


{"id":1880,"date":"2018-07-14T22:40:54","date_gmt":"2018-07-14T20:40:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=1880"},"modified":"2018-07-14T22:40:54","modified_gmt":"2018-07-14T20:40:54","slug":"la-domination-ordinaire","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/la-domination-ordinaire\/","title":{"rendered":"La domination ordinaire"},"content":{"rendered":"<div id=\"contenu\">\n<div class=\"auteur\"><a class=\"lienAuteur\" title=\"Envoyer un maiaral \u00e0 J\u00e9r\u00e9mie Majorel\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?auteur38\">J\u00e9r\u00e9mie Majorel<\/a>\u00a0&#8211; 14 juillet 2018<\/div>\n<hr \/>\n<div id=\"chapo\"><center><i>Portrait Bourdieu \u2013 C\u2019est bien au moins de savoir ce qui nous d\u00e9termine \u00e0 contribuer \u00e0 notre propre malheur<\/i>\u00a0de Guillermo Pisani,<br \/>\navec Caroline Arrouas, Gilgamesh Belleville, Avignon off 2018<\/center><\/p>\n<hr class=\"spip\" \/>\nLa Com\u00e9die de Caen-CDN de Normandie produit une s\u00e9rie de portraits de Pierre Bourdieu, Michel Foucault, St\u00e9phane Hessel et Nina Simone\u00a0: \u00ab\u00a0cr\u00e9ations itin\u00e9rantes, port\u00e9es par un ou deux acteurs \u2013 parfois en compagnie d\u2019un musicien \u2013, qui croquent de mani\u00e8re vivante et ludique une figure majeure de notre temps\u00a0\u00bb.\n<\/div>\n<hr \/>\n<p><span class=\"spip_document_686 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH488\/portraits-e9212.png?1531593817\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"488\" \/><\/span><br \/>\nJe tique un peu sur \u00ab\u00a0croque\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0ludique\u00a0\u00bb, \u00e9l\u00e9ments de langage dont on peut questionner les sous-entendus\u00a0: une r\u00e9duction du spectateur au stade infantile, une mani\u00e8re aussi de faire avec l\u2019anti-intellectualisme ambiant, de rassurer le spectateur sur le bon moment qu\u2019il va passer.<br \/>\nPour ce qui est de\u00a0<i>Portrait Bourdieu<\/i>, il s\u2019agit d\u2019un solo de Caroline Arrouas, disposant de quelques objets\u00a0: petite table, chaise, cabas, salade, t\u00e9l\u00e9phone et vid\u00e9oprojecteur. Elle ne raconte pas la vie du sociologue ni n\u2019impose un cours magistral au public mais ouvre une bo\u00eete \u00e0 outils\u00a0: pas ceux forg\u00e9s par Bourdieu lors de son ethnographie de la Kabylie ou dans\u00a0<i>La Mis\u00e8re du monde<\/i>, trop sp\u00e9cifiques ou trop massifs, aux deux extr\u00e9mit\u00e9s de sa carri\u00e8re, mais les outils les plus maniables et dont tout un chacun peut s\u2019emparer. Il s\u2019agit de s\u2019entra\u00eener \u00e0 ce \u00ab\u00a0sport de combat\u00a0\u00bb qu\u2019\u00e9tait la sociologie pour lui, d\u2019acqu\u00e9rir une r\u00e9flexivit\u00e9 sur nos pratiques quotidiennes. L\u2019impulsion est donn\u00e9e par sa le\u00e7on inaugurale au Coll\u00e8ge de France en 1981 o\u00f9 il analyse cet exercice rituel face aux pairs au moment m\u00eame o\u00f9 il semble s\u2019y soumettre.<br \/>\nLe spectacle d\u00e9laisse vite la lin\u00e9arit\u00e9 pour tresser subtilement trois fils rouges\u00a0: la pr\u00e9sentation en acte des outils \u00e9labor\u00e9s par le sociologue, des \u00e9l\u00e9ments biographiques de la com\u00e9dienne et la fiction d\u2019une prof inqui\u00e9t\u00e9e par un journaliste de\u00a0<i>Mediapart<\/i>\u00a0apr\u00e8s avoir couch\u00e9 avec un \u00e9l\u00e8ve. Sont abord\u00e9s tour \u00e0 tour le milieu scolaire, les d\u00e9terminants sociaux de la rencontre amoureuse, les moyens de distinction sociale, l\u2019illusion de la vocation, le mythe du cr\u00e9ateur&#8230; par le biais des notions de champ, d\u2019habitus, de domination, de