


{"id":1897,"date":"2018-07-16T22:49:43","date_gmt":"2018-07-16T20:49:43","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=1897"},"modified":"2018-07-16T22:49:43","modified_gmt":"2018-07-16T20:49:43","slug":"%d8%b9%d8%b3%d8%a7%d9%87%d9%8f-%d9%8a%d8%ad%d9%8a%d8%a7-%d9%88%d9%8a%d8%b4%d9%85%d9%91-%d8%a7%d9%84%d8%b9%d8%a8%d9%82-dali-chahrour-danse-avec-la-mort","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/%d8%b9%d8%b3%d8%a7%d9%87%d9%8f-%d9%8a%d8%ad%d9%8a%d8%a7-%d9%88%d9%8a%d8%b4%d9%85%d9%91-%d8%a7%d9%84%d8%b9%d8%a8%d9%82-dali-chahrour-danse-avec-la-mort\/","title":{"rendered":"\u0639\u0633\u0627\u0647\u064f \u064a\u062d\u064a\u0627 \u0648\u064a\u0634\u0645\u0651 \u0627\u0644\u0639\u0628\u0642 d\u2019Ali Chahrour, danse avec la mort"},"content":{"rendered":"<hr \/>\n<div id=\"chapo\"><center><small><i>\u0639\u0633\u0627\u0647\u064f \u064a\u062d\u064a\u0627 \u0648\u064a\u0634\u0645\u0651 \u0627\u0644\u0639\u0628\u0642 (May he rise\u2026)<\/i>\u00a0chor\u00e9graphie d\u2019Ali Chahrour,<br \/>\nTh\u00e9\u00e2tre Beno\u00eet-XII, Avignon In 2018 | par Arnaud Ma\u00efsetti<\/small><\/center><\/p>\n<hr class=\"spip\" \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3658 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/180713_rdl_0034-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" \/><br \/>\n<strong>C\u2019\u00e9tait en 2016, dans la cour du Clo\u00eetre des C\u00e9lestins balay\u00e9e par le vent\u00a0:\u00a0<i><a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?article456\">Fathmeh<\/a><\/i>\u00a0ouvrait le chant fun\u00e8bre d\u2019Ali Chahrour. Le chor\u00e9graphe libanais entamait alors une exploration des rites fun\u00e9raires chiites, d\u2019abord \u00e0 travers la figure de\u00a0<a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?article452\">Fatima Zahra, fille du proph\u00e8te<\/a>, avant de la poursuivre avec la pleureuse Leila, dans\u00a0<i>Leila se meurt<\/i>, pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 Avignon la m\u00eame ann\u00e9e. C\u2019est aujourd\u2019hui \u00e0 une autre femme qu\u2019il revient de verser les larmes. Ali Chahrour puise cette fois dans un rituel chiite qui n\u2019est pas celui de l\u2019Islam\u00a0: le po\u00e8me sum\u00e9rien de la\u00a0<i>Descente d\u2019Ishtar aux Enfers<\/i>\u00a0raconte comment Ishtar a profan\u00e9 le Royaume des Morts pour en prendre possession, comment elle est y devenue prisonni\u00e8re avant de monnayer sa place en livrant son propre mari \u2014 sous pr\u00e9texte qu\u2019il n\u2019avait pas port\u00e9 assez son deuil. Sa s\u0153ur chantera d\u00e8s lors sa perte, et ses lamentations le feront revenir \u00e0 la vie chaque printemps \u2014 et chaque printemps, c\u2019est elle qui prendra sa place dans les Enfers. Mais loin de nous transmettre le r\u00e9cit, Ali Chahrour prend appui sur certains de ces motifs, et surtout sur la force enclose en eux pour poursuivre le sillon d\u2019un travail sur ce que peut le th\u00e9\u00e2tre face aux morts, en regard des morts et des vivants. Rituel\u00a0?\u00a0<a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?article607\">Mais, oui, avons-nous besoin de tels rituels<\/a>\u2026\u00a0? Peut-\u00eatre la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un tel moment se trouve-t-elle ailleurs, loin de la c\u00e9l\u00e9bration d\u2019une transcendance \u2014 bien plut\u00f4t dans la convocation au pr\u00e9sent de ce qui demeure nu face \u00e0 l\u2019\u00e9nigme de la vie\u00a0: qu\u2019on est de ce c\u00f4t\u00e9 de la mort, et qu\u2019en faire<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh1\" class=\"spip_note\" title=\"Entretien avec Ali Charhour pour le site MaCulture.