


{"id":1736,"date":"2017-07-13T16:35:46","date_gmt":"2017-07-13T14:35:46","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=1736"},"modified":"2017-07-13T16:35:46","modified_gmt":"2017-07-13T14:35:46","slug":"koltes-gabily-la-vie-en-face","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/koltes-gabily-la-vie-en-face\/","title":{"rendered":"Kolt\u00e8s \/ Gabily : la vie en face"},"content":{"rendered":"<div id=\"wysiwyg\">\n<div class=\"ajaxbloc ajax-id-wysiwyg bind-ajaxReload\" data-ajax-env=\"LSesutKwDbEQqzviWiIVX9AOkUe+KfxgyTZqWu26iqll6v2nUTA9aoEJkmbl2hSwcsXLXjR\/yEI4dlfgkvjV9IFgV9V\/0K8rTacOiCdUwyrrXOUHYoPgjuWx1JQA+3TkEMfDdkUQkMvFln1JI8qjJNIVNKXyjnj8ccW\/67PX1zN0sN49QkLPt3dOHl\/s+pg2nnSKH8SCw\/c=\" data-origin=\".\/?exec=article&amp;id_article=516\" aria-live=\"polite\" aria-atomic=\"true\">\n<div class=\"champ contenu_chapo\">\n<div class=\"chapo\" dir=\"ltr\">\n<strong>Comment parler de la derni\u00e8re pi\u00e8ce de Kolt\u00e8s, sinon comme d\u2019un seuil\u00a0? Ce qui s\u2019offre au-del\u00e0 \u2014 la mort qui ach\u00e8ve la vie et commence l\u2019\u0153uvre close \u2014 appartient \u00e0 l\u2019\u00e9criture dans la mesure o\u00f9 elle c\u00e8de aussi. Alors quand de jeunes acteurs s\u2019en emparent, disent les mots de la mort au lieu vital de leur corps o\u00f9 tout commence pour eux, ce qui change tient \u00e0 la nature du th\u00e9\u00e2tre peut-\u00eatre\u00a0: et l\u2019\u00e9l\u00e9gie fun\u00e8bre, ce drame \u00e0 stations d\u2019un meurtrier au regard d\u2019ange, est soulev\u00e9 par la rage tendre de seize com\u00e9diens issus du Conservatoire National Sup\u00e9rieur d\u2019Art Dramatique, qui font de\u00a0<i>Roberto Zucco<\/i>\u00a0une\u00a0<i>hypoth\u00e8se<\/i>\u00a0sans cesse recommenc\u00e9e qu\u2019ils \u00e9prouvent dans leur chair, dans leur voix, sur leur peau. Mais quelles hypoth\u00e8ses\u00a0? Dans le gymnase du Lyc\u00e9e Saint-Joseph, Yann-Jo\u00ebl Collin voudrait n\u00e9gocier avec l\u2019exercice d\u00e9licat d\u2019une sortie d\u2019\u00e9cole \u2013 ses contraintes, ses n\u00e9cessit\u00e9s, ses limites. Pour cela, il fait de chaque acteur un Zucco en puissance, en devenir, refusant l\u2019arr\u00eat sur l\u2019identit\u00e9. Aussi, il fracture l\u2019\u00e9criture de Kolt\u00e8s avec les mots de Gabily, et du frottement des corps sur les autres, des langues l\u2019une sur l\u2019autre, naissent d\u2019autres hypoth\u00e8ses, d\u2019autres lignes de fuite\u00a0: celles d\u2019identit\u00e9s f\u00e9brilement, terriblement, maladroitement mises en pi\u00e8ces. Et sur tout cela plane le seul regard qui vaille\u00a0: face, toujours, et encore. Sur quoi\u00a0?<\/strong>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"champ contenu_texte\">\n<div class=\"texte\" dir=\"ltr\">\n<span class=\"spip_document_467 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L500xH334\/170710_rdl_0917-6fe33.jpg?1527601995\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"334\" \/><\/span><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"br-auto\" title=\"Retour ligne automatique\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L10xH10\/br-auto-10-8beb9.png?1527587285\" alt=\"Retour ligne automatique\" width=\"10\" height=\"10\" \/><br class=\"autobr\" \/><small><\/small><br \/>\n<center>\u00a9 Christophe Raynaud de Lage<\/center><strong>\u00ab\u00a0Quelle est la plus belle de vos pi\u00e8ces\u00a0? \u2014\u00a0Celle que je suis en train d\u2019\u00e9crire.