


{"id":1907,"date":"2018-07-17T22:56:14","date_gmt":"2018-07-17T20:56:14","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=1907"},"modified":"2018-07-17T22:56:14","modified_gmt":"2018-07-17T20:56:14","slug":"claire-tabouret-theatres-en-regard","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/claire-tabouret-theatres-en-regard\/","title":{"rendered":"Claire Tabouret, th\u00e9\u00e2tres en regard"},"content":{"rendered":"<div id=\"contenu\">\n<div class=\"auteur\"><a class=\"lienAuteur\" title=\"Envoyer un maiaral \u00e0 Arnaud Ma\u00efsetti\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?auteur1\">Arnaud Ma\u00efsetti<\/a>\u00a0&#8211; 17 juillet 2018<\/div>\n<hr \/>\n<div id=\"chapo\"><center>Peintures de Claire Tabouret,<br \/>\nexposition\u00a0<i>L\u2019Errante<\/i>\u00a0(\u00c9glise des C\u00e9lestins) &amp;\u00a0<i>Les Veilleurs<\/i>\u00a0(Collection Lambert)<\/center><\/p>\n<hr class=\"spip\" \/>\nPartout sur les murs d\u2019Avignon, des visages nous d\u00e9visagent, fouillent en nous une question comme un secret\u00a0: les visages de Claire Tabouret sont l\u2019\u00e9tendard du festival cette ann\u00e9e, son affiche. En guise de t\u00eate d\u2019affiche pourtant, le contraire d\u2019une illustration, et m\u00eame\u00a0: une provocation. Des dizaines de t\u00eates toutes semblables, toutes diff\u00e9rentes. C\u2019est le premier myst\u00e8re. \u00c0 premi\u00e8re vue, des enfants sages. Oui, mais regardez davantage\u00a0: la sagesse des enfants se muent lentement en regard obs\u00e9dant, t\u00eatu, fich\u00e9 en nous, inlassable dans leur r\u00e9p\u00e9tition, dans leur lenteur. C\u2019est le second myst\u00e8re\u00a0: la douceur intraitable jusqu\u2019\u00e0 la cruaut\u00e9. Une le\u00e7on de th\u00e9\u00e2tre\u00a0? Une mani\u00e8re de lever tout un th\u00e9\u00e2tre en tous cas. Visages qui viennent d\u00e9visager en retour les th\u00e9\u00e2tres qu\u2019on voit\u00a0? S\u2019attarder lentement devant ces visages \u2013 dans l\u2019\u00e9glise en ruines des C\u00e9lestins, et sur les murs proprets de la Collection Lambert \u2013 c\u2019est marcher face \u00e0 une question incessamment pos\u00e9e qu\u2019on portera comme un myst\u00e8re.\n<\/div>\n<hr \/>\n<p><span class=\"spip_document_745 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH453\/4b2b6d85d59a9e44166d1dc14e9ac18d-7634b.jpg?1531920999\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"453\" \/><\/span><br class=\"autobr\" \/>Visages qui d\u00e9visagent\u00a0: regards perdus jusqu\u2019\u00e0 nous qui sommes peut-\u00eatre de la perte le point aveugle, et de l\u2019aveuglement le point de vue. Visages de Claire Tabouret\u00a0: ceux qu\u2019elle peint depuis pr\u00e8s de quinze ans pour se chercher, et se cherchant, s\u2019inventant, relan\u00e7ant la perte, l\u2019\u00e9nigme. Et dans l\u2019accumulation des visages, toute une sc\u00e8ne. Est-ce que ce n\u2019est pas l\u00e0 le travail du th\u00e9\u00e2tre\u00a0? Non tant rendre visible, mais lever aussi ce qui demeure invisible, par exemple ce fait\u00a0: avec nos yeux, nous pouvons tout voir, sauf nos propres yeux.<br \/>\nLa radicalit\u00e9 folle de ces peintures tient aussi \u00e0 leur simplicit\u00e9 de fa\u00e7ade\u00a0: regards qui sont l\u2019objet des tableaux, et leur sujet, mais aussi leur processus par quoi on est face \u00e0 eux, un objet, un sujet. On regarde ce qui nous regarde. Qui le premier c\u00e8de\u00a0? Personne\u00a0: c\u2019est le n\u0153ud, le drame. On cherche dans les regards ce qu\u2019on regarde. C\u2019est la douleur aussi.