\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?article613#nb1\" rel=\"appendix\">1<\/a>]<\/span>\u00a0?<\/strong>\n<\/div>\n<hr \/>\n<div><center><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.theatre-contemporain.net\/embed\/hTYpt6Ct\" width=\"600\" height=\"300\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\" data-mce-fragment=\"1\"><\/iframe><\/center><\/p>\n<div><\/div>\n<\/div>\n<p><strong>\u00ab\u00a0\u00d4 vous, peuple des maisons lugubres, peuple des tombes obscures [\u2026] nous vous donnons de nos nouvelles\u2026\u00a0\u00bb<br class=\"autobr\" \/><\/strong><br \/>\nNoir, et dans le noir, ou\u00a0<i>\u00e0 travers<\/i>\u00a0lui (comme une image qui voudrait le plus simplement possible faire lever les t\u00e9n\u00e8bres, les enfers, ou le th\u00e9\u00e2tre \u2014 quelle diff\u00e9rence\u00a0? \u2014), un cri d\u2019abord\u00a0: un cri long comme une douleur, une col\u00e8re. Puis dans ce cri, rien.<br \/>\nPlateau nu, on est vraiment chez les morts, et au th\u00e9\u00e2tre, ou dans tout ce qui fait le vide autour de lui\u00a0: tout ce qui appelle \u00e0 la vie\u00a0?<br \/>\nUne femme appelle, d\u00e9chire le vide pour le remplir. C\u2019est la premi\u00e8re image, et elle n\u2019en est pas une, puisqu\u2019il n\u2019y a rien, seulement une vague brume dans le noir\u00a0: c\u2019est la premi\u00e8re loi de ce th\u00e9\u00e2tre de se b\u00e2tir par lui-m\u00eame en forgeant sa propre mati\u00e8re \u2013\u00a0th\u00e9\u00e2tre qui saisirait du th\u00e9\u00e2tre un rapport \u00e0 la vie, et de la vie sa possible forme th\u00e9\u00e2trale. Heureusement, ce n\u2019est pas de th\u00e9\u00e2tre dont on va nous parler, mais comment avec la mati\u00e8re on p\u00e9trit quelque chose de cette vie qui nous peuple, nous hante et nous appelle, et qu\u2019on appelle, faute de mieux, la mort \u2013 la mort qui n\u2019est pas le contraire de la vie, plut\u00f4t son devenir et son amont, et sa d\u00e9chirure.<br \/>\nSc\u00e8ne de la mort\u00a0; intuition imm\u00e9diate\u00a0: le r\u00e9cit mythique qu\u2019on nous propose dans la feuille de salle ne nous sera pas donn\u00e9. Rien ne nous sera donn\u00e9\u00a0: on n\u2019est pas au march\u00e9 de l\u2019offre et de la demande. On traversera ici, sur une heure \u00e0 peine, le seul motif qui importe si on d\u00e9cide d\u2019\u00eatre vivant\u00a0: celui de la mort quand elle n\u2019est pas une id\u00e9e vague de philosophe en chambre, mais le sentiment toujours ind\u00e9passable de la fragilit\u00e9 et de la vanit\u00e9, des possibles, des injustices et de ce face \u00e0 quoi on est toujours appel\u00e9\u00a0:\u00a0<i>Alas, poor Yorick<\/i>.