


{"id":1931,"date":"2018-07-18T23:05:33","date_gmt":"2018-07-18T21:05:33","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=1931"},"modified":"2018-07-18T23:05:33","modified_gmt":"2018-07-18T21:05:33","slug":"die-strasse-la-rue-en-marche","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/die-strasse-la-rue-en-marche\/","title":{"rendered":"Die Strasse, la rue en marche"},"content":{"rendered":"<div id=\"contenu\">\n<div class=\"auteur\"><a class=\"lienAuteur\" title=\"Envoyer un maiaral \u00e0 Arnaud Ma\u00efsetti\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?auteur1\">Arnaud Ma\u00efsetti<\/a>\u00a0&#8211; 18 juillet 2018<\/div>\n<hr \/>\n<div id=\"chapo\"><center><i>Die Strasse<\/i>, Cie Boll &amp; Roche,<br \/>\navec St\u00e9phanie Boll et Joanie Ecuyer<br \/>\nGilgamesh Belleville, Avignon Off 2018<\/center><\/p>\n<hr class=\"spip\" \/>\nPerformance urbaine, dit le sous-titre. Spectacle d\u00e9ambulatoire, nous promet-on\u00a0: et c\u2019est une belle promesse. Alors que le festival IN a d\u00e9cid\u00e9 cette ann\u00e9e d\u2019assigner le spectateur \u00e0 sa place \u2014 num\u00e9rot\u00e9e\u00a0\u2014, on n\u2019est pas m\u00e9content de trouver ici un peu de libert\u00e9 de mouvement, d\u2019\u00e9chapper au dressage et \u00e0 l\u2019assignation. La ville comme performance march\u00e9e, c\u2019est une seconde promesse, tout aussi belle. On imagine d\u00e9j\u00e0 la ville saisie dans son \u00e2pret\u00e9 r\u00e9elle. Et puis, on n\u2019a pas oubli\u00e9 l\u2019injonction troublante et d\u00e9sirable de Milo Rau dans son Manifeste\u00a0: \u00ab\u00a0Le but n\u2019est pas de repr\u00e9senter le r\u00e9el, mais bien de rendre la repr\u00e9sentation r\u00e9elle\u00a0\u00bb. Promesses, donc. Mais les promesses engagent ceux qui y croient, et on n\u2019est pas croyant, \u00e0 peine pratiquant. Et on avait raison de se m\u00e9fier. La ville ne sera ici qu\u2019un d\u00e9cor, qu\u2019un support, qu\u2019un pr\u00e9texte. Une heure, on \u00ab\u00a0d\u00e9ambulera\u00a0\u00bb\u00a0dans la ville, allant l\u00e0 o\u00f9 on nous le dira \u2014 parce qu\u2019on est docile \u2014 suivant deux jeunes filles en cavale, arm\u00e9 d\u2019un casque et de nos d\u00e9ambulateurs int\u00e9rieurs. Et ce qui reste de la performance para\u00eetra rapidement une convention de plus\u00a0; quant \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de la repr\u00e9sentation, une marche o\u00f9 la docilit\u00e9 masque mal un dressage qui ne cesse d\u2019installer de la frontalit\u00e9, du th\u00e9\u00e2tre d\u2019assis. La ville tout autour, indiff\u00e9rente et rageuse, l\u00e8vera le contraire de la docilit\u00e9\u00a0: elle ne jettera pas un regard sur nous bient\u00f4t aval\u00e9s par la fatigue.\n<\/div>\n<hr \/>\n<p><center><\/center>La jeune fille attend, assise au pied d\u2019un immeuble. Est-ce qu\u2019elle nous attend\u00a0? On la rejoint depuis le th\u00e9\u00e2tre en suivant l\u2019homme qui nous a vendu le ticket, et avec qui on discute un peu. Il raconte que les sc\u00e8nes de liesse qui ont suivi la finale de la Coupe du Monde ont quelque peu \u00ab\u00a0perturb\u00e9\u00a0\u00bb la s\u00e9ance de la veille. D\u00e9cid\u00e9ment, la ville est encombrante\u00a0: si seulement les Belges avaient gagn\u00e9, on aurait pu faire tranquillement du th\u00e9\u00e2tre tranquille.