<br \/>\n<span class=\"spip_document_734 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH488\/2018-07-11_12.54.59-9f896.jpg?1531863531\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"488\" \/><\/span><br \/>\n<strong><i>L\u2019Errante<\/i>, \u00c9glise des C\u00e9lestins<\/strong><br \/>\nIl faut parler du lieu d\u2019abord, qui est sublime jusqu\u2019\u00e0 la suffocation. On rentre dans une \u00e9glise en d\u00e9sordre, et c\u2019est d\u00e9j\u00e0 toute une all\u00e9gorie. On ne sait pas o\u00f9 on est, face \u00e0 ces pierres\u00a0: transept, nef, ch\u0153ur, tout est au sol dans la poussi\u00e8re. Il est midi. Le soleil frappe partout \u00e0 la fois. Le silence est aussi profond que les tombes sous nos pieds. Il n\u2019y a personne\u00a0: personne ne sait qu\u2019ici se joue le plus beau th\u00e9\u00e2tre du festival d\u2019Avignon. Il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 regarder les pierres\u00a0: elles jouent \u00e0 la perfection le r\u00f4le que l\u2019Histoire leur demande, jusqu\u2019\u00e0 la d\u00e9sob\u00e9issance. La fable est devant nous comme une b\u00eate crev\u00e9e, le ventre ouvert. On marche ici en faisant de tels r\u00eaves\u00a0: que faire d\u2019autres\u00a0? Il y a dans ce qui reste de la nef les images de vid\u00e9os qui documentent en direct le festival\u00a0: elles sont d\u00e9j\u00e0 p\u00e9rim\u00e9es. On pr\u00e9f\u00e8rent r\u00eaver aux animaux morts et aux pierres effondr\u00e9es, aux architectures jadis lev\u00e9s dans la certitude qu\u2019elles d\u00e9passeront l\u2019\u00e9ternit\u00e9 et qui gisent entre nous\u00a0: devenir du pass\u00e9. \u00c0 la fin, c\u2019est la jungle qui gagnera, et la poussi\u00e8re.<br \/>\nSoudain, aux lointains, le cadre perdu d\u2019un tableau. Est-ce qu\u2019on ose s\u2019approcher\u00a0? On ose.<br \/>\n<span class=\"spip_document_720 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH488\/2018-07-11_12.52.06-80ca1.jpg?1531863532\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"488\" \/><\/span><br class=\"autobr\" \/><span class=\"spip_document_721 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH488\/2018-07-11_12.52.12-b213f.jpg?1531863532\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"488\" \/><\/span><br class=\"autobr\" \/><span class=\"spip_document_722 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH488\/2018-07-11_12.52.16-0580e.jpg?1531863533\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"488\" \/><\/span><br class=\"autobr\" \/><span class=\"spip_document_723 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH488\/2018-07-11_12.52.26-3d684.jpg?1531863534\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"488\" \/><\/span><br class=\"autobr\" \/><span class=\"spip_document_724 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH488\/2018-07-11_12.52.42-b5bd3.jpg?1531863534\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"488\" \/><\/span><br \/>\nIsabelle Eberhard est n\u00e9e suisse en 1877, fille adult\u00e9rine d\u2019une m\u00e8re issue de la noblesse russe et allemande\u00a0: elle mourra ensevelie par un torrent furieux sous la terre alg\u00e9rienne qu\u2019elle aimait tant, dans la ville basse d\u2019A\u00efn Sera qu\u2019elle avait rejoint la veille, et sera enterr\u00e9e dans le cimeti\u00e8re musulman Sidi Boudjema\u00e2. Elle avait 27 ans, \u00e9videmment. Convertie \u00e0 l\u2019Islam, v\u00eatue d\u2019habits d\u2019hommes pour explorer les terres et combattre \u2013 et \u00e9crire \u2013, sa vie est une travers\u00e9e des identit\u00e9s et des ailleurs. \u00ab\u00a0Elle \u00e9tait ce qui m\u2019attire le plus au monde\u00a0: une r\u00e9fractaire. Trouver quelqu\u2019un qui est vraiment soi, qui est hors de tout pr\u00e9jug\u00e9, de toute inf\u00e9odation, de tout clich\u00e9 et qui passe \u00e0 travers la vie, aussi lib\u00e9r\u00e9e de tout que l\u2019oiseau dans l\u2019espace, quel r\u00e9gal\u00a0!