\u00a0\u00bb<\/strong><br \/>\nSi toujours pour Kolt\u00e8s seul comptait le pr\u00e9sent, nulle autre pi\u00e8ce que\u00a0<i>Roberto Zucco<\/i>\u00a0n\u2019aura poss\u00e9d\u00e9 \u00e0 ses yeux cette \u00e9vidente n\u00e9cessit\u00e9,\u00a0<i>ravageuse et d\u00e9finitive<\/i>, de la beaut\u00e9. Ultime pi\u00e8ce de l\u2019auteur compos\u00e9e en 1988 quelques mois avant d\u2019\u00eatre emport\u00e9 par la maladie, \u00e0 41 ans, la pi\u00e8ce aura \u00e9t\u00e9 pour lui un face \u00e0 face avec la mort, sous le beau visage d\u2019un meurtrier, Roberto Succo, dont il croisa le regard sur l\u2019affiche d\u2019un avis de recherche. Dans la d\u00e9figuration du S au Z, c\u2019est tout le passage \u00e0 l\u2019\u00e9criture qui s\u2019est op\u00e9r\u00e9 en lui\u00a0: la cicatrice du th\u00e9\u00e2tre sur la vie. Au lieu m\u00eame de la r\u00e9alit\u00e9 sordide d\u2019un malade qui tua des jeunes filles de passage, Kolt\u00e8s scruta le mythe d\u2019un H\u00e9ros invincible, qui tua p\u00e8re, m\u00e8re, et policier \u2014 et qui fut vendu par une femme. Sanson, trahi par Dalila.<br \/>\n<center><\/p>\n<dl class=\"spip_document_474 spip_documents spip_documents_center\">\n<dt><a title=\"MP3 - 2.2\u00a0Mo\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/IMG\/mp3\/05_interview_de_b.-m._kolte_s_1988_doc._ina_.mp3\" type=\"audio\/mpeg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L52xH52\/mp3-58566.png?1527601994\" alt=\"\" width=\"52\" height=\"52\" \/><\/a><\/dt>\n<\/dl>\n<p><\/center>C\u2019\u00e9tait le dernier coup de foudre de Kolt\u00e8s\u00a0: \u00e9crite par \u00e9clats de noirs tableaux o\u00f9 chaque fois se tranche un lien \u2014 Kolt\u00e8s ajouta \u00e0 l\u2019horreur des crimes l\u2019abjection d\u2019un meurtre d\u2019enfant, pour boucler le cycle des meurtres symboliques\u00a0\u2014, la pi\u00e8ce raconte comment se d\u00e9fait tous les liens pour mieux se lib\u00e9rer de la mort et se donner naissance. Zucco tue l\u2019ascendance, la descendance, et la Police (l\u2019autorit\u00e9 du pouvoir\u00a0: la violence l\u00e9gitime) pour qu\u2019il ne reste rien. Et de ce rien, puiser la force d\u2019\u00eatre. Car il ne tue pas \u00ab\u00a0pour une rayure \u00e0 sa voiture, il tue pour rien\u00a0\u00bb. Un d\u00e9raillement, dira-Kolt\u00e8s. L\u2019image prend dans la pi\u00e8ce l\u2019allure d\u2019un motif r\u00e9current\u00a0: d\u00e9railler, comme on fait une crise d\u2019\u00e9pilepsie \u2013 et Zucco rejoint Dosto\u00efevski, parce que tuer devient le synonyme d\u2019\u00e9crire, le contraire de la mort, plut\u00f4t l\u2019analogue de la cr\u00e9ation.<br \/>\n<center><\/p>\n<dl class=\"spip_document_475 spip_documents spip_documents_center\">\n<dt><a title=\"MP3 - 2.4\u00a0Mo\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/IMG\/mp3\/12_interview_de_b.-m._kolte_s_1981_doc.ina_.mp3\" type=\"audio\/mpeg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L52xH52\/mp3-58566.png?1527601994\" alt=\"\" width=\"52\" height=\"52\" \/><\/a><\/dt>\n<\/dl>\n<p><\/center>Qu\u2019est-ce \u00e0 dire\u00a0: \u00e9crire, tuer\u00a0? Pour Kolt\u00e8s, \u00e9crire, cela veut dire mettre \u00e0 mort la vie \u2014\u00a0lui donner naissance. Non pas t\u00e2cher de expliquer ce monde, mais chercher des espaces d\u2019intensit\u00e9 neufs. Conqu\u00e9rir, par la fable, des r\u00e9cits qui sauraient venger l\u2019Histoire. Zucco n\u2019est pas le double de Succo, mais son revers \u2014 et il n\u2019est pas le miroir de Kolt\u00e8s, mais son autre. D\u00e8s lors l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 est un affrontement, qu\u2019il soit amoureux ou criminel\u00a0: quelle diff\u00e9rence\u00a0? L\u2019enjeu, partout et toujours\u00a0: la recherche d\u2019identit\u00e9s toujours provisoires, toujours fragiles, toujours \u00e0 rebours de celles h\u00e9rit\u00e9es.