


{"id":1669,"date":"2017-07-21T16:14:00","date_gmt":"2017-07-21T14:14:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=1669"},"modified":"2017-07-21T16:14:00","modified_gmt":"2017-07-21T14:14:00","slug":"grensgeval-de-cassiers-produire-leffacement","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/grensgeval-de-cassiers-produire-leffacement\/","title":{"rendered":"Grensgeval de Cassiers : produire l\u2019effacement"},"content":{"rendered":"<div id=\"wysiwyg\">\n<div class=\"ajaxbloc ajax-id-wysiwyg bind-ajaxReload\" data-ajax-env=\"LSesutKwDbEQqzvaVtJ5G3kPcNpiqvvkMgrDSLUk7QgzTQIiRAo\/AP2JlM+QQY0lacXuLGb\/6zuWipR3K8m9d2ITHRPi0lie37oLE8NECPfg\/UGpoK\/ONen29Hq9Wi1wB6VoGNdyQK7R7VFO4ppa2lDAPJe2fRQZEOtQW3zaOlbngyInXzjx0fQmtiW+b62EnV1qIxRk\" data-origin=\".\/?exec=article&amp;id_article=551\" aria-live=\"polite\" aria-atomic=\"true\">\n<div class=\"champ contenu_chapo\">\n<div class=\"chapo\" dir=\"ltr\">\n<strong>Sur le plateau du Parc des Exposition, le foin r\u00e9pandu par Castorf et les forces telluriques qui traversaient sa\u00a0<i>Kabale<\/i>\u00a0ont \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9s par l\u2019abstraction technologique et verticale lev\u00e9e par Cassiers.\u00a0<i>Grensgeval (Bordeline)<\/i>, comme le texte que le spectacle met en sc\u00e8ne \u2013\u00a0<i>Les Suppliants<\/i>\u00a0d\u2019Elfriede Jelinek \u2013 voudraient proposer un tragique pour aujourd\u2019hui, en prenant appui sur le drame des migrants qui traversent la M\u00e9diterran\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 nos rives. Mais la virtuosit\u00e9 plastique du spectacle d\u00e9borde ce\u00a0<i>Bordeline<\/i>\u00a0et avale tout\u00a0: reste la sensation de sortir d\u2019une s\u00e9ance d\u2019hypnose, o\u00f9 \u00ab\u00a0le probl\u00e8me des migrants\u00a0\u00bb n\u2019aura finalement servi que de moyen pour d\u00e9lirer le th\u00e9\u00e2tre. Reste dans le trouble de l\u2019\u00e9nonciation que le spectacle organise, l\u2019impression intol\u00e9rable d\u2019une mise en invisibilit\u00e9 des damn\u00e9s de notre histoire. Reste enfin, dans l\u2019exp\u00e9rience sensible que le spectacle ne cesse de vouloir affirmer, une image, belle et soyeuse, qui n\u2019est pas sans l\u00e2chet\u00e9\u00a0: face au d\u00e9sarroi politique, ce th\u00e9\u00e2tre du d\u00e9sarroi est d\u2019une vanit\u00e9 qui n\u2019a m\u00eame pas pour elle le poids de la poussi\u00e8re.<\/strong>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"champ contenu_texte\">\n<div class=\"texte\" dir=\"ltr\">\n&nbsp;<br \/>\n<em><strong>O\u00f9 est le foin\u00a0?<\/strong><\/em><br \/>\nDe l\u2019immense espace du Parc des Exposition, on cherche l\u2019immense, on ne trouve qu\u2019un espace\u00a0: r\u00e9duit \u00e0 une bo\u00eete noire, le th\u00e9\u00e2tre est revenu dans ce lieu qui d\u00e9fie la possibilit\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre. Cassiers a r\u00e9gl\u00e9 la question\u00a0: cette entreprise de re-territorialisation du th\u00e9\u00e2tre est le premier geste qu\u2019on constate avant le d\u00e9but du spectacle, et d\u00e9j\u00e0 tout est dit. Castorf avait pris appui sur les lointains pour traverser l\u2019horizon de l\u2019histoire. Cassiers l\u2019assied \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 il voudrait la dominer, la toiser, l\u2019arr\u00eater.<br \/>\nLe plateau est vide et sera vite rempli par les corps des dizaines de danseurs du Conservatoire Royal d\u2019Anvers, intens\u00e9ment dirig\u00e9s par Maud Le Pladec. Ils se glissent sous les poutres de bois qui reposent sur le sol\u00a0: ce sont les migrants dans les bateaux de fortune. Puis quatre acteurs de la troupe du Toneelhuis rejoignent \u00e0 Cour une petite table\u00a0: eux seuls auront la parole pour dire le texte de Jelinek, le malstrom de r\u00e9cits qui les charrie, sa langue s\u00e8che et profonde. Derri\u00e8re eux, un immense \u00e9cran projettera les visages de ceux qui parlent, visage double, \u00ab\u00a0split\u00e9\u00a0\u00bb, impressionnant de pr\u00e9sence. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019eux, c\u2019est-\u00e0-dire en bas, les danseurs danseront la danse immobile de l\u2019Histoire\u00a0: le texte racontera les naufrages, la terreur \u2013 de part en part des mers, entre ceux qui partent, et ceux qui ne veulent pas accueillir \u2013, la trag\u00e9die d\u2019un temps sans issue.<br \/>\nIl y aurait ici la proposition d\u2019un nouveau tragique\u00a0:\u00a0<i>Les Suppliants<\/i>\u00a0sont l\u2019\u00e9cho des\u00a0<i>Suppliantes<\/i>\u00a0d\u2019Eschyle ou d\u2019Euripide \u2013\u00a0et c\u2019est la longue fatalit\u00e9 de l\u2019exil et des d\u00e9parts sans arriv\u00e9e qui se dit, jusqu\u2019ici. Mais au tissage massif et complexe de Jelinek, Cassiers offre de nouveau une solution qui n\u2019a que l\u2019apparence de la dialectique. Aux visages, la parole\u00a0; et aux corps le silence. Puisque ceux qui parlent sont aussi ceux qui surplombent le plateau sur les \u00e9crans, c\u2019est comme si le Ch\u0153ur antique ne faisait qu\u2019un avec le regard des Dieux. Et dans cet \u00e9crasement des perspectives, que reste-il des corps humains\u00a0?<br \/>\n<span class=\"spip_document_559 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L500xH334\/170717_rdl_0719-2-b20cd.jpg?1527601961\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"334\" \/><\/span><br \/>\n<em><strong>Perplexit\u00e9<\/strong><\/em><br \/>\nLa perplexit\u00e9 du propos n\u2019est pas sans profondeur\u00a0: on se demande souvent qui parlent \u2013 les Europ\u00e9ens\u00a0? ceux qui refusent les migrants\u00a0? \u2013, mais finalement, cette perplexit\u00e9 est assez claire\u00a0: jamais les migrants n\u2019auront la possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre pr\u00e9sents autrement que comme des corps ballot\u00e9s. Oui, on pourrait penser que c\u2019est une fa\u00e7on de ne pas\u00a0<i>prendre<\/i>\u00a0la parole aux \/ des migrants\u00a0: mais Cassiers n\u2019a pas ce m\u00eame scrupule quant aux corps qu\u2019il leur\u00a0<i>donne<\/i>. Pur corps, pur mati\u00e8res, pur objets de contemplation arrach\u00e9s au logos, ces \u00eatres d\u00e9rivent sur le plateau comme dans le pr\u00e9jug\u00e9 occidental qui les constituent comme des individus mineurs, des enfants (\u00ab\u00a0in-fans\u00a0\u00bb\u00a0: celui qui ne parle pas). Quand le spectacle \u00e9voque le \u00ab\u00a0petit Ilian\u00a0\u00bb, on comprend d\u00e8s lors pourquoi il a pu figurer, en Europe, l\u2019embl\u00e8me des migrants. Ce ne sont finalement que des enfants\u00a0<i>inconscients<\/i>, d\u00e9pourvus de raison,\u00a0<i>irresponsables<\/i>\u00a0en somme.<br \/>\nLe th\u00e8me des migrants au th\u00e9\u00e2tre est en passe de devenir un genre \u00e0 part enti\u00e8re\u00a0: il permet aux artistes de se r\u00e9clamer du monde et \u00e0 peu de frais de s\u2019estimer quitte en regard de la responsabilit\u00e9 morale de prendre en compte le pr\u00e9sent. Une fois qu\u2019ils ont\u00a0<i>ex\u00e9cut\u00e9<\/i>\u00a0un tel th\u00e8me, ils pourraient en toute justice accoler \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de leur \u0153uvre l\u2019adjectif commode de\u00a0<i>politique<\/i>, et on passerait \u00e0 autre chose. Mais quand le spectacle organise la r\u00e9duction des \u00eatres \u00e0 leur silence, \u00e0 leur pur geste, quand le th\u00e9\u00e2tre se d\u00e9ploie \u00e0 partir de l\u2019histoire pour la d\u00e9finir de notre point de vue (les migrants ne semblent pouvoir figurer ici que sous la forme de migrants, ballot\u00e9s, aux gestes saccad\u00e9s, muets, mouches dans un bocal), est-ce qu\u2019il ne fait pas du sujet du monde un pur objet livr\u00e9 non \u00e0 la pens\u00e9e mais aux regards, et de l\u2019histoire un pr\u00e9texte \u00e0 la beaut\u00e9 nue, un\u00a0<i>alibi<\/i>\u00a0?