


{"id":1945,"date":"2018-07-19T23:09:56","date_gmt":"2018-07-19T21:09:56","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=1945"},"modified":"2018-07-19T23:09:56","modified_gmt":"2018-07-19T21:09:56","slug":"j-q-chatelain-au-dessus-dun-volcan","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/j-q-chatelain-au-dessus-dun-volcan\/","title":{"rendered":"J.-Q. Ch\u00e2telain au-dessus d\u2019un volcan"},"content":{"rendered":"<div id=\"contenu\">\n<div class=\"auteur\"><a class=\"lienAuteur\" title=\"Envoyer un maiaral \u00e0 J\u00e9r\u00e9mie Majorel\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?auteur38\">J\u00e9r\u00e9mie Majorel<\/a>\u00a0&#8211; 19 juillet 2018<\/div>\n<hr \/>\n<div id=\"chapo\">\n\u00ab\u00a0Et \u00e0 l\u2019aurore, arm\u00e9s d\u2019une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes.\u00a0\u00bb (Rimbaud)\n<\/div>\n<hr \/>\n<p>Il appara\u00eet. On ne le voit pas entrer dans la petite chapelle. \u00c0 la faveur d\u2019un noir complet, il appara\u00eet au milieu d\u2019un cercle dont il ne sortira que pour les saluts. Le cercle trac\u00e9 au sol ressemble au crat\u00e8re d\u2019un geyser ou d\u2019un volcan. Il en surgit. \u00c0 travers lui surgit verticalement la prose rimbaldienne. Une tension extr\u00eame entre haut et bas d\u00e8s lors s\u2019instaure. Son corps est par moments comme aspir\u00e9 vers une transcendance, un fil invisible tente de soulever puissamment le corps recourb\u00e9 en arri\u00e8re. Mais le corps est massif. Il ne cesse pas d\u2019\u00eatre arrim\u00e9 au sol, jambes et pieds immobiles, de marbre, comme la statue d\u2019un saint non canonisable, \u00e9rig\u00e9 par effraction. Les bras et les mains restent aussi l\u00e0 o\u00f9 ils sont d\u00e8s le d\u00e9but, de part et d\u2019autre du corps. Seul donc le buste se recourbe en arri\u00e8re, puis se redresse dans toute sa verticalit\u00e9, son existence. Et la t\u00eate renvers\u00e9e dans l\u2019extase impossible, redress\u00e9e elle aussi, au bord de l\u2019\u00e9boulement. Et le visage, le moindre muscle du visage, les yeux tant\u00f4t pliss\u00e9s, tant\u00f4t grands ouverts, perdus dans les hallucinations, dardant leurs provocations. Cette scansion du corps c\u2019est le corps de l\u2019\u00e9criture de Rimbaud, un corps \u00e9crit, celui des lettres nerveusement trac\u00e9es, des phrases ratur\u00e9es, \u00e0 peine lisibles, du papier partiellement d\u00e9chir\u00e9. De \u00ab\u00a0ces quelques hideux feuillets de [son] carnet de damn\u00e9\u00a0\u00bb trois sont parvenus jusqu\u2019\u00e0 nous.<br \/>\n<span class=\"spip_document_777 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L650xH650\/ms-00dcd.jpg?1532026972\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"650\" \/><\/span><br \/>\nLe corps est rev\u00eatu d\u2019un empilement de loques sacerdotales. \u00c0 peine distingue-t-on les pieds nus qui touchent le sol. Du corps n\u2019est visible que l\u2019\u00e9chancrure d\u2019un poitrail lisse o\u00f9 la sueur va s\u2019\u00e9couler. Et aussi les mains, le visage, la t\u00eate aux cheveux \u00e9bouriff\u00e9s. La chapelle emmur\u00e9e dans son silence, dans sa d\u00e9sertion, d\u00e9tourn\u00e9e en lieu de repr\u00e9sentations festivali\u00e8res, est ramen\u00e9e \u00e0 sa d\u00e9sertion, \u00e0 son silence par ce corps-\u00e0-corps d\u2019un texte et d\u2019un acteur. Les lumi\u00e8res bleut\u00e9es ou rougeoyantes, le\u00a0<i>feu<\/i>\u00a0des projecteurs, se substituent aux vitraux absents, \u00e0 l\u2019enfer imaginaire.<br \/>\nBien s\u00fbr, la performance de J.-Q. Ch\u00e2telain et le livre de Rimbaud exc\u00e8dent la mise en sc\u00e8ne (Ulysse Di Gregorio), la sc\u00e9nographie (Benjamin Gabri\u00e9), le costume (Salvador Mateu Andujar), les lumi\u00e8res (Thierry Cap\u00e9ran), etc. qui tendraient \u00e0 les restreindre, \u00e0 orienter l\u2019interpr\u00e9tation vers une lecture dantesque par exemple. Ils sont hors normes. Tout l\u2019attirail th\u00e9\u00e2tral n\u2019y suffirait pas. Mais on en sait gr\u00e9 au metteur en sc\u00e8ne d\u2019avoir plac\u00e9 J.