


{"id":1613,"date":"2018-02-04T15:56:00","date_gmt":"2018-02-04T14:56:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=1613"},"modified":"2018-02-04T15:56:00","modified_gmt":"2018-02-04T14:56:00","slug":"lange-de-la-democratie-castellucci","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/lange-de-la-democratie-castellucci\/","title":{"rendered":"Lange de la d\u00e9mocratie : Castellucci"},"content":{"rendered":"<div id=\"wysiwyg\">\n<div class=\"ajaxbloc ajax-id-wysiwyg bind-ajaxReload\" data-ajax-env=\"LSeWutKwDXEQqzviDkMj\/dIOkEe+KfyrYN3yq9rPV4mzd1VFgXNFE3UEzyKGQrRvr0pnopao7+dmINOJo6L\/sFw\/Efdn3tJgH5Gl6TcxWF6UJ5RCNzRiuvwyQ2xJieGCX2T3rLfXJqv0kQXaCAGZyv8yNQi0Ubmfe8U55LPX11B00CY8QkLPt3dOGl9MTjdwYcNFXxDFyfE=\" data-origin=\".\/?exec=article&amp;id_article=579\" aria-live=\"polite\" aria-atomic=\"true\">\n<div class=\"champ contenu_chapo\">\n<div class=\"chapo\" dir=\"ltr\">\n<strong><i>Democracy in America<\/i>\u00a0balaie tous les clich\u00e9s qui tra\u00eenent sur le metteur en sc\u00e8ne italien\u00a0: th\u00e9\u00e2tre d\u2019images, spectaculaire, hypnotique&#8230; C\u2019est au contraire l\u2019accouchement douloureux d\u2019une langue d\u00e9mocratique.<\/strong>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"champ contenu_texte\">\n<div class=\"texte\" dir=\"ltr\">\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-1749\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/02\/democraty.jpg\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"281\" \/>Au moins depuis Avignon 2005, le travail de Castellucci est souvent r\u00e9duit \u00e0 un \u00ab\u00a0th\u00e9\u00e2tre d\u2019images\u00a0\u00bb. Certes,\u00a0<i>Democracy in America<\/i>\u00a0produit des images d\u2019une puissance plastique impressionnante. Comme souvent, la derni\u00e8re partie fait d\u00e9filer une succession de tableaux vivants \u00e0 travers un quatri\u00e8me mur revisit\u00e9, le tout dans une d\u00e9flagration sonore de Scott Gibbons. Des r\u00e9miniscences picturales de Gerhard Richter et de Mark Rothko se m\u00ealent avant d\u2019aboutir \u00e0 un final digne du\u00a0<i>2001<\/i>\u00a0de Stanley Kubrick.<br \/>\nL\u2019image sc\u00e9nique est encore plus saisissante dans la partie pr\u00e9c\u00e9dente, d\u2019apparence cette fois radicalement asc\u00e9tique, un croisement entre\u00a0<i>American Gothic<\/i>\u00a0(1930) de Grant Wood et un monochrome de Malevitch. Dans une bo\u00eete blanche, envers de la bo\u00eete noire, deux actrices sont v\u00eatues comme des Amish et manient quelques objets (chapeau noir, fourche de paysan, pommes de terre pourries\u2026). Le sonore est mis en sourdine au profit d\u2019une discussion serr\u00e9e sur l\u2019\u00e9pisode du sacrifice d\u2019Abraham dans l\u2019Ancien Testament. On finit par comprendre que l\u2019\u00e9pouse du paysan a vendu leur dernier-n\u00e9 \u00e0 des Indiens. Elle a perdu la foi suite aux r\u00e9coltes fam\u00e9liques. Le couple s\u2019expose ainsi \u00e0 la condamnation de leur communaut\u00e9 puritaine.<br \/>\n\u00ab\u00a0Th\u00e9\u00e2tre d\u2019images\u00a0\u00bb, dont acte. Mais Castellucci n\u2019a peut-\u00eatre aussi jamais autant travaill\u00e9 la plasticit\u00e9 de la langue, des langues, que dans ce spectacle. Le prologue donne une d\u00e9finition de \u00ab\u00a0glossolalie\u00a0\u00bb (dans le christianisme, don surnaturel de parler spontan\u00e9ment une langue \u00e9trang\u00e8re) puis fait entendre une archive sonore. Il est \u00e0 ce titre la clef, au sens musical, de tout ce qui suit, \u00e0 commencer par la danse folklorique de douze jeunes femmes munies de petits drapeaux, d\u00e9ployant des anagrammes inattendus de \u00ab\u00a0Democracy in America\u00a0\u00bb. La d\u00e9sarticulation du syntagme emprunt\u00e9 \u00e0 Tocqueville en fait surgir ironiquement le refoul\u00e9 colonisateur et imp\u00e9rialiste.<br \/>\nLettres, syllabes, noms communs, noms propres, la langue est dans tous ses \u00e9tats, travers\u00e9e de tensions, restitu\u00e9e \u00e0 ses formes sensibles. Deux actrices, litt\u00e9ralement dans la peau d\u2019Indiens, se demandent s\u2019il faut ou non apprendre la langue des colons, eux qui n\u2019apprennent que les noms des choses dont ils veulent s\u2019emparer. Elles s\u2019expriment dans un dialecte indien. Je n\u2019en avais jamais fait l\u2019exp\u00e9rience au th\u00e9\u00e2tre, et cette exp\u00e9rience bouleverse tous les st\u00e9r\u00e9otypes insidieusement v\u00e9hicul\u00e9s par les westerns (pas seulement spaghetti). Au lointain, sont projet\u00e9s les surtitres\u00a0: la retranscription de ce dialecte indien, son \u00e9quivalent anglais, la traduction en fran\u00e7ais. On ne devrait apprendre d\u2019une langue \u00e9trang\u00e8re que les noms des choses inali\u00e9nables, les noms des biens communs. Telle serait une langue v\u00e9ritablement d\u00e9mocratique.