


{"id":1712,"date":"2017-07-17T16:25:51","date_gmt":"2017-07-17T14:25:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=1712"},"modified":"2017-07-17T16:25:51","modified_gmt":"2017-07-17T14:25:51","slug":"le-souffle-retombe-sopro-de-tiago-rodrigues","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/le-souffle-retombe-sopro-de-tiago-rodrigues\/","title":{"rendered":"Le souffl\u00e9 retombe : Sopro de Tiago Rodrigues"},"content":{"rendered":"<div id=\"wysiwyg\">\n<div class=\"ajaxbloc ajax-id-wysiwyg bind-ajaxReload\" data-ajax-env=\"LSesutKwDbEQqzviDlMj\/UT51BFgmX2uMurq384kxUPNpH0PGU\/SGXF4VTrwoIEiN4Tmb+hCeoEOnVDLW678rnWMFO3vXqyxXJ1q+aJJsn8gBp7CN1Jiuv0wYzpV3fmTw6D\/d18eEHuDkJljhN9dbOtSsBIm3llueZuU67P31zNksN49QjVOCNcxCu60AM91NmRWAGKcwPY=\" data-origin=\".\/?exec=article&amp;id_article=528\" aria-live=\"polite\" aria-atomic=\"true\">\n<div class=\"champ contenu_chapo\">\n<div class=\"chapo\" dir=\"ltr\">\n\u00c9norme d\u00e9ception que de ressusciter le m\u00e9tier de souffleur pour mieux l\u2019enterrer de nouveau en premi\u00e8re classe, sans rien souffler ni imploser du th\u00e9\u00e2tre habituel, et de mettre la langue portugaise au service d\u2019un consensus culturel et vaguement spirituel, toute \u00e9tranget\u00e9 acclimat\u00e9e.\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"champ contenu_texte\">\n<div class=\"texte\" dir=\"ltr\">\n<span class=\"spip_document_497 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L500xH334\/170705_rdl_0832-3b24f.jpg?1527601982\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"334\" \/><\/span><br \/>\nLe metteur en sc\u00e8ne portugais offre le clo\u00eetre des carmes \u00e0 Cristina Vidal, souffleuse du Teatro Nacional (Lisbonne) depuis 1978, qui joue donc ici son propre r\u00f4le. Mais Rodrigues en fait le t\u00e9moin d\u2019une \u00ab\u00a0dystopie\u00a0\u00bb<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh1\" class=\"spip_note\" title=\"Voir l\u2019entretien dans le programme du Festival d\u2019Avignon.\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/ecrire\/?exec=article&amp;id_article=528#nb1\" rel=\"appendix\">1<\/a>]<\/span>\u00a0\u2013 une utopie qui tourne mal\u00a0: le Teatro Nacional, voire le th\u00e9\u00e2tre tout court, est en ruines et elle raconte les souvenirs les plus marquants de sa carri\u00e8re cr\u00e9pusculaire, s\u00e9quences qui sont rejou\u00e9es autour d\u2019elle comme \u00e9manant de sa m\u00e9moire, elle qui est la m\u00e9moire m\u00eame du th\u00e9\u00e2tre. Sur un plateau qui ressemble \u00e0 une immense terrasse en bois, ponctu\u00e9e de touffes de joncs, un divan en velours rouge (traduit dans les surtitres par \u00ab\u00a0m\u00e9ridienne\u00a0\u00bb mais en portugais on peut discerner un emprunt direct au fran\u00e7ais \u00ab\u00a0chaise longue\u00a0\u00bb\u00a0!) est pos\u00e9 c\u00f4t\u00e9 jardin. Ce divan suffit \u00e0 lui seul pour sugg\u00e9rer une loge o\u00f9 la directrice du th\u00e9\u00e2tre peut confier ses secrets \u00e0 la souffleuse tout en l\u2019avertissant\u00a0: \u00ab\u00a0La discr\u00e9tion du souffleur doit \u00eatre proportionnelle \u00e0 l\u2019indiscr\u00e9tion des acteurs.\u00a0\u00bb Des rideaux blancs obstruent les alv\u00e9oles du clo\u00eetre qui entourent la sc\u00e8ne et diffusent magnifiquement la lumi\u00e8re changeante des projecteurs situ\u00e9s derri\u00e8re chacun d\u2019eux (Thomas Walgrave a con\u00e7u sc\u00e9nographie et lumi\u00e8re).<br \/>\nLe probl\u00e8me est que Rodrigues fait de Cristina Vidal un personnage, un r\u00f4le ou un emploi comme un autre au point que, pass\u00e9e l\u2019agr\u00e9able surprise de la voir occuper le plateau, r\u00e9gir et ventriloquer les autres com\u00e9diens (Isabel Abreu, Beatriz Br\u00e1s, Sofia Dias, Vitor Roriz et Jo\u00e3o Pedro Vaz \u2013 tous impeccables) au fil de ses souvenirs o\u00f9 fiction et r\u00e9alit\u00e9 s\u2019entrelacent, on finit par ne plus s\u2019apercevoir de sa pr\u00e9sence. M\u00eame hors de son trou, la souffleuse arrive \u00e0 se faire oublier. Quelques incidents provoquent des petites piq\u00fbres de rappel\u00a0: par exemple, lorsque elle se permet de changer une r\u00e9plique.