


{"id":1863,"date":"2018-07-13T22:32:37","date_gmt":"2018-07-13T20:32:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=1863"},"modified":"2018-07-13T22:32:37","modified_gmt":"2018-07-13T20:32:37","slug":"marathon-delillo-par-julien-gosselin","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/marathon-delillo-par-julien-gosselin\/","title":{"rendered":"Marathon DeLillo par Julien Gosselin"},"content":{"rendered":"<div id=\"contenu\">\n<div class=\"auteur\"><a class=\"lienAuteur\" title=\"Envoyer un maiaral \u00e0 J\u00e9r\u00e9mie Majorel\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?auteur38\">J\u00e9r\u00e9mie Majorel<\/a>\u00a0&#8211; 13 juillet 2018<\/div>\n<hr \/>\n<div id=\"chapo\"><center><small><i>Joueurs<\/i>,\u00a0<i>Mao II<\/i>,\u00a0<i>Les Noms<\/i>\u00a0de Don DeLillo par Julien Gosselin,<br \/>\nFabricA, Avignon 2018<\/small><\/center><\/p>\n<hr class=\"spip\" \/>\nOu comment un spectacle proche du rituel du potlatch d\u00e9crit nagu\u00e8re par Marcel Mauss, don et contre-don, profusion d\u2019images, de sons, de temps et de corps, se trouve habit\u00e9 par une radicale sobri\u00e9t\u00e9 o\u00f9 ne subsiste plus que l\u2019essentiel quand tout est \u00e9puis\u00e9 autour de nous.\n<\/div>\n<hr \/>\n<p><span class=\"spip_document_694 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH434\/180704_rdl_2914-3b88b.jpg?1531660403\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"434\" \/><\/span><br \/>\nR\u00e9sumons rapidement trois romans dont l\u2019intrigue s\u2019\u00e9pure puis se dissout au profit d\u2019exp\u00e9riences pensives et sensorielles.<br \/>\n<i>Joueurs<\/i>\u00a0(1977) suit un couple qui se d\u00e9lite, Lyle et Pam, l\u2019un trader, l\u2019autre gestionnaire de deuils (!). Apr\u00e8s l\u2019assassinat d\u2019un coll\u00e8gue, George Sedbauer, sur leur lieu de travail, Lyle d\u00e9couvre qu\u2019une secr\u00e9taire r\u00e9cemment embauch\u00e9e, Rosemary Moore, le connaissait ainsi que le meurtrier. Il entre en contact avec ce qui semble des terroristes mao\u00efstes et des agents du renseignement. Pam, de son c\u00f4t\u00e9, part en vacances dans une maison au bord d\u2019une baie dans le Maine, avec un couple d\u2019amis homosexuels.<br \/>\nDans\u00a0<i>Mao II<\/i>\u00a0(1990), un romancier aussi c\u00e9l\u00e8bre que secret, Bill Gray, sort de l\u2019ombre pour se substituer \u00e0 l\u2019otage d\u2019un groupuscule terroriste de Beyrouth, sur fond de diffusion de la secte Moon \u00e0 travers le monde \u2013 une archive-vid\u00e9o d\u2019un discours hallucinant du r\u00e9v\u00e9rend de l\u2019\u00c9glise de l\u2019unification est pass\u00e9e au cours du spectacle \u2013, de la survivance du mao\u00efsme et de l\u2019av\u00e8nement de Khomeiny.<br \/>\n<i>Les Noms<\/i>\u00a0(1982) se concentre sur une petite \u00eele grecque\u00a0: James, le narrateur, analyste du risque pour des multinationales, rejoint sa femme, Kathryn, dont il est s\u00e9par\u00e9 et qui travaille dans un chantier de fouilles, et leur jeune fils, Tap, romancier en herbe. Le meurtre d\u2019un vieil homme l\u2019oriente vers une secte qui agit selon la co\u00efncidence des initiales de ses victimes avec le nom des lieux.