\u00a0\u00bb \u2013 \u00e9crira d\u2019elle le G\u00e9n\u00e9ral Lyautey, qui s\u2019y connaissait quand il s\u2019agissait d\u2019abattre les oiseaux en vol.<br \/>\nPour dresser son portrait, les toiles ne suffisent pas\u00a0: il faut pour cela le r\u00eave m\u00eal\u00e9 dans la terre rouge de l\u2019\u00e9glise des C\u00e9lestins, et la chaleur de midi, les reflets noirs et roux des pierres d\u00e9vor\u00e9es par la l\u00e8pre, et le hasard, les perspectives. La toile ne vient que recueillir les formes prises par la vie d\u2019Isabelle Eberhard\u00a0: elles sont nombreuses et terribles, contradictoires, effac\u00e9es. On pourrait ne rien conna\u00eetre d\u2019Eberhard\u00a0: on ne la reconna\u00eetra pas, d\u2019ailleurs\u00a0; on ne la verra jamais qu\u2019en nous. Elle est une force, une obsession, pas une image dont il faudrait ex\u00e9cuter le portrait.<br \/>\nElle est une hypoth\u00e8se, une surface de projection\u00a0: silhouette recouverte de latex sur paysage en d\u00e9composition, visage masqu\u00e9 de cuir comme pour un rituel inconnu, sadique et amoureux, ou voil\u00e9 sous un masque \u00e0 gaz dans un monde d\u2019apr\u00e8s la catastrophe\u00a0: les portraits de l\u2019errante errent \u00e0 la surface de ces murs comme nous errons de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, et en nous.<br \/>\n<span class=\"spip_document_725 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH488\/2018-07-11_12.52.55-a8d7d.jpg?1531863535\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"488\" \/><\/span><br class=\"autobr\" \/><span class=\"spip_document_726 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH488\/2018-07-11_12.53.03-fa85d.jpg?1531863536\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"488\" \/><\/span><br class=\"autobr\" \/><span class=\"spip_document_727 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH488\/2018-07-11_12.53.19-5928e.jpg?1531863537\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"488\" \/><\/span><br class=\"autobr\" \/><span class=\"spip_document_728 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH488\/2018-07-11_12.53.46-a9c06.jpg?1531863537\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"488\" \/><\/span><br \/>\nSi la vie est parfois une \u0153uvre, l\u2019\u0153uvre traverse la vie pour la d\u00e9chirer et lui donner forme\u00a0: informe, peut-\u00eatre, inenvisageable. On ne verra jamais le visage d\u2019Isabelle\u00a0: seulement sur lui ce qui fait \u00e9cran (le monde, la lumi\u00e8re, le masque), et qui sert \u00e0 la prot\u00e9ger de la catastrophe \u2013 de l\u00e0, qui la rend visible.<br \/>\nImages f\u00e9tichistes dans des d\u00e9cors aberrants\u00a0: l\u2019errante est saisie dans des tableaux minuscules, \u00e0 peine distincts parfois, \u00e9cras\u00e9s par le rapport d\u2019\u00e9chelle avec l\u2019\u00e9glise \u2013 et c\u2019est toujours tant pis pour l\u2019\u00e9glise, et jamais tant pis pour les portraits. On est lentement chacun de ces visages comme si on regardait un portrait de nos mondes int\u00e9rieurs.