":"2018-03-04T14:54:26","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=1609"},"modified":"2018-03-04T15:54:26","modified_gmt":"2018-03-04T14:54:26","slug":"partager-le-chagrin-dholderlin","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/partager-le-chagrin-dholderlin\/","title":{"rendered":"Partager Le Chagrin d\u2019H\u00f6lderlin"},"content":{"rendered":"<div id=\"wysiwyg\">\n<div class=\"ajaxbloc ajax-id-wysiwyg bind-ajaxReload\" data-ajax-env=\"LSesutKwDbEQqzuyyimgk5s7Ksz1qP4cYN3yq1rPVwlo\/KjDDmvmwqxv\/3wP+zRAEdBW8J1yzLzwLtqRU6HowqncNWXGqpD\/Rffcdqux\/wAWg5sTFmrSz5vitY\/4Yir9PjxZdpx\/EOpdWCNTIidXpMT9nehD5mDsyvgE5o7LK2szb2EQVtOY4uIrOunf4\/ormF\/IgimCMw==\" data-origin=\".\/?exec=article&amp;id_article=581\" aria-live=\"polite\" aria-atomic=\"true\">\n<div class=\"champ contenu_chapo\">\n<div class=\"chapo\" dir=\"ltr\">\nJuste le temps d\u2019esquisser un duo de solitudes sans l\u2019imposer ni l\u2019installer, cette petite forme d\u2019une heure et quart nous emporte au lointain comme peu de \u00ab\u00a0grands\u00a0\u00bb spectacles.\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"champ contenu_texte\">\n<div class=\"texte\" dir=\"ltr\">\nSi elle donne plus que jamais le d\u00e9sir de passer de longues nuits \u00e0 lire son \u0153uvre, Chantal Morel ne demande pas m\u00eame de conna\u00eetre le nom du po\u00e8te allemand pour qu\u2019on soit effleur\u00e9 par sa proposition, sentir le tact si rare, d\u00e9licat et subtil qui s\u2019\u00e9panouit dans le jeu d\u2019\u00c9lisa Bernard et d\u2019H\u00e9lo\u00efse Zahedi\u00a0: une adresse qui est un contact au c\u0153ur d\u2019une distance, une pudeur et une discr\u00e9tion qui n\u2019appuient sur aucun effet mais nous donnent une solitude en partage.<\/p>\n<dl class=\"spip_document_633 spip_documents spip_documents_center\">\n<dt><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L400xH400\/le_chagrin-d70ef-d5a86.jpg?1527599909\" alt=\"\" width=\"400\" height=\"400\" \/><\/dt>\n<\/dl>\n<p>\u00a9Sylvain Lubac<br \/>\nMais comment partager la solitude essentielle d\u2019H\u00f6lderlin, son \u00ab\u00a0chagrin\u00a0\u00bb, celui d\u2019un po\u00e8te qui a refus\u00e9 de faire taire l\u2019enfance en lui, cette part silencieuse qui ourle la parole des parents, des ma\u00eetres et des philosophes\u00a0? C\u2019est une vie \u00e0 la fois singuli\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 l\u2019idiotie et universelle jusqu\u2019au sacrifice. Elle nous est parvenue lacunaire ou embarrass\u00e9e de t\u00e9moignages\u00a0: perte d\u2019un p\u00e8re puis d\u2019un beau-p\u00e8re, m\u00e8re tr\u00e8s pieuse, s\u00e9minaire avec Hegel et Schelling, enthousiasme r\u00e9volutionnaire, rencontre avec Schiller, embauche comme pr\u00e9cepteur dans une famille o\u00f9 il tombe amoureux de la ma\u00eetresse de maison, d\u00e9couverte du rythme syncop\u00e9 du vers, r\u00e9v\u00e9lation de l\u2019\u00e9loignement r\u00e9ciproque des dieux et des hommes, traduction de Sophocle, incompr\u00e9hension des amis, folie, internement, puis trente-sept derni\u00e8res ann\u00e9es pass\u00e9es dans la tour d\u2019un menuisier et de sa fille \u2012 part la plus \u00e9nigmatique d\u2019une vie c\u00e9sur\u00e9e.