<br \/>\nNew York, Toronto, Ath\u00e8nes, Chypre, Beyrouth, Amman, J\u00e9rusalem, etc., autant de points n\u00e9vralgiques d\u2019une financiarisation de l\u2019\u00e9conomie, d\u2019une r\u00e9surgence du religieux, d\u2019une diss\u00e9mination du terrorisme\u00a0; l\u2019extension du n\u00e9olib\u00e9ralisme jusque dans les subjectivit\u00e9s, la collecte des donn\u00e9es pour revente aux grands groupes, le syst\u00e8me assurantiel prot\u00e9geant les multinationales contre enl\u00e8vements et nationalisations\u00a0; l\u2019abstraction d\u2019un monde pass\u00e9 au crible des chiffres et des lettres, volatilis\u00e9 en flux d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9s, arpent\u00e9 par une classe cosmopolite, d\u00e9phas\u00e9e, en manque de v\u00e9ritable dehors, famili\u00e8re de chaque a\u00e9roport, mais ramen\u00e9e au corps par l\u2019expectoration, les glaires, les glaviots, le vieillissement, le petit d\u00e9faut obs\u00e9dant, la br\u00fblure, le sexe triste, la blessure\u00a0; une n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00e9crire qui ne fait plus le poids devant l\u2019efficacit\u00e9 de l\u2019acte et du langage terroristes mais qui en m\u00eame temps \u00e9pouse un monde en pleine mutation o\u00f9 l\u2019alphabet, sa d\u00e9composition et sa recomposition, comme ressource d\u00e9miurgique, suscitent un regain de fascination\u00a0; des personnages \u00e0 la fois objets et sujets d\u2019affabulations, gagn\u00e9s par la parano\u00efa ambiante et le d\u00e9r\u00e8glement des signes\u00a0: tel est ce que ces trois \u0153uvres du romancier am\u00e9ricain radiographient, m\u00ealant huis-clos, qu\u00eate et errance, sans surplomb didactique mais par une ironie incessante qui se conteste elle-m\u00eame, par une phrase et un phras\u00e9 stri\u00e9s de non-dits, au plus pr\u00e8s de sensations sur le point de s\u2019\u00e9vanouir en notions, m\u00e9nageant fulgurances et travers\u00e9es de l\u2019insignifiance, concision et lignes de fuite, que Marianne V\u00e9ron a tent\u00e9 tant bien que mal de traduire chez Actes Sud et que le spectacle de Julien Gosselin transforme avec tous les mat\u00e9riaux du th\u00e9\u00e2tre.<br \/>\nPour\u00a0<i>2666<\/i>, adapt\u00e9 lors d\u2019Avignon 2016, il avait con\u00e7u une esth\u00e9tique sc\u00e9nique diff\u00e9rente pour les cinq parties du roman, qui auraient pu constituer en fait cinq romans \u00e0 elles seules, comme Roberto Bola\u00f1o l\u2019avait envisag\u00e9 avant sa mort. Cette fois, Gosselin op\u00e8re trois variations sur un m\u00eame principe sc\u00e9nographique, toujours \u00e9tabli par Hubert Colas, les trois romans de DeLillo n\u2019en faisant qu\u2019un.<br \/>\nCette impression est renforc\u00e9e par l\u2019absence de v\u00e9ritables entractes et le pari d\u2019un spectacle de dix heures en continu \u2013\u00a0<i>2666<\/i>\u00a0durait lui douze heures mais avec de confortables entractes \u2013, comme on parle aujourd\u2019hui d\u2019un flux d\u2019informations en continu, nous laissant croire qu\u2019on pourrait passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de quelque chose si on ne s\u2019y branche pas en permanence.<br \/>\nLa trajectoire d\u2019acteurs passant d\u2019un personnage \u00e0 l\u2019autre, alternant ombre et lumi\u00e8re, est une autre fa\u00e7on de d\u00e9gager une coh\u00e9rence d\u2019ensemble. Ainsi de Fr\u00e9d\u00e9ric Leidgens qui incarne George Sedbauer (<i>Joueurs<\/i>), Bill Gray (<i>Mao II<\/i>) et Owen Brademas (<i>Les Noms<\/i>)\u00a0: le cadavre inaugural sur lequel s\u2019\u00e9crit le roman, le romancier retir\u00e9, le chef du chantier de fouilles qui finit par se convertir \u00e0 la secte, allant jusqu\u2019au bout de sa fascination pour l\u2019inscription lapidaire de lettres cryptiques. Ainsi d\u2019Adama Diop passant de Franck McKechnie, coll\u00e8gue