-Q. Ch\u00e2telain \u00e0 l\u2019endroit d\u2019une asc\u00e8se, d\u2019une rigueur qu\u2019un Claude R\u00e9gy ne renierait pas, lui qui avait dirig\u00e9 l\u2019acteur dans\u00a0<i>Ode maritime<\/i>\u00a0de Pessoa en 2009. D\u2019un po\u00e8me \u00e0 l\u2019autre, on retrouve d\u2019ailleurs un m\u00eame motif obs\u00e9dant\u00a0: \u00ab\u00a0Me voici sur la plage armoricaine. Que les villes s\u2019allument dans le soir. Ma journ\u00e9e est faite\u00a0; je quitte l\u2019Europe. L\u2019air marin br\u00fblera mes poumons\u00a0; les climats perdus me tanneront.\u00a0\u00bb J.-Q. Ch\u00e2telain s\u2019est toujours confront\u00e9 \u00e0 des livres dont on croyait que seuls pouvaient les prendre en charge les corps qui les avaient \u00e9crits \u2012\u00a0<i>Mars<\/i>\u00a0de Fritz Zorn,\u00a0<i>Ex\u00e9cuteur 14<\/i>\u00a0d\u2019Adel Hakim,\u00a0<i>Premier Amour<\/i>\u00a0de Beckett,\u00a0<i>Kaddish pour l\u2019enfant qui ne na\u00eetra pas<\/i>\u00a0d\u2019Imre Kert\u00e9sz,\u00a0<i>Lettre au p\u00e8re<\/i>\u00a0de Kafka &#8230; \u2012 jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9mentir cette croyance.<br \/>\nDe \u00ab\u00a0\u201fJadis, si je me souviens bien, ma vie \u00e9tait un festin o\u00f9 s\u2019ouvraient tous les c\u0153urs, o\u00f9 tous les vins coulaient\u00a0\u00bb \u00e0 \u00ab\u00a0\u2012 et il me sera loisible de\u00a0<i>poss\u00e9der la v\u00e9rit\u00e9 dans une \u00e2me et un corps<\/i>\u00a0\u00bb, c\u2019est la totalit\u00e9 d\u2019<i>Une Saison en enfer<\/i>\u00a0qu\u2019il prof\u00e8re, \u00e9ructe, \u00e2nonne, marmonne, murmure &#8230; Point crucial, il ne signale pas les titres \u2012 pr\u00e9ambule, \u00ab\u00a0Mauvais sang\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Nuit de l\u2019enfer\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0D\u00e9lires I &amp; II\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0L\u2019Impossible\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0L\u2019\u00c9clair\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Matin\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Adieu\u00a0\u00bb \u2012 qui marquent les \u00e9tapes de cette descente en enfer suivie d\u2019une remont\u00e9e vers \u00ab\u00a0la r\u00e9alit\u00e9 rugueuse \u00e0 \u00e9treindre\u00a0\u00bb. Rimbaud est alors marqu\u00e9 par sa relation tumultueuse avec Verlaine et par un \u00ab\u00a0combat spirituel [&#8230;] aussi brutal que la bataille d\u2019hommes\u00a0\u00bb. Soyons tr\u00e8s clair\u00a0: ce \u00ab\u00a0combat\u00a0\u00bb vise \u00e0 supprimer la tentation d\u2019une transcendance, d\u2019un id\u00e9al, d\u2019une vie apr\u00e8s la mort, dont la po\u00e9sie est \u00e0 ses yeux encore trop complice l\u00e0 o\u00f9 elle devrait au contraire s\u2019en faire l\u2019antidote. Foin ici de la fortune d\u2019une poign\u00e9e d\u2019aphorismes (\u00ab\u00a0La vraie vie est absente\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0<i>changer la vie<\/i>\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Il faut \u00eatre absolument moderne\u00a0\u00bb &#8230;), d\u00e9tach\u00e9s de leur contexte, r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s en slogans ineptes \u00e0 contresens de la trajectoire rimbaldienne. J.-Q. Ch\u00e2telain d\u00e9gurgite en une coul\u00e9e unique cette autobiographie \u00e9clat\u00e9e du po\u00e8te qui ha\u00efssait la po\u00e9sie, qui n\u2019a eu avec la langue qu\u2019un rapport extr\u00eame. Que ce soit dans l\u2019incandescence du verbe ou la s\u00e8cheresse des comptes alors qu\u2019il s\u2019adonne au trafic d\u2019armes aux confins du monde, Rimbaud malm\u00e8ne la langue jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ab\u00eatissement, l\u2019abrutissement, l\u2019idiotie.<br \/>\n\u00ab\u00a0B\u00eate\u00a0\u00bb est un des termes r\u00e9currents d\u2019<i>Une Saison en enfer<\/i>, pointe d\u2019un bestiaire h\u00e9t\u00e9roclite que le visage de J.