<br \/>\n<span class=\"spip_document_468 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L500xH334\/170710_rdl_0566-635b8.jpg?1527601995\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"334\" \/><\/span><br \/>\n<i>Zucco<\/i>\u00a0est une pi\u00e8ce dangereuse\u00a0: en elle, il est facile \u2014 et donc faux \u2014\u00a0de prendre la proie pour l\u2019ombre et vouloir lire la fascination pour un meurtrier, la solution de la vie trouv\u00e9e dans la mort, la radicale dispersion des \u00e9nergies par le n\u00e9ant. Il y a une sc\u00e8ne de prise d\u2019otage et Zucco ex\u00e9cute un enfant\u00a0: la pi\u00e8ce fut interdite \u00e0 Chamb\u00e9ry dans la r\u00e9gion o\u00f9 tua Succo parce qu\u2019il est ais\u00e9 de confondre le r\u00e9el et la fiction pour mieux faire porter \u00e0 la fiction la responsabilit\u00e9 du r\u00e9el. Et pourtant, cette pi\u00e8ce ne l\u00e8ve des meurtres que pour fabriquer un mythe vitaliste qui se cl\u00f4t sur un rituel sacr\u00e9, messe noire puis\u00e9e dans la liturgie de Mithra o\u00f9 le sexe du soleil est c\u00e9l\u00e9br\u00e9, et la Chute de l\u2019homme Zucco renvers\u00e9e en envol au ciel \u2014 vis\u00e9e de refondation anthropologique. Mais non\u00a0: beaucoup pr\u00e9f\u00e8rent lire une histoire sur un tueur, un criminel, un terroriste. \u00c0 vrai dire, c\u2019est la lecture habituelle, elle d\u00e9sole autant qu\u2019elle console\u00a0: le th\u00e9\u00e2tre serait donc incapable d\u2019endosser cette \u00e9criture\u00a0?<br \/>\nC\u2019est que Kolt\u00e8s avait op\u00e9r\u00e9 ici un virage, un de plus dans sa trajectoire faite de revirements, de dialogues hostiles avec lui-m\u00eame\u00a0: l\u00e0, une composition en travelling prenait de vitesse ses anciennes pi\u00e8ces\u00a0; les dialogues tranchaient dans le vif \u2014 Kolt\u00e8s avait m\u00eame \u00e9crit une sc\u00e8ne d\u2019int\u00e9rieur, dans une cuisine, ce qui jusqu\u2019alors lui faisait horreur. Il faut dire que dans la course contre la montre engag\u00e9e avec la mort, il n\u2019avait plus de temps \u00e0 prendre. D\u2019ailleurs, il ne la remporta qu\u2019en partie. S\u2019il acheva la pi\u00e8ce, il ne verra jamais Peter Stein la cr\u00e9er \u00e0 Berlin en 1990, apr\u00e8s le refus posthume de Ch\u00e9reau.<br \/>\n<span class=\"spip_document_469 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L500xH334\/170710_rdl_0583-90ef6.jpg?1527601996\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"334\" \/><\/span><br \/>\n<strong>Quinze hypoth\u00e8ses pour un grand incendie<\/strong><br \/>\nNous sommes pr\u00e8s de trente ans apr\u00e8s \u2013 et m\u00eame quarante ans tout juste apr\u00e8s la cr\u00e9ation de\u00a0<i>La nuit juste avant les for\u00eats<\/i>\u00a0dans le off d\u2019Avignon<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh1\" class=\"spip_note\" title=\"Ce 17 juillet, \u00e0 15 h 40, au th\u00e9\u00e2tre de Loulle, certains amis se souviendront\u00a0(...)