


{"id":1700,"date":"2017-07-18T16:22:51","date_gmt":"2017-07-18T14:22:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=1700"},"modified":"2017-07-18T16:22:51","modified_gmt":"2017-07-18T14:22:51","slug":"maeterlinck-inoui-ou-limpossible-princesse-maleine-de-pascal-kirsch","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/maeterlinck-inoui-ou-limpossible-princesse-maleine-de-pascal-kirsch\/","title":{"rendered":"Maeterlinck inou\u00ef, ou l\u2019impossible Princesse Maleine de Pascal Kirsch"},"content":{"rendered":"<div id=\"wysiwyg\">\n<div class=\"ajaxbloc ajax-id-wysiwyg bind-ajaxReload\" data-ajax-env=\"LSesutKwDbEQqzuqHycTgo47Ksz1qP4cYDZqWu26iqll6v2nUTqLc+Wv3xXRMKzxLWOVO4Mle32YaQcMSOGpbLAOjdaM7wPkVPecVBvOdnMmbBFAGW9DcpMYDzlqzfJQpvntV6QTwP9SIqcpXPTsUmpmnehD5nzMyvgEpm7CK6szb2EQroh8bhue54RB\/MdMHe6zS0y3IQ==\" data-origin=\".\/?exec=article&amp;id_article=535\" aria-live=\"polite\" aria-atomic=\"true\">\n<div class=\"champ contenu_chapo\">\n<div class=\"chapo\" dir=\"ltr\">\n<strong>Maeterlinck est-il possible\u00a0<i>aujourd\u2019hui<\/i>\u00a0? Et avec son th\u00e9\u00e2tre, le monde qu\u2019il soul\u00e8ve, les forces souterraines, l\u2019invisible des puissances qui laminent\u00a0? Pascal Kirsch ose le scrupule et choisit de suivre l\u2019\u00e9criture jusque dans ses folies inou\u00efes\u00a0: d\u00e9sirant tout livrer du texte et tout faire entendre \u2014 des moindres spasmes, des \u00ab\u00a0oh\u00a0\u00bb, des \u00ab\u00a0ah\u00a0\u00bb, des pi\u00e9tinements, des cris et des soupirs\u00a0\u2014, il rend alors le texte \u00e0 sa surface de pure beaut\u00e9, de brutalit\u00e9 donc. Que reste-t-il cependant de Maeterlinck sans les profondeurs, sans l\u2019invisible, sans le dedans\u00a0? Et se dire que c\u2019est peut-\u00eatre Maeterlinck qui est devenu inaccessible d\u00e9sormais, et que c\u2019est par l\u2019inou\u00ef qu\u2019on pourrait le rendre aussi impossible, perdu pour nous d\u00e9sormais avec les forces d\u2019un monde englouti sous le si\u00e8cle.<\/strong>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"champ contenu_texte\">\n<div class=\"texte\" dir=\"ltr\">\n<span class=\"spip_document_522 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L500xH334\/170709_rdl_3510-8e8b7.jpg?1527601975\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"334\" \/><\/span><br \/>\n\u00ab\u00a0Tout le monde est malade en venant ici,\u00a0et il y a beaucoup de morts au cimeti\u00e8re\u00a0\u00bb. C\u2019est une pi\u00e8ce malade. Un corps qui pourrit comme un royaume, comme une gangr\u00e8ne sur la fin du XIXe si\u00e8cle. Quelques ann\u00e9es apr\u00e8s, Claudel \u00e9crira dans\u00a0<i>T\u00eate d\u2019Or<\/i>\u00a0une m\u00eame pesanteur lourde, l\u2019air suffocant des salles de tr\u00f4nes, la langueur des princesses \u00e0 crucifier. Il appartenait \u00e0 de jeunes hommes de dire la pourriture du monde \u2013 Huysmans avant Maeterlinck, et Maeterlinck avant Claudel \u2013, et sur tout cela, le vieux Verlaine peut-\u00eatre et comme semble loin la poign\u00e9e de main de Rimbaud parti devenir n\u00e8gre, vivant et homme nouveau aux confins du monde. Ici, c\u2019est la fin\u00a0: le conte de Grimm que r\u00e9\u00e9crit le jeune homme Maeterlinck, 28 ans, pue la mort et la d\u00e9liquescence, la fin de race, l\u2019Europe aux anciens parapets.