


{"id":1671,"date":"2017-07-20T16:14:35","date_gmt":"2017-07-20T14:14:35","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=1671"},"modified":"2017-07-20T16:14:35","modified_gmt":"2017-07-20T14:14:35","slug":"la-fille-de-mars-ou-les-desaccords-de-matignon","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/la-fille-de-mars-ou-les-desaccords-de-matignon\/","title":{"rendered":"La Fille de Mars, ou les d\u00e9saccords de Matignon"},"content":{"rendered":"<div id=\"wysiwyg\">\n<div class=\"ajaxbloc ajax-id-wysiwyg bind-ajaxReload\" data-ajax-env=\"LSeWutKwDXEQqzuyGwIj\/USUo2BJyf2Bl2TzoJ3zyCEQLVcBRATWdVUMsHkkT2qztgCmlgTCH8fDWV2CzZvrkCGoD8G\/9R95Wr5eEsFQ0zUaCnFtuJniyPENS8dxqxOgZPXgGuZ1S4sak41PI9ojJXKmQO88MPi7dGHZydgPNO6QD73ZLQnP1LGyhLsZ52i6bzNCXxDFyfE=\" data-origin=\".\/?exec=article&amp;id_article=549\" aria-live=\"polite\" aria-atomic=\"true\">\n<div class=\"champ contenu_chapo\">\n<div class=\"chapo\" dir=\"ltr\">\n<strong>Les choix dramaturgiques de Matignon sont audacieux, vraiment audacieux, insistons-y, mais g\u00e2ch\u00e9s malheureusement par une mise en sc\u00e8ne na\u00efvement figurative et une direction d\u2019acteurs d\u00e9pass\u00e9e par la langue indomptable de Kleist.<\/strong>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"champ contenu_texte\">\n<div class=\"texte\" dir=\"ltr\">\n<strong><span class=\"spip_document_557 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L500xH334\/170718_rdl_1243_1_-0fc30.jpg?1527601960\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"334\" \/><\/span><\/strong><br \/>\n<strong>Devant l\u2019incurie d\u2019une grande partie du public qui s\u2019en va bruyamment par troupeaux en pleine repr\u00e9sentation le jour m\u00eame de la premi\u00e8re, passons vite sur les d\u00e9fauts \u00e9vidents du spectacle\u00a0: animaux empaill\u00e9s dont on ne fait rien, costumes qui h\u00e9sitent entre le tee-shirt et le p\u00e9plum, musique parasitaire pendant les r\u00e9cits de bataille, projections vid\u00e9o illustratives, diction d\u00e9clamatoire, gestuelle redondante&#8230;<\/strong><br \/>\n<strong>Mais il existe des spectacles partiellement rat\u00e9s o\u00f9 il se passe au moins quelque chose de plus sensible que certaines productions du Festival aussi parfaites que vaines. J\u2019aimerais revenir sur les partis pris courageux de Matignon. Ils contenaient en puissance une magnifique proposition.<\/strong><br \/>\n<strong>\u00c9pouser radicalement le point de vue des Amazones en est un. Les Amazones sont ces femmes guerri\u00e8res au sein br\u00fbl\u00e9, vou\u00e9es au culte de Diane et qui chaque ann\u00e9e prennent en chasse des hommes pour assurer le renouvellement de leur peuple. La distribution du spectacle \u2013 Johanna Bonnet, Sophie Mangin, Julie Palmier, Pauline Parigot, Thomas Rousselot et Sophie Vaude \u2013 est ainsi presque enti\u00e8rement f\u00e9minine, m\u00ealant plusieurs g\u00e9n\u00e9rations d\u2019actrices. Toutes les sc\u00e8nes de\u00a0<i>Penth\u00e9sil\u00e9e<\/i>\u00a0qui se situent dans le camp grec ont \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9es. Mais le point de vue n\u2019est pas simple ni unique, il est singuli\u00e8rement cliv\u00e9. Julie Palmier et Sophie Vaude se partagent le r\u00f4le de Penth\u00e9sil\u00e9e\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9 elle est une revenante qui hante les vestiges de son propre mythe, de l\u2019autre elle est de nouveau la jeune guerri\u00e8re (ou \u00ab\u00a0gu\u00e9rill\u00e8re\u00a0\u00bb comme \u00e9crivait Monique Wittig<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh1\" class=\"spip_note\" title=\"Voir Monique Wittig, Les Gu\u00e9rill\u00e8res, Minuit, 1969.\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/ecrire\/?exec=article&amp;id_article=549#nb1\" rel=\"appendix\">1<\/a>]<\/span>) qui va croiser Achille pendant la guerre de Troie pour tout oublier.