\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/ecrire\/?exec=article&amp;id_article=516#nb1\" rel=\"appendix\">1<\/a>]<\/span>, que Kolt\u00e8s consid\u00e9rait (en r\u00e9crivant son histoire), comme\u00a0<i>la premi\u00e8re<\/i>\u00a0de ses pi\u00e8ces. Auteur devenu classique, c\u00e9l\u00e9br\u00e9, jou\u00e9 partout, Kolt\u00e8s charrie ces malentendus et demeure une \u00e9nigme, un appel, le contraire d\u2019un testament. Comment puiser dans cette \u0153uvre ce qui l\u2019a incit\u00e9e, et quel monde y trouver, quel espace d\u2019invention\u00a0<i>inventer<\/i>\u00a0avec elle, en elle\u00a0?<br \/>\nYann-Jo\u00ebl Collin, compagnon de route de Gabily, puis \u00e9l\u00e8ve d\u2019Antoine Vitez \u00e0 Chaillot, a propos\u00e9 \u00e0 seize jeunes acteurs du Conservatoire de Paris de travailler sur\u00a0<i>Roberto Zucco<\/i>. Sur, ou avec, donc \u2014 et avec cette intuition premi\u00e8re, qui marque ce travail\u00a0: le meurtrier Zucco sera interpr\u00e9t\u00e9 \u00e0 chaque tableau par un acteur diff\u00e9rent. C\u2019est toute la logique faussement r\u00e9aliste qui s\u2019affaisse\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019illusion r\u00e9aliste\u00a0\u00bb comme l\u2019avait appel\u00e9 et fabriqu\u00e9 Kolt\u00e8s pour\u00a0<i>Combat de n\u00e8gre et de chiens<\/i>\u00a0devient ici une hypoth\u00e8se de travail recommenc\u00e9e \u00e0 chaque tableau. Parce que chaque tableau, \u2014\u00a0interrompu par les riffs rageurs des guitares du\u00a0<i>Grand Incendie<\/i>de Noir D\u00e9sir \u2014 va devoir reposer la question non seulement du personnage Zucco, mais aussi de l\u2019espace, du mode de jeu, du traitement du temps et de sa dur\u00e9e, de la nature de l\u2019adresse ou des dialogues\u2026<br \/>\nCe qu\u2019on perd, du long travelling coul\u00e9 dans le d\u00e9sespoir et la force de vouloir repousser la mort, est consid\u00e9rable \u00e9videmment, avec les ruptures qu\u2019une telle proposition l\u00e8ve\u00a0: ce qu\u2019on gagne, c\u2019est un d\u00e9sir recommenc\u00e9 d\u2019invention. Mais comme chaque acteur aura pour lui, un tableau pour jouer (avec) Zucco, on n\u2019\u00e9chappera pas vraiment au morceau de bravoure, \u00e0 l\u2019exercice o\u00f9 montrer muscles et forces, l\u00e0 o\u00f9 justement Zucco puisait sa puissance dans sa fragilit\u00e9. C\u2019est peut-\u00eatre la nature m\u00eame de ces sorties d\u2019\u00e9cole\u00a0: c\u2019est peut-\u00eatre aussi dans la rage de faire entendre ces devenirs, une sorte de puissance intransitive qui laisse parfois l\u2019hypoth\u00e8se \u00e0 l\u2019endroit de sa naissance.<br \/>\nCar le spectateur d\u2019assister non pas \u00e0 quinze tableaux qui dessineraient la ligne fatale d\u2019une trajectoire d\u2019un corps, mais quinze esquisses de dramaturgie \u00e9labor\u00e9es \u00e0 l\u2019os d\u2019un plateau rendu \u00e0 sa mat\u00e9rialit\u00e9 quasi pure.\u00a0<i>Quasi<\/i>pure\u00a0: au centre, une cam\u00e9ra filmera pratiquement en continu, et projettera en fond de sc\u00e8ne l\u2019image \u2013 on jouera avec les adresses redoubl\u00e9es entre corps sur sc\u00e8ne et pr\u00e9sence \u00e0 l\u2019\u00e9cran, face cam\u00e9ra, ou profondeur de champ\u2026 Finalement, c\u2019est \u00e0 chaque fois la pi\u00e8ce qui recommence, t\u00e2che de se donner points d\u2019appui et solutions possibles et impossibles\u00a0; ou plut\u00f4t\u00a0: prise d\u2019initiatives (comme on dit dans les arts martiaux qu\u2019aimait tant Kolt\u00e8s) et