capital social, de violence symbolique&#8230;<br \/>\n<span class=\"spip_document_687 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH433\/sang_viennois-06850.jpg?1531593817\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"433\" \/><\/span><br \/>\nVia l\u2019exp\u00e9rience de Caroline Arrouas, il est largement question du champ th\u00e9\u00e2tral, justement, et des rapports de domination ordinaire qui s\u2019y d\u00e9roulent, au lieu de frayer une possible alternative\u00a0: d\u00e9buts au Burgtheater \u00e0 Vienne comme chanteuse (\u00ab\u00a0le sang viennois\u00a0\u00bb claironn\u00e9 en allemand), concours d\u2019entr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole du TNS (face \u00e0 St\u00e9phane Braunschweig et dans la m\u00eame promotion que Caroline Gui\u00e9la Nguyen)&#8230;<br \/>\nLe hic est que Guillermo Pisani, l\u2019auteur, le connaisseur de Bourdieu, s\u2019invite dans \u00ab\u00a0son\u00a0\u00bb spectacle, lors d\u2019un semblant de rencontre apr\u00e8s public, pr\u00e9texte \u00e0 un \u00e9chantillon de cours magistral qui ne s\u2019avoue pas, o\u00f9 le sachant explique au spectateur suppos\u00e9 ignorant ce qu\u2019est la sociologie bourdieusienne, avant de redonner la sc\u00e8ne \u00e0 \u00ab\u00a0son\u00a0\u00bb actrice, elle qui n\u2019a pas co\u00e9crit ce portrait, qui se contente de le jouer, de l\u2019interpr\u00e9ter, au sens musical et non s\u00e9mantique du verbe, d\u00e9ployant non sans virtuosit\u00e9 une riche palette de jeu, tant au niveau de la diction que de la gestualit\u00e9 \u2013 palette inculqu\u00e9e sans doute lors de sa formation \u00e0 la prestigieuse \u00e9cole du TNS.<br \/>\nLe programme de salle et le dossier de presse pr\u00e9cisent, soulignent qui fait quoi, qui est cr\u00e9dit\u00e9 de quoi, \u00ab\u00a0texte et mise en sc\u00e8ne\u00a0\u00bb d\u2019un c\u00f4t\u00e9, \u00ab\u00a0jeu\u00a0\u00bb de l\u2019autre, et cette s\u00e9paration, ce \u00ab\u00a0partage du sensible\u00a0\u00bb dirait Jacques Ranci\u00e8re, est r\u00e9affirm\u00e9e par l\u2019intrusion de l\u2019auteur sur sc\u00e8ne, reproduit un rapport de domination avec la com\u00e9dienne et avec le public, dissipe autoritairement le brouillage f\u00e9cond entre fiction et r\u00e9alit\u00e9 qui pr\u00e9valait jusque-l\u00e0, restreint l\u2019ind\u00e9termination d\u00e9mocratique de la parole. C\u2019est \u00ab\u00a0la parole souffl\u00e9e\u00a0\u00bb de l\u2019acteur qui rebutait tant Artaud dans le th\u00e9\u00e2tre traditionnel. Finalement, on n\u2019\u00e9vite pas cet \u00e9cueil\u00a0: pr\u00eacher les convertis, se rendre inaudibles des sceptiques.<br \/>\n<span class=\"spip_document_688 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L400xH266\/images-9813f.jpg?1531593817\" alt=\"\" width=\"400\" height=\"266\" \/><\/span><br \/>\nAutre hic, et c\u2019est la force et la faiblesse de\u00a0<i>Portrait Bourdieu<\/i>\u00a0qui se r\u00e9sume l\u00e0, il se trouve que Caroline Arrouas a jou\u00e9 dans deux pi\u00e8ces de Jean-Michel Ribes,\u00a0<i>Ren\u00e9 l\u2019\u00e9nerv\u00e9<\/i>\u00a0en 2012 et\u00a0<i>Th\u00e9\u00e2tre sans animaux<\/i>\u00a0l\u2019ann\u00e9e suivante, \u2013 ce n\u2019est pas abord\u00e9 dans le spectacle mais on peut le lire dans sa fiche biographique \u2013, et que le directeur du Rond-Point \u00e0 Paris \u00e9tait dans la salle le jour o\u00f9 j\u2019y \u00e9tais (le 13 juillet pour \u00eatre pr\u00e9cis). Le spectacle s\u2019est du coup partiellement transf\u00e9r\u00e9 de la sc\u00e8ne vers la salle, effet de visibilit\u00e9 et de notori\u00e9t\u00e9 renforc\u00e9 par la petitesse du lieu et la concentration de praticiens parmi le public \u2013 off Avignon oblige \u2013, en regard de l\u2019importance du personnage\u00a0: celle qu\u2019il se donne (entr\u00e9e \u00e0 la derni\u00e8re minute, accompagn\u00e9 d\u2019une belle jeune femme, attitude, d\u00e9marche, gestes, tout un habitus de classe qui se signale\u00a0<i>naturellement<\/i>), et celle qu\u2019on lui donne (les regards qui se tournent vers lui, le\u00a0<i>reconnaissent<\/i>). Le spectacle ne manque pourtant pas de rappeler que le domin\u00e9 contribue insidieusement \u00e0 sa propre domination.