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3660 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/180713_rdl_0066-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" \/><br \/>\nUn tableau apr\u00e8s l\u2019autre, plut\u00f4t que le r\u00e9cit \u00e9difiant convergeant vers le sens \u00e0 d\u00e9livrer, ce th\u00e9\u00e2tre proposera une syntaxe de l\u2019hypoth\u00e8se, de l\u2019\u00e0-coup\u00a0: un noir apr\u00e8s l\u2019autre, on dansera la mort et avec elle, et autour d\u2019elle\u00a0: la mort d\u2019un fils, d\u2019un \u00e9poux, d\u2019un fr\u00e8re ou d\u2019un p\u00e8re. Au c\u0153ur vide de cette dramaturgie du recommencement, l\u2019homme. Et par-dessus lui, ou plut\u00f4t de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de lui et des t\u00e9n\u00e8bres, du c\u00f4t\u00e9 de la vie hurl\u00e9e en d\u00e9pit du bon sens, la femme. Des forces s\u2019organisent\u00a0: \u00e0 la femme la voix port\u00e9e haute, la scansion du chant\u00a0; \u00e0 l\u2019homme le corps muet, vibrant, secou\u00e9 comme un r\u00e9ceptacle de la voix. Logique sismique\u00a0: la paroi du corps \u00e9voluera selon les mouvements des chants. Corps secou\u00e9 \u00e0 mesure de la voix, corps vibr\u00e9 sur place en fonction des hauteurs de la voix. Corps qui r\u00e9pond \u00e0 la voix, qui r\u00e9pond de la voix. Danse articul\u00e9e dans le frottement des positions, ou d\u00e9sarticul\u00e9e plut\u00f4t, puisque sa loi sera d\u2019affrontement non de jonction.<br \/>\nAinsi de ce moment affolant\u00a0: la femme dessine avec ses bras dans l\u2019air des gestes, et l\u2019homme derri\u00e8re lui dessine m\u00eames gestes, comme une ombre. Comme un double. Dans ce th\u00e9\u00e2tre et son double, quelque chose de terrible se joue, on essaie de se correspondre l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, mais on n\u2019a pas le m\u00eame corps\u00a0: on n\u2019est pas du m\u00eame c\u00f4t\u00e9 des choses et de la vie, on est en tout point dissemblable en d\u00e9pit des m\u00eames gestes qu\u2019on lance dans l\u2019air de cette vie impossible et seule d\u00e9sirable. Ce qui est terrible est aussi lib\u00e9rateur et joyeux. Parfois, l\u2019homme cesse les gestes, et la femme poursuit\u00a0: l\u2019homme, apr\u00e8s un temps, la rejoint dans le geste\u00a0: danse qui est toujours la fabrique d\u2019une rencontre possible dans le refus des correspondances, des identit\u00e9s.<br \/>\nPuis, ces gestes qu\u2019on trace, c\u2019est dans l\u2019\u00e9puisement qu\u2019ils trouvent leur force, o\u00f9 ils s\u2019accomplissent et s\u2019abolissent. Gestes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s des bras, de la t\u00eate qui trace des cercles terrifiants, des mains, des bustes, des pieds\u00a0: danse de la r\u00e9p\u00e9tition qui \u00e9puise le corps, qui va au bout de l\u2019\u00e9puisement, et qui, \u00e0 cette extr\u00e9mit\u00e9 l\u00e0 trouve l\u2019appui pour recommencer. Ainsi des musiciens qui font danser leurs mains sur les violes jusqu\u2019\u00e0 \u00e9puisement du poignet\u00a0; il faut parfois arr\u00eater, faire tourner le poignet sur lui-m\u00eame pour retrouver des forces, et poursuivre. Ce face \u00e0 quoi on est\u00a0: cet au-del\u00e0 du possible qui est le crit\u00e8re du th\u00e9\u00e2tre.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3661 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/180713_rdl_0078-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" \/><br \/>\nOn reprend, on recommence\u00a0: th\u00e9\u00e2tre qui ne fera que recommencer. Recommencer sans cesse le chant qui appellera le mort \u00e0 soi, et le mort de sortir de la mort, et d\u2019aller\u00a0: mais o\u00f9\u00a0? Et on recommencera. La mort n\u2019est pas ce r\u00e9cit orient\u00e9 vers une fin, plut\u00f4t un\u00a0<i>ad lib<\/i>\u00a0sans origine. Du r\u00e9cit ne reste que cette \u00e9nergie, ce mouvement terrible qui est celui de la vie m\u00eame, du chant fun\u00e9raire \u2014 danse qui tient dans un mouvement autour duquel on tracera les possibles\u00a0: se lever. Comment se lever\u00a0? Et m\u00eame\u00a0: comment se relever\u00a0? L\u00e0 la danse est \u00e0 sa t\u00e2che\u00a0: faire de la forme une force, et nous donner la force de voir la forme nue, celle de quelqu\u2019un qui, au son de la voix d\u2019une autre, se rel\u00e8ve.