de Lyle qui le met en contact avec un suppos\u00e9 agent de la CIA (<i>Joueurs<\/i>), \u00e0 Abu Rashid, chef terroriste de Beyrouth (<i>Mao II<\/i>) puis \u00e0 James, analyste du risque (<i>Les Noms<\/i>)\u00a0: toutes les facettes, y compris l\u2019ambigu\u00eft\u00e9, du conspirationnisme. Ainsi de Carine Goron qui donne visage \u00e0 la prot\u00e9iforme Rosemary Moore (<i>Joueurs<\/i>), \u00e0 Karen, traumatis\u00e9e par les moonistes, vivant recluse au c\u00f4t\u00e9 de Bill et de son factotum Scott (<i>Mao II<\/i>) et \u00e0 Lyndsey Keller, repr\u00e9sentante diffract\u00e9e de la nouvelle classe n\u00e9olib\u00e9rale (<i>Les Noms<\/i>)\u00a0: avatars d\u2019un m\u00eame \u00e9videment de l\u2019\u00eatre, d\u2019une m\u00eame h\u00e9b\u00e9tude, non sans impulsions brusques et coups de folie.<br \/>\nCitons les acteurs engag\u00e9s \u00e0 corps et \u00e0 cris dans ce marathon DeLillo \u2013 il y a plusieurs compte-\u00e0-rebours durant le spectacle, ce qui me permet aussi un clin d\u2019\u0153il au magnifique\u00a0<i>Marathon Musil<\/i>\u00a0(2012) de Guy Cassiers \u2013, pour la plupart camarades au long cours de Gosselin depuis le Th\u00e9\u00e2tre du Nord (Lille)\u00a0: R\u00e9mi Alexandre, Guillaume Bachel\u00e9, Adama Diop, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, No\u00e9mie Gantier, Carine Goron, Alexandre Lecroc-Lecerf, Fr\u00e9d\u00e9ric Leidgens, Caroline Mounier, Victoria Quesnel et Maxence Vandevelde.<br \/>\nUn \u00e9cran \u00e9norme au centre et deux \u00e9crans plus petits de chaque c\u00f4t\u00e9, pouvant monter ou s\u2019abaisser, obstruent la quasi-totalit\u00e9 du plateau, qui se fait lieu de tournage (mais aussi une partie du b\u00e2timent et de ses entours) d\u2019un film de dix heures, en direct (vid\u00e9o de J\u00e9r\u00e9mie Bernaert et Pierre Martin). Seul subsiste l\u2019avant-sc\u00e8ne pour que les acteurs cr\u00e8vent l\u2019\u00e9cran. L\u2019\u00e9cran fait \u00e9cran\u00a0: il est un obstacle au regard du spectateur alors m\u00eame qu\u2019il permet des plans rapproch\u00e9s sur les com\u00e9diens, se substituant \u00e0 la lorgnette d\u2019antan. Il est ici une pure surface de projection, ne cherche pas \u00e0 \u00e9voquer une quelconque profondeur. Un point de frustration en somme quant \u00e0 l\u2019imaginaire du spectateur et \u00e0 son acc\u00e8s imm\u00e9diat au plateau. L\u2019hors-champ, suscit\u00e9 puissamment par l\u2019environnement sonore, est sans cesse recadr\u00e9, ramen\u00e9 au champ plus restreint de l\u2019\u00e9cran. L\u2019effet de r\u00e9el propre \u00e0 l\u2019image filmique est d\u00e9mont\u00e9 au lieu m\u00eame de sa virtuosit\u00e9 manifeste. Les micros HF ne sont pas dissimul\u00e9s sur les visages et les dos nus des acteurs qui lancent parfois des regards-cam\u00e9ras appuy\u00e9s, se laissent maquiller, p\u00e9n\u00e8trent dans la r\u00e9gie son, jouent parmi les techniciens qui chamboulent \u00e0 vue la composition sc\u00e9nique&#8230;<br \/>\nL\u2019immersion dans la fiction est avant tout op\u00e9r\u00e9e par l\u2019ambiance musicale, proche de ce qu\u2019on peut \u00e9prouver pendant les spectacles de Romeo Castellucci. La musique \u00e9lectronique et les riffs de guitare, jou\u00e9s en live comme dans un concert ou un set de dj par R\u00e9mi Alexandre, Guillaume Bachel\u00e9 et Maxence Vandevelde, sont lancinants, puissants, agressifs, correspondent avec les exp\u00e9riences des personnages, nous les font ressentir\u00a0: discoth\u00e8que, bruits de vagues, bombes, ferveur religieuse, ferveur r\u00e9volutionnaire, ferveur des corps.