


{"id":1822,"date":"2018-07-12T07:13:39","date_gmt":"2018-07-12T05:13:39","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=1822"},"modified":"2018-07-12T07:13:39","modified_gmt":"2018-07-12T05:13:39","slug":"arrouas-versus-bourdieu-ou-la-vie-mode-demploi","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/arrouas-versus-bourdieu-ou-la-vie-mode-demploi\/","title":{"rendered":"Arrouas versus Bourdieu ou la vie mode d\u2019emploi"},"content":{"rendered":"<div id=\"chapo\">\n<blockquote class=\"spip\"><p>Par Yannick Butel<i>. Portrait Bourdieu<\/i>. Th\u00e9\u00e2tre Gilgamesh. Com\u00e9die de Caen-CDN de Normandie. Festival d\u2019Avignon Off 2018 \u2013 texte et mise en sc\u00e8ne de Guillermo Pisani, avec Caroline Arrouas.<\/p><\/blockquote>\n<hr class=\"spip\" \/>\n<strong><i>Portrait Bourdieu (c\u2019est bien au moins de savoir ce qui nous d\u00e9termine \u00e0 contribuer \u00e0 notre propre malheur)<\/i>, mis en sc\u00e8ne par Guillermo Pisani et interpr\u00e9t\u00e9 par Caroline Arrouas, rel\u00e8ve d\u2019une s\u00e9rie de portraits produits par la Com\u00e9die de Caen-CDN de Normandie. Soit un th\u00e9\u00e2tre de poche, comme on dirait livre de poche, o\u00f9 l\u2019essentiel tient \u00e0 l\u2019intention phonatoire de l\u2019acteur et sa pr\u00e9sence au plateau, voire un jeu \u00ab\u00a0cabot\u00a0\u00bb puisque la proximit\u00e9 des spectateurs induit un \u00ab\u00a0tiers personnage\u00a0\u00bb.<\/strong>\n<\/div>\n<hr \/>\n<p><strong>Bourdieu, la col\u00e8re\u2026<\/strong><br \/>\nEn 2001, Pierre Bourdieu appelait, dans un texte qu\u2019il faisait para\u00eetre dans Le Monde Diplomatique, au \u00ab\u00a0savant engag\u00e9\u00a0\u00bb. C\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 celui dont le savoir sert \u00e0 la lutte, \u00e0 celui qui met son corps dans la bataille, \u00e0 celui qui s\u2019inscrit dans une r\u00e9alit\u00e9. Texte lu \u00e0 Ath\u00e8nes, publi\u00e9 ult\u00e9rieurement aux \u00e9ditions Agone, \u00e0 Marseille, sous le titre\u00a0<i>Interventions (1961-2001). Sciences sociales et action politique<\/i>. Bourdieu, l\u2019infatigable penseur de\u00a0<i>La Mis\u00e8re du monde<\/i>, le lecteur d\u2019Apollinaire et de Flaubert \u00ab\u00a0j\u2019ai beaucoup lu\u00a0<i>L\u2019\u00c9ducation sentimentale<\/i>\u00a0: je ne peux pas ne pas avoir un ricanement flaubertien. Peut-\u00eatre un ricanement\u00a0: un sourire triste\u00a0\u00bb se confiait-il \u00e0 Philippe Mangeot dans la revue Vacarme. Bourdieu le sociologue, aussi ou toujours, celui qui n\u2019oublia jamais l\u2019Alg\u00e9rie, celui qui soulignait le scandale des h\u00e9ritiers, la reproduction des \u00e9lites, les habitus, le penseur de l\u2019avenir politique, loin d\u2019\u00eatre un philosophe de l\u2019utopie comme Bloch ou Abensour parce que la perception de la politique lui intimait de prendre la parole sur ce qui est visible, palpable\u2026 Bourdieu, celui qui r\u00e9pondait\u00ab\u00a0Il faut changer l\u2019\u00c9cole\u00a0\u00bb \u00e0 Illich qui disait\u00a0: \u00ab\u00a0Il ne faut plus d\u2019\u00c9cole\u00a0\u00bb. Bourdieu le dissident, loin des BHL, des Sollers, des Finkielkraut et autres philosophes ou \u00ab\u00a0dents creuses\u00a0\u00bb comme les nommait Deleuze. Bourdieu qui, avec Derrida signait un appel pour ouvrir les fronti\u00e8res et soulignait que les signataires se comptaient sur les doigts d\u2019une main. Celui que les althuss\u00e9riens faisait chier (dixit Pierre). Celui qui, dans la proximit\u00e9 de Foucault, de Deleuze, d\u2019Eribon pourrait \u00eatre celui qui ne se satisfaisait pas de l\u2019insupportable.