<br \/>\n<span class=\"spip_document_560 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L409xH613\/170717_rdl_0214-cb673.jpg?1527601961\" alt=\"\" width=\"409\" height=\"613\" \/><\/span><br \/>\n<em><strong>Vers l\u2019effacement<\/strong><\/em><br \/>\nBien s\u00fbr, on pourrait tout \u00e0 fait soutenir que le th\u00e9\u00e2tre n\u2019a que peu \u00e0 voir avec l\u2019histoire (je ne le ferai pas), qu\u2019il offre une exp\u00e9rience en tant que telle ne relevant d\u2019aucune mani\u00e8re d\u2019un dialogue avec le dehors, que c\u2019est en toute \u00ab\u00a0innocence\u00a0\u00bb qu\u2019il \u00e9voque le dehors, sans lien, sans volont\u00e9 ni de le transformer ni de l\u2019envisager. Bien s\u00fbr. Mais le d\u00e9sarroi que l\u2019\u00e9nonciation organise (qui parle\u00a0? \u00e0 qui\u00a0? et dans quelle langue\u00a0?), ne cesse de vouloir \u00e9tablir de tels liens pour mieux affirmer qu\u2019ils ne sont qu\u2019un point de d\u00e9part.<br \/>\nOn regarde. On est l\u00e0 pour regarder. Et ce qu\u2019on regarde finit par hypnotiser\u00a0: la saturation sensible des images et de la musique, la beaut\u00e9 plastique infime, la pr\u00e9cision f\u00e9roce de chaque seconde, tout cela finit par construire une sorte de gouffre o\u00f9 on s\u2019abime, dans laquelle on peut s\u2019endormir ou demeurer suspendus, anfractuosit\u00e9 picturale dress\u00e9e comme une sorte de limbe sensorielle.<br \/>\n<span class=\"spip_document_561 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L500xH334\/170717_rdl_0289-13d2f.jpg?1527601961\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"334\" \/><\/span><br \/>\nDe deux choses l\u2019une\u00a0: soit le propos est secondaire, et simple appui pour une exp\u00e9rience hypnotique o\u00f9 on s\u2019abime, o\u00f9 on se perd, o\u00f9 on est arrach\u00e9 \u00e0 notre pens\u00e9e et notre corps (et la trag\u00e9die des migrants n\u2019est qu\u2019un pr\u00e9texte, parmi d\u2019autres, o\u00f9 puiser un th\u00e8me tire-larmes)\u00a0; soit la forme spectaculaire voudrait dialoguer avec le temps pour nommer notre histoire (et dire combien cette trag\u00e9die est moins celle d\u2019hommes et de femmes qui traversent au p\u00e9ril de leur vie les guerres et les mers, mais celle d\u2019Europ\u00e9ens qui n\u2019y comprennent rien et ne savent pas quoi faire de ces corps). De part et d\u2019autre, le d\u00e9sarroi d\u00e9sarme. Et ce sont d\u2019armes, intelligibles et pr\u00e9cises, dont on n\u2019a tant besoin.<br \/>\nLes derniers mots du texte pourraient d\u00e9signer l\u2019aporie politique et sensible du spectacle, de son exp\u00e9rience\u00a0:<br \/>\n<center>\u00ab\u00a0Nous ne sommes m\u00eame pas l\u00e0. Nous sommes venus, mais nous ne sommes pas l\u00e0\u00a0\u00bb.<\/center>Une heure et demi durant, Cassiers aura finalement \u00ab\u00a0produit\u00a0\u00bb la disparition de ces corps, de ces pens\u00e9es, de cette Histoire. Reste l\u2019hypnose\u00a0: blanche, et l\u2019oubli.<br \/>\n<strong><span class=\"spip_document_562 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L500xH222\/170717_rdl_0393-ccbeb.jpg?1527601962\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"222\" \/><\/span><\/strong>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"nettoyeur\"><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sur le plateau du Parc des Exposition, le foin r\u00e9pandu par Castorf et les forces telluriques qui traversaient sa\u00a0Kabale\u00a0ont \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9s par l\u2019abstraction technologique et verticale lev\u00e9e par Cassiers.\u00a0Grensgeval (Bordeline), comme le texte que le spectacle met en sc\u00e8ne \u2013\u00a0Les Suppliants\u00a0d\u2019Elfriede Jelinek \u2013 voudraient proposer un tragique pour aujourd\u2019hui, en prenant appui sur le drame des migrants qui traversent la M\u00e9diterran\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 nos rives. 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