


{"id":1738,"date":"2017-07-12T16:36:22","date_gmt":"2017-07-12T14:36:22","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=1738"},"modified":"2017-07-12T16:36:22","modified_gmt":"2017-07-12T14:36:22","slug":"maleine-la-princesse-aux-cils-blancs","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/maleine-la-princesse-aux-cils-blancs\/","title":{"rendered":"Maleine : la princesse aux cils blancs"},"content":{"rendered":"<div class=\"champ contenu_chapo\">\n<div class=\"chapo\" dir=\"ltr\">\nDans ce lieu incroyable qu\u2019est le Clo\u00eetre des C\u00e9lestins o\u00f9 platanes et murs historiques intouchables imposent sc\u00e9nographie, dramaturgie et jeu, Pascal Kirsch reprend\u00a0<i>La Princesse Maleine<\/i>\u00a0de Maeterlinck. Un travail d\u2019une attention rare, construit sur le principe d\u2019une esth\u00e9tique du tableau (classique et baroque) o\u00f9 les \u00e9crans figurent le passage o\u00f9 se croisent tant\u00f4t les paysages ext\u00e9rieurs, tant\u00f4t les espaces int\u00e9rieurs (c\u00e9r\u00e9braux) aux prises avec l\u2019imaginaire. Exercice baroque pour rendre un texte fou\u2026\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"champ contenu_texte\">\n<div class=\"texte\" dir=\"ltr\">\n<span class=\"spip_document_465 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L500xH334\/170708_rdl_3441-e37ba.jpg?1527601995\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"334\" \/><\/span><br \/>\n<strong>M.M.M<\/strong><br \/>\nPremi\u00e8re pi\u00e8ce de Maurice Maeterlinck,\u00a0<i>La Princesse Maleine<\/i>\u00a0para\u00eet en 1889. Octave Mirbeau en fera l\u2019\u00e9loge en 1890 dans le Figaro\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne sais rien de M.\u00a0Maurice Maeterlinck [&#8230;]. Je sais seulement qu\u2019aucun homme n\u2019est plus inconnu que lui et je sais aussi qu\u2019il a fait un chef-d\u2019oeuvre [&#8230;]. M.\u00a0Maurice Maeterlinck nous a donn\u00e9 l\u2019\u0153uvre la plus g\u00e9niale de ce temps [&#8230;] et oserais-je le dire\u00a0? sup\u00e9rieure en beaut\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019il y a de plus beau dans Shakespeare\u00a0\u00bb.<br class=\"autobr\" \/>Pr\u00e9ambule \u00e0 une succession de po\u00e8mes dramatiques (<i>L\u2019Intruse, Int\u00e9rieur, Les Aveugles, La Mort de Tintagiles<\/i>\u2026 et autres essais\u00a0<i>Le Tr\u00e9sor des humbles<\/i>\u00a0entre autres),\u00a0<i>La Princesse Maleine<\/i>, drame en cinq actes, ne rel\u00e8ve pas du drame statique tel qu\u2019il s\u2019incarnera ult\u00e9rieurement chez l\u2019auteur belge, mais figure d\u00e9j\u00e0 l\u2019\u00e9tude et un travail minutieux sur la langue et l\u2019\u00e9criture, r\u00e9current chez Maeterlinck, \u00e0 m\u00eame de faire entendre cette \u00ab\u00a0minute sup\u00e9rieure\u00a0\u00bb qui est comme le point d\u2019orgue de chacune de ses cr\u00e9ations. C\u2019est que Maeterlinck, en d\u00e9saccord avec le th\u00e9\u00e2tre naturaliste de son temps, comme avec le m\u00e9lodrame qui privil\u00e9gie le pathos, a choisi de faire entendre les vies int\u00e9rieures, les zones d\u2019ombres de la conscience, les dialogues silencieux entre les \u00eatres\u2026 recourant au conte, \u00e0 la magie, aux fables moyen\u00e2geuses, pour tenter d\u2019exprimer l\u2019inexprimable, de saisir l\u2019impalpable, de donner une sonorit\u00e9 \u00e0 ce qui est muet. Th\u00e9\u00e2tre ardu, catalogu\u00e9 dans le mouvement symboliste et le th\u00e9\u00e2tre d\u2019art\u00a0; th\u00e9\u00e2tre