


{"id":1831,"date":"2018-07-12T07:19:56","date_gmt":"2018-07-12T05:19:56","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=1831"},"modified":"2018-07-12T07:19:56","modified_gmt":"2018-07-12T05:19:56","slug":"milo-rau-theatre-yeux-grands-ouverts","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/milo-rau-theatre-yeux-grands-ouverts\/","title":{"rendered":"Milo Rau, th\u00e9\u00e2tre yeux grands ouverts"},"content":{"rendered":"<div id=\"chapo\">\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-1838 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/180708_rdl_59f15-787f0-1-600x401.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"401\" \/><br \/>\n<center>images \u00a9 Christophe Raynaud de Lage<\/center><\/p>\n<hr \/>\n<p><em><strong>L\u2019Histoire du th\u00e9\u00e2tre se passe de r\u00e9cit\u00a0: elle a lieu \u00e0 chaque fois qu\u2019on convoque les spectres et qu\u2019on joue avec eux et pour eux, peut-\u00eatre, autant que pour nous. L\u2019histoire du th\u00e9\u00e2tre ne se raconte pas\u00a0: elle se traverse comme une banlieue de Li\u00e8ge un soir d\u2019avril 2012, saoul\u00e9 d\u2019alcool et d\u2019ennui. L\u2019histoire du th\u00e9\u00e2tre ne commence pas, ou alors n\u2019importe o\u00f9, et par hasard. Elle ne se joue pas\u00a0: on refait les gestes par-dessus elle et chacun de ces gestes creuse la diff\u00e9rence entre la vie et sa reprise. Dans le gymnase du lyc\u00e9e Aubanel, Milo Rau commence le festival d\u2019Avignon par raconter l\u2019Histoire du th\u00e9\u00e2tre, loin des trompettes tragiques des Grands R\u00e9cits qui vont sonner, tout \u00e0 l\u2019heure, au pied de la Cour d\u2019Honneur. Il puise dans un fait-divers banalement abject la mati\u00e8re vive d\u2019une puissante contre-histoire. C\u2019est moins de deux heures d\u2019un va-et-vient entre la fabrique et le th\u00e9\u00e2tre comme on \u00e9ventre l\u2019art. C\u2019est penser les rapports de la vie et de la sc\u00e8ne, et on appellerait \u00e7a la mort peut-\u00eatre, la mise \u00e0 mort. C\u2019est rappeler les morts \u00e0 soi. C\u2019est\u00a0<\/strong><\/em><strong>La Reprise<\/strong><strong>,<\/strong><em><strong> comme on recommence.<\/strong><\/em>\n<\/div>\n<hr \/>\n<p>Dehors, Avignon n\u2019a pas encore d\u00e9but\u00e9. C\u2019est ce soir que la Cour aura l\u2019honneur de voir une Grande Trag\u00e9die racont\u00e9e avec le d\u00e9cor qui s\u2019impose et les cris qu\u2019elle m\u00e9rite, peut-\u00eatre. J\u2019attends, sous la chaleur, d\u2019entrer dans la salle. Quatre jeunes soldats sortent de la caserne tout pr\u00e8s et passent devant moi, en uniforme de combat, fusil d\u2019assaut au poing, pour patrouiller dans les rues d\u2019Avignon hyst\u00e9rique apr\u00e8s une qualification en Coupe du Monde ou une \u00e9lection, on ne sait plus. Est-ce une all\u00e9gorie, celle de la menace et de la peur, d\u2019un \u00e9tat de guerre g\u00e9n\u00e9ral et de sa banalit\u00e9\u00a0? La salle est presque vide \u2014 c\u2019est la r\u00e9p\u00e9tition g\u00e9n\u00e9rale\u00a0\u2014, mais une dizaine de cam\u00e9ras et d\u2019appareils photo sont braqu\u00e9s sur le plateau. On est l\u00e0 pour voir. La r\u00e9p\u00e9tition g\u00e9n\u00e9rale est une belle mani\u00e8re de trouver le th\u00e9\u00e2tre l\u00e0 o\u00f9 il peut \u00eatre\u00a0: quand il r\u00e9p\u00e8te, se r\u00e9p\u00e8te, encore, un peu, dans la fragilit\u00e9 d\u2019une forme qui se cherche, va se trouver.