<br \/>\nOn a rejoint la jeune fille\u00a0; on nous a tendu des casques aux \u00e9tranges lumi\u00e8res bleues\u00a0: la musique d\u2019attente nous fait attendre. En attendant, on attend. Tout ce moment trouble est le plus passionnant\u00a0: on ne sait pas encore que cette musique est un artifice pour nous occuper, comme on occupe les enfants. On aurait pu croire que l\u2019attente serait une part de l\u2019exp\u00e9rience. Qu\u2019on nous a convi\u00e9s \u00e0 assister \u00e0 l\u2019attente\u00a0: d\u00e9j\u00e0 une d\u00e9liaison singuli\u00e8re se tisse entre les bruits qu\u2019on entend dans le casque, chants d\u2019oiseaux, nappes de musique, heurt\u00e9e par les mouvements de jeune fille au-dessus de qui une perche est tendue pour amplifier le moindre geste\u00a0: cigarette allum\u00e9e, os de la main craqu\u00e9s, souffles. Entre ce qu\u2019on voit et ce qu\u2019on entend, l\u2019espace de la fiction qui d\u00e9r\u00e9alise ce qu\u2019on voit et ce qu\u2019on entend en lui donnant une mat\u00e9rialit\u00e9 plus dense encore. Cela prend du temps\u00a0: cela pourrait prendre tout le temps du \u00ab\u00a0spectacle\u00a0\u00bb. Mais le\u00a0<i>spectacle<\/i>\u00a0malheureusement va commencer.<br \/>\n<center><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/s99hMeFujCU\" width=\"560\" height=\"315\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\" data-mce-fragment=\"1\"><\/iframe><\/center>La musique finira rapidement par fabriquer une bande-son pour enrober ce qu\u2019on verra, comme une enveloppe sonore pour un film en r\u00e9el. Parce que c\u2019est un film\u00a0: en tous cas, c\u2019est la premi\u00e8re fiction propos\u00e9e. Un homme soudain surgi avec un clap de cin\u00e9ma\u00a0: c\u2019est parti. Y aura-t-il toujours entre nous et le th\u00e9\u00e2tre le besoin des signes de la croyance\u00a0? On est somm\u00e9 de croire, donc, que ce qu\u2019on voit n\u2019est pas ce qu\u2019on voit. La jeune fille qui attend \u00e0 cinq m\u00e8tres de nous est dans un film. Voil\u00e0 pour la distance, et voil\u00e0 pour la convention.<br \/>\nOn regarde la jeune fille qui attend, mais ne nous attend pas, puisqu\u2019elle ne nous voit pas, et qu\u2019elle est dans son film\u00a0: elle hurle le nom d\u2019une autre fille de temps en temps, et la fiction va s\u2019installer.<br \/>\nUne histoire d\u2019amour \u00e9videmment \u2014 quoi d\u2019autre\u00a0?\u00a0\u2014, avec un homme qu\u2019on quitte, une d\u00e9cision qu\u2019on ne parvient pas \u00e0 prendre tout \u00e0 fait, un d\u00e9sir qui ne s\u2019avoue pas, une fuite qui est le mouvement d\u2019un renouement. Une heure racontera cela\u00a0: dans les oreilles, la voix off nous expliquera ce que pensent les jeunes filles, et l\u2019amant de celle qui part,\u00a0<i>et caetera<\/i>. Les deux jeunes filles joueront ce drame en dansant\u00a0: pour lutter contre la r\u00e9f\u00e9rence\u00a0? Pour frotter contre l\u2019espace r\u00e9el des corps, l\u2019espace fictionnel de la danse\u00a0? Une convention de plus. Plus tard, elles feront semblant de se battre\u00a0: convention de la convention. Dans les oreilles, des bruitages, des sons de coups qu\u2019on n\u2019\u00e9change pas\u00a0: d\u00e9liaison ou fausset\u00e9 \u00e0 la puissance. On nous prend \u00e0 t\u00e9moin d\u2019un \u00e9v\u00e9nement\u00a0<i>qui n\u2019a pas lieu.<\/i><br \/>\nMais ce n\u2019est pas l\u00e0 que se joue\u00a0<i>Die Strasse<\/i>\u00a0: c\u2019est dans la rue, et puisque la rue n\u2019existe que dans son parcours, dans le trajet qui la l\u00e8ve comme le v\u00e9ritable espace de la repr\u00e9sentation, du drame, et du drame de la repr\u00e9sentation.