<br \/>\nQuel est le comble du souffleur\u00a0? D\u2019avoir lui-m\u00eame besoin d\u2019un souffleur. Une mise en abyme s\u2019ouvre alors\u00a0: la cha\u00eene parlante du th\u00e9\u00e2tre n\u2019aurait donc plus de m\u00e9moire infaillible en dernier recours, aucun garde-fou ultime, aucune but\u00e9e derni\u00e8re ou transcendante\u00a0! Le vertige aussit\u00f4t entrouvert est aussit\u00f4t referm\u00e9 au profit d\u2019une spiritualit\u00e9, voire d\u2019une th\u00e9ologie, du souffle. On entend ainsi ce petit la\u00efus vers la fin du spectacle\u00a0: chacun de nous porte en soi son propre souffleur, le souffle c\u2019est l\u2019esprit \u2013 sans doute un rappel du latin\u00a0<i>animus<\/i>,\u00a0<i>anima<\/i>\u00a0\u2013, il faut donc r\u00e9solument aller du c\u00f4t\u00e9 de la vie et repousser sans cesse la mort. Et de finir par cette anecdote touchante enrob\u00e9e d\u2019une subtile parabole\u00a0: alors que la directrice du th\u00e9\u00e2tre \u2013 atteinte peut-\u00eatre d\u2019un cancer du poumon \u2013 interpr\u00e9tait le r\u00f4le de B\u00e9r\u00e9nice, elle s\u2019interrompit lors de la derni\u00e8re tirade de l\u2019h\u00e9ro\u00efne racinienne\u00a0; plut\u00f4t que de lui indiquer la suite, la souffleuse resta bouche b\u00e9e elle aussi, emport\u00e9e par l\u2019\u00e9motion d\u2019un jeu qui avait enfin rejoint la vie dans l\u2019intensit\u00e9 qu\u2019elle peut rev\u00eatir lorsque la fin approche&#8230; Se retrouvant seule en sc\u00e8ne comme au d\u00e9but, la souffleuse prend enfin la parole, mais sans exc\u00e8s, en lisant sobrement les sept vers restant de Racine qui l\u2019avaient laiss\u00e9e sans voix \u00e0 l\u2019\u00e9poque. C\u2019est touchant. Cette fin m\u00e9nage une interpr\u00e9tation r\u00e9trospective des 01h45 qui viennent de s\u2019\u00e9couler comme spectacle \u00e9difiant et p\u00e9tri de bonnes intentions. Le d\u00e9but donnait d\u00e9j\u00e0 le la lorsque les com\u00e9diens chantaient du Nina Simone \u2013 en anglais donc \u2013 \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019une chorale \u00e9vang\u00e9lique, baign\u00e9s dans une lumi\u00e8re chaude digne d\u2019une carte postale des T\u00e9moins de J\u00e9hovah. On en \u00e9tait tout p\u00e9n\u00e9tr\u00e9.<br \/>\nUne hypoth\u00e8se\u00a0: et si le directeur du Festival d\u2019Avignon, la t\u00eate dans les nuages baudelairiens, avait lui-m\u00eame souffl\u00e9 \u00e0 Rodrigues ce sermon inoffensif, cet opium du peuple coup\u00e9 \u00e0 l\u2019eau\u00a0? J\u2019aurais d\u00e9sir\u00e9 que la langue portugaise r\u00e9sonne autrement qu\u2019en s\u2019abouchant \u00e0 l\u2019aura religieuse du clo\u00eetre des carmes. J\u2019aurais d\u00e9sir\u00e9 une langue portugaise moins appliqu\u00e9e \u00e0 r\u00e9citer des morceaux de Moli\u00e8re, de Racine, de Tchekhov ou de Shakespeare, une langue plus encline \u00e0 d\u00e9laisser un peu ce r\u00e9pertoire europ\u00e9en consacr\u00e9, ou qu\u2019elle me le rende davantage alt\u00e9r\u00e9 \u2013 m\u00eame s\u2019il s\u2019agit sans doute aussi de sugg\u00e9rer que ce r\u00e9pertoire ne sera pas \u00e9ternel lui non plus et qu\u2019il a donc besoin pour survivre d\u2019une Mn\u00e9mosyne humble et pr\u00e9caire.<br \/>\nLa r\u00e9surrection du souffleur \u2013 d\u00e9terr\u00e9 du trou o\u00f9 son m\u00e9tier sommeillait depuis quelques lustres \u2013 \u00e9quivaut finalement ici \u00e0 une domestication suppl\u00e9mentaire, d\u00e8s le choix de cette forme autobiographique convenue, \u00e0 demi fictive, qui peine \u00e0 mobiliser d\u2019autres enjeux que le pittoresque d\u2019une profession m\u00e9connue en voie de disparition, la r\u00e9v\u00e9lation savoureuse ou \u00e9mouvante \u2013 la directrice malade ou le cabotin incorrigible \u2013 des coulisses du quotidien th\u00e9\u00e2tral ou la r\u00e9habilitation des petites mains \u2013 la souffleuse mais aussi le menuisier qui se coupe un doigt \u2013 sans qui le b\u00e2timent s\u2019effondrerait comme ch\u00e2teau de cartes.