<br \/>\nIronie et hasard des applications, j\u2019ai fort pens\u00e9 \u00e0 l\u2019inventeur du \u00ab\u00a0rire de r\u00e9sistance\u00a0\u00bb \u2013 Milo Rau ou Frank Castorf n\u2019ont qu\u2019\u00e0 bien se tenir \u2013, qui \u00e9tait \u00e0 deux rangs derri\u00e8re moi, lorsque \u00ab\u00a0son\u00a0\u00bb ancienne com\u00e9dienne, qu\u2019il venait sans doute amicalement soutenir \u2013 ou soumettre \u00e0 une audition inopin\u00e9e \u2013, avance ceci, lors d\u2019un moment d\u2019auto-r\u00e9flexivit\u00e9 qui fait tout l\u2019int\u00e9r\u00eat de ce spectacle\u00a0:<br \/>\n\u00ab\u00a0\u00e9tant donn\u00e9 notre position dans le champ th\u00e9\u00e2tral, celui-ci exerce sur nous une sorte de censure structurelle, une censure qui n\u2019est pas \u00e9crite, mais justement d\u2019autant plus efficace. Je ne parle pas d\u2019\u00eatre politiquement incorrect, au contraire. Je dirais m\u00eame qu\u2019\u00eatre politiquement incorrect est pratiquement une obligation pour un spectacle comme celui-ci. Mais il y a des mani\u00e8res d\u2019\u00eatre politiquement incorrect qui sont tout \u00e0 fait corrects du point de vue du champ th\u00e9\u00e2tral.\u00a0\u00bb<br \/>\n\u00c0 la fin de la repr\u00e9sentation de\u00a0<i>Portrait Bourdieu<\/i>, o\u00f9 Caroline Arrouas aura lu une tribune ancienne sur l\u2019intermittence qui n\u2019a rien perdu de son actualit\u00e9, j\u2019observe que mes applaudissements nourris contrastent avec ceux, ostensiblement mous, de ma voisine de gauche. Peu apr\u00e8s, celle-ci se l\u00e8ve pour intercepter le directeur du Rond-Point, lui en haut, elle en bas (des marches), pour lui glisser un prospectus, l\u2019inviter \u00e0 venir voir son spectacle \u00e0 elle aussi (c\u2019\u00e9tait donc une praticienne), ayant juste le temps d\u2019en r\u00e9sumer la teneur par une formule-choc, forc\u00e9ment r\u00e9ductrice pour \u00eatre s\u00e9ductrice (\u00e0 entendre au sens de faire d\u00e9vier quelqu\u2019un de sa ligne droite). Le monsieur d\u00e9cline poliment et descend, toujours sous bonne escorte. CQFD.\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u00e9r\u00e9mie Majorel\u00a0&#8211; 14 juillet 2018 Portrait Bourdieu \u2013 C\u2019est bien au moins de savoir ce qui nous d\u00e9termine \u00e0 contribuer \u00e0 notre propre malheur\u00a0de Guillermo Pisani, avec Caroline Arrouas, Gilgamesh Belleville, Avignon off 2018 La Com\u00e9die de Caen-CDN de Normandie produit une s\u00e9rie de portraits de Pierre Bourdieu, Michel Foucault, St\u00e9phane Hessel et Nina Simone\u00a0: \u00ab\u00a0cr\u00e9ations itin\u00e9rantes, port\u00e9es par un ou deux acteurs \u2013 parfois en compagnie d\u2019un musicien \u2013, qui croquent de mani\u00e8re vivante et ludique une figure majeure<\/p>\n","protected":false},"author":35,"featured_media":1881,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-1880","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/1880","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/35"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1881"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1880"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=1880"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}