<br \/>\n\u00c0 l\u2019ouverture, justement, rien n\u2019a commenc\u00e9. Un acteur (dense Johan Leysen) raconte, simplement, ce moment juste avant de jouer\u00a0: ce moment qui pr\u00e9c\u00e8de le th\u00e9\u00e2tre. Est-ce qu\u2019on incarne et quoi\u00a0? Est-ce qu\u2019on rentre\u00a0<i>dans<\/i>\u00a0la peau du personnage\u00a0? (Toutes ces vieilles lunes, ces perversions). Est-ce qu\u2019il ne faut pas s\u2019effacer devant lui\u00a0? Est-ce qu\u2019on ne le tue pas en le jouant\u00a0? Oui, tout cela a quand m\u00eame \u00e0 voir avec la mort\u00a0: et le monologue du P\u00e8re d\u2019Hamlet que l\u2019acteur d\u00e9clame pour montrer qu\u2019il est bien un acteur l\u00e8ve tout un th\u00e9\u00e2tre, qui s\u2019accomplit et s\u2019\u00e9puise en se r\u00e9alisant.<br \/>\nD\u2019ailleurs, l\u2019acteur le r\u00e9cite sous un fracas d\u2019effets de th\u00e9\u00e2tre aussi grandiloquents que vains\u00a0: lumi\u00e8res et brumes, et bruits et fureurs. J\u2019imagine que ce soir, la Cour d\u2019Honneur en aura plein les yeux. Au contraire, dans ce gymnase, \u00e0 peine d\u00e9clam\u00e9e, la tirade tombe aux pieds du vieil acteur, un peu g\u00ean\u00e9 par le ridicule de tout ce\u00a0<i>decorum<\/i>. Dignit\u00e9 et pudeur de ce th\u00e9\u00e2tre qui remet le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 sa place\u00a0: dans la poussi\u00e8re qui retombe lentement.<br \/>\nTout a d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9, du commencement\u00a0: de l\u2019Histoire du th\u00e9\u00e2tre tel qu\u2019on nous la raconte, devant nous\u00a0: ou plut\u00f4t, telle qu\u2019on s\u2019en saisit pour la dire. Et cela ne passe jamais par des r\u00e9cits \u00e9difiants. Plut\u00f4t sous cette mani\u00e8re qu\u2019adoptent quelques corps pour \u00eatre pr\u00e9sents au pr\u00e9sent. Gros plan sur le visage d\u2019un homme\u00a0: il raconte frontalement Li\u00e8ge et l\u2019ennui d\u2019une vie de jeune com\u00e9dien sans travail, l\u2019errance dans la ville, la violence qu\u2019on re\u00e7oit en lisant le journal, le meurtre banal d\u2019un homosexuel par des jeunes furieux. Gros plan projet\u00e9 \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, mais l\u2019acteur est l\u00e0, au-devant, sur le plateau film\u00e9 en direct. Le th\u00e9\u00e2tre est \u00e0 distance, la vid\u00e9o \u00e9tablit comme un d\u00e9tournement\u00a0: les yeux du public sont \u00e9videmment riv\u00e9s sur l\u2019\u00e9cran. Mani\u00e8re, quand l\u2019\u00e9cran s\u2019\u00e9teint, de\u00a0<i>voir<\/i>le corps de l\u2019acteur comme un corps, et m\u00eame jet\u00e9 sur le plateau en chair, non plus en image.<br \/>\nDu th\u00e9\u00e2tre, il est donc question chaque seconde. Surtout, il y est question en tant que tel\u00a0: comme pratique. Le jeune acteur (intense S\u00e9bastien Foucault) raconte comment il a suivi le proc\u00e8s, a d\u00e9cid\u00e9 de prendre des notes, et rapidement d\u2019\u00e9crire une pi\u00e8ce \u00e0 ce sujet. On assiste au casting. Une femme (la gardienne Suzy Cocco), deux hommes (le magasinier Fabian Leenders et le jeune Tom Adjibi)\u00a0: des amateurs saisis dans leur vie de Li\u00e8ge, l\u2019ennui encore, les castings pour les films des fr\u00e8res Dardenne pour le tromper, ou assouvir un d\u00e9sir\u00a0? Et le th\u00e9\u00e2tre de se retourner sur lui-m\u00eame\u00a0: le casting auquel on assiste est rejou\u00e9 ici comme pour la premi\u00e8re fois. La reprise du titre n\u2019est pas seulement un motif, plut\u00f4t un processus qui ne va pas sans cruaut\u00e9. Milo Rau comme un troisi\u00e8me fr\u00e8re Dardenne va lui aussi profiter des corps de ces hommes et femmes pour en faire des acteurs, des figurants, avant de les l\u00e2cher dans leur vie\u00a0? C\u2019est enfin une fa\u00e7on de d\u00e9jouer les pi\u00e8ge du pseudo-documentaire\u00a0: Milo Rau \u00e9crit une fable de toute pi\u00e8ce, compos\u00e9 dans les tissus de la vie.