<br \/>\n<span class=\"spip_document_762 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH488\/2018-07-16_23.01.27-a356a.jpg?1531935260\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"488\" \/><\/span><br \/>\nSpectacle d\u00e9ambulatoire\u00a0: on nous l\u2019avait annonc\u00e9. On passera donc d\u2019un lieu \u00e0 un autre. D\u2019abord ici, puis plus loin, il suffira de suivre les filles, et la foule. Le pire, c\u2019est qu\u2019on le fera. On suivra le mouvement. On sera en marche dans la ville\u00a0; quand les deux jeunes filles s\u2019arr\u00eatent, on s\u2019arr\u00eate\u00a0; on regarde. Spectacle de la d\u00e9ambulation qui ne cesse pourtant de r\u00e9assigner des arr\u00eats comme autant de point de fixation. Et la frontalit\u00e9 revient en force \u00e0 chaque endroit pour r\u00e9installer la ligne de partage de la sc\u00e8ne et de la salle que tout le propos tendrait pourtant \u00e0 nier.<br \/>\nQuand on est invit\u00e9 \u00e0 ce point \u00e0 la docilit\u00e9, \u00e9videmment qu\u2019on joue le mauvais esprit. Alors \u00e0 chaque tableau, tandis que la majorit\u00e9 du \u00ab\u00a0public\u00a0\u00bb s\u2019installe face aux deux jeunes filles jouant, on sera quelques-uns \u00e0 se tenir de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du point de vue dominant pour briser la frontalit\u00e9, et entrer dans le champ de la belle image. On n\u2019est pas subversif par esprit de contradiction\u00a0: simplement, si on nous invite \u00e0 marcher, on ne marche pas dans cette combine-l\u00e0, celle d\u2019\u00eatre assign\u00e9 \u00e0 une place que pourtant tout le processus pr\u00e9tendait d\u00e9faire.<br \/>\nPuis, cette marche forc\u00e9e dans les ruelles d\u2019Avignon prend peu \u00e0 peu des allures peu d\u00e9sirables de marche au pas\u00a0: le rythme s\u2019\u00e9l\u00e8ve, il faudrait courir pour tout voir, tout suivre\u00a0: on renonce \u00e9videmment. On marchera, certes, mais \u00e0 notre rythme. On trouvera m\u00eame quelques avantages \u00e0 \u00eatre en retard, jouissant de la musique projet\u00e9e en nous sur des murs qui ne l\u2019endossent que malgr\u00e9 eux. La jouissance est une autre ruse et la ruse n\u2019est qu\u2019une fuite.<br \/>\n<span class=\"spip_document_763 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH488\/2018-07-16_23.04.56-c6a80.jpg?1531935261\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"488\" \/><\/span><br \/>\nIl aurait fallu peut-\u00eatre suivre l\u2019invitation du spectacle jusqu\u2019au bout et docilement prendre l<i>\u2019imitatio<\/i>\u00a0de la repr\u00e9sentation comme une le\u00e7on\u00a0: \u00e0 l\u2019image des jeunes filles, prendre la fuite, cavaler, fuir loin dans la ville. Ou alors danser\u00a0:\u00a0<a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?article623\">l\u2019un d\u2019entre nous<\/a>, plus sage, plus fou, refusant la marche, pr\u00e9f\u00e9rant\u00a0<a class=\"spip_out\" href=\"https:\/\/www.amazon.fr\/Philosophie-danse-Paul-Val%C3%A9ry\/dp\/2844859461\" rel=\"external\">Paul Val\u00e9ry<\/a>\u00a0\u00e0 ce monde en marche, dansera.<br \/>\nOn est docilement rattrap\u00e9 par notre propre docilit\u00e9\u00a0: on regardera jusqu\u2019au bout.<br \/>\n<iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/bYN1dDT8TA8\" width=\"560\" height=\"315\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\" data-mce-fragment=\"1\"><\/iframe>On n\u2019en pensera pas moins. Th\u00e9\u00e2tre de l\u2019espace public qui fait de l\u2019espace un d\u00e9cor de plus jusqu\u2019\u00e0 l\u2019invisibiliser (les murs d\u2019Avignon ne sont qu\u2019une surface, jamais l\u2019enjeu d\u2019une question, d\u2019une lutte)\u00a0; qui fait du public un corps asservi \u00e0 sa suite\u00a0; qui fait de la marche une succession de stations propres \u00e0 faire de nous des Assis\u00a0; qui fait de la fable une romance\u00a0; qui fait de la musique un arri\u00e8re-fond\u00a0; qui fait de nous des morts-vivants, d\u00e9ambulant au pas lent de la suite \u00e0 voir, comme tous les quatre ans on irait voter, pour voir la suite, pour donner sa chance au produit.