<br \/>\nRelisons alors\u00a0<i>Le Th\u00e9\u00e2tre et son double<\/i>\u00a0(1938) d\u2019Antonin Artaud, le premier sans doute \u00e0 avoir pris conscience du trou du souffleur comme condition de possibilit\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre classique. D\u2019o\u00f9 son appel enrag\u00e9 et incessant \u00e0 s\u2019en d\u00e9barrasser. C\u2019est que l\u2019existence m\u00eame du souffleur signale que la sc\u00e8ne est subordonn\u00e9e \u00e0 un texte pr\u00e9alable. Le com\u00e9dien ne parle jamais en son nom propre\u00a0: il joue avec sa m\u00e9moire l\u00e0 o\u00f9 il lui faudrait jouer avec sa vie\u00a0! Artaud suscite ce qu\u2019on nommera bien plus tard des \u00ab\u00a0\u00e9critures de plateau\u00a0\u00bb\u00a0: le texte n\u2019est plus le constituant ant\u00e9rieur et dominant du spectacle mais un mat\u00e9riau parmi d\u2019autres \u2013 corps, costumes, lumi\u00e8res, sons, objets et sc\u00e9nographie \u2013 et qui s\u2019invente en m\u00eame temps qu\u2019eux au moment des r\u00e9p\u00e9titions qu\u2019on ne peut plus ainsi distinguer des repr\u00e9sentations.<br \/>\nRodrigues \u2013 \u00e9tonnamment puisque son processus de cr\u00e9ation s\u2019apparente davantage \u00e0 une \u00e9criture de plateau non hi\u00e9rarchique et impr\u00e9visible \u2013 pr\u00eache gentiment un retour \u00e0 l\u2019ancien r\u00e9gime th\u00e9\u00e2tral. Il est d\u00e9plorable ou symptomatique que \u00ab\u00a0les professionnels de la profession\u00a0\u00bb (Jean-Luc Godard) s\u2019y pressent et en fassent une des coqueluches ou baudruches de ce Festival.<br \/>\nArtaud, en d\u00e9signant le souffleur comme son v\u00e9ritable ennemi, en le consid\u00e9rant comme le condens\u00e9 m\u00eame du th\u00e9\u00e2tre ex\u00e9cr\u00e9, lui rendait par l\u00e0 un hommage plus intense et moins lisse<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh2\" class=\"spip_note\" title=\"Sur le rapport d\u2019Artaud au trou du souffleur, voir le texte essentiel de\u00a0(...)\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/ecrire\/?exec=article&amp;id_article=528#nb2\" rel=\"appendix\">2<\/a>]<\/span>.\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"champ contenu_notes\">\n<div class=\"label\">Notes<\/div>\n<div class=\"notes\" dir=\"ltr\">\n<div id=\"nb1\">\n<span class=\"spip_note_ref\">[<a class=\"spip_note\" title=\"Notes 1\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/ecrire\/?exec=article&amp;id_article=528#nh1\" rev=\"appendix\">1<\/a>]\u00a0<\/span>Voir l\u2019entretien dans le programme du Festival d\u2019Avignon.\n<\/div>\n<div id=\"nb2\">\n<span class=\"spip_note_ref\">[<a class=\"spip_note\" title=\"Notes 2\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/ecrire\/?exec=article&amp;id_article=528#nh2\" rev=\"appendix\">2<\/a>]\u00a0<\/span>Sur le rapport d\u2019Artaud au trou du souffleur, voir le texte essentiel de Jacques Derrida, \u00ab\u00a0La Parole souffl\u00e9e\u00a0\u00bb, recueilli dans\u00a0<i>L\u2019\u00c9criture et la diff\u00e9rence<\/i>\u00a0(Seuil, 1967).\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"nettoyeur\"><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9norme d\u00e9ception que de ressusciter le m\u00e9tier de souffleur pour mieux l\u2019enterrer de nouveau en premi\u00e8re classe, sans rien souffler ni imploser du th\u00e9\u00e2tre habituel, et de mettre la langue portugaise au service d\u2019un consensus culturel et vaguement spirituel, toute \u00e9tranget\u00e9 acclimat\u00e9e. 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