<br \/>\nLa fable\u00a0? Elle est cruelle comme le sont les fables d\u2019enfant\u00a0: et st\u00e9rile, et finalement accessoire. La Princesse va \u00e9pouser le Prince, mais au cours du banquet de noces, les Rois se battent pour une sombre histoire de proph\u00e9tie\u00a0; on annule le mariage, emmure la Princesse, promet le Prince \u00e0 une autre, plus laide, plus inoffensive, et fille de la nouvelle Reine. On d\u00e9truit le royaume de la Princesse, qu\u2019on oublie dans ses murailles. Et puis, c\u2019est fatal, les murs de l\u2019histoire s\u2019effritent. La Princesse s\u2019\u00e9chappe\u00a0; retrouve le Prince qui la reconna\u00eet telle\u00a0; ces amours pourtant, la nouvelle Reine s\u2019y oppose de toutes ses forces\u00a0: cela finit comme de raison\u00a0: par la folie. La Reine empoissonne \u00e0 petit feu Maleine, qui ne parvient pas \u00e0 mourir, alors la Mar\u00e2tre vient l\u2019\u00e9trangler avec l\u2019aide veule du Roi, qui la d\u00e9nonce\u00a0: le Prince, mi-Hamlet, mi-Rom\u00e9o, assassine finalement la Reine avant de se tuer. Le reste n\u2019est pas que silence\u00a0: le Vieux Roi presque aveugle, d\u00e9j\u00e0 Lear, r\u00e9clame une salade dans le cr\u00e9puscule.<br \/>\n<span class=\"spip_document_523 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L500xH334\/170708_rdl_3441-5-34512.jpg?1527601976\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"334\" \/><\/span><br \/>\nComment entendre cela\u00a0? Et qu\u2019est-ce \u00e0 dire, entendre\u00a0? Le comprendre\u00a0? Ou le penser\u00a0? Cette pi\u00e8ce impossible est tenue dans une langue impossible\u00a0: \u00e9crite\u00a0<i>jusqu\u2019au moindre mot<\/i>, pour ainsi dire \u2013 \u00e9crite dans chacun de ses mouvements et en premier lieu ceux de\u00a0<i>l\u2019\u00e2me<\/i>\u00a0(mot qu\u2019on pensait mort depuis un si\u00e8cle et qui revient avec Maeterlinck, qui insiste). Comment voir ces forces int\u00e9rieures qui sont de la pourriture, ces puissances qui attaquent l\u2019\u00eatre comme un acide le m\u00e9tal\u00a0?<br \/>\nComment faire voir la nuit\u00a0?<br \/>\nC\u2019est l\u00e0 le pli de l\u2019\u0153uvre\u00a0: le Prince a donn\u00e9 rendez-vous \u00e0 sa fianc\u00e9e, mais Maleine, qui s\u2019est faite servante de la Reine-M\u00e8re a tout intercept\u00e9, et va au rendez-vous \u00e0 sa place. Sc\u00e8ne de reconnaissance nocturne. C\u2019est Figaro, mais la nuit comme d\u00e9cor est devenue un espace historique et mystique. Dans cette nuit qui enveloppe le drame, c\u2019est tout Maeterlinck en une image\u00a0: on ne peut rien voir, dans cette nuit, et\u00a0<i>c\u2019est pourquoi<\/i>\u00a0on se reconna\u00eet. D\u00e8s lors que le sensible s\u2019effondre, ce qui se l\u00e8ve est d\u2019autres forces\u00a0: o\u00f9 voir n\u2019est pas voir, mais (re)conna\u00eetre.<br \/>\nMais Kirsch \u00e9claire cette nuit et dissout la fable dans la pure croyance de sa tenue par le seul verbe. Et nous, nous voyons tout comme en plein jour dans cette nuit qui s\u2019absente.