<br \/>\nParfois, des plantes grimpantes rappellent la vanit\u00e9\u00a0: Le Douanier Rousseau rencontre Sade, et Hiroshima. \u00c0 la fin, c\u2019est la jungle qui gagne, oui\u00a0: et la poussi\u00e8re. Eberhard engloutie sous le glissement de terrain de la terre qu\u2019elle aimait tant est toute enti\u00e8re nous\u00a0: et les peintures qui l\u00e8vent sa pr\u00e9sence r\u00e9elle dessinent son portrait pass\u00e9 et le n\u00f4tre \u00e0 venir\u00a0; celui de l\u2019\u00e9poque qui s\u2019effondre sous nos yeux, lentement, immobilement, comme les pierres de l\u2019\u00e9glise en ruines\u00a0: ruines o\u00f9 nous allons, qui nous habitent, que nous fabriquons patiemment. Ruines entre lesquelles nous sommes vivants de ce c\u00f4t\u00e9 de la mort, de ce c\u00f4t\u00e9 du visage.<br \/>\n<span class=\"spip_document_729 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH488\/2018-07-11_12.54.06-c8fb5.jpg?1531863538\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"488\" \/><\/span><br class=\"autobr\" \/><span class=\"spip_document_730 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH488\/2018-07-11_12.54.10-112cd.jpg?1531863539\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"488\" \/><\/span><br class=\"autobr\" \/><span class=\"spip_document_731 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH488\/2018-07-11_12.54.19-196cd.jpg?1531863540\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"488\" \/><\/span><br class=\"autobr\" \/><span class=\"spip_document_732 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH488\/2018-07-11_12.54.32-2715f.jpg?1531863540\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"488\" \/><\/span><br class=\"autobr\" \/><span class=\"spip_document_733 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH488\/2018-07-11_12.54.45-4ec73.jpg?1531863541\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"488\" \/><\/span><br \/>\n<strong><i>Les Veilleurs<\/i>, Collection Lambert<\/strong><br \/>\n<span class=\"spip_document_737 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH434\/the_blue_pyramid_c_bluntbangs-f9a21.jpg?1531863542\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"434\" \/><\/span><br \/>\n\u00c0 l\u2019ent\u00eatante figure unique d\u2019Isabelle Eberhard succ\u00e8dent les visages consid\u00e9rablement nombreux de jeunes enfants anonymes\u00a0: et l\u2019ent\u00eatement demeure. Aux tailles minuscules des portrait de l\u2019Errante suivent les dimensions d\u00e9mesur\u00e9es des foules des Veilleurs. D\u2019immenses groupes se dressent devant nous avec leur puissance et leur fragilit\u00e9, leur myst\u00e8re.<br \/>\nMyst\u00e8re de leur\u00a0<i>posture<\/i>\u00a0: pyramides ou carnavals, photos de classe \u2013 structure de coercition, d\u2019enfermement. Sur deux d\u2019entre eux, on ne le per\u00e7oit pas d\u2019abord, mais on s\u2019y attarde pourtant, c\u2019est plus terrible encore\u00a0: les enfants sont tous ceints de camisoles. C\u2019est l\u2019un de ses portraits d\u2019ailleurs,\u00a0<i>Camisoles<\/i>, qui dresse l\u2019affiche du festival. Est-ce que les festivaliers s\u2019en aper\u00e7oivent\u00a0? Ils \u00e9voluent sous le regard de jeunes enfants qu\u2019on enferme et nous regardent \u00e9voluer devant eux. Qui est le plus fou\u00a0? Le regard des enfants enferm\u00e9s, sages dans leur folie, fous de rage pourtant, nous accompagne. Qui les regarde encore parmi les festivaliers\u00a0? Et de quelle puissance terrible cela t\u00e9moigne face \u00e0 ceux qui s\u2019esp\u00e8rent libres d\u2019aller au spectacle, sans voir qui les observent, dans leur folie\u00a0?