d\u2019\u00e9coute qui, pour autant, ne rechigne pas \u00e0 entretenir avec le vu un lien repens\u00e9\u2026<br class=\"autobr\" \/>Premi\u00e8re pi\u00e8ce de Maeterlinck,\u00a0<i>La Princesse Maleine<\/i>\u00a0contient et annonce tout cela, et c\u2019est \u00e0 raison qu\u2019Arnaud Rykner (l\u2019un des sp\u00e9cialistes europ\u00e9ens de l\u2019auteur) peut souligner que la pi\u00e8ce se construit sur des dialogues r\u00e9p\u00e9titifs, hach\u00e9s, syncop\u00e9s, \u00ab\u00a0pulv\u00e9ris\u00e9s\u00a0\u00bb. Soit un traitement po\u00e9tique qui rend ardu, moins la lecture que le jeu et l\u2019interpr\u00e9tation.<br class=\"autobr\" \/>Quant \u00e0 la fable, elle repose d\u2019entr\u00e9e de jeu sur le d\u00e9r\u00e8glement soudain de la nature, alors que l\u2019on c\u00e9l\u00e8bre les fian\u00e7ailles de Maleine avec Hjalmar, filles du Roi Marcellus et fils du Roi Hjalmar (p\u00e8re). Ainsi, une com\u00e8te qui appara\u00eet semble \u00ab\u00a0verser du sang sur le ch\u00e2teau [&#8230;]. On dit que ces \u00e9toiles \u00e0 longue chevelure annoncent la mort des princesses\u00a0\u00bb. Il n\u2019en faut pas moins pour que la c\u00e9r\u00e9monie s\u2019arr\u00eate, et s\u2019ouvre sur une histoire d\u2019amour contrari\u00e9 o\u00f9 Maleine, qui dispara\u00eet tout d\u2019abord, r\u00e9appara\u00eet en suivante, et part \u00e0 la reconqu\u00eate de son prince qui s\u2019est d\u00e9j\u00e0 li\u00e9 \u00e0 Uglyane, fille de la Reine Anne, la femme du Roi Hjalmar qui n\u2019a d\u2019yeux que pour elle.<br class=\"autobr\" \/>Franchissant p\u00e9riples, for\u00eat, \u00e9preuves\u2026 Maleine, qui regagne l\u2019amour de son prince, mourra assassin\u00e9e, \u00e9trangl\u00e9e par la Reine Anne. Le drame est l\u00e0 dans son entier, et d\u2019\u00e9vidence Maeterlinck, entre autres influences, a puis\u00e9 dans le Hamlet et le Macbeth de Shakespeare, l\u2019univers que figure\u00a0<i>La Princesse Maleine<\/i>. Et l\u2019on pourrait crier au \u00ab\u00a0pastiche\u00a0\u00bb, si Maeterlinck ne peuplait ce po\u00e8me d\u2019\u00e9l\u00e9ments insolites, \u00e9nigmatiques, et insondables, car quelque chose rode dans ce ch\u00e2teau qui finira en ruines. Quelque chose hante toute la pi\u00e8ce, baign\u00e9e par une nature hostile (l\u2019air des marais qui environnent le ch\u00e2teau), qui pourrait \u00eatre la mort, toquant \u00e0 la porte, prenant la forme aussi d\u2019une langueur qui \u00e9treint Maleine, conduisant le prince Hjalmar au suicide, etc.<br class=\"autobr\" \/>Ainsi, alors que\u00a0<i>La Princesse Maleine<\/i>\u00a0semble sortie des \u00e9curies shakespeariennes (figures de la folie, de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence, de la trahison, du poison et du complot, figure d\u2019Oph\u00e9lie\u2026), c\u2019est aussi un drame o\u00f9 se d\u00e9ploie, \u00e0 m\u00eame l\u2019\u00e9criture, une langue qui refuse l\u2019action, la ralentit, la hache\u2026 Langue qui m\u00eale curieusement interjections, r\u00e9p\u00e9titions, paradigmes lexicaux crois\u00e9s d\u00e9veloppant une complexit\u00e9 de lecture, une angoisse propre au langage. La signature de Maeterlinck est alors, ici, \u00e0 l\u2019endroit d\u2019un th\u00e9\u00e2tre d\u2019ombres, d\u2019un th\u00e9\u00e2tre de marionnettes m\u00e9taphysique (les archives de Maeterlinck souligne qu\u2019il eut ce d\u00e9sir). A l\u2019endroit d\u2019une dramatisation qui porte sur la langue et qui amplifie l\u2019effet du langage dramatique sur la fiction.