


{"id":1681,"date":"2017-07-20T16:17:40","date_gmt":"2017-07-20T14:17:40","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=1681"},"modified":"2017-07-20T16:17:40","modified_gmt":"2017-07-20T14:17:40","slug":"mieux-rater-le-plus-mal-dire-la-voix-sensee-de-denis-lavant","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/mieux-rater-le-plus-mal-dire-la-voix-sensee-de-denis-lavant\/","title":{"rendered":"Mieux rater le plus mal dire. La voix sens\u00e9e de Denis Lavant"},"content":{"rendered":"<div id=\"wysiwyg\">\n<div class=\"ajaxbloc ajax-id-wysiwyg bind-ajaxReload\" data-ajax-env=\"LSecutKwEXAQqzuymhIT\/QSevHFgmX2u4nzzpp3\/07GNdbUzZxST37CzI2kL078mWf8TXBjYoBoOwhdOmf+19AFgV9V\/UPUYV4muMdz8UzLrXOUHYoPgnvWx1JQA+3TkEMfDdkUQkMvFlH2AJi4EU0eeO+88MPuranF5Comfyu3QXziptJvDMLRPZ7kq52i9bwNCX5DEyfE=\" data-origin=\".\/?exec=article&amp;id_article=544\" aria-live=\"polite\" aria-atomic=\"true\">\n<div class=\"champ contenu_chapo\">\n<div class=\"chapo\" dir=\"ltr\">\n<strong>Mis en sc\u00e8ne par Jacques Osinski, Denis Lavant s\u2019empare de l\u2019avant-dernier texte de Samuel Beckett\u00a0<i>Cap au pire<\/i>. Avec une sobri\u00e9t\u00e9 et une pr\u00e9cision remarquable, il fait entendre jusqu\u2019aux moindres silences de ce texte d\u2019une aridit\u00e9 et d\u2019une complexit\u00e9 certaine. Une performance qui, paradoxalement, ne rate pas assez.<\/strong>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"champ contenu_texte\">\n<div class=\"texte\" dir=\"ltr\">\n&nbsp;<br \/>\nLorsque l\u2019on d\u00e9couvre dans le programme du off que Denis Lavant s\u2019empare de\u00a0<i>Cap au pire<\/i>, ce texte d\u2019un Samuel Beckett tardif (il fut publi\u00e9 en anglais en 1983 sous le titre\u00a0<i>Worstward Ho<\/i>\u00a0et constitue un des rares textes dont l\u2019auteur n\u2019ait pas assur\u00e9 la traduction en fran\u00e7ais) qui m\u00e8ne \u00e0 son paroxysme la recherche d\u2019un \u00e9puisement du langage, on est pris d\u2019une excitation singuli\u00e8re. Le souvenir du corps aux mouvements \u00e9tranges, presque difformes de Denis Lavant dans\u00a0<i>Tabac Rouge<\/i>\u00a0de James Thierr\u00e9e (avant que ce dernier ne reprenne le r\u00f4le), de ses mimiques et de son regard anim\u00e9 d\u2019une inqui\u00e9tante folie, de sa voix au timbre \u00e9raill\u00e9 et fatigu\u00e9 se m\u00eale \u00e0 celui d\u2019une \u00e9criture beckettienne asc\u00e9tique, folle aussi dans ce projet presque math\u00e9matique d\u2019un empirement du pire. Mieux rater le plus mal dire ou comment, par l\u2019\u00e9criture, \u00e9puiser le langage, le creuser pour faire appara\u00eetre quelque chose \u2013 ou rien. La rencontre de ces deux souvenirs \u00e9veille, alors que le spectacle n\u2019a pas encore eu lieu, tout un imaginaire. On s\u2019attend au mieux dans le pire, on se dit que cela colle parfaitement, que la rencontre de ce corps avec cette langue fera r\u00e9sonner autrement les mots de Beckett, ira toucher l\u2019imaginaire \u00e0 un autre endroit que celui d\u2019une lecture silencieuse sans cesse retrouv\u00e9e au fil des ann\u00e9es, avec une \u00e9motion toujours intacte.