<br \/>\nOn reprend\u00a0: avril 2012, un homme est tortur\u00e9 \u00e0 mort par des jeunes un soir de d\u00e9s\u0153uvrement. Li\u00e8ge est boulevers\u00e9. Ihsane Jarfi est le nom de toute une jeunesse, un symbole. Crime homophobe ou raciste\u00a0? Les s\u00e9ances au tribunal t\u00e9moignent de l\u2019abjection de notre temps\u00a0: on fait peu \u00e0 peu le proc\u00e8s du jeune Jarfi. Est-ce qu\u2019il n\u2019a pas provoqu\u00e9\u00a0? Est-ce qu\u2019il n\u2019est pas coupable, aussi, de n\u2019\u00eatre pas un \u00ab\u00a0comme nous\u00a0\u00bb\u00a0? Au tribunal des alt\u00e9rit\u00e9s, le monde se r\u00e9v\u00e8le sous son masque, toujours pr\u00eat \u00e0 refaire l\u2019histoire. Alors Milo Rau\u00a0<i>reprend<\/i>\u00a0la t\u00e2che qui \u00e9tait celle de Piscator, reprise par Peter Weiss\u00a0: la sc\u00e8ne comme une enqu\u00eate, un contre-tribunal. Les acteurs qui sont ici choisis vont tous peu \u00e0 peu endosser leur r\u00f4le. Mais comme on aura vu d\u2019abord les hommes et femmes avant qu\u2019ils ne deviennent acteurs, ce qu\u2019on verra, jusqu\u2019\u00e0 la fin, c\u2019est l\u2019approche de l\u2019histoire, et c\u2019est toujours, dans une singuli\u00e8re frontalit\u00e9, une f\u00e9roce franchise, cette esp\u00e8ce de face \u00e0 face sans cesse rejou\u00e9, repris, de la vie et du th\u00e9\u00e2tre. Puis, la vie jet\u00e9e devant nous, ces corps d\u2019acteurs amateurs, est-ce qu\u2019ils ne sont pas aussi \u00ab\u00a0travaill\u00e9s\u00a0\u00bb par l\u2019art\u00a0? Les mots qu\u2019ils disent, d\u00e9j\u00e0 appris, r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, jou\u00e9s\u00a0? Alors les fronti\u00e8res entre r\u00e9alit\u00e9 et th\u00e9\u00e2tre sautent pour ne laisser que de la pr\u00e9sence mise en jeu.<br \/>\nLes doctrinaires du th\u00e9\u00e2tre documentaire auront beau jeu de sortir leurs loupes et \u00e9tiquettes. Th\u00e9\u00e2tre document\u00e9\u00a0? Th\u00e9\u00e2tre documenteur\u00a0? Ce qui est en jeu, du pr\u00e9sent, rel\u00e8ve de la mati\u00e8re m\u00eame de ce qu\u2019on voit\u00a0: la brutalit\u00e9 du r\u00e9el quand elle exc\u00e8de toute compr\u00e9hension, toute repr\u00e9sentation. On saisit alors la n\u00e9cessit\u00e9 terrible de ce \u00ab\u00a0fait-divers\u00a0\u00bb qui aurait pour t\u00e2che d\u2019ouvrir l\u2019histoire du th\u00e9\u00e2tre de Milo Rau. Ce n\u2019est pas seulement pour son motif que l\u2019\u00e9v\u00e9nement est choisi, ou son propos\u00a0: mais pour son impossible repr\u00e9sentation, qui porte elle l\u2019impossible repr\u00e9sentation du r\u00e9el, de la vie et de la mort.<br \/>\nComment ne pas penser, ces jours de juillet, \u00e0 un autre spectre\u00a0: celui de Claude Lanzmann, disparu la veille. Son h\u00e9ritage, on le per\u00e7oit mieux d\u00e9sormais, et cruellement\u00a0<i>d\u00e9sormais<\/i>\u00a0avec sa mort, ne tient pas \u00e0 celui d\u2019un censeur, d\u2019un propri\u00e9taire de la Shoah et de sa repr\u00e9sentation. Il rel\u00e8ve plus s\u00fbrement d\u2019une vigilance due \u00e0 l\u2019\u00e9gard, non pas de la mort, mais des morts. Comment repr\u00e9senter ce qui a lieu, au lieu m\u00eame impossible du pr\u00e9sent\u00a0? Moins un scrupule qu\u2019une tension maintenue entre le pass\u00e9 perdu et le pr\u00e9sent d\u2019une m\u00e9moire demeur\u00e9e vive.