-Q. Ch\u00e2telain fait surgir furtivement\u00a0: \u00ab\u00a0hy\u00e8ne\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0chenilles\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0taupes\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0loup\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0araign\u00e9e\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0chiens\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0porc\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0vers\u00a0\u00bb &#8230; jusqu\u2019\u00e0 donner l\u2019impression saisissante par un artifice de lumi\u00e8re \u00e0 la toute fin du spectacle de se figer en masque de gargouille. \u00ab\u00a0Oxyde les gargouilles\u00a0\u00bb exhortait Rimbaud au fin fond du gouffre, juste avant d\u2019entamer sa remont\u00e9e.<br \/>\n<span class=\"spip_document_778 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L346xH502\/mascarons_du_pont-neuf-a4f42.jpg?1532026972\" alt=\"\" width=\"346\" height=\"502\" \/><\/span><br \/>\nIl ne fallait pas moins des quarante-trois muscles faciaux, yeux pliss\u00e9s, mimiques inimitables, pour tenter de d\u00e9livrer le verbe rimbaldien, \u00e0 la mesure de la d\u00e9figuration ou de la transfiguration, c\u2019est selon, qu\u2019il imprime \u00e0 la langue maternelle en distordant la syntaxe, en raccourcissant, r\u00e9duisant, resserrant les phrases\u00a0: \u00ab\u00a0Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse\u00a0!\u00a0\u00bb Le timbre suisse de l\u2019acteur rejoint l\u2019\u00e9tranget\u00e9 que le po\u00e8te injecte \u00e0 la langue fran\u00e7aise, lui qui affirme\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai de mes anc\u00eatres gaulois l\u2019\u0153il bleu blanc, la cervelle \u00e9troite, et la maladresse dans la lutte\u00a0\u00bb, et plus loin \u00ab\u00a0Je suis une b\u00eate, un n\u00e8gre\u00a0\u00bb. Le masque de gargouille qui m\u00e9tamorphose le visage de J.-Q. Ch\u00e2telain est le r\u00e9pondant facial d\u2019un gargouillement de lave au niveau vocal\u00a0: malaxage de la mat\u00e9rialit\u00e9 sonore des mots, de la \u00ab\u00a0\u202fpatmot\u202f\u00a0\u00bb ch\u00e8re \u00e0 Christophe Tarkos, d\u2019une \u00ab\u00a0basse de basalte et de laves\u00a0\u00bb autrement dit par Mallarm\u00e9.<br \/>\n<span class=\"spip_document_779 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/insense-scenes.net\/local\/cache-vignettes\/L640xH360\/jean-quentin-chatelain-une-saison-en-enfer-11-68409.jpg?1532026972\" alt=\"\" width=\"640\" height=\"360\" \/><\/span><br \/>\n\u00c0 me ressouvenir de ce moment inou\u00ef, v\u00e9cu en compagnie du camarade Yannick Butel, de cette travers\u00e9e d\u2019un corps d\u2019acteur singulier par une langue, de l\u2019histoire charri\u00e9e par cet acteur singulier, du semblant de crat\u00e8re o\u00f9 il se tenait dress\u00e9 au sein d\u2019une lumi\u00e8re rougeoyante, exhortant \u00e0 \u00ab\u00a0boire des liqueurs fortes comme du m\u00e9tal bouillant\u00a0\u00bb, aspirant soudainement \u00e0 \u00ab\u00a0un sommeil bien ivre, sur la gr\u00e8ve\u00a0\u00bb, gagn\u00e9 par une forme d\u2019ironie superbe, je repense \u00e0 une de mes plus fortes \u00e9motions de lecteur\u00a0: la fin d\u2019<i>Au-dessous du volcan<\/i>\u00a0de Malcolm Lowry, quand le corps du Consul Geoffrey Firmin est jet\u00e9 comme un chien, ou avec le cadavre d\u2019un chien, dans un ravin, apr\u00e8s avoir \u00e9prouv\u00e9 les affres de l\u2019amour, la solitude la plus absolue, l\u2019ivresse la plus absolue, les hallucinations fulgurantes, l\u2019orage foudroyant, dans un trou perdu du Mexique. Un enfer sur terre. Des ann\u00e9es apr\u00e8s, j\u2019assiste \u00e0 une r\u00e9surrection, ou plut\u00f4t une insurrection du Consul.\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u00e9r\u00e9mie Majorel\u00a0&#8211; 19 juillet 2018 \u00ab\u00a0Et \u00e0 l\u2019aurore, arm\u00e9s d\u2019une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes.\u00a0\u00bb (Rimbaud) Il appara\u00eet. On ne le voit pas entrer dans la petite chapelle. \u00c0 la faveur d\u2019un noir complet, il appara\u00eet au milieu d\u2019un cercle dont il ne sortira que pour les saluts. Le cercle trac\u00e9 au sol ressemble au crat\u00e8re d\u2019un geyser ou d\u2019un volcan. Il en surgit. \u00c0 travers lui surgit verticalement la prose rimbaldienne. 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