<br \/>\nJamais je n\u2019avais assist\u00e9 \u00e0 un traitement sc\u00e9nique de la langue qui se rapproche autant du manifeste d\u2019Artaud\u00a0: \u00ab\u00a0Faire la m\u00e9taphysique du langage articul\u00e9, c\u2019est faire servir le langage \u00e0 exprimer ce qu\u2019il n\u2019exprime pas d\u2019habitude\u00a0: c\u2019est s\u2019en servir d\u2019une fa\u00e7on nouvelle, exceptionnelle et inaccoutum\u00e9e, c\u2019est lui rendre ses possibilit\u00e9s d\u2019\u00e9branlement physique, c\u2019est le diviser et le r\u00e9partir activement dans l\u2019espace, c\u2019est prendre les intonations d\u2019une mani\u00e8re concr\u00e8te absolue et leur restituer le pouvoir qu\u2019elles auraient de d\u00e9chirer et de manifester r\u00e9ellement quelque chose, c\u2019est se retourner contre le langage et ses sources bassement utilitaires, on pourrait dire alimentaires, contre ses origines de b\u00eate traqu\u00e9e, c\u2019est enfin consid\u00e9rer le langage sous la forme de l\u2019<i>Incantation<\/i>.\u00a0\u00bb (<i>Le Th\u00e9\u00e2tre et son double<\/i>) Pour Artaud, qui s\u2019y connaissait aussi en glossolalies, \u00ab\u00a0m\u00e9taphysique\u00a0\u00bb signifie avant tout\u00a0: anti-psychologisme.<br \/>\nCastellucci ne cesse d\u2019ausculter la langue dans la crise des corps, au moment de la fusion mortif\u00e8re du th\u00e9ologique et du politique, ou de leur dissociation d\u00e9chirante. Le couple de colons parle en italien. L\u2019\u00e9pouse qui perd la foi, et son sang, est prise d\u2019un acc\u00e8s de glossolalie dans le dialecte indien. L\u2019actrice Giula Perelli joue sur une corde raide et dissipe l\u00e0 encore tous les clich\u00e9s li\u00e9s aux exorcismes.<br \/>\nL\u2019image au centre du spectacle n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un assemblage de lettres h\u00e9bra\u00efques qui descend des cintres. Il nous est traduit par \u00ab\u00a0Je suis\u00a0\u00bb\u00a0: r\u00e9ponse de Dieu \u00e0 la question de sa nomination. Des cintres descendent aussi un socle de charrue, une \u00e9toile, un trap\u00e8ze, des formes g\u00e9om\u00e9triques\u2026 C\u2019est une fa\u00e7on tr\u00e8s mat\u00e9rialiste, et th\u00e9\u00e2trale, d\u2019appr\u00e9hender la transcendance. Et aussi de susciter beaucoup avec peu. Le socle de charrue qui appara\u00eet \u00e0 plusieurs reprises est recouvert d\u2019une pellicule dor\u00e9e. Il brille. Il ne sillonne rien d\u2019autre qu\u2019un plateau nu ou couvert d\u2019un rev\u00eatement blanc. C\u2019est le veau d\u2019or de la communaut\u00e9 puritaine, aussi simple et suggestif que le ballon de basket qui rebondissait d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre d\u2019<i>Inferno<\/i>\u00a0(Avignon 2008).<br \/>\nUn asc\u00e9tisme au c\u0153ur d\u2019une intensit\u00e9 plastique\u00a0: une mani\u00e8re de r\u00e9sumer la singularit\u00e9 des spectacles de Castellucci. Autre lieu commun, ils auraient un effet hypnotique, donc ali\u00e9nant, sur le public. Pourtant je n\u2019ai jamais assist\u00e9 \u00e0 des spectacles aux effets moins consensuels. C\u2019\u00e9tait encore le cas dans l\u2019immense jauge \u00e0 Annecy\u00a0: un quart des spectateurs est sorti avant la fin, la moiti\u00e9 du public restant n\u2019a quasiment pas applaudi danseuses et actrices (distribution enti\u00e8rement f\u00e9minine) qui avaient tout donn\u00e9 dans la retenue m\u00eame de leur jeu et de leurs gestes. Le dissensus, c\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a\u00a0<i>Democracy in America<\/i>.\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"nettoyeur\"><\/div>\n<p><span class=\"icone s24 verticale right ajax preload article-edit-24\"><a class=\"ajax preload bind-ajax\" title=\"Modifier cet article\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/ecrire\/?exec=article_edit&amp;id_article=579\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/prive\/themes\/spip\/images\/article-edit-24.png\" alt=\"Modifier cet article\" width=\"24\" height=\"24\" \/><\/a><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Democracy in America\u00a0balaie tous les clich\u00e9s qui tra\u00eenent sur le metteur en sc\u00e8ne italien\u00a0: th\u00e9\u00e2tre d\u2019images, spectaculaire, hypnotique&#8230; C\u2019est au contraire l\u2019accouchement douloureux d\u2019une langue d\u00e9mocratique. Au moins depuis Avignon 2005, le travail de Castellucci est souvent r\u00e9duit \u00e0 un \u00ab\u00a0th\u00e9\u00e2tre d\u2019images\u00a0\u00bb. Certes,\u00a0Democracy in America\u00a0produit des images d\u2019une puissance plastique impressionnante. Comme souvent, la derni\u00e8re partie fait d\u00e9filer une succession de tableaux vivants \u00e0 travers un quatri\u00e8me mur revisit\u00e9, le tout dans une d\u00e9flagration sonore de Scott Gibbons. 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