<br class=\"autobr\" \/>Ce n\u2019est pas ce Bourdieu-l\u00e0, cette complexit\u00e9-l\u00e0 que convoque le Portrait de Guillermo Pisani. Mais bien plut\u00f4t le Bourdieu qui interrogera sans cesse les \u00e9nergies et les forces qui organisent, clivent, agencent le champ social. Le Th\u00e9oricien de l\u2019invisible, du cach\u00e9, des guerres invisibles, de la condescendance, de l\u2019implicite, le critique des universitaires, des simulacres, le penseur de la racine sociale, des broderies symboliques et du d\u00e9voilement\u2026 C\u2019est-\u00e0-dire l\u2019homme en col\u00e8re qu\u2019\u00e9tait Bourdieu, dont Lib\u00e9ration \u00e0 sa mort en 2002 rappelait cette phrase\u00a0: \u00ab\u00a0Le travail scientifique ne se fait pas avec les bons sentiments, cela se fait avec des passions. Pour travailler, il faut \u00eatre en col\u00e8re. Il faut aussi travailler pour contr\u00f4ler la col\u00e8re\u00a0\u00bb.<br \/>\n<strong>Au plateau Caroline Arrouas\u2026<\/strong><br \/>\nElle est seule au plateau, mais elle a une jumelle qu\u2019elle convoquera r\u00e9guli\u00e8rement sans qu\u2019on sache vraiment si elle est bien l\u00e0. Elle est prof, dans un lyc\u00e9e dans le Portrait de Bourdieu. Mais elle est aussi com\u00e9dienne, sortie du TNS dans la vraie vie. La prof qu\u2019elle joue r\u00eavait d\u2019\u00eatre com\u00e9dienne, d\u2019entrer au conservatoire. Mais le destin en a d\u00e9cid\u00e9 autrement. Elle est jeune, surtout, et comme si Bourdieu \u00e9tait son livre de chevet, elle organise sa vie au regard des cl\u00e9s que le Ma\u00eetre en sociologie \u00e0 \u00e9dicter. Tout devient clair alors ou tout s\u2019\u00e9paissit. Bourdieu en guise de cl\u00e9 de lecture du monde et de sa conduite\u2026 forc\u00e9ment, l\u2019avenir est un peu bouch\u00e9, le pr\u00e9sent un peu avari\u00e9, le pass\u00e9 d\u00e9terminant dans sa vie quotidienne. Et le jour o\u00f9 elle d\u00e9cide de d\u00e9jouer la fatalit\u00e9 qui s\u2019exerce au regard des r\u00e8gles scientifiques, elle \u00e9crit Sa catastrophe.<br class=\"autobr\" \/>Pour avoir voulu aider Nicolas, dit Nic, lui avoir mis 20 au lieu de 4, et puis avoir eu un rapport sexuel avec ce mineur \u00ab\u00a0relou\u00a0\u00bb, elle se retrouve prise en otage (lettre et chantage) par celui qu\u2019elle a aid\u00e9 et peut-\u00eatre aim\u00e9. \u00c7a finit forc\u00e9ment mal, un prof qui copule avec un de ses \u00e9l\u00e8ves mineurs. En l\u2019\u00e9tat, \u00e7a finit dans Mediapart\u2026 donc vraiment mal.<br class=\"autobr\" \/>Con\u00e7u comme un puzzle de pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es o\u00f9 se livrent par fragments diverses identit\u00e9s, Portrait Bourdieu est presque un monologue d\u2019un peu plus d\u2019une heure. Presque seulement parce que Caroline Arrouas est connect\u00e9e avec le monde\u00a0: celui de sa s\u0153ur \u00e0 qui elle parle en allemand, celui du minist\u00e8re qui lui envoie des sms et fait sonner son portable, celui des medias, celui qui appara\u00eet furtivement sur la sc\u00e8ne pendant qu\u2019elle l\u2019a d\u00e9sert\u00e9e et qui a \u00e9crit la