<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>Dire un corps. O\u00f9 nul. Nul esprit. \u00c7a au moins. Un lieu. O\u00f9 nul. Pour le corps. O\u00f9 \u00eatre. O\u00f9 bouger. D\u2019o\u00f9 sortir. O\u00f9 retourner. Non. Nulle sortie. Nul retour. Rien que l\u00e0. Rester l\u00e0. L\u00e0 encore. Sans bouger.<\/p><\/blockquote>\n<p>Il faut dire que le metteur en sc\u00e8ne Jacques Osinski \u2013 directeur du Centre Dramatique National des Alpes de 2008 \u00e0 2014 et fondateur de la compagnie Aurore Bor\u00e9ale \u2013 a respect\u00e9 \u00e0 la lettre les indications de Beckett\u00a0: Denis Lavant est immobile, au centre du plateau et n\u2019en bougera pas pendant les 1h45 du spectacle. Devant un tulle semi-opaque vertical, il se tient pieds nus \u00e0 la lisi\u00e8re d\u2019un carr\u00e9 lumineux blanc qui, seul, l\u2019\u00e9claire \u2013 il y a bien un retour lumineux par instant depuis la face mais l\u2019intention est v\u00e9ritablement de proposer une lumi\u00e8re excessivement blanche qui creuse le visage de l\u2019acteur et en accentue les aspects inqui\u00e9tants. Du corps de Denis Lavant, on ne verra donc que ce visage marqu\u00e9 par les asp\u00e9rit\u00e9s, que ce cr\u00e2ne ras\u00e9 de pr\u00e8s que le texte de Beckett d\u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>Dans le cr\u00e2ne tout disparu sauf le cr\u00e2ne. Les \u00e9carquill\u00e9s. Seuls dans la p\u00e9nombre vide. Seuls \u00e0 \u00eatre vus\u00a0; Obscur\u00e9ment vus. Dans le cr\u00e2ne le cr\u00e2ne seul \u00e0 \u00eatre vu. Les yeux \u00e9carquill\u00e9s. Obscur\u00e9ment vus. Par les yeux \u00e9carquill\u00e9s.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Pas de corps donc\u00a0: le costume sombre dont il est v\u00eatu se m\u00eale \u00e0 l\u2019obscurit\u00e9 et seules ses mains comme d\u00e9membr\u00e9es pendent aux c\u00f4t\u00e9s de son buste. Tronc invisible qui \u00e9voque celui de\u00a0<i>L\u2019Innommable<\/i>\u00a0et son immobilit\u00e9 contrainte, qui renvoie \u00e0 ces corps beckettiens toujours emp\u00each\u00e9s \u2013 celui de Winnie enseveli par un mamelon dans\u00a0<i>Oh les beaux jours<\/i>, celui de Billie Whitelaw assise dans un fauteuil \u00e0 bascule dans\u00a0<i>Rockaby<\/i>\u00a0(<i>Berceuse<\/i>), celui absent de Cette fois, courte pi\u00e8ce qui fait flotter \u00e0 plusieurs m\u00e8tres du sol un visage dont les seuls mouvements seront ceux des paupi\u00e8res closes ou ouvertes tandis que des voix enregistr\u00e9es sont diffus\u00e9es depuis trois lieux distincts dans la salle.<br \/>\nRien d\u2019autre \u00e0 voir que cette voix d\u2019encre que l\u2019obscurit\u00e9 englobe et porte jusqu\u2019aux spectateurs. On passera rapidement sur les quelques effets lumineux propos\u00e9s par-del\u00e0 du tulle \u2013 guirlandes lumineuses qui s\u2019\u00e9clairent doucement et forment des constellations discr\u00e8tes dont l\u2019apparition et la disparition servent, on suppose, \u00e0 proposer au spectateur un support visuel auquel s\u2019accrocher. Rien d\u2019autre, donc, que cette voix. Que cette langue de Beckett et que ce texte d\u2019une aride rigueur et dont la compr\u00e9hension n\u00e9cessite un effort r\u00e9el de la part de