<br \/>\nCe n\u2019est pas ce qui est le plus terrible et qui nous attache \u00e0 eux\u00a0: non. Le plus sid\u00e9rant \u2013 au sens propre \u2013 est le regard qu\u2019ils plongent en nous. Peindre un regard, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 un miracle. Un regard est impossible, il d\u00e9pend de la vie qui l\u2019entoure et qu\u2019il lance\u00a0: n\u2019importe qui a vu le regard ouvert d\u2019un mort sait cela, que la mort est dans le regard, son absence. Peindre un regard tient justement \u00e0 la gr\u00e2ce de loger dans la mort quelque chose qui est l\u2019envers de la peinture\u00a0: la vie. Et peindre cent regards\u00a0? Semblables et diff\u00e9rents pourtant. Comme sont semblables et diff\u00e9rents ces visages\u00a0: c\u2019est le visage de la peintre qui se peint ici, et t\u00e2che de se dire, de se fouiller. Sauvagement.<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p><small>\u00ab\u00a0Dessinez sans intention particuli\u00e8re, griffonnez machinalement, il appara\u00eet presque toujours sur le papier des visages. Menant une excessive vie faciale, on est aussi dans une perp\u00e9tuelle fi\u00e8vre du visage. D\u00e8s que je prends un crayon, un pinceau, il m\u00b4en vient sur le papier, les uns apr\u00e8s les autres, dix, quinze, vingt. Et sauvages la plupart. Est-ce moi tous ces visages\u00a0? Sont-ce d\u00b4autres\u00a0? De quels fonds venus\u00a0?\u00a0\u00bb\u00a0\u2028<\/small><br \/>\n<center>Henri\u00a0Michaux\u00a0,\u00a0<i>Passages<\/i><\/center><\/p><\/blockquote>\n<p>Sauvages, oui. Et insidieusement vengeurs. On songe aux portraits de classe de Rimbaud, celui o\u00f9 il fait irr\u00e9m\u00e9diablement la gueule. Faire la gueule est une condition pr\u00e9alable pour faire la r\u00e9volution, surtout quand la r\u00e9volution passe par se foutre des verrues sur le visage, trouver une langue et changer la vie (c\u2019est m\u00eame chose).<br \/>\n<span class=\"spip_document_746 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L499xH349\/rossat-32fdb.jpg?1531920999\" alt=\"\" width=\"499\" height=\"349\" \/><\/span><br class=\"autobr\" \/><span class=\"spip_document_747 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH818\/1866_premie_re_communion-4009f.jpg?1531921000\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"818\" \/><\/span><br \/>\nRegards d\u2019enfants\u00a0: de b\u00eates aussi, de b\u00eates douces qu\u2019on m\u00e8ne \u00e0 l\u2019abattoir, et qui refusent. On est plein de d\u00e9lires devant des portraits d\u2019enfants t\u00eatus.<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p><small>Des animaux h\u00e9berg\u00e9s dans le Nocturama, il me reste sinon en m\u00e9moire les yeux \u00e9tonnamment grands de certians, et leur regard fixe et p\u00e9n\u00e9trant, propre aussi \u00e0 ces peintres et philosophes qui tentent par la pure vision et la pure pens\u00e9e de percer l\u2019obscurit\u00e9 qui nous entoure<br class=\"autobr\" \/>WG. Sebald,\u00a0<i>Austerlitz<\/i><\/small><\/p><\/blockquote>\n<p>Face \u00e0 ces tableaux vengeurs (mais de quels crimes\u00a0?), des bustes en c\u00e9ramiques sont pos\u00e9s. Et les jeux de regard se redoublent. Les toiles regardent les bustes qui les regardent\u00a0: et nous au milieu, regardons moins les \u0153uvres que ces regards qui se croisent \u00e0 l\u2019exact endroit o\u00f9 nous sommes.<br \/>\n<span class=\"spip_document_735 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH488\/2018-07-11_13.10.28-ce616.jpg?1531921034\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"488\" \/><\/span><br \/>\nSolitudes mystiques\u00a0: champs de force de contradiction entre le mysticisme d\u2019un \u00e9lan vers l\u2019autre, et la solitude de la retraite.