tentatives d\u2019en \u00e9chapper. Quinze th\u00e9\u00e2tres possibles qui t\u00e2chent de rendre impossible le th\u00e9\u00e2tre\u00a0: ou peut-\u00eatre est-ce parce que le th\u00e9\u00e2tre de Kolt\u00e8s est impossible que c\u2019est par l\u2019impossible r\u00e9p\u00e9t\u00e9 qu\u2019on pourrait le rendre possible\u00a0? Quinze fois, on s\u2019essaira au r\u00f4le, et on en changera (parfois, le\u00a0<i>hasard<\/i>\u00a0(il n\u2019y a jamais de hasard) fait que celui qui jouait Zucco devient, au tableau suivant, le flic qui l\u2019interroge\u00a0: et la pi\u00e8ce se creuse d\u2019une singuli\u00e8re question sur le crime et le ch\u00e2timent)\u00a0; quinze fois on reviendra, et si on n\u2019\u00e9vite pas les maladresses, c\u2019est surtout pour les oser toutes, et travailler en elles les dr\u00f4leries qui \u00e9vitent de prendre le texte au s\u00e9rieux, autant que prolonger les m\u00e9lancolies qui s\u2019affirment. En tout\u00a0: affronter le texte partout o\u00f9 il fraie, pourvu qu\u2019aucune hypoth\u00e8se ne vienne r\u00e9soudre d\u00e9finitivement le texte.<br \/>\n<span class=\"spip_document_472 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L500xH334\/170710_rdl_1006-6c31f.jpg?1527601996\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"334\" \/><\/span><br \/>\n\u00c9videmment, ces essais successifs de corps contreviennent \u00e0 l\u2019une des lois majeures de la dramaturgie kolt\u00e9sienne\u00a0: \u00ab\u00a0on ne joue pas plus un corps qu\u2019un sexe\u00a0\u00bb. Zucco en prenant tous les visages devient l\u2019abstraction sensible d\u2019un th\u00e9\u00e2tre qui renonce \u00e0 faire du corps l\u2019espace o\u00f9 se constitue la fable. Mais autre chose op\u00e8re, par les hypoth\u00e8ses, jeu qui\u00a0<i>d\u00e9joue<\/i>\u00a0sans cesse l\u2019arr\u00eat sur ce qu\u2019on aurait acquis. Si Roberto Zucco est le seul dans la pi\u00e8ce \u00e0 avoir un nom (les autres ne sont que M\u00e8re, Gamine, Fr\u00e8re, Commissaire, Pute\u2026), il n\u2019est pas pour autant l\u2019espace d\u2019un saisissement d\u2019une identit\u00e9. C\u2019est la force, l\u2019audace, le risque de la proposition\u00a0: sous les traits des jeunes acteurs du CNSAD, Zucco est tout, et son contraire, et en retour, via Zucco, ces jeunes acteurs peuvent explorer des possibles d\u2019eux m\u00eames, possibles aberrants et souvent lumineux \u2013 cette\u00a0<i>noirceur lumineuse<\/i>\u00a0que Kolt\u00e8s ici plus qu\u2019ailleurs puise dans Genet relu avec Dosto\u00efevski.<br \/>\nAinsi ces possibles vont parfois \u00e0 la limite de ce th\u00e9\u00e2tre\u00a0: prenant souvent le parti de rendre lisible le faux, visible la fabrique, il sait pourtant combien l\u2019artifice est la condition d\u2019une n\u00e9cessit\u00e9 plus int\u00e9rieure, mais fragile. Les acteurs sortiront fr\u00e9quemment du th\u00e9\u00e2tre pour voir ailleurs, s\u2019il y est\u00a0: et il y est\u00a0: on filme dans les coulisses o\u00f9 on se maquille et se d\u00e9shabille et s\u2019habille, ou dehors le quartier nocturne du Petit-Chicago cens\u00e9 \u00eatre rempli de putes et de truands, mais on est en direct dans la cour d\u2019un jardin qui borde le th\u00e9\u00e2tre sous les cris des grillons en plein soleil de 15\u00a0h. Cette d\u00e9sinvolture joyeuse du code prend le risque de la gratuit\u00e9, mais aussi de violents retours \u00e0 la rage, \u00e0 la terreur. Ainsi quand Zucco est arr\u00eat\u00e9, \u00e0 