l\u2019auditeur-spectateur. Que cette voix de Denis Lavant priv\u00e9 de corps qui respecte les mots de\u00a0<i>Cap au pire<\/i>\u00a0\u00e0 tel point qu\u2019on entend jusqu\u2019\u00e0 sa ponctuation\u00a0: les exclamatives provoquent des acc\u00e9l\u00e9rations de tempo, les \u00ab\u00a0hiatus\u00a0\u00bb sont illustr\u00e9s par un long silence, les points, les virgules, les retours \u00e0 la ligne, les blancs s\u00e9parant ce qui est moins un r\u00e9cit qu\u2019une \u00e9criture cherchant \u00e0 se d\u00e9faire du poids de la langue qu\u2019elle fait entendre comme en d\u00e9pit d\u2019elle-m\u00eame. Plaisir de retrouver ces \u00e9panorthoses qui font trembler l\u2019assignation d\u2019un sens, qui le nie, le reformule apr\u00e8s l\u2019avoir \u00e9nonc\u00e9 une premi\u00e8re fois.\u00a0<i>Cap au pire<\/i>\u00a0se donne une voix, celle de Denis Lavant\u00a0: rocailleuse, anim\u00e9e d\u2019un souffle qui seul fait entendre un corps derri\u00e8re ou \u00e0 travers les mots de Beckett. Reste qu\u2019un doute s\u2019installe\u00a0: et si cette mise en voix parfaitement coll\u00e9e au texte, qui l\u2019illustre dans ses moindres silences r\u00e9ussissait l\u00e0 o\u00f9 l\u2019auteur cherche \u00e0 tout prix \u00e0 \u00e9chouer \u2013 \u00ab\u00a0Rater encore. Rater mieux encore.\u00a0\u00bb On est alors confront\u00e9 \u00e0 l\u2019impossibilit\u00e9 de dire un tel texte avec succ\u00e8s\u00a0: d\u00e8s lors que le sens est audible dans la voix de Denis Lavant, celui-ci devrait encore rater mieux, \u00e9chouer \u00e0 dire, sans quoi c\u2019est un morceau de bravoure qui est ex\u00e9cut\u00e9.<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>Les mots qui empirent de qui pas su. D\u2019o\u00f9 pas su. \u00c0 tout prix pas su. Maintenant aux fins de dire du pis qu\u2019ils peuvent eux seuls eux seuls. Ombres de la p\u00e9nombre vide toutes eux. Rien sauf ce qu\u2019ils disent. Tant mal que pis disent. Rien sauf eux. Ce qu\u2019ils disent. De qui que ce soit d\u2019o\u00f9 que ce soit disent. Pis au point qu\u2019ils risquent \u00e0 jamais de mieux rater le plus mal dire.<\/p><\/blockquote>\n<p>Rien sauf ces mots port\u00e9s par cette voix. Tandis que le texte se d\u00e9roule, le visage de Denis Lavant se l\u00e8ve par instants vers le public. La lumi\u00e8re creuse les cavit\u00e9s de ses yeux et lui donne une apparence fugace de mort, puis d\u2019animal. Ses l\u00e8vres esquissent un sourire quelques fois. On entraper\u00e7oit, depuis le fond de la salle, ses yeux ouverts qui brillent d\u2019une malice que l\u2019on ne peut que deviner. Le spectacle s\u2019ach\u00e8ve sans plus de corps, sans plus d\u2019image. Rien que ces mots, jusqu\u2019au bout, jusqu\u2019\u00e0 ce point du vide que l\u2019on ne peut plus vider ou excorier.