


{"id":1939,"date":"2018-07-19T23:08:02","date_gmt":"2018-07-19T21:08:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=1939"},"modified":"2018-07-19T23:08:02","modified_gmt":"2018-07-19T21:08:02","slug":"la-chatte-a-meme-saison-seche","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/la-chatte-a-meme-saison-seche\/","title":{"rendered":"La chatte \u00e0 M\u00e9m\u00e9,\u00a0Saison s\u00e8che"},"content":{"rendered":"<div id=\"contenu\">\n<div class=\"auteur\">Chlo\u00e9 Larmet &#8211; 19 juillet 2018<\/div>\n<hr \/>\n<div id=\"chapo\"><center><small><i>Saison s\u00e8che<\/i>, chor\u00e9graphie Phia M\u00e9nard,<br \/>\nVed\u00e8ne, Avignon 2018<\/small><\/center><\/p>\n<hr class=\"spip\" \/>\nAvec\u00a0<i>Saison s\u00e8che<\/i>, la chor\u00e9graphe Phia M\u00e9nard reprend son travail l\u00e0 o\u00f9\u00a0<i>Belle d\u2019hier<\/i>, en 2015, l\u2019avait laiss\u00e9\u00a0: la lessive faite, les costumes congel\u00e9s fondus, les princesses s\u2019attaquent d\u00e9sormais aux attributs du patriarcat. Leur strat\u00e9gie\u00a0: un rituel de possession et la force de leurs corps, qu\u2019ils soient nus ou travestis.\n<\/div>\n<hr \/>\n<p><span class=\"spip_document_772 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH434\/180716_rdl_0800-b732f.jpg?1532005313\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"434\" \/><\/span><br \/>\nDidier Deschamps n\u2019en peut plus qu\u2019on lui parle de sa chatte. Le fait qu\u2019il gagne \u00e0 chaque fois qu\u2019il est pr\u00e9sent dans une \u00e9quipe, comme joueur, capitaine ou entra\u00eeneur, ne serait selon certains experts qu\u2019un coup de bol. On peut comprendre son agacement pour un homme qui pr\u00e9f\u00e8rerait sans doute qu\u2019on dise de lui qu\u2019il a des couilles. La langue se d\u00e9fait difficilement du poids du genre. Avoir des couilles\u00a0: \u00eatre courageux, \u00eatre volontaire et d\u00e9termin\u00e9\u00a0; avoir de la chatte\u00a0: avoir de la chance, b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un concours de circonstances bienheureux.<br \/>\nIl faudrait pour qualifier la derni\u00e8re cr\u00e9ation de la compagnie Non Nova r\u00e9ussir \u00e0 forcer la langue fran\u00e7aise et \u00e0 en changer le genre\u00a0: avoir de la chatte comme on dirait avoir des couilles. Et celles des danseuses de Phia M\u00e9nard sont grosses et font du bruit. Pendant 1h30, les femmes que la chor\u00e9graphe qualifie de\u00a0<i>drag kings<\/i>\u00a0se rient des repr\u00e9sentations du patriarcat et font l\u2019\u00e9preuve par leurs corps nus puis travestis de la violence de sa domination. L\u2019objectif est clair\u00a0: se laisser poss\u00e9der par le patriarcat, l\u2019\u00e9puiser, le mettre \u00e0 terre et l\u2019abandonner dans les ruines de son ch\u00e2teau. Une strat\u00e9gie que Phia M\u00e9nard emprunte au rituel des Haouka qu\u2019a rendu c\u00e9l\u00e8bre le documentaire ethnographique de Jean Rouch,\u00a0<i>Les Ma\u00eetres fous<\/i>.<br \/>\n<iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/Z8uHE2oIARk\" width=\"560\" height=\"315\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\" data-mce-fragment=\"1\"><\/iframe>Apparue dans les ann\u00e9es 1920 en Afrique noire, la secte des Haouka r\u00e9v\u00e8le les effets de la colonisation sur des jeunes quittant la brousse pour d\u00e9couvrir les villes occidentalis\u00e9es. Les images du film t\u00e9moignent de la violence de leur rituel annuel durant lequel les jeunes sont poss\u00e9d\u00e9s par les esprits des Dieux Nouveaux\u00a0: un conducteur de locomotive, le gouverneur, un caporal. Esprit du colonisateur europ\u00e9en, esprit du patriarcat, dans les deux cas, le rituel de possession fait violence au corps et s\u2019affirme comme acte guerrier.