<br \/>\n<iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/n0yR1oGYsbM\" width=\"560\" height=\"315\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\" data-mce-fragment=\"1\"><\/iframe>Finalement, l\u2019accident est toujours salvateur. Vers la fin, soudain,\u00a0<i>c\u2019est le drame<\/i>\u00a0: (pas le drame du drame\u00a0: le drame v\u00e9ritable du retour au r\u00e9el)\u00a0: rupture de son\u00a0: les \u00e9couteurs cessent de diffuser la jolie musique. Les jeunes filles continuent de danser. Imm\u00e9diatement, tout le monde de se regarder\u00a0: est-ce que ce n\u2019est que mon casque, ou le casque de tout le monde\u00a0? La solitude se brise, la panne cr\u00e9e un lien brutal. Comme lorsqu\u2019une panne d\u2019ascenseur provoque un \u00e9change qui n\u2019aurait pas eu lieu si la machine avait fonctionn\u00e9 parfaitement\u00a0: comme dans les gr\u00e8ves soudain l\u2019arr\u00eat de la structure reconstitue des solidarit\u00e9s actives. On se parle. On se demande ce qui se passe. Les jeunes filles continuent de danser. On ne les regarde plus. On se regarde. On est renvoy\u00e9 \u00e0 la ville, qui n\u2019est plus le support de la fiction, mais Avignon, une machine \u00e0 produire du spectacle \u2014\u00a0spectacles qui ont besoin de dysfonctionner pour nous permettre de vivre et de parler.<br \/>\n<i>Die Strasse<\/i>\u00a0cesse ainsi\u00a0: les deux jeunes filles avaient continu\u00e9 de danser sans nous. Quand elles reviennent, qu\u2019elles saluent, on comprend que c\u2019est fini. Mais quoi\u00a0? On rend les casques qui ne fonctionnent plus. On rentre dans la ville. On marche. Est-ce qu\u2019on marche comme toute \u00e0 l\u2019heure on marchait\u00a0? Je ne sais pas. En marche dit quelque chose d\u2019une allure s\u00fbre d\u2019elle-m\u00eame, dans l\u2019absence de direction \u2014 on sait bien s\u00fbr que c\u2019est l\u2019ab\u00eeme docilement organis\u00e9 comme un monde. En marche\u00a0: je songe \u00e0 ces dessins anim\u00e9s o\u00f9 le coyote poursuit l\u2019animal insaisissable jusqu\u2019au d\u00e9tour d\u2019une falaise, il continue de courir dans le vide jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il prend conscience que le vide est sous lui, et c\u2019est alors qu\u2019il tombe.<br \/>\nEn rentrant, on pr\u00e9f\u00e8rera marcher plus lentement, on se perdra, mais on sait o\u00f9 nos pas nous m\u00e8nent. On se dit les phrases de Rimb. pour se donner des forces et du courage. \u00ab\u00a0Crevaison pour le monde qui va\u00a0\u00bb, oui\u00a0: \u00ab\u00a0ce ne peut \u00eatre que la fin du monde, en avan\u00e7ant\u00a0\u00bb.<br \/>\n<iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/9Uug6_ldBn0\" width=\"560\" height=\"315\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\" data-mce-fragment=\"1\"><\/iframe><\/p>\n<hr \/>\n<\/div>\n<div id=\"lateral\"><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Arnaud Ma\u00efsetti\u00a0&#8211; 18 juillet 2018 Die Strasse, Cie Boll &amp; Roche, avec St\u00e9phanie Boll et Joanie Ecuyer Gilgamesh Belleville, Avignon Off 2018 Performance urbaine, dit le sous-titre. Spectacle d\u00e9ambulatoire, nous promet-on\u00a0: et c\u2019est une belle promesse. Alors que le festival IN a d\u00e9cid\u00e9 cette ann\u00e9e d\u2019assigner le spectateur \u00e0 sa place \u2014 num\u00e9rot\u00e9e\u00a0\u2014, on n\u2019est pas m\u00e9content de trouver ici un peu de libert\u00e9 de mouvement, d\u2019\u00e9chapper au dressage et \u00e0 l\u2019assignation. 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