<\/p>\n<dl class=\"spip_document_645 spip_documents spip_documents_center\">\n<dt>\u00a0<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-2159 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/180708_rdl_5096-400x600.jpg\" alt=\"\" width=\"400\" height=\"600\" \/><\/dt>\n<\/dl>\n<p>Jouer avec les morts\u00a0: n\u2019est-ce pas du th\u00e9\u00e2tre, l\u2019enjeu et le r\u00f4le\u00a0? On rappelle les ombres sur le plateau, les spectres qui hantent. On refait les gestes rituels et on dit les m\u00eames mots qu\u2019autrefois, qu\u2019hier. Est-ce qu\u2019on conjure\u00a0? Est-ce qu\u2019on redit la mort, ou la vie qui l\u2019emporte\u00a0? Est-ce qu\u2019on est \u2014\u00a0comme Hamlet \u2014 appel\u00e9 \u00e0 la vengeance\u00a0? Ou comme des ombres\u00a0? On reprend. C\u2019est le propre du th\u00e9\u00e2tre aussi. De reprendre l\u00e0 o\u00f9 on s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9. O\u00f9 est-ce qu\u2019on s\u2019est arr\u00eat\u00e9\u00a0? \u00c0 quelle question pos\u00e9e comme on pose sa cigarette parce qu\u2019on avait quelque chose \u00e0 dire\u00a0? En 1598, \u00e0 la premi\u00e8re d\u2019Hamlet\u00a0? Au 22 avril 2012, au meurtre d\u2019Ihsane Jarfi dont le corps abandonn\u00e9 dans une ruelle obscure de Li\u00e8ge nomme l\u2019origine du th\u00e9\u00e2tre, du moins le lieu o\u00f9 il sera possible ensuite d\u2019amasser l\u00e0 l\u2019histoire du th\u00e9\u00e2tre.<br \/>\nAlors, peu \u00e0 peu, la fabrique du th\u00e9\u00e2tre laisse place \u00e0 la repr\u00e9sentation. Mais en fait, on ne quittera jamais la fabrique\u00a0: d\u2019ailleurs, quand les cam\u00e9ras vont s\u2019approcher des acteurs pour les filmer, l\u2019\u00e9cran projetera d\u2019autres images, presque semblables, mais saisies dans une autre vie\u00a0: tel corps avec au bout d\u2019une laisse un chien (mais nul chien sur le plateau), tel bar bond\u00e9 sous la musique (mais la sc\u00e8ne est presque vide et deux acteurs seulement y dansent). Le th\u00e9\u00e2tre est s\u00e9par\u00e9 de la vie par le temps et la mort, comme il est s\u00e9par\u00e9 de l\u2019\u00e9cran\u00a0: cette s\u00e9paration est une d\u00e9chirure, soit une tension qui tient les deux espaces ensemble, et disjoints.<\/p>\n<dl class=\"spip_document_649 spip_documents spip_documents_center\">\n<dt><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-2162 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/180708_rdl_5261-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" \/><\/dt>\n<\/dl>\n<p>Il faut bien aborder le point sensible, le n\u0153ud de la question\u00a0: ce moment vers lequel tous les films de Lanzmann se portent et o\u00f9 ils ne s\u2019ab\u00eement pas. Le lieu m\u00eame de la mort. Pour mieux voir \u2014 pour mieux comprendre\u00a0? \u2014 comment montrer la mort\u00a0? Tout le travail de Milo Rau depuis ces quinze derni\u00e8res ann\u00e9es aboutit \u00e0 cette sc\u00e8ne\u00a0: il semble cette approche qui construit, r\u00e9trospectivement, ce point aveugle. D\u2019ailleurs, pendant la \u00ab\u00a0fausse\u00a0\u00bb sc\u00e8ne de casting (ou sa reconstitution), tout tournait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 ce qui allait advenir maintenant\u00a0: on demandait aux amateurs ce qu\u2019ils seraient pr\u00eats \u00e0 faire sur un plateau, ce qui serait le plus extr\u00eame pour eux. Le plus extr\u00eame de la vie, la mort\u00a0? Et pire m\u00eame\u00a0: la mise \u00e0 mort. Scrupuleusement, Milo Rau retrouve les paroles m\u00eames, les gestes\u00a0: et les acteurs, dans une entreprise arch\u00e9ologique plus que polici\u00e8re, reconstituent la sc\u00e8ne. Patiemment. Les mots \u00e9chang\u00e9s devant l\u2019Open Bar de Li\u00e8ge, puis les insultes dans la polo grise, les coups port\u00e9s, le corps qu\u2019on jette dans le coffre, les pri\u00e8res qu\u2019on adresse \u00e0 la mort, le corps qu\u2019on sort, qu\u2019on d\u00e9shabille, et qu\u2019on frappe encore, \u00e0 mort, sur lequel on pisse, et qu\u2019on abandonne comme un d\u00e9chet.<br \/>\nC\u2019est la banalit\u00e9 du mal\u00a0? Non, plut\u00f4t sa banalisation. Le mal n\u2019est pas banal, c\u2019est quand on tue un homme pour un mot de travers, et qu\u2019on l\u2019ex\u00e9cute comme une envie de pisser qu\u2019on touche \u00e0 ce qu\u2019il y a d\u2019intouchable, d\u2019impensable. Le repr\u00e9senter sur sc\u00e8ne ne tient pas lieu d\u2019exutoire, et le bourgeois n\u2019a pas besoin qu\u2019on le choque pour le bouleverser \u2013 mais repr\u00e9senter ce qui ne se peut, par les moyens du th\u00e9\u00e2tre, t\u00e9moigne peut-\u00eatre pr\u00e9cis\u00e9ment de ce que ne pourra jamais le th\u00e9\u00e2tre\u00a0: repr\u00e9senter la vie quand elle devient la mort. Car \u00e0 chaque instant, ce qu\u2019on voit, c\u2019est des acteurs jouant \u00e0 repr\u00e9senter le contraire de la mise \u00e0 mort. Plut\u00f4t la tentative de reprendre pied sur la vie, et arracher \u00e0 la mort sa banalit\u00e9 tragique.<br \/>\nPuis, cette reprise est une reprise en main\u00a0: un geste de ressaisi de la vie pour mieux la voir, et s\u2019y situer. Fabian Leenders raconte, pendant le spectacle, les visites qu\u2019il a rendues en prison \u00e0 celui qu\u2019il interpr\u00e8te ce soir (interpr\u00e8te est \u00e9videmment le pire mot qui soit). Il raconte ainsi combien il est son double\u00a0: m\u00eame enfance dans les m\u00eames quartiers sordides, le m\u00eame ennui sur fond de mis\u00e8re de social. M\u00eame formation pour m\u00eame destin de d\u00e9class\u00e9. Qu\u2019est-ce qui s\u00e9pare Fabian Leenders du tortionnaire\u00a0? Peu de choses en v\u00e9rit\u00e9, le hasard et quelques rencontres. Les fr\u00e8res Dardenne pour l\u2019un, un jeune homosexuel maghr\u00e9bin pour l\u2019autre. Le mal a cela de terrifiant qu\u2019il tend un miroir de nos vies normales, norm\u00e9es et tranquilles.<\/p>\n<dl class=\"spip_document_646 spip_documents spip_documents_center\">\n<dt><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-2163 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/180708_rdl_5274-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" \/><\/dt>\n<\/dl>\n<p>Le th\u00e9\u00e2tre n\u2019est pas un jury d\u2019assise\u00a0: et Milo Rau loin d\u2019\u00eatre un procureur. Puis, justice a \u00e9t\u00e9 rendue\u00a0: les quatre meurtriers ont \u00e9t\u00e9 reconnus coupables de torture et d\u2019assassinat \u00e0 caract\u00e8re homophobe et condamn\u00e9s \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 pour trois d\u2019entre eux, le quatri\u00e8me \u00e0 trente ans de prison. Ce n\u2019est pas le proc\u00e8s de ces hommes que dresse Milo Rau\u00a0: mais le proc\u00e8s-verbal de notre regard sur le monde, et du monde sur nous-m\u00eames. Travail du regard sur ce qui se d\u00e9robe \u00e0 la perception\u00a0: mieux voir, mieux regarder, non pour jouir (aucune satisfaction, aucune \u00e9motion douloureuse \u00e0 proprement parler, aucun artifice qui rehausserait dans la beaut\u00e9 ou l\u2019image les gestes), mais pour voir\u00a0: et percevoir ce que l\u2019on voit. Le th\u00e9\u00e2tre est \u00e0 la t\u00e2che, en effet. Hamlet percevant son p\u00e8re. Son p\u00e8re percevant sa mort, non plus endormi, mais les yeux grands ouverts. \u00ab\u00a0Au th\u00e9\u00e2tre, nous ne sommes jamais dans un r\u00eave, nous sommes toujours r\u00e9veill\u00e9s\u00a0\u00bb (Milo Rau).