<br \/>\nApais\u00e9s par la fra\u00eecheur de la salle apr\u00e8s un trajet jusqu\u2019\u00e0 Ved\u00e8ne en plein cagnard, les spectateurs attendent patiemment que le spectacle d\u00e9bute. Depuis la r\u00e9gie, Phia M\u00e9nard descend calmement les gradins et va se placer \u00e0 l\u2019avant-sc\u00e8ne, face au public. Elle porte une robe jaune, a mis des fleurs dans ses cheveux blonds, du noir sur ses yeux et de hauts talons. Un l\u00e9ger sourire aux l\u00e8vres, elle approche le micro de sa bouche, fait entendre une respiration puis prononce d\u2019une voix pos\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Je te claque la chatte\u00a0\u00bb.<br \/>\nPremi\u00e8re claque.<br \/>\nLa deuxi\u00e8me ne se fait pas attendre longtemps. Le plateau appara\u00eet \u00e9cras\u00e9 sous un plafond bas, sol et murs blancs. Dans une demi p\u00e9nombre, sept femmes sur le dos, jambes \u00e9cart\u00e9es en direction du public, la chatte offerte aux claques. Doucement, les genoux se rejoignent et l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre les danseuses se redressent, rampent, se cognent contre les murs et le plafond. On croirait voir des insectes, mantes religieuses aux pattes longues et fines qui s\u2019agitent et font des angles \u00e9tranges. Dans un bruit sourd, le plafond s\u2019\u00e9l\u00e8ve, leur offrant une libert\u00e9 de mouvement qui n\u2019est qu\u2019un court r\u00e9pi puisqu\u2019\u00e0 plusieurs reprises le poids du patriarcat, dont ce ciel bas et lourd est la m\u00e9taphore architecturale, leur retombe sur la t\u00eate.<br \/>\n<span class=\"spip_document_767 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH342\/phia_menard_2-c1b5b.jpg?1532001455\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"342\" \/><\/span><br \/>\nNoir. Le ciel, enfin, s\u2019ouvre un peu plus. Ch\u00e2teau blanc. On retrouve les femmes assises en cercle, nues. Devant chacune d\u2019entre elles, une poup\u00e9e de tissu. C\u2019est le d\u00e9but du rituel pour se pr\u00e9parer \u00e0 la guerre. Dans chacun des membres de cet enfant qu\u2019elles ne cajolent pas, de la peinture. Le visage, d\u2019abord, de couleur vive. Une bande color\u00e9e sur les seins, ensuite. Et enfin des poils\u00a0: moustaches ou barbe selon chacune et cercle noir faisant dispara\u00eetre la chatte. Les guerri\u00e8res sont bient\u00f4t pr\u00eates. Elles \u00e9ventrent les poup\u00e9es et en sortent des slips noirs emplis de billes qu\u2019elles enfilent.<br \/>\nD\u00e9sormais, les\u00a0<i>drag kings<\/i>\u00a0ont des couilles qu\u2019elles s\u2019agrippent et font s\u2019entrechoquer pour accompagner le bruit de leurs pieds qui frappent le sol tandis qu\u2019elles dansent en cercle. Le rituel guerrier a bel et bien d\u00e9but\u00e9.<br class=\"autobr\" \/>Images d\u2019un rituel d\u2019amazones peinturlur\u00e9es, \u00e9tranget\u00e9 de ces corps f\u00e9minins qui, par quelques touches de couleur, changent de genre et troublent par leur ambigu\u00eft\u00e9 puissante.