<br \/>\nC\u2019est une question pour le th\u00e9\u00e2tre, si le th\u00e9\u00e2tre existe encore et s\u2019il est le lieu du visible, non pas de ce qui est \u00e0 voir, mais de ce qui ne peut plus se voir \u2013 et que l\u00e8vent dans la pr\u00e9sence r\u00e9elle des puissances les forces du pr\u00e9sent, l\u2019exp\u00e9rience \u00e0 la fois de conjurer la mort et de traverser la vie. Mais ce monde de la nuit et du jour, ces terreurs du visible et du possible, est-il notre monde\u00a0? Et que voyons-nous, d\u00e9sormais\u00a0?<br \/>\nQuand le Prince rejoint Maleine dans la nuit du Clo\u00eetre des C\u00e9lestins, le public rit ce soir-l\u00e0, et cela est plus d\u00e9chirant encore que tout. Le public rira encore des \u00ab\u00a0oh\u00a0\u00bb, comme il rira de l\u2019annonce de la mort du Prince, et il rira encore de la folie du Vieux Roi, des manigances de la Reine M\u00e8re, des agissements du Fou du Roi. Il rira d\u2019un rire cruel et b\u00eate de ce qu\u2019il voit et non de ce qu\u2019il ne verra pas\u00a0: les puissances, les forces, la pr\u00e9sence r\u00e9elle.<br \/>\nAu milieu, on est dans le vent qui se l\u00e8vera entre deux r\u00e9pliques, ce soir-l\u00e0, pour donner le change du temps peut-\u00eatre et du frisson.<br \/>\nOui, car on est de ce c\u00f4t\u00e9 du si\u00e8cle d\u00e9sormais, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du temps, sans doute. Le public rit devant le spectacle non pour s\u2019en moquer, mais parce que face \u00e0 l\u2019invisible, il faut bien se pr\u00e9munir maintenant.<br \/>\n<span class=\"spip_document_524 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L500xH333\/170708_rdl_3436-61e93.jpg?1527601976\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"333\" \/><\/span><br \/>\nPascal Kirsch suit Maeterlinck jusque dans ses folies pourtant. Il fait un geste de foi\u00a0: le scrupule du texte est intense, d\u2019une prodigieuse pr\u00e9cision. Il s\u2019agira de tout dire. De tout suivre. De ne rien conc\u00e9der \u00e0 l\u2019impossible. Faire le jour. Ou mettre \u00e0 jour. Au risque qu\u2019au contact de la lumi\u00e8re, tout s\u2019effondre en poussi\u00e8re\u00a0? C\u2019est l\u2019impossible alors qui vient\u00a0: mais un impossible qui se retourne sur nous, sur lui.<br \/>\nOn traverse ces deux heures sans \u00eatre atteint par la fable, \u00e9videmment\u00a0: on suit les mouvements de l\u2019histoire comme on suit la route en train. Avec la certitude qu\u2019elle va arriver l\u00e0 o\u00f9 la conduisent sa vitesse et les rails. On \u00e9coute pour entendre et on n\u2019entend tout ce qui se dit\u00a0: cela touche sans doute les corps, mais l\u2019air entre eux\u00a0?<br \/>\nPuis, le public qui rit est absent de tout cela, le mur est bien lev\u00e9 entre nous et eux l\u00e0-bas qui parlent\u00a0: nous sommes des\u00a0<i>hiboux<\/i>\u00a0(le mot est prononc\u00e9 pour d\u00e9signer ceux qui de leurs yeux m\u00e9chants espionnent les amants\u00a0: les acteurs se tournent vers nous et nous prennent en t\u00e9moin\u00a0: nous\u00a0<i>sommes<\/i>les hiboux). On est donc en face de ce qui ne nous fait jamais face\u00a0: on est de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, vraiment, et le monde est avec nous.