la fin de cette sc\u00e8ne film\u00e9e dehors, il est reconnu face cam\u00e9ra \u2013 Zucco, c\u2019est soudain le dernier visage possible, celui qui n\u2019en pas besoin\u00a0: l\u2019objectif qui filmait. Et tous les acteurs l\u2019entourent alors, et le\u00a0<i>ram\u00e8nent<\/i>, de force, dans le th\u00e9\u00e2tre. La fiction peut reprendre, frontalement, au sein du th\u00e9\u00e2tre \u2014 \u00ab\u00a0le contraire de la vie\u00a0\u00bb, disait Kolt\u00e8s\u00a0\u2014, th\u00e9\u00e2tre qui aura aval\u00e9 la vie, d\u00e9visag\u00e9e par le th\u00e9\u00e2tre \u2014 \u00ab\u00a0seul endroit o\u00f9 l\u2019on peut dire le contraire de la vie\u00a0\u00bb.<br \/>\nTout au long de ces hypoth\u00e8ses, un m\u00eame fil conducteur\u00a0: l\u2019adresse face public, ou face cam\u00e9ra. C\u2019est l\u2019autre condition de la conqu\u00eate d\u2019identit\u00e9s nouvelles, autres, impossibles. On regarde en face ce qui se joue, et d\u00e8s lors, ce qu\u2019on scrute, c\u2019est l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 bruissante de soi, multiple, insens\u00e9e. F\u00e9rocit\u00e9 de ces regards jet\u00e9s \u00e0 la cam\u00e9ra qui sont autant de regards int\u00e9rieurs\u00a0; rage de ces regards lanc\u00e9s \u00e0 nous, et qu\u2019on en fasse quelque chose\u00a0; douceur de ces essais d\u2019identit\u00e9s qui visent \u00e0 s\u2019arracher aux identit\u00e9s acquises, donn\u00e9es, offertes en h\u00e9ritage.<br \/>\n<span class=\"spip_document_471 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L409xH613\/170710_rdl_0969-bd888.jpg?1527601996\" alt=\"\" width=\"409\" height=\"613\" \/><\/span><br \/>\n<strong>Kolt\u00e8s, Gabily, quel(s) dialogue(s)\u00a0?<\/strong><br \/>\nAlors pour creuser davantage ce face \u00e0 face avec la mort, qui est surtout un face \u00e0 face avec la vie (celle qui reste, intraitable) (\u00ab\u00a0je ne veux pas mourir, je vais mourir\u00a0\u00bb)\u00a0; pour prolonger davantage ce face \u00e0 face avec soi, qui n\u2019est jamais l\u2019occasion de se retrouver, plut\u00f4t de se perdre davantage pour t\u00e2cher de se trouver autre, Yann-Jo\u00ebl Collin propose un autre face \u00e0 face\u00a0: celui de Kolt\u00e8s avec Gabily, en regard ou en voix.<br \/>\nKolt\u00e8s avait-il lu Gabily\u00a0? Et Gabily Kolt\u00e8s\u00a0? La question est ouverte et belle. En tous cas, le frottement est singulier. Collin donne \u00e0 entendre, par la voix des actrices, le monologue extrait du roman\u00a0<i>Physiologie d\u2019un accouplement<\/i>, que Gabily reprendra dans la pi\u00e8ce\u00a0<i>Lalla (ou la terreur)<\/i>, qui t\u00e9moigne d\u2019un viol, d\u2019un infanticide, de la prison, de la terre noire, de la fuite\u00a0: \u00ab\u00a0Et maintenant je suis l\u00e0\u00a0\u00bb \u2014 violence que la langue rejoue pour d\u00e9fier, terriblement. C\u2019est l\u2019occasion de redonner la parole \u00e0 la Gamine viol\u00e9e par Zucco et vendue par son fr\u00e8re \u00e0 un mac. L\u2019occasion aussi de poser th\u00e9\u00e2tralement la question de la violence et de la langue, celle du th\u00e9\u00e2tre tout entier et du dialogue entre ces deux \u00e9critures. En intitulant ce texte \u00ab\u00a0Prologue. Sur le th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u00bb, Gabily avait voulu d\u00e9signer combien le texte traversait aussi et surtout le nature m\u00eame de la sc\u00e8ne\u00a0: dire un trajet qui l\u2019accomplit, fabriquer pour soi une langue capable d\u2019endosser le pire, ne pas faire de la beaut\u00e9 la forme d\u2019ornement du r\u00e9el, mais sa force d\u2019appropriation qui nous en \u00e9mancipe.