<br \/>\nFinalement, l\u2019acteur (amateur) qui jouait Ishane Jarfi se\u00a0<i>pr\u00e9sente<\/i>\u00a0devant nous, et r\u00e9p\u00e8te un texte de Wouajdi Mouawad qu\u2019on avait entendu, au d\u00e9but, au moment de son casting (qui \u00e9tait la r\u00e9p\u00e9tition de son propre casting, sans doute).<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p><small><br class=\"autobr\" \/><i>Un plateau vide. Une chaise en fond de sc\u00e8ne l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 jardin. Une corde attach\u00e9e \u00e0 une perche se terminant par un n\u0153ud coulant pend au-dessus de la chaise.<\/i><br \/>\nJe vais monter sur la chaise et passer le n\u0153ud autour de mon cou pour le serrer solidement. Quand tout sera en place, je me balancerai jusqu\u2019\u00e0 ce que je parvienne \u00e0 faire basculer la chaise et que mes pieds perdent leur appui. Lors des r\u00e9p\u00e9titions, j\u2019ai constat\u00e9 que je pouvais tenir une vingtaine de secondes avant que mes forces ne me l\u00e2chent. Au moment o\u00f9 la chaise tombera, j\u2019invite un volontaire \u00e0 bien vouloir monter sur sc\u00e8ne pour venir me soutenir les jambes.<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh1\" class=\"spip_note\" title=\"Wajdi Mouawad, Seuls : Chemin, texte et peintures, Montr\u00e9al\/Arles,\u00a0(...)\" href=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/spip.php?article591&amp;var_mode=calcul#nb1\" rel=\"appendix\">1<\/a>]<\/span><\/small><br \/>\n&nbsp;<\/p><\/blockquote>\n<p>Le jeune acteur explique que c\u2019est l\u00e0 le th\u00e9\u00e2tre parfait, et impossible\u00a0: si un spectateur venait pour le sauver, il mettrait fin \u00e0 la repr\u00e9sentation\u00a0; si personne ne vient, le spectacle peut s\u2019accomplir, seulement ce serait au prix de la mort d\u2019un homme.<br \/>\nEt la reprise de se jouer d\u00e9sormais\u00a0: une corde de descendre des cintres, l\u2019acteur de monter sur la chaise, de se mettre la corde au cou, et la lumi\u00e8re de s\u2019\u00e9teindre au moment o\u00f9\u2026<br \/>\n\u00c9videmment, personne ne surgit du public\u00a0: non pas tant qu\u2019il demeure cet infatigable bourgeois docile, mais parce que tout nous a montr\u00e9 que le plateau n\u2019\u00e9tait pas la vie, mais ce lieu autre o\u00f9 se jouait la possibilit\u00e9 d\u2019appeler les morts \u00e0 soi, pour, si ce n\u2019est conjurer leur disparition et les venger, au moins les rendre visibles, et intacte leur force de remuer dans le vide leurs jambes soutenues par quelques ficelles de th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<dl class=\"spip_document_647 spip_documents spip_documents_center\">\n<dt><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-2161 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/180708_rdl_5143-1-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" \/><\/dt>\n<\/dl>\n<p>Oui, L\u2019histoire du th\u00e9\u00e2tre ne vaut pas un r\u00e9cit\u00a0: plut\u00f4t une travers\u00e9e.