<\/strong><br \/>\n<strong>Du camp grec, Matignon ne retient que le h\u00e9ros l\u00e9gendaire tout en minorant sciemment son apparition tant attendue. Thomas Rousselot n\u2019intervient qu\u2019au moment crucial de la fable, lorsque Le P\u00e9lide gagne son premier duel avec la Reine. C\u2019est qu\u2019Achille est avant tout le fantasme de Penth\u00e9sil\u00e9e. Son incarnation \u2013 forc\u00e9ment d\u00e9cevante \u2013 n\u2019a lieu qu\u2019entre son fa\u00e7onnement par la parole et sa pure d\u00e9voration \u00e9rotique.<\/strong><br \/>\n<strong>Le d\u00e9nouement est parfaitement rendu par Matignon. Le corps d\u2019Achille \u2013 ensanglant\u00e9, d\u00e9pec\u00e9, d\u00e9chiquet\u00e9 par les dents de l\u2019Amazone dans un acc\u00e8s de rage \u2013 n\u2019appara\u00eet pas sur sc\u00e8ne. Gr\u00e2ce au d\u00e9doublement du r\u00f4le, la Reine (Sophie Vaude) qui se retourne pour apercevoir le corps d\u2019Achille, avant de prendre conscience de ce qu\u2019elle a fait, se retourne sur elle-m\u00eame (Julie Palmier \u2013 h\u00e9b\u00e9t\u00e9e, \u00e9chevel\u00e9e, d\u2019une maigreur cadav\u00e9rique, enti\u00e8rement nue et recouverte de sang). La fusion amoureuse avec Achille est ainsi litt\u00e9ralement consomm\u00e9e. La Reine guerri\u00e8re a cannibalis\u00e9 son amant au point qu\u2019il n\u2019est plus dissociable d\u2019elle. Il ne lui reste qu\u2019\u00e0 sombrer dans une m\u00e9lancolie irr\u00e9m\u00e9diable.<\/strong><br \/>\n<strong>Kleist entrechoque deux th\u00e9\u00e2tres oppos\u00e9s\u00a0: un th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9 guerri\u00e8re et amoureuse avec un th\u00e9\u00e2tre de l\u2019euph\u00e9misme face au r\u00e9el inacceptable. Les Amazones manigancent ainsi \u00e0 deux reprises une sc\u00e8ne pour \u00e9viter que leur Reine sorte abruptement de sa torpeur et se rende compte, au milieu de la pi\u00e8ce, que c\u2019est elle qui a perdu son duel, qui est prisonni\u00e8re, qui devra suivre Achille dans sa cit\u00e9, puis, vers le d\u00e9nouement, que c\u2019est elle qui a comme une chienne d\u00e9chiquet\u00e9 Achille venu sans d\u00e9fenses se livrer amoureusement \u00e0 elle. Le public est complice de ces sc\u00e8nes de d\u00e9ni organis\u00e9es \u00e0 l\u2019insu de la Reine \u00e9gar\u00e9e. Ce sont des paroxysmes d\u2019ironie tragique.<\/strong><br \/>\n<strong>Parfois Matignon fait entendre sensiblement le texte de Kleist dans la traduction puissante de Julien Gracq (l\u2019auteur du\u00a0<i>Rivage des Syrtes<\/i>, d\u2019<i>Un Balcon en for\u00eat<\/i>&#8230;). Ainsi, au tout d\u00e9but du spectacle, parmi des d\u00e9combres en clair-obscur, un corps se rel\u00e8ve lentement, celui de Penth\u00e9sil\u00e9e (Sophie Vaude). Dans un silence lourd des luttes pass\u00e9es, elle relate d\u2019une voix d\u2019outre-tombe la fondation du royaume des Amazones. Cette ouverture \u2013 qui correspond \u00e0 la sc\u00e8ne XV de la pi\u00e8ce de Kleist \u2013 permet de s\u2019acclimater doucement aux fulgurances mythiques du romantique allemand.<\/strong><br \/>\n<strong>Kleist d\u00e9ploie une \u00e9criture de l\u2019exc\u00e8s. Chaque r\u00e9plique est une lame bien tremp\u00e9e, chaque tirade un morceau de lave en fusion. Voici par exemple les impr\u00e9cations que la Reine lance \u00e0 ses Amazones en pleins pr\u00e9paratifs de noces alors qu\u2019Achille vient de lui \u00e9chapper\u00a0<i>in extremis<\/i>\u00a0:<\/strong><br \/>\n<strong>\u00ab\u00a0Que tout votre printemps pourrisse\u00a0! Que l\u2019\u00e9toile o\u00f9 je respire se dess\u00e8che comme chacune de ces roses sur sa tige\u00a0! Que la guirlande des mondes se brise sous mes doigts comme ces cha\u00eenes de fleurs\u00a0! [&#8230;] Qu\u2019il [Achille] vienne\u00a0! qu\u2019il m\u2019\u00e9crase la nuque de son talon de fer, je le veux. Pourquoi deux joues en fleur comme les miennes se s\u00e9pareraient-elles plus longtemps de la boue qui les a form\u00e9es\u00a0? Qu\u2019il me tra\u00eene jusque dans son pays \u2013 qu\u2019il m\u2019attache par les cheveux \u00e0 la queue de son cheval\u00a0! Ce corps tout plein de vie fra\u00eeche, ah\u00a0! qu\u2019il le jette dans le foss\u00e9\u00a0! \u2013 que le reniflent les chiens et qu\u2019y fouissent les becs ignobles\u00a0! Poussi\u00e8re \u2013 oui \u2013 que je sois poussi\u00e8re\u00a0! \u2013 plut\u00f4t qu\u2019une femme qui n\u2019a pas s\u00e9duit.