<br \/>\n<span class=\"spip_document_470 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L500xH334\/170710_rdl_0746-a9dc0.jpg?1527601996\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"334\" \/><\/span><br \/>\nPuissance de ces moments de monologues interrompus par\u00a0<i>Zucco<\/i>, \u00e0 moins que ce ne soit Gabily qui interrompt\u00a0<i>Zucco<\/i>. Deux monologues qui se coupent\u00a0: \u00ab\u00a0chacun r\u00e9pond \u00e0 c\u00f4t\u00e9, et ainsi le texte se balade, avait confi\u00e9 Kolt\u00e8s \u00e0 propos de\u00a0<i>Dans la solitude des champs de coton<\/i>. Quand une situation exige un dialogue, il est la confrontation de deux monologues qui cherchent \u00e0 cohabiter\u00a0\u00bb. Vertige de ces monologues qui sont \u00e0 chaque fois des op\u00e9rations de r\u00e9inventions, d\u2019hypoth\u00e8ses de soi.<br \/>\nIl revenait sans doute \u00e0 cette anfractuosit\u00e9 impossible entre Kolt\u00e8s et Gabily d\u2019\u00eatre l\u2019espace o\u00f9 frayer l\u2019impossible des \u00eatres, comme ceux des jeunes et rageurs acteurs du CNSAD. Il importait surtout \u00e0 ces jeunes acteurs d\u2019essayer leurs vies sur des hypoth\u00e8ses de th\u00e9\u00e2tre pour mieux rendre possible en nous l\u2019invention d\u2019autres mondes o\u00f9 mourir n\u2019est pas le terme, plut\u00f4t la condition premi\u00e8re d\u2019autres vies.<br \/>\n<span class=\"spip_document_473 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L409xH613\/170710_rdl_1026-9c7df.jpg?1527601996\" alt=\"\" width=\"409\" height=\"613\" \/><\/span>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"champ contenu_notes\">\n<div class=\"label\">Notes<\/div>\n<div class=\"notes\" dir=\"ltr\">\n<div id=\"nb1\">\n<span class=\"spip_note_ref\">[<a class=\"spip_note\" title=\"Notes 1\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/ecrire\/?exec=article&amp;id_article=516#nh1\" rev=\"appendix\">1<\/a>]\u00a0<\/span>Ce 17 juillet, \u00e0 15\u00a0h\u00a040,\u00a0<a class=\"spip_out\" href=\"http:\/\/www.theatredeloulle.com\/rencontre-le-17071977-les-nuits-juste-avant-la-foret-etaient-creees-au-theatre-de-loulle\/\" rel=\"external\">au th\u00e9\u00e2tre de Loulle<\/a>, certains amis se souviendront de cela\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"nettoyeur\"><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comment parler de la derni\u00e8re pi\u00e8ce de Kolt\u00e8s, sinon comme d\u2019un seuil\u00a0? Ce qui s\u2019offre au-del\u00e0 \u2014 la mort qui ach\u00e8ve la vie et commence l\u2019\u0153uvre close \u2014 appartient \u00e0 l\u2019\u00e9criture dans la mesure o\u00f9 elle c\u00e8de aussi. Alors quand de jeunes acteurs s\u2019en emparent, disent les mots de la mort au lieu vital de leur corps o\u00f9 tout commence pour eux, ce qui change tient \u00e0 la nature du th\u00e9\u00e2tre peut-\u00eatre\u00a0: et l\u2019\u00e9l\u00e9gie fun\u00e8bre, ce drame \u00e0 stations d\u2019un<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-1736","article","type-article","status-publish","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/1736","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1736"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=1736"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}