<br \/>\nEst-ce qu\u2019on n\u2019a pas besoin, dans nos jours idiots et l\u00e2ches, d\u2019une telle force\u00a0: et de se relever\u00a0?<br \/>\nEntre le corps de l\u2019homme (Ali Chahrour lui-m\u00eame) et celui de la femme, les t\u00e9n\u00e8bres donc, l\u2019air que respire le th\u00e9\u00e2tre, et l\u2019air vibr\u00e9 par la musique\u00a0: les entourent deux musiciens qui sont comme l\u2019inter-r\u00e8gne des morts et de la vie, ou du th\u00e9\u00e2tre avec son contraire. Pardon\u00a0: je me raconte sans doute des histoires. \u00ab\u00a0La mort\u00a0\u00bb,\u00a0\u00ab\u00a0la vie\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0les t\u00e9n\u00e8bres\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0le th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u00bb. Des mots, des mots, des mots, sans doute\u00a0: et pire que des mots\u00a0: des images, des m\u00e9taphores qui forcent la nudit\u00e9 de ce qu\u2019on voit. Il faudrait ne pas c\u00e9der \u00e0 la facilit\u00e9 de nommer par des images ce qu\u2019on voit quand un homme allong\u00e9 devant nous fait ce geste de se relever. Mais non\u00a0: je c\u00e8de. Si je dis \u00ab\u00a0la vie\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0la mort\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0les t\u00e9n\u00e8bres\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0le th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u00bb, ce n\u2019est pas faute de mieux, mais parce que ces mots l\u00e8vent la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te de ce qui \u00e9chappe dans ma r\u00e9alit\u00e9. Chercher \u00e0 mieux nommer pour mieux voir ce qu\u2019elle recouvre est ma t\u00e2che de vivant. Sous le terrible d\u00e9pouillement de \u0639\u0633\u0627\u0647\u064f \u064a\u062d\u064a\u0627 \u0648\u064a\u0634\u0645\u0651 \u0627\u0644\u0639\u0628\u0642, on est face \u00e0 cette r\u00e9alit\u00e9 nomm\u00e9e\u00a0: on per\u00e7oit un homme qui se rel\u00e8ve et il tire \u00e0 lui ce que la mort d\u00e9signe, pas la mort comme une id\u00e9e, mais comme un corps retourne \u00e0 la poussi\u00e8re, comme je pense \u00e0 mon corps mort, comme je pense \u00e0 toi aussi, que je vais enterrer en jetant dans le trou une poign\u00e9e de terre et le journal du matin.<br \/>\nAlors devant un tel \u00ab\u00a0spectacle\u00a0\u00bb, on se raconte n\u00e9cessairement des histoires parce qu\u2019il fraie dans une sorte d\u2019\u00e9vidence qui ne cherche pas \u00e0 se peupler d\u2019artifice\u00a0: on est \u00e0 nu ici, dans le d\u00e9pouillement de quelques gestes, et face \u00e0 soi-m\u00eame, jetant pour plus tard dans un trou noir une poign\u00e9e de terre qui recouvrira le journal du matin.