<br \/>\nAlors que les applaudissements r\u00e9veillent certains voisins, Denis Lavant revient saluer sur sc\u00e8ne et, tout change. Ce corps qui \u00e9tait absent s\u2019impose soudain dans ces mains serr\u00e9es devant son corps tandis que ses \u00e9paules se tendent. Ces mouvements impertinents, cette fa\u00e7on de se tordre pour toucher le sol sur lequel il s\u2019est tenu immobile pendant si longtemps brise le silence religieux que le spectateur \u00e9tait tenu d\u2019observer pendant toute la repr\u00e9sentation. On se dit alors que c\u2019\u00e9tait \u00e7a, que tout est l\u00e0. Que c\u2019\u00e9tait ce corps et cette impertinence qu\u2019on voulait voir confront\u00e9s ou m\u00eal\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9criture de Beckett pour que s\u2019effondre, enfin, le s\u00e9rieux et la gravit\u00e9 que l\u2019on rattache \u00e0 l\u2019auteur irlandais. Des mots de\u00a0<i>Cap au pire<\/i>, tout est respect\u00e9. Trop peut-\u00eatre. En d\u00e9pit de la finesse et de l\u2019exactitude avec laquelle Denis Lavant dit bien ce texte, c\u2019est donc\u00a0<i>trop<\/i>\u00a0bien.<br \/>\nSur le chemin du retour vers les camarades, je repense \u00e0 ces autres mots de Beckett qui ouvrent\u00a0<i>Compagnie<\/i>\u00a0r\u00e9cit qui pr\u00e9c\u00e8de de quelques ann\u00e9es l\u2019\u00e9criture de\u00a0<i>Cap au pire<\/i>\u00a0\u00ab\u00a0Une voix parvient \u00e0 quelqu\u2019un sur le dos dans le noir. Imaginez\u00a0\u00bb. Na\u00eet alors le d\u00e9sir de voir Denis Lavant jouer et non plus seulement dire cet autre texte. De le voir se tordre pour trouver une position, s\u2019inventer des chim\u00e8res pour se tenir compagnie, martyriser Pim pour qu\u2019en \u00e9chappe un d\u00e9but de langage ou ne serait-ce qu\u2019un son. Dirigeant Billie Whitelaw pour la cr\u00e9ation de\u00a0<i>Pas moi<\/i>, Beckett disait ne vouloir se pr\u00e9occuper que des sons. Et Heiner Goebbels de monter, en anglais cette fois,\u00a0<i>Worstward Ho<\/i>\u00a0\u00e0 la fin de son\u00a0<i>I Went to the House but did not enter<\/i>. Plus question cette fois de dire bien \u2013 trop bien\u00a0: le texte qui est pris en charge par les membres du Hillard Ensemble et se sont les sons plut\u00f4t que le sens que le metteur en sc\u00e8ne privil\u00e9gie. Les voix m\u00eal\u00e9es de ces quatre hommes, occup\u00e9s \u00e0 des t\u00e2ches quotidiennes (regarder par la fen\u00eatre, plier un pantalon) dans une maison vide faisaient entendre autrement la langue de Beckett, avec une impertinence et une folie insens\u00e9e.<br \/>\n<iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/L499k3nqlEE?rel=0\" width=\"640\" height=\"360\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\" data-mce-fragment=\"1\"><\/iframe>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"nettoyeur\"><\/div>\n<div class=\"nettoyeur\"><\/div>\n<div class=\"ajaxbloc ajax-id-documents bind-ajaxReload\" data-ajax-env=\"\/Sc82pKwDbGAzNyYR7sWLLGDDgIq+Kz8YT4\/sAKeLBoIxrV0JWxgN5WRXCr4RI4iK0INpZQ+\/nSs376a6OY2GMhx9TX\/Ck6pH5MPhxJpXKB+y7e5Z3J+lushThExtk6I6vIUiSb3TErswOAVz9bce0HetOWwB47uHH5hHaqHEHGszzjcWT1RBEzSRwkWWMDCJ3jQ4+QaP4BKeLTdL\/d50Y2aAa\/06\/7YeoLoLWphH1Ov\/\/wZnuL0W2k+MOZOP2Ixzv8SlsaMWmu3mBl1NCuglFVCB4sikQ==\" data-origin=\".\/?exec=article&amp;id_article=544\" aria-live=\"polite\" aria-atomic=\"true\"><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mis en sc\u00e8ne par Jacques Osinski, Denis Lavant s\u2019empare de l\u2019avant-dernier texte de Samuel Beckett\u00a0Cap au pire. 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