\u00a0\u00bb<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh2\" class=\"spip_note\" title=\"Heinrich von Kleist, Penth\u00e9sil\u00e9e, traduit de l\u2019allemand par Julien Gracq, Jos\u00e9\u00a0(...)\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/ecrire\/?exec=article&amp;id_article=549#nb2\" rel=\"appendix\">2<\/a>]<\/span><\/strong><br \/>\n<strong>La charge \u00e9rotique de ce qui est ici prof\u00e9r\u00e9 passe par un malaxage sonore de la langue et un orage de m\u00e9taphores bestiales. Une telle \u00e9criture de la d\u00e9pense verbale et de la d\u00e9pense \u00e9rotique appelle un r\u00e9pondant sc\u00e9nique exactement inverse, d\u2019une sobri\u00e9t\u00e9 rigoureuse, un arasement de toute tentation mim\u00e9tique. Cette parole \u00e9ruct\u00e9e ravage le r\u00e9el et d\u00e9molit les incarnations qui pr\u00e9tendraient en arr\u00eater le cours sauvage. Matignon \u00ab\u00a0[a] voulu aller \u00e0 la rencontre d\u2019une langue forte qui soit le d\u00e9clencheur d\u2019un spectacle\u00a0\u00bb<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh3\" class=\"spip_note\" title=\"Voir l\u2019entretien avec Jean-Fran\u00e7ois Matignon dans le programme du\u00a0(...)\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/ecrire\/?exec=article&amp;id_article=549#nb3\" rel=\"appendix\">3<\/a>]<\/span>. Sa mise en sc\u00e8ne semble maladroitement l\u2019en prot\u00e9ger.<\/strong>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"champ contenu_notes\">\n<div class=\"label\">Notes<\/div>\n<div class=\"notes\" dir=\"ltr\">\n<div id=\"nb1\">\n<span class=\"spip_note_ref\">[<a class=\"spip_note\" title=\"Notes 1\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/ecrire\/?exec=article&amp;id_article=549#nh1\" rev=\"appendix\">1<\/a>]\u00a0<\/span>Voir Monique Wittig,\u00a0<i>Les Gu\u00e9rill\u00e8res<\/i>, Minuit, 1969.\n<\/div>\n<div id=\"nb2\">\n<span class=\"spip_note_ref\">[<a class=\"spip_note\" title=\"Notes 2\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/ecrire\/?exec=article&amp;id_article=549#nh2\" rev=\"appendix\">2<\/a>]\u00a0<\/span>Heinrich von Kleist,\u00a0<i>Penth\u00e9sil\u00e9e<\/i>, traduit de l\u2019allemand par Julien Gracq, Jos\u00e9 Corti, 1954 [1808], p. 57-58\n<\/div>\n<div id=\"nb3\">\n<span class=\"spip_note_ref\">[<a class=\"spip_note\" title=\"Notes 3\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/ecrire\/?exec=article&amp;id_article=549#nh3\" rev=\"appendix\">3<\/a>]\u00a0<\/span>Voir l\u2019entretien avec Jean-Fran\u00e7ois Matignon dans le programme du Festival.\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"nettoyeur\"><\/div>\n<p><span class=\"icone s24 verticale right ajax preload article-edit-24\"><a class=\"ajax preload bind-ajax\" title=\"Modifier cet article\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/ecrire\/?exec=article_edit&amp;id_article=549\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/prive\/themes\/spip\/images\/article-edit-24.png\" alt=\"Modifier cet article\" width=\"24\" height=\"24\" \/><\/a><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les choix dramaturgiques de Matignon sont audacieux, vraiment audacieux, insistons-y, mais g\u00e2ch\u00e9s malheureusement par une mise en sc\u00e8ne na\u00efvement figurative et une direction d\u2019acteurs d\u00e9pass\u00e9e par la langue indomptable de Kleist. 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