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3662 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/180713_rdl_0110-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" \/><br \/>\nOn reprend. Apr\u00e8s le prologue dans le noir, la sc\u00e8ne n\u2019est soudain plus vide\u00a0: la femme est l\u00e0 maintenant, on est au tout d\u00e9but du spectacle et elle chante le po\u00e8me\u00a0: \u00ab\u00a0puisse-t-il se relever et humer les parfums\u00a0\u00bb (Chose curieuse que ce titre en anglais\u00a0: pour mieux favoriser sa carri\u00e8re \u00e0 l\u2019export\u00a0? Il est vrai que l\u2019anglais est la langue du monde\u2026). C\u2019est le d\u00e9but du r\u00e9cit\u00a0: et tout y est, de cette relev\u00e9e de la mort, et de cette mat\u00e9rialit\u00e9 d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e et joyeuse du monde enclose dans un parfum, sa sensualit\u00e9 perdue, son \u00e9rotisme \u00e9l\u00e9giaque. Tout le spectacle est l\u00e0 dans la phrase titre autour de laquelle les paroles vont tourner, et retourner\u00a0: \u00ab\u00a0puisse-t-il se relever\u2026\u00a0\u00bb Pour cela, elle va user de tous les cris et de toutes les ruses, de tous les affects pour hurler l\u2019injustice de la perte, la col\u00e8re du deuil, la m\u00e9lancolie r\u00e9sign\u00e9e, la vengeance.<br \/>\nD\u2019abord, elle nous donne des nouvelles des vivants, en plongeant ses regards en nous. On comprend qu\u2019on est de ce c\u00f4t\u00e9 de la vie, de ce c\u00f4t\u00e9 de la mort. On se souvient qu\u2019avant le d\u00e9but, trois hommes se sont lev\u00e9s pour nous voir\u00a0: qui seront les trois autres \u00ab\u00a0acteurs\u00a0\u00bb. Qu\u2019apr\u00e8s un tel regard, on est face \u00e0 nous-m\u00eames surtout. Des nouvelles de la vie\u00a0: voil\u00e0 ce que nous donnera ce spectacle. D\u2019une vie nouvelle, d\u2019une vie renouvel\u00e9e par le regard pos\u00e9 sur la mort.<br \/>\nTravail de patience\u00a0: une heure \u00e0 peine, et pourtant, chaque tableau prend le temps de poser un affect et d\u2019en creuser les possibles par le corps et la voix, la musique et l\u2019espace. Dans chaque tableau se joue une sorte d\u2019ordalie secr\u00e8te de tout le spectacle avec lui-m\u00eame, qui pourrait durer dix heures ou cinq minutes. Par exemple, ce tableau o\u00f9 le d\u00e9funt est allong\u00e9, \u00e0 l\u2019avant, la t\u00eate renvers\u00e9e\u00a0; la femme endeuill\u00e9e chante la douleur de dos, au fond. Les deux musiciens entourent le \u00ab\u00a0cadavre\u00a0\u00bb (pardon pour l\u2019histoire qu\u2019on se raconte\u00a0: impossible de me perdre dans l\u2019abstraction de gestes purs). \u00c0 jardin, l\u2019un des deux musiciens joue de la viole, son archet strie les cordes en passant par-dessus la gorge offerte de l\u2019homme renvers\u00e9. Image puissante et nue d\u2019un \u00e9gorgement, d\u2019un sacrifice. Mais sacrifice \u00e0 l\u2019envers\u00a0: le contraire d\u2019une mise \u00e0 mort. La musique que le musicien obtient de l\u2019instrument, on dirait qu\u2019il la tire de la gorge m\u00eame de l\u2019homme. Et tandis que la femme chante, la musique traverse le corps de l\u2019homme qui r\u00e9pond, musicalement, \u00e0 travers l\u2019instrument.<br \/>\nL\u00e0 encore, on me dira\u00a0: histoire, histoire, et mots (mots, mots) que tout cela. Suis-je pris au pi\u00e8ge de la repr\u00e9sentation\u00a0? Dois-je me contenter des belles images\u00a0? Mais si je demeure ainsi face \u00e0 l\u2019image pure, je suis contraint d\u2019\u00eatre saisi d\u2019une \u00e9motion (ou de la refuser). Touch\u00e9, \u00eatre touch\u00e9, et toutes ces choses d\u00e9go\u00fbtantes. Devant le sacrifice on contraire, je suis de nouveau face au monde, non \u00e0 son sentiment. Alors je choisis de voir un sacrifice, plut\u00f4t qu\u2019une image abstraite.