<br \/>\nLes dix heures en continu, que l\u2019on peut choisir d\u2019interrompre deux fois, entre\u00a0<i>Joueurs<\/i>\u00a0et\u00a0<i>Mao II<\/i>\u00a0puis entre\u00a0<i>Mao II<\/i>\u00a0et\u00a0<i>Les Noms<\/i>, occup\u00e9es par des interm\u00e8des (chansons, archives, discours&#8230;), se rapprochent du temps de lecture que ces romans n\u00e9cessitent, avec le flottement temporel que suscite parfois la lecture de grands romans. Gosselin, comme une grande partie du public, est un lecteur d\u2019aujourd\u2019hui, qui pense \u00e0 d\u2019autres romans sans doute, mais aussi \u00e0 des films, des s\u00e9ries, etc. On reconna\u00eetra \u00e0 certains moments, \u00e0 tort ou \u00e0 raison, la Nouvelle Vague,\u00a0<i>Mad Men<\/i>\u00a0(2007-2015) ou le cin\u00e9ma de Gaspar No\u00e9.<br \/>\nDix heures, c\u2019est aussi une dur\u00e9e o\u00f9 le spectateur se rappelle qu\u2019il a lui aussi un corps, pris entre besoins divers, recherche de la meilleure position sur la banquette et c\u00f4toiement du public. Et ce corps qui se rappelle \u00e0 lui peut tour \u00e0 tour mettre \u00e0 distance la fiction, le rapprocher des acteurs dans l\u2019\u00e9preuve, le plonger dans une \u00e9coute o\u00f9 il oublie une dur\u00e9e qui s\u2019\u00e9coule paradoxalement plus vite \u00e0 force de longueur.<br \/>\n<span class=\"spip_document_681 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH325\/bougies-c3611.jpg?1531511389\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"325\" \/><\/span><br \/>\nLes lumi\u00e8res sign\u00e9es Nicolas Joubert sont un autre point d\u2019accroche et d\u2019approche de ce spectacle-fleuve. Les n\u00e9ons contemporains, tant\u00f4t froids tant\u00f4t chauds, se m\u00ealent \u00e0 un \u00e9clairage baroque aux bougies. Et cet entrelacement de lumi\u00e8res n\u2019est pas gratuit. Les bougies colorent de religiosit\u00e9 les sc\u00e8nes o\u00f9 il est question de sectes, elles suffisent \u00e0 recr\u00e9er l\u2019atmosph\u00e8re d\u2019un restaurant de plein air en bord de mer, l\u2019intimit\u00e9 d\u2019un appartement o\u00f9 vit un couple d\u00e9connect\u00e9 du monde, la retraite secr\u00e8te d\u2019un \u00e9crivain&#8230; Les n\u00e9ons posent l\u2019existence d\u2019une galerie d\u2019art, d\u2019une \u00eele d\u00e9r\u00e9alis\u00e9e, d\u2019une discoth\u00e8que enfum\u00e9e, des couloirs d\u2019un building&#8230;<br \/>\nMais la lumi\u00e8re est aussi celle du faisceau des projections-vid\u00e9os, qui passe au-dessus du public, c\u00f4ne lumineux imposant, mouvant, anim\u00e9, o\u00f9 l\u2019image filmique est concurrenc\u00e9e par sa source, propice \u00e0 une r\u00eaverie sur la circulation des images, la diffraction et la reconstitution des corps, r\u00eaverie qui est celle des personnages de DeLillo, eux qui passent leur temps devant leurs postes de t\u00e9l\u00e9vision, se font des films, photographient les \u00e9crivains, sont fascin\u00e9s par Andy Warhol voleur d\u2019auras, d\u00e9couvrent les premiers ordinateurs domestiques&#8230;<br \/>\nIl y a deux cat\u00e9gories de personnages chez DeLillo\u00a0: ceux vou\u00e9s aux images, ceux vou\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Ils finissent par se confondre. Les images se pulv\u00e9risent en flux de chiffres et de lettres, et les chiffres et les lettres deviennent eux-m\u00eames des images cryptiques. Gosselin a saisi cet entrecroisement des nombres, des noms et des ic\u00f4nes par son utilisation du surtitrage. Le