\u00a0<i>Histoire(s) du th\u00e9\u00e2tre (1)<\/i>\u00a0: le spectacle est ainsi hant\u00e9 par un autre spectre du cin\u00e9ma\u00a0: celui de Godard et son\u00a0<i>Histoire(s) du cin\u00e9ma<\/i>. Chez le cin\u00e9aste suisse, cette histoire tient \u00e0 la masse d\u2019images qui porte la m\u00e9moire d\u2019un si\u00e8cle\u00a0: le pluriel entre parenth\u00e8ses t\u00e9moigne d\u2019une pluralit\u00e9 qui d\u00e9ment l\u2019entreprise historique suppos\u00e9e organiser le sens (dict\u00e9 par le vainqueur). Les histoires qu\u2019on raconte valent aussi par leur profusion.<br \/>\nPour Milo Rau, ce serait un mouvement contraire, mais convergent\u00a0: un simple et terrible fait-divers, d\u00e8s lors que le th\u00e9\u00e2tre s\u2019en empare, serait capable de rendre caduque toute histoire du th\u00e9\u00e2tre orient\u00e9e vers une fin. Et plut\u00f4t que de puiser dans le r\u00e9pertoire des h\u00e9ros et des l\u00e9gendes, des dates qui font date dans le Grand Livre des \u00c9v\u00e9nements, un cadavre abandonn\u00e9 par haine et ennui dans une rue anonyme de Li\u00e8ge \u2014 la bien nomm\u00e9e Cit\u00e9 Ardente, surnom qui pourrait sortir tout droit de Dante \u2014\u00a0devient le centre, origine et horizon o\u00f9 se concentre la question de la solitude et de la communaut\u00e9, de l\u2019exemplaire et du singulier, du primitif et du civilis\u00e9, du visible et de l\u2019invisible, du pr\u00e9sentable et de l\u2019irrepr\u00e9sentable, du vrai et du faux (l\u2019acteur choisi pour jouer la victime l\u2019est aussi parce qu\u2019on le prend souvent pour un Noir, ou un Arabe, alors qu\u2019il vient de Lille), de l\u2019illusion et de la cruaut\u00e9, de beau et du mal, du rire (l\u2019acteur choisi pour jouer la victime l\u2019est aussi parce qu\u2019il sait parfaitement semblant de parler toutes les langues) et des larmes.<br \/>\n<i>Mille morts, c\u2019est une statistique, un seul, une trag\u00e9die.\u00a0<\/i>Tel parlait en th\u00e9oricien du th\u00e9\u00e2tre Joseph Staline. Comment montrer la mort en repoussant d\u2019un m\u00eame geste l\u2019\u00e9dification morale de la statistique et la paralysie \u00e9motionnelle de la trag\u00e9die\u00a0?\u00a0<i>Ni la mort ni le soleil ne peuvent se regarder en face\u00a0<\/i>\u00a0: quel th\u00e9\u00e2tre nous donnera la force de tourner enfin les yeux vers la brutalit\u00e9 cruelle et nette du soleil, et vers la mort, sans \u00e9blouissement, ni douleur\u00a0: mais comme avec la rage qu\u2019on \u00e9prouve quand on croise dans les rues de nos villes le fascisme ordinaire de l\u2019\u00e9poque\u00a0? Qui nous donnera les forces de ne pas le croiser seulement, mais de le reconna\u00eetre\u00a0? Et d\u2019agir en cons\u00e9quence.<\/p>\n<dl class=\"spip_document_648 spip_documents spip_documents_center\">\n<dt><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-2164 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/180708_rdl_5305-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" \/><\/dt>\n<\/dl>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>images \u00a9 Christophe Raynaud de Lage L\u2019Histoire du th\u00e9\u00e2tre se passe de r\u00e9cit\u00a0: elle a lieu \u00e0 chaque fois qu\u2019on convoque les spectres et qu\u2019on joue avec eux et pour eux, peut-\u00eatre, autant que pour nous. L\u2019histoire du th\u00e9\u00e2tre ne se raconte pas\u00a0: elle se traverse comme une banlieue de Li\u00e8ge un soir d\u2019avril 2012, saoul\u00e9 d\u2019alcool et d\u2019ennui. L\u2019histoire du th\u00e9\u00e2tre ne commence pas, ou alors n\u2019importe o\u00f9, et par hasard. 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