<br \/>\nMais la possession n\u2019est pas encore compl\u00e8te. Deuxi\u00e8me \u00e9tape du rituel\u00a0: le travestissement. Chacune se construit, v\u00eatement apr\u00e8s v\u00eatement, son identit\u00e9 masculine. Cale\u00e7on ou slip kangourou d\u2019abord, chaussettes, pantalons ou short, etc. Les identit\u00e9s sont volontairement caricaturales\u00a0: on a le militaire qui enfile d\u2019abord un slip moulant dont d\u00e9borde une fesse et sa casquette, le cur\u00e9 qui d\u00e9plie soigneusement chaque v\u00eatement, le sportif, le rebelle \u00e0 capuche, l\u2019homme d\u2019affaire et sa surcharge pond\u00e9rale, etc. Au fur et \u00e0 mesure que le costume se compl\u00e8te, la m\u00e9tamorphose contamine les gestes et les corps des danseuses. Travestir le masculin\u00a0: en emprunter les apparences tout en d\u00e9signant son artificialit\u00e9. Devenir le patriarcat.<br \/>\n<span class=\"spip_document_766 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH434\/phia_menard_1-ec44f.jpg?1532001455\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"434\" \/><\/span><br \/>\nLe rituel, alors, atteint son paroxysme. L\u2019esprit du patriarcat s\u2019incarne dans ces corps de femmes guerri\u00e8res. Le plafond s\u2019\u00e9l\u00e8ve et ouvre l\u2019espace. Musique rythm\u00e9e, aux basses profondes. Les\u00a0<i>drag kings<\/i>\u00a0entament une marche guerri\u00e8re impitoyable. Les mouvements sont d\u00e9sormais militaires, les voix crient le d\u00e9compte des pas pour ne pas perdre le rythme. Lignes droites, visages tourn\u00e9s vers le public ou vers le lointain. Se superposent alors \u00e0 ces corps travestis les images des troupes fascistes et de tous ces soldats marchant vers la mort au nom d\u2019une patrie ou par d\u00e9soeuvrement. Les femmes sont en marche, et \u00e7a dure. C\u2019est qu\u2019il faut du temps pour venir \u00e0 bout des forces du patriarcat. Mais Phia M\u00e9nard et ses\u00a0<i>drag kings<\/i>\u00a0ne l\u00e2chent rien. Les pieds claquent sur le sol, la transpiration commencent \u00e0 perler sur le maquillage mais celui-ci tient bon. Peu \u00e0 peu, un corps bute et tombe, puis un autre. Le patriarcat montre ses premi\u00e8res faiblesses. Reste \u00e0 abandonner son ch\u00e2teau.<br \/>\nLa marche s\u2019ach\u00e8ve et laisse place \u00e0 des mouvements d\u00e9sordonn\u00e9s, chaos o\u00f9 chacun fait mine d\u2019abattre ou d\u2019enculer l\u2019autre. Les ma\u00eetres du patriarcat sont devenus fous. Ils quittent enfin les murs blancs de leur ch\u00e2teau laiss\u00e9 vide. La sc\u00e8ne est une architecture affirme la chor\u00e9graphie, c\u2019est donc cela qu\u2019il faut d\u00e9truire. Les parois du plateau se gorgent d\u2019eau et deviennent des chattes, mouill\u00e9es par la jouissance du rituel de possession. Des meurtri\u00e8res en hauteur coule un sang noircit qui vient souiller le sol immacul\u00e9. Les femmes alors, renaissent et brisent nues l\u2019hymen du ch\u00e2teau patriarcal. La guerre est termin\u00e9e, du moins sur la sc\u00e8ne. Reste \u00e0 la mener ailleurs.<br \/>\nQui veut des claques\u00a0?<br \/>\n<span class=\"spip_document_768 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L640xH427\/phia_menard_3-663ed.jpg?1532001455\" alt=\"\" width=\"640\" height=\"427\" \/><\/span>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chlo\u00e9 Larmet &#8211; 19 juillet 2018 Saison s\u00e8che, chor\u00e9graphie Phia M\u00e9nard, Ved\u00e8ne, Avignon 2018 Avec\u00a0Saison s\u00e8che, la chor\u00e9graphe Phia M\u00e9nard reprend son travail l\u00e0 o\u00f9\u00a0Belle d\u2019hier, en 2015, l\u2019avait laiss\u00e9\u00a0: la lessive faite, les costumes congel\u00e9s fondus, les princesses s\u2019attaquent d\u00e9sormais aux attributs du patriarcat. Leur strat\u00e9gie\u00a0: un rituel de possession et la force de leurs corps, qu\u2019ils soient nus ou travestis. 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