<br \/>\n<strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3663 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/180713_rdl_0189-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" \/><\/strong><br \/>\n<strong>\u00ab\u00a0Quelle vie vivre\u00a0?\u00a0\u00bb<br class=\"autobr\" \/><\/strong><br \/>\nC\u2019est une des questions que lance le cri de d\u00e9sespoir de la femme\u00a0: c\u2019est la seule qui vaille. Dans Beyrouth o\u00f9 la mort n\u2019est pas une statistique ou un concept, dans un monde arabe (comme on dit), o\u00f9 la mort est un \u00e9v\u00e9nement aussi tragique que banal \u2013 quand la femme s\u2019avance, au tout d\u00e9but, c\u2019est dans un bruit de guerre et de fracas, face \u00e0 quoi elle expose son corps, fragile et digne \u2013, il n\u2019y a pas d\u2019autres questions\u00a0: quelle vie\u00a0? T\u00e2che du th\u00e9\u00e2tre de la poser en face, avec les corps et les mots qui s\u2019arracheraient de la vie pour le dire.<br \/>\nEn occident, on peut regarder cela comme un rituel, et on se tromperait peut-\u00eatre\u00a0: aucune religiosit\u00e9 ici, aucun appel \u00e0 la transcendance comme cl\u00e9 de l\u2019\u00e9nigme, comme direction, comme discipline des affects. Puis\u00a0: aucune participation effective demand\u00e9e, requise. On peut contempler cela comme un spectacle, et on se tromperait davantage\u00a0: on l\u2019\u00e9valuerait \u00e0 l\u2019aune de son efficacit\u00e9 \u2014 fait-il bien le mort\u00a0? chante-t-elle justement\u00a0? On peut aussi\u00a0<i>choisir<\/i>de traverser une exp\u00e9rience\u00a0: faire le compte int\u00e9rieur de nos morts, ce qui est mort en soi, ce qu\u2019on enterre chaque jour.<br \/>\n\u00ab\u00a0Le th\u00e9\u00e2tre n\u2019est pas le rituel, il a lieu au lieu o\u00f9 le rituel s\u2019est retir\u00e9\u00a0\u00bb, disait \u00e0 peu pr\u00e8s Brecht, qu\u2019aimait \u00e0 rappeler Grotowski. Dans ce jeu de retrait, ce qui demeure n\u2019est pas la nostalgie des dieux, mais la fabrique de notre monde au pr\u00e9sent o\u00f9 les morts vivraient aupr\u00e8s de nous leur vie de morts.<br \/>\nEst-ce qu\u2019on r\u00eave encore\u00a0?<br \/>\nNon, on cherche, on fouille. On continue \u00e0 d\u00e9sirer. On voudrait \u00e9prouver le contraire d\u2019une fascination pour la mort\u00a0: et si j\u2019ai dit que le plateau nu du th\u00e9\u00e2tre semblait la mort, c\u2019est pour cette raison aussi, cet envers de la vie qui nous jette ensuite arm\u00e9 d\u2019un corps \u00e9gar\u00e9, troubl\u00e9, autrement taill\u00e9, dans la vie.<br \/>\n<strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3664 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/180713_rdl_0228-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" \/><\/strong><br \/>\n<strong>\u00ab\u00a0Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face.\u00a0\u00bb<br class=\"autobr\" \/><\/strong><br \/>\nIl y a ce moment de saturation dans la musique au d\u00e9but, qui monte, et exc\u00e8de toute perception, on n\u2019entend plus que l\u2019insupportable du bruit \u2014 et soudain tout cesse\u00a0: on est rendu \u00e0 notre corps. Il y a cet autre moment, miroir, o\u00f9 dans le demi-jour brumeux soudain la lumi\u00e8re explose et nous aveugle. Et les corps autour de moi de l\u00e9g\u00e8rement sursauter, certains de se r\u00e9veiller m\u00eame. De l\u2019ou\u00efe \u00e0 la vue, et de l\u2019imaginaire \u00e0 la pens\u00e9e, th\u00e9\u00e2tre qui expose la plaque photographique de nos corps \u2013 nos corps r\u00eavant, pensant, d\u00e9sirant \u2013 pour mieux nous la faire \u00e9prouver comme tel\u00a0: \u00e0 vif.