surtitrage devient chez lui une dramaturgie, une chor\u00e9graphie. Les lettres, les chiffres, les mots, les titres, les phrases, projet\u00e9s, sont des corps au m\u00eame titre que les corps des acteurs. Taille et police de caract\u00e8re, modalit\u00e9 d\u2019insertion, de projection, de luminescence, rien n\u2019est laiss\u00e9 au hasard (on avait pu appr\u00e9cier une int\u00e9gration non moins pens\u00e9e du surtitrage dans\u00a0<i>Int\u00e9rieur<\/i>\u00a0de Claude R\u00e9gy en 2014, via certes une tout autre esth\u00e9tique sc\u00e9nique).<br \/>\n<span class=\"spip_document_682 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH434\/lettres-17e77.jpg?1531511389\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"434\" \/><\/span><br \/>\nCes lettres projet\u00e9es, aussi importantes que l\u2019image filmique, nous plongent dans le bab\u00e9lisme, le brouhaha du monde de DeLillo, entre fran\u00e7ais, am\u00e9ricain, cor\u00e9en, chinois, et ce qui semble des langues mortes, peut-\u00eatre du sanscrit, des lettres insens\u00e9es. Le surtitrage se d\u00e9r\u00e8gle vers la fin, multiplie les confusions phon\u00e9tiques \u2013 qui \u00e9maillent sms, chat et tweets d\u2019aujourd\u2019hui.<br \/>\nC\u2019est m\u00eame peut-\u00eatre par le surtitrage que Gosselin immisce ses choix de lecture, l\u2019interpr\u00e9tation qu\u2019il fait de ces romans ouverts \u00e0 la multiplicit\u00e9 des interpr\u00e9tations, \u00e0 la d\u00e9rision de toute interpr\u00e9tation, qui s\u2019ouvrent et se ferment en une circularit\u00e9 revenant faussement au point de d\u00e9part \u2013 une spirale plut\u00f4t. Ainsi, remplacer l\u2019otage \u00e0 Beyrouth par les phrases qui d\u00e9crivent ses sensations d\u2019enfermement, comme tap\u00e9es \u00e0 la machine, c\u2019est sugg\u00e9rer que\u00a0<i>Mao II<\/i>\u00a0sort enti\u00e8rement de la t\u00eate de Bill, ce que nous lisons \u00e9tant le dernier roman qu\u2019il se refuse \u00e0 publier. Remplacer Tap par ses r\u00e9pliques projet\u00e9es n\u2019est pas seulement d\u00fb \u00e0 la difficult\u00e9 d\u2019embaucher un tout jeune acteur, c\u2019est l\u00e0 encore sugg\u00e9rer que\u00a0<i>Les Noms<\/i>\u00a0proviennent sans doute de Tap, r\u00e9pondant\u00a0<i>mineur<\/i>\u00a0de Bill, une enfance du roman et du langage.<br \/>\nAu cours de dix heures o\u00f9 l\u2019image vid\u00e9o et le bain sonore sont massivement employ\u00e9s j\u2019aimerais \u00e9voquer trois moments saisissants qui s\u2019en exceptent, et on ne peut les s\u00e9parer du reste, c\u2019est un tout \u00e0 prendre ou \u00e0 laisser, la travers\u00e9e d\u2019une exp\u00e9rience de spectateur, dont l\u2019anarchie organis\u00e9e est loin des productions bien l\u00e9ch\u00e9es, lisses, que d\u2019aucuns admirent chez Ivo van Hove, Katie Mitchell, Cyril Teste, Anne Th\u00e9ron, etc. quand bien m\u00eame ils s\u2019affrontent aux m\u00eames maux du si\u00e8cle\u00a0:<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"puce\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L8xH11\/puce-32883.gif?1527592586\" alt=\"-\" width=\"8\" height=\"11\" \/>\u00a0un insert, qui n\u2019est pas dans Delillo, o\u00f9 une mao\u00efste discute avec un ancien militant de l\u2019ind\u00e9pendance alg\u00e9rienne sur la n\u00e9cessit\u00e9 de poser des bombes dans les universit\u00e9s de la France des ann\u00e9es 1960\u00a0; rien d\u2019autre qu\u2019une discussion, en plan fixe, visible \u00e0 la fois sur l\u2019\u00e9cran et sur l\u2019avant-sc\u00e8ne en contrebas\u00a0; deux