<br \/>\n<strong>Les C\u00e9lestins envout\u00e9s<\/strong><br \/>\nDans la cour du clo\u00eetre des C\u00e9lestins, une table noire luisante et oblongue est cern\u00e9e de chaises. Dans quelques instants, on viendra y disposer des blocs de glaces, aux formats diff\u00e9rents, qui se regarderont comme autant de chandeliers insolites \u00e0 la couleur blanch\u00e2tre. Ils sont promis \u00e0 la destruction, \u00e0 la collision contre les murs et le sol, \u00e0 la fureur de gestes d\u2019emportement et de refus.<br class=\"autobr\" \/>Dans les voutes du clo\u00eetre, de grands \u00e9crans ont \u00e9t\u00e9 dispos\u00e9s qui trouveront divers emplois\u00a0: fen\u00eatres, paysages, cieux lact\u00e9s, for\u00eats obscurs, \u0153illeton qui donne sur l\u2019invisible\u2026 et, \u00e0 un moment, sc\u00e8ne de crime o\u00f9 le corps de Maleine y trouvera un logement photographique. C\u2019est l\u2019un, sans doute, des instants les plus impressionnants de la mise en sc\u00e8ne de Pascal Kirsch. Cet instant o\u00f9 le corps de Maleine au sol trouve un \u00e9cho sur l\u2019\u00e9cran et semble grandir \u00e0 l\u2019infini pour souligner peut-\u00eatre le crime odieux dont elle a \u00e9t\u00e9 l\u2019objet.<br class=\"autobr\" \/>D\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre de cette\u00a0<i>Princesse Maleine<\/i>, les variations de d\u00e9cor auront accompagn\u00e9 l\u2019intrigue \u00e9vitant soigneusement d\u2019entrer dans une logique de repr\u00e9sentation trop r\u00e9aliste, trop naturaliste, trop symboliste m\u00eame. Ainsi, c\u2019est le son d\u2019une rythmique presque hard qui est en charge des \u00ab\u00a0mouvements\u00a0\u00bb de la fable. C\u2019est un son distordu par des capteurs au sol qui accompagnent la parole alarm\u00e9e du petit Allan \u00ab\u00a0ou- ouvrez les yeux. Ma-aleine\u00a0\u00bb dit-il, en faisant rebondir une balle. C\u2019est un spectre de papier qui vient \u00e0 figurer le fou. C\u2019est un mobilier contemporain, aussi, qui sert \u00e0 passer d\u2019un point \u00e0 un autre de ce po\u00e8me (un divan, un \u00e9clairage\u2026). C\u2019est un imperm\u00e9able rouge tout droit sorti du XX\u00e8me si\u00e8cle qui devient embl\u00e9matique de la trahison et du meurtre.C\u2019est une toile de Pieter Bruegel l\u2019Ancien \u00ab\u00a0le Massacre des innocents\u00a0\u00bb qui est pos\u00e9e au sol (et d\u2019ajouter que Le massacre des Innocents, publi\u00e9 en 1886, est consid\u00e9r\u00e9 comme le vrai d\u00e9but litt\u00e9raire de Maurice Maeterlinck).<br class=\"autobr\" \/>Et rien de ce qui sert \u00e0 Pascal Kirsch pour passer d\u2019un endroit \u00e0 l\u2019autre du po\u00e8me n\u2019est inutile ou n\u00e9cessaire, mais tout se justifie par le choix revendiqu\u00e9 de montrer quelque chose d\u2019inattendu et d\u2019insolite puisque\u00a0<i>La Princesse Maleine<\/i>\u00a0est, avant tout, l\u2019histoire d\u2019un passage vers l\u2019inconnu, vers l\u2019insu\u2026<br class=\"autobr\" \/>Des com\u00e9diens qui sont le peuple de ces ch\u00e2teaux qui finissent en ruines, sous la gr\u00eale et le feu, on dira qu\u2019ils sont les porteurs de voix du drame. Bonimenteurs, personnages, figures\u2026 des com\u00e9diens on soulignera que leur jeu s\u2019inscrit dans la tentative difficile de rendre un texte in extenso. De jouer ce texte, entendons par-l\u00e0, de le dire et de lui donner une forme sonore.