<br \/>\nPuis, on regarde encore. On \u00e9prouve ce sentiment comme devant les photographies anciennes d\u2019enfants, qu\u2019on sait que ces visages sont morts vieillards. On est devant des spectres, oui, comme on l\u00e8ve les yeux au ciel pour recevoir la lumi\u00e8re d\u2019\u00e9toiles sans doute mortes depuis des milliers d\u2019ann\u00e9es-lumi\u00e8re. Spectres\u00a0: lumi\u00e8re spectrale du temps et des souvenirs, des \u00e9motions perdues, des corps engloutis qui insistent pourtant, continuent de regarder, d\u2019ouvrir les yeux sur ce qui s\u2019efface<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh1\" class=\"spip_note\" title=\"En 2013, un ouvrage publi\u00e9 aux \u00e9ditions publie.net proposait un dialogue\u00a0(...)\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?article597#nb1\" rel=\"appendix\">1<\/a>]<\/span>.<br \/>\nTout un en regard des choses pos\u00e9es face \u00e0 nous qui soulignent un retrait de l\u2019\u00e9vidence, un secret \u2013 mais qui ne s\u2019ab\u00eeme pas non plus dans l\u2019indiff\u00e9rence. C\u2019est ce jeu, effrayant et forcen\u00e9, de la consid\u00e9ration et de la sid\u00e9ration qui est toute une le\u00e7on, une exp\u00e9rience aussi bien esth\u00e9tique que politique. Oui, th\u00e9\u00e2tre des regards pos\u00e9s sur nous\u00a0: th\u00e9\u00e2tres qui cependant \u00e9cartent tout autant le jugement que la d\u00e9faite, anti-regards des statues antiques sans yeux, des sarcophage aux regards vides\u00a0: mais regards emplis d\u2019une pl\u00e9nitude qui ne s\u2019\u00e9puise dans rien.<br \/>\nReste \u00e0 se tenir devant eux. Dans Avignon, ces visages cernent tant qu\u2019on pourrait finir par les oublier. C\u2019est une illusion\u00a0: eux ne nous oublient pas.<br \/>\nParce qu\u2019il est difficile de demeurer face \u00e0 ces regards sans \u00e9prouver le vertige et la terreur, la panique, le d\u00e9sir de s\u2019armer de ce regard, de leur d\u00e9rober leur secret, on marche dans Avignon hant\u00e9 par ces regards et ce secret. Celui qui porte en lui l\u2019attitude politique de nos jours\u00a0: l\u2019ent\u00eatement.\n<\/div>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH434\/faitles_veilleurs_c_rebecca_fanuele_1_-b4ed5.jpg?1531863542\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"434\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Arnaud Ma\u00efsetti\u00a0&#8211; 17 juillet 2018 Peintures de Claire Tabouret, exposition\u00a0L\u2019Errante\u00a0(\u00c9glise des C\u00e9lestins) &amp;\u00a0Les Veilleurs\u00a0(Collection Lambert) Partout sur les murs d\u2019Avignon, des visages nous d\u00e9visagent, fouillent en nous une question comme un secret\u00a0: les visages de Claire Tabouret sont l\u2019\u00e9tendard du festival cette ann\u00e9e, son affiche. En guise de t\u00eate d\u2019affiche pourtant, le contraire d\u2019une illustration, et m\u00eame\u00a0: une provocation. Des dizaines de t\u00eates toutes semblables, toutes diff\u00e9rentes. C\u2019est le premier myst\u00e8re. \u00c0 premi\u00e8re vue, des enfants sages. Oui, mais regardez<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":1908,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-1907","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/1907","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1908"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1907"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=1907"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}