<br \/>\nAu d\u00e9but, ils ont dispos\u00e9 de la glace sur la table des noces\u00a0: tout \u00e0 l\u2019heure, les Rois (et les amants) auront pour r\u00f4le de briser la glace. Mais avant m\u00eame que ne d\u00e9bute le spectacle, la glace aura fondu et c\u2019est en vain que les r\u00e9gisseurs viendront tenter de reculer l\u2019in\u00e9luctable de la fonte des glaces, du temps qui passe sur le temps, de la morsure de l\u2019\u00e9t\u00e9 sur l\u2019hiver de Maeterlinck. Tout \u00e0 l\u2019heure, au lieu de se jeter au visage des pointes ac\u00e9r\u00e9es de glaces, c\u2019est de l\u2019eau un peu ti\u00e9die dans laquelle malheureusement on pataugera, un peu.<br \/>\nDeux heures plus tard, devant le tas de cadavres de l\u2019Histoire, on est sans secours. Oui, d\u00e9cid\u00e9ment, on est mutil\u00e9 de l\u2019histoire, de cette histoire des forces, des puissances. Peut-\u00eatre est-ce l\u00e0 qu\u2019agit ce spectacle\u00a0: d\u00e9signer combien il est impossible de jouer ce spectacle, ou d\u2019entendre Maeterlinck. De soulever les forces qui le saisissent. Qui les dira dans les termes de notre Histoire\u00a0?<br \/>\n<span class=\"spip_document_525 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L500xH334\/170708_rdl_3280-ffcb6.jpg?1527601977\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"334\" \/><\/span><br \/>\nLa brutalit\u00e9 avec laquelle le texte est emport\u00e9 est terrible\u00a0: comme on d\u00e9cape un meuble ancien. Mais le secret enclos dans les draps qui l\u2019ont habit\u00e9\u00a0?<br \/>\nUn th\u00e9\u00e2tre sans hors-champs, sans int\u00e9riorit\u00e9. Bien s\u00fbr, ce hors-champs, n\u2019existe sans doute pas, ou plus\u00a0: les rapports de forces sont ceux des corps et des chairs puisque des forces on ne voit que l\u2019effet\u00a0: comme du vent, seulement le bruit des feuilles.<br \/>\nOn est face \u00e0 ce th\u00e9\u00e2tre comme devant le cadavre d\u2019un homme inconnu. On voudrait savoir son nom, on n\u2019a que son visage\u00a0; on cherche son histoire, l\u2019enfance sur ces traits, on n\u2019a qu\u2019une cicatrice. Et pas d\u2019arme, et pas de tristesse. Comment en faire le deuil\u00a0? On s\u2019\u00e9loigne en pensant \u00e0 la beaut\u00e9 de ses mains, on a oubli\u00e9 s\u2019il portait une alliance, ou non.<br \/>\nMaeterlinck est-il possible, encore\u00a0? Apr\u00e8s le spectacle de Pascal Kirsch, j\u2019aurais voulu penser que c\u2019\u00e9tait sans doute tant pis pour moi, et non tant pis pour Maeterlinck. Ou peut-\u00eatre faudra-t-il d\u2019autres fins de si\u00e8cle\u00a0? Nous sommes \u00e0 ce moment qui joint la fin et de nouveaux commencements\u00a0: et c\u2019est de chercher les noms des vivants que nous travaillerons, aux paroles pour dire \u2014 plut\u00f4t que les maladies de l\u2019histoire \u2014\u00a0ses contre-poisons\u00a0?<br \/>\n<span class=\"spip_document_526 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L500xH334\/170708_rdl_3140_1_-3c871.jpg?1527601977\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"334\" \/><\/span>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"nettoyeur\"><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Maeterlinck est-il possible\u00a0aujourd\u2019hui\u00a0? Et avec son th\u00e9\u00e2tre, le monde qu\u2019il soul\u00e8ve, les forces souterraines, l\u2019invisible des puissances qui laminent\u00a0? 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