<br \/>\nZimmer, menuisier, a sans doute \u00e9t\u00e9 le lecteur qu\u2019aura toujours r\u00eav\u00e9 H\u00f6lderlin\u00a0: au lieu des philosophes et psychanalystes qui n\u2019en finiront pas d\u2019accaparer ses po\u00e8mes, un homme du peuple subjugu\u00e9 par le roman\u00a0<i>Hyp\u00e9rion<\/i>tomb\u00e9 entre ses mains au hasard. C\u2019est une sc\u00e8ne de lecture inou\u00efe, une rencontre improbable entre l\u2019homme du bois et le papier du livre. Elle d\u00e9joue la rigueur des assignations sociales et la circulation restreinte des choses \u00e9crites. C\u2019est comme si \u00c9lisa Bernard et H\u00e9lo\u00efse Zahedi retrouvaient cette fra\u00eecheur native qui \u00e9tait celle de Zimmer face \u00e0 une \u0153uvre dont la radicale pr\u00e9carit\u00e9 rec\u00e8le une puissance d\u2019affirmation outrepassant tout ordre social. Elles reprennent aussi \u00e0 leur fa\u00e7on le r\u00f4le de Lotte\u00a0: s\u0153ur, fille, m\u00e8re ou amante, peu importe quand il s\u2019agit de veiller patiemment sur une vie et une \u0153uvre encloses dans leur secret.<br \/>\nAlternant r\u00e9cits et moments v\u00e9cus, r\u00eaveries \u00e0 partir d\u2019hypoth\u00e8ses et rappels d\u2019\u00e9pisodes av\u00e9r\u00e9s, c\u2019est bien \u00e0 une veill\u00e9e que nous sommes convi\u00e9s, au seuil d\u2019une auberge qui \u00e9voque tour \u00e0 tour un cocon familial vite \u00e9touffant, une cabane propice au jeu d\u2019enfants, un s\u00e9minaire de th\u00e9ologie et de philosophie, une maisonn\u00e9e bourgeoise, une chambre d\u2019\u00e9criture ou un salon mondain. Construite de bric et de broc, assemblage de morceaux de bois, elle semble habit\u00e9e depuis quelques si\u00e8cles. Le bois est un mat\u00e9riau simple, chaleureux, pauvre\u00a0: celui du plateau de th\u00e9\u00e2tre et des quelques bancs o\u00f9 nous nous serrons le soir de la premi\u00e8re. On fait cause commune.<br \/>\nLa proximit\u00e9 entre salle et sc\u00e8ne, le volume \u00e0 \u00e9chelle humaine qui les englobe, suscitent une intimit\u00e9, permettent ce contact qui n\u2019abolit pas la distance et ce jeu tout en retenue. L\u2019auberge appara\u00eet comme l\u2019expansion du corps des com\u00e9diennes, une seconde peau ajust\u00e9e \u00e0 leurs d\u00e9ambulations. C\u2019est aussi un espace mental qui tant\u00f4t se fait labyrinthique et se dilate infiniment, tant\u00f4t se concentre sur une \u00e9criture qui trace son chemin sinueux. Mais l\u2019espace le plus cher \u00e0 Friedrich est litt\u00e9raire\u00a0: un pupitre en bois repliable, mani\u00e9 avec pr\u00e9caution, toute sa fortune.<br \/>\nPendant les r\u00e9p\u00e9titions de\u00a0<i>B\u00e9r\u00e9nice<\/i>\u00a0en 1984 \u00e0 la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise, Klaus Michael Gr\u00fcber \u2012 qui avait mont\u00e9\u00a0<i>Emp\u00e9docle<\/i>\u00a0et\u00a0<i>Winterreise<\/i>\u00a0d\u2019apr\u00e8s H\u00f6lderlin dans les ann\u00e9es 1970 \u2012 donnait aux com\u00e9diens cette indication d\u00e9sarmante\u00a0: faites entendre \u00ab\u00a0le grattement de la plume de Racine sur le papier\u00a0\u00bb.<br \/>\nC\u2019est ce que font entendre tr\u00e8s concr\u00e8tement \u00c9lisa Bernard et H\u00e9lo\u00efse Zahedi lorsque sur le pupitre s\u2019\u00e9crit ce qu\u2019on ne sait pas encore avoir trouv\u00e9, mais aussi dans la moindre parole\u00a0: plut\u00f4t qu\u2019une prise, une d\u00e9prise de la parole trop articul\u00e9e ou assur\u00e9e d\u2019elle-m\u00eame.