acteurs de part et d\u2019autre d\u2019une table qui argumentent et contre-argumentent d\u2019une fa\u00e7on \u00e0 la fois gla\u00e7ante et intens\u00e9ment r\u00e9flexive \u2013 peu importe si l\u2019on reconnait un extrait de\u00a0<i>La Chinoise<\/i>\u00a0(1967) de Godard\u00a0;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"puce\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L8xH11\/puce-32883.gif?1527592586\" alt=\"-\" width=\"8\" height=\"11\" \/>\u00a0le dialogue de James avec un membre de la secte qu\u2019il est parvenu \u00e0 retrouver\u00a0; l\u2019homme est enti\u00e8rement nu, recroquevill\u00e9 dans une flaque de sang, se contorsionne dans des postures qui rappellent certains tableaux de Francis Bacon\u00a0; le plateau est d\u00e9sencombr\u00e9, le dialogue d\u00e9pouill\u00e9\u00a0; l\u2019homme parle dans une langue m\u00e9connaissable, proche d\u2019une glossolalie, dont la \u00ab\u00a0traduction\u00a0\u00bb est donn\u00e9e en surtitre\u00a0;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"puce\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L8xH11\/puce-32883.gif?1527592586\" alt=\"-\" width=\"8\" height=\"11\" \/>\u00a0la derni\u00e8re heure, la dixi\u00e8me, apr\u00e8s neuf heures sans r\u00e9pit, sans baisse de rythme, \u00e0 plein r\u00e9gime du son et de l\u2019image, dans l\u2019engagement \u00e9perdu des acteurs, la derni\u00e8re heure est d\u2019une sobri\u00e9t\u00e9 exemplaire, radicale, la plus exp\u00e9rimentale\u00a0<i>in fine<\/i>, \u00e0 la fois pour les deux acteurs pr\u00e9sents sur le plateau nu o\u00f9 se produit comme une transmission g\u00e9n\u00e9rationnelle entre Fr\u00e9d\u00e9ric Leidgens et Adama Diop, et pour le spectateur (ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 ce moment-l\u00e0 qu\u2019une impatience \u00e9parse dans le public se fait ressentir)\u00a0; un soliloque ardu d\u2019Owen Brademas, entrecoup\u00e9 de quelques relances de James, le corps nu de Leidgens recouvert d\u2019une simple serviette, dans un d\u00e9nuement monacal, soliloque erratique, relatant une exp\u00e9rience qui r\u00e9siste \u00e0 la narration\u00a0; Leidgens atteint une diction envo\u00fbtante, au plus pr\u00e8s de la chair des mots, du cadavre des mots, dont on ne sait plus s\u2019ils sont habit\u00e9s ou d\u00e9sert\u00e9s par une transcendance vaine.\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u00e9r\u00e9mie Majorel\u00a0&#8211; 13 juillet 2018 Joueurs,\u00a0Mao II,\u00a0Les Noms\u00a0de Don DeLillo par Julien Gosselin, FabricA, Avignon 2018 Ou comment un spectacle proche du rituel du potlatch d\u00e9crit nagu\u00e8re par Marcel Mauss, don et contre-don, profusion d\u2019images, de sons, de temps et de corps, se trouve habit\u00e9 par une radicale sobri\u00e9t\u00e9 o\u00f9 ne subsiste plus que l\u2019essentiel quand tout est \u00e9puis\u00e9 autour de nous. R\u00e9sumons rapidement trois romans dont l\u2019intrigue s\u2019\u00e9pure puis se dissout au profit d\u2019exp\u00e9riences pensives et sensorielles. Joueurs\u00a0(1977) suit<\/p>\n","protected":false},"author":35,"featured_media":1864,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-1863","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/1863","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/35"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1864"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1863"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=1863"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}