<br \/>\nOui, face \u00e0 la mort, on ne voit rien. C\u2019est de cela qu\u2019il s\u2019agit peut-\u00eatre\u00a0: voir et regarder encore. \u00c0 la fin, danse des trois hommes qui s\u2019entra\u00eenent les uns les autres \u00e0 parcourir tout l\u2019espace du monde (de ce plateau de th\u00e9\u00e2tre qui est le monde alors). Quand tout fut \u00e9puis\u00e9 de l\u2019espace, c\u2019est la musique qui s\u2019\u00e9puise et cesse\u00a0: on entend soudain, comme un miracle, le corps des hommes marteler le sol, et les souffles\u00a0: le corps rendu \u00e0 la chair et aux muscles, \u00e0 la fragilit\u00e9 d\u2019\u00eatre de la peau pos\u00e9e contre le sol, le corps retrouv\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre et de la musique, le corps frappant, martelant sa force d\u2019\u00eatre en vie en l\u2019\u00e9prouvant, avec la duret\u00e9 du talon et \u00e0 la sueur de son front. Enfin revient la femme, qui de nouveau appelle \u00e0 la vie. Cette fois, elle s\u2019adresse \u00e0 nous, en chair et en os\u00a0: avanc\u00e9e sur les marches de la salle, elle nous regarde l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre. Se retourne. C\u2019est Orph\u00e9e, \u00e9videmment, et l\u2019homme est Eurydice, qui se retire. Nous, au milieu, nous sommes les pierres, et les b\u00eates sauvages. Nous n\u2019avons pas de larmes \u00e0 verser\u00a0: seulement des yeux, et ils ne sont pas faits pour pleurer, mais pour voir. Alors nous voyons. Et tout s\u2019arr\u00eate. Noir.<br \/>\nQuand nous sortons du th\u00e9\u00e2tre, il fait jour. Tout recommence.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-3665 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/180713_rdl_0245-1-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" \/><br class=\"autobr\" \/><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-3667 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/180713_rdl_0355-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" \/><br class=\"autobr\" \/><br class=\"autobr\" \/><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-3668 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/180713_rdl_0387-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u0639\u0633\u0627\u0647\u064f \u064a\u062d\u064a\u0627 \u0648\u064a\u0634\u0645\u0651 \u0627\u0644\u0639\u0628\u0642 (May he rise\u2026)\u00a0chor\u00e9graphie d\u2019Ali Chahrour, Th\u00e9\u00e2tre Beno\u00eet-XII, Avignon In 2018 | par Arnaud Ma\u00efsetti C\u2019\u00e9tait en 2016, dans la cour du Clo\u00eetre des C\u00e9lestins balay\u00e9e par le vent\u00a0:\u00a0Fathmeh\u00a0ouvrait le chant fun\u00e8bre d\u2019Ali Chahrour. Le chor\u00e9graphe libanais entamait alors une exploration des rites fun\u00e9raires chiites, d\u2019abord \u00e0 travers la figure de\u00a0Fatima Zahra, fille du proph\u00e8te, avant de la poursuivre avec la pleureuse Leila, dans\u00a0Leila se meurt, pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 Avignon la m\u00eame ann\u00e9e. 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