<br class=\"autobr\" \/>Et c\u2019est \u00e0 cet endroit, vraisemblablement, que le travail de B\u00e9n\u00e9dicte Cerutti, Arnaud Ch\u00e9ron, C\u00e9cile Coustillac, Mattias de Gail, Victoire Du Bois, Vincent Gu\u00e9don, Lo\u00efc Le Roux, Fran\u00e7ois Tizon, Florence Val\u00e9ro et Charles-Henri Wolff est remarquable. Remarquable oui, dans la restitution d\u2019un texte des plus difficiles \u00e0 dire. Car qui a lu Maeterlinck (et nous parlons-l\u00e0 de langue) sait que c\u2019est une langue \u00e0 part enti\u00e8re. Langue qui brise le langage connu, l\u2019augmente d\u2019onomatop\u00e9es qui sont les marqueurs sensibles d\u2019\u00e9tats int\u00e9rieurs, langue qui b\u00e9gaie parce que nommer pr\u00e9cis\u00e9ment est plus difficile que dire. Langue qui r\u00e9p\u00e8te en boucle\u2026 Langue bris\u00e9e et \u00ab\u00a0pulv\u00e9ris\u00e9e\u00a0\u00bb. Langue simple aussi, d\u00e9sar\u00e7onnante parfois d\u2019\u00e9nonc\u00e9s na\u00effs qui fr\u00f4lent l\u2019illogique et simultan\u00e9ment langue po\u00e9tique qui \u00e9l\u00e8ve le langage au rang de secret.<br class=\"autobr\" \/>Qui a lu Maeterlinck est en mesure de comprendre que la t\u00e2che des com\u00e9diens est immense parce que la mati\u00e8re dont ils usent est un \u00e9cueil au dialogue facile, aux conversations th\u00e9\u00e2tralis\u00e9es, aux r\u00e9alismes de tous poils.<br class=\"autobr\" \/>Faire entendre cette langue n\u2019est rien moins que se placer sur le seuil d\u2019un puit sans fond o\u00f9 l\u2019on peut s\u2019abimer.<br class=\"autobr\" \/>Or, le travail de mise en sc\u00e8ne qu\u2019accomplissent Pascal Kirsch et ses com\u00e9diens rend cette difficult\u00e9, la dompte en introduisant \u00e0 l\u2019endroit d\u2019un drame que l\u2019on pourrait figer dans un statisme anachronique (lire plus haut svp. Et l\u2019on imagine que la critique vit sur ces pr\u00e9jug\u00e9s didactiques), une vitalit\u00e9 baroque, un jeu parfois qui s\u2019amuse en conscience de l\u2019impossibilit\u00e9 pour un com\u00e9dien de restituer la pens\u00e9e sonore de ce texte. Et si d\u2019aucuns d\u00e9plorent le ton parfois enjou\u00e9, les \u00e9carts dramaturgiques, il faut reconna\u00eetre que cette bande qui est au plateau rappelle que jouer, tout jouer, rel\u00e8ve parfois d\u2019un d\u00e9fi casse-gueule.<br class=\"autobr\" \/>Mais en l\u2019occurrence, cette version de\u00a0<i>La Princesse Maleine<\/i>\u00a0mise en sc\u00e8ne par Pascal Kirsch, est tout simplement une r\u00e9ussite qui repose sur la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et la ma\u00eetrise des com\u00e9diens. Un succ\u00e8s, vraiment, li\u00e9 \u00e0 une lecture savante qui n\u2019a cherch\u00e9 \u00e0 aucun moment \u00e0 \u00e9viter le MUR qu\u2019est ce texte. Et c\u2019est en rentrant dedans, comme on rentre dans une m\u00eal\u00e9e, que les acteurs le franchissent, le d\u00e9passent. <br class=\"autobr\" \/>Superbe, sinc\u00e8rement.<\/p>\n<dl class=\"spip_document_466 spip_documents spip_documents_center\"><\/dl>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans ce lieu incroyable qu\u2019est le Clo\u00eetre des C\u00e9lestins o\u00f9 platanes et murs historiques intouchables imposent sc\u00e9nographie, dramaturgie et jeu, Pascal Kirsch reprend\u00a0La Princesse Maleine\u00a0de Maeterlinck. Un travail d\u2019une attention rare, construit sur le principe d\u2019une esth\u00e9tique du tableau (classique et baroque) o\u00f9 les \u00e9crans figurent le passage o\u00f9 se croisent tant\u00f4t les paysages ext\u00e9rieurs, tant\u00f4t les espaces int\u00e9rieurs (c\u00e9r\u00e9braux) aux prises avec l\u2019imaginaire. 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