<br \/>\n\u00c0 ces voix bord\u00e9es par le mutisme d\u2019une \u00e9criture, \u00e0 ce th\u00e9\u00e2tre vivant parce qu\u2019il se sait br\u00fblure de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re, s\u2019entrem\u00ealent subtilement des enregistrements sonores, toutes les ressources suggestives du th\u00e9\u00e2tre radiophonique. Plus qu\u2019un accompagnement musical propice aux ambiances et autres atmosph\u00e8res, ces enregistrements \u2012 un po\u00e8me d\u2019H\u00f6lderlin en allemand, le bruissement d\u2019un ruisseau, quelques notes de violon, les sabots d\u2019un cheval, une injonction maternelle\u2026 \u2012 sont les partenaires invisibles des deux actrices, parfois aussi leur d\u00e9doublement spectral. Spatialisation sonore et justesse tonale m\u00e9nagent autant d\u2019alv\u00e9oles o\u00f9 l\u2019imaginaire de chaque spectateur peut venir se lover.<br \/>\nLes deux actrices se partagent tous les r\u00f4les par simples changements \u00e0 vue de costume, dans une \u00e9conomie de moyens, un choix m\u00e9ticuleux de chaque v\u00eatement, de chaque accessoire, qui les impr\u00e8gnent d\u2019un v\u00e9cu passant tout discours.<br \/>\nJ\u2019emporterai avec moi longtemps ce moment de complicit\u00e9 o\u00f9 assises face \u00e0 face sur le rebord d\u2019une fen\u00eatre, front contre front, bougie et livre au milieu, elles lisent \u00e0 voix haute un m\u00eame passage\u00a0: s\u2019y rejoignaient la m\u00e9lancolie d\u2019un Georges de La Tour et l\u2019esp\u00e9rance r\u00e9volutionnaire de 89.<br \/>\nJ\u2019emporterai avec moi longtemps ce moment o\u00f9 Friedrich et Georges sont allong\u00e9s une nuit sur un banc. La peur soudain ressentie d\u00e9partage leurs attitudes et creuse d\u00e9j\u00e0 une distance irr\u00e9m\u00e9diable\u00a0: Hegel prie, Friedrich se rattache aux donn\u00e9es sensibles.<br \/>\nJ\u2019emporterai avec moi longtemps une ritournelle chantonn\u00e9e par deux solitudes tentant pauvrement d\u2019apprivoiser la nuit qui tombe.\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"nettoyeur\"><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Juste le temps d\u2019esquisser un duo de solitudes sans l\u2019imposer ni l\u2019installer, cette petite forme d\u2019une heure et quart nous emporte au lointain comme peu de \u00ab\u00a0grands\u00a0\u00bb spectacles. Si elle donne plus que jamais le d\u00e9sir de passer de longues nuits \u00e0 lire son \u0153uvre, Chantal Morel ne demande pas m\u00eame de conna\u00eetre le nom du po\u00e8te allemand pour qu\u2019on soit effleur\u00e9 par sa proposition, sentir le tact si rare, d\u00e9licat et subtil qui s\u2019\u00e9panouit dans le jeu d\u2019\u00c9lisa Bernard<\/p>\n","protected":false},"author":35,"featured_media":1745,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-1609","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/1609","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/35"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1745"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1609"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=1609"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}