pi\u00e8ce, etc. Et de voir d\u00e8s lors cette prof loin de toute solitude, tout en \u00e9tant enferm\u00e9e dans le petit monde \u00e9triqu\u00e9 qui est le sien. Au plateau, pas plus d\u2019une vilaine chaise et table d\u2019\u00e9cole, une assiette copieuse (pain de mie et salade) et rien autour sinon le vide. Et c\u2019est vraisemblablement de ce vide qui souligne l\u2019absence de direction, et m\u00eame l\u2019absence d\u2019histoire au pr\u00e9sent que Caroline Arrouas parle. Elle qui nous parle de son d\u00e9sarroi, de sa m\u00e9lancolie, de sa col\u00e8re contre un monde de codes qui malm\u00e8ne tout le monde, de l\u2019\u00e9cole aux espaces culturels. Alors comme dans un geste d\u2019auto-d\u00e9fense ou de survie, elle parle, elle parle, elle parle\u2026 \u00e0 des ombres, \u00e0 des voix sur le r\u00e9pondeur de son t\u00e9l\u00e9phone, \u00e0 elle-m\u00eame sur le mode introspectif, au public qu\u2019elle a en face d\u2019elle\u2026<br \/>\n<strong>Jeu d\u2019acteur\u2026<\/strong><br \/>\nTenu aux \u00e9carts de voix qui vont de la diction scolaire, \u00e0 la pr\u00e9cipitation nerveuse, en passant par la conversation murmur\u00e9e au t\u00e9l\u00e9phone et au chant lyrique\u2026 Caroline Arrouas tient son spectacle en \u00e9quilibre en recourant \u00e0 une multiplicit\u00e9 de rythme qui traduit ses \u00e9tats d\u2019\u00e2me. \u00c0 la voix, elle ajoute la mimique ou l\u2019art de donner au regard un sens, \u00e0 la bouche une signification, au corps un trait de caract\u00e8re. Seule sur sc\u00e8ne, elle se tient \u00e0 l\u2019exercice difficile de l\u2019acteur qui ne peut compter que sur l\u2019athl\u00e8te physique qu\u2019il est et sans lequel rien n\u2019est possible de son m\u00e9tier. Et c\u2019est parce qu\u2019elle ma\u00eetrise parfaitement l\u2019outil qu\u2019elle est que la dramaturgie de Portrait Bourdieu fonctionne comme un \u00ab\u00a0m\u00e9cano\u00a0\u00bb qui est mont\u00e9, d\u00e9mont\u00e9 et remont\u00e9. Mouvements justes et finalement effet miroir d\u2019une vie de prof ou d\u2019acteur qui r\u00e9p\u00e8te en public. Alors, au premier final, quand elle n\u2019en finit plus de remercier la plan\u00e8te enti\u00e8re en allemand, et que le prompteur en toute libert\u00e9 traduit son propos en termes et analyses bourdieusiens, on est tent\u00e9 de rire de cette vie dont Cioran aurait pu se nourrir. Mais, et coupant court \u00e0 la fin du spectacle, un second final s\u2019impose. L\u00e9g\u00e8rement d\u00e9cal\u00e9 par rapport aux applaudissements qui commencent \u00e0 se faire entendre, Caroline Arrouas sortira un petit bout de papier qu\u2019elle lit simplement et qui rappelle que les intermittents sont toujours menac\u00e9s. Et de sortir du Th\u00e9\u00e2tre 11 rue Gilgamesh en pensant que la vie est devenue bien pr\u00e9caire\u2026 et comme Bourdieu, faire de l\u2019une des scholies de Spinoza (la 21\u00e8me, si je me souviens)\u00a0: \u00ab\u00a0ni rire, ni pleurer, mais comprendre\u00a0\u00bb. Ce que ce travail humble r\u00e9ussit tout \u00e0 fait.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Yannick Butel. Portrait Bourdieu. Th\u00e9\u00e2tre Gilgamesh. Com\u00e9die de Caen-CDN de Normandie. Festival d\u2019Avignon Off 2018 \u2013 texte et mise en sc\u00e8ne de Guillermo Pisani, avec Caroline Arrouas. 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