


{"id":1964,"date":"2018-07-20T23:16:37","date_gmt":"2018-07-20T21:16:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=1964"},"modified":"2018-07-20T23:16:37","modified_gmt":"2018-07-20T21:16:37","slug":"richard-brunel-de-la-lumiere-du-temoignage-a-lombre-des-fantomes","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/richard-brunel-de-la-lumiere-du-temoignage-a-lombre-des-fantomes\/","title":{"rendered":"Richard Brunel, de la lumi\u00e8re du t\u00e9moignage \u00e0 l\u2019ombre des fant\u00f4mes"},"content":{"rendered":"<div id=\"contenu\">\n<div class=\"auteur\">Par Arnaud Ma\u00efsetti\u00a0&#8211; 20 juillet 2018<\/div>\n<hr \/>\n<div id=\"chapo\"><center><i>Certaines n\u2019avaient jamais vu la mer<\/i>, Texte Julie Otsuka, Traduction fran\u00e7aise Carine Chichereau<br \/>\nAdaptation et mise en sc\u00e8ne Richard Brunel\u00a0Clo\u00eetre des Carmes, Avignon 2018<\/center><\/p>\n<hr class=\"spip\" \/>\n<em><strong>C\u2019est une histoire ignor\u00e9e, oubli\u00e9e, inconnue. Au d\u00e9but du XXe s., des Japonaises par milliers \u00e9migrent en Am\u00e9rique, arrach\u00e9es \u00e0 leurs terres et envoy\u00e9es de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la mer pour \u00e9pouser un mari qu\u2019elles n\u2019avaient vu qu\u2019en photo. Ces hommes, venus d\u00e8s la fin du XIXe s. pour faire fortune sont esclaves de la plus grande d\u00e9mocratie du monde. Elles seront esclaves de ces esclaves. Fermi\u00e8res, ouvri\u00e8res, femmes de maison, exil\u00e9es dans un pays qui les exploitent et les m\u00e9prisent, elles traverseront l\u2019histoire du si\u00e8cle dans l\u2019ombre, quand bien m\u00eame elles seront en premi\u00e8res lignes, apr\u00e8s Pearl Harbor, soup\u00e7onn\u00e9es d\u2019\u00eatre traitres \u00e0 la Patrie qui les aura toujours per\u00e7ues comme \u00e9trang\u00e8res. D\u00e9port\u00e9es, exil\u00e9es dans leurs exils, d\u00e9racin\u00e9es et sans avenir, ces femmes pourraient sembler, dans l\u2019oubli m\u00eame de cette Histoire, une figure majeure du pass\u00e9 et une le\u00e7on pour notre pr\u00e9sent. Le roman de Julie Ostuka offre \u00e0 Richard Brunel l\u2019occasion de rappeler cette histoire. Th\u00e9\u00e2tre du t\u00e9moignage qui t\u00e2che de faire la lumi\u00e8re sur un pass\u00e9 perdu, la sc\u00e8ne de Brunel adopte le point des vaincues en leur donnant la parole. Mais si le projet est de lever un th\u00e9\u00e2tre de la connaissance, la catharsis menace de nettoyer la blessure de cette histoire \u2014 connue, \u00e9clair\u00e9e, d\u00e9pli\u00e9e sans part d\u2019ombre, l\u2019Histoire demeurerait exemplaire d\u2019elle-m\u00eame seulement\u00a0? Contre la st\u00e9rilit\u00e9 p\u00e9dagogique qui menace, les fant\u00f4mes qui hantent dangereusement la sc\u00e8ne savent pourtant que rien ne passe, surtout pas le pass\u00e9, et que l\u2019Histoire est une Hantise.<\/strong><\/em>\n<\/div>\n<hr \/>\n<p>\u00ab\u00a0Le sujet de la connaissance historique est la classe opprim\u00e9e elle-m\u00eame. Elle appara\u00eet chez Marx comme la derni\u00e8re classe asservie, la classe vengeresse qui, au nom de g\u00e9n\u00e9rations de vaincus, m\u00e8ne \u00e0 son terme l\u2019\u0153uvre de lib\u00e9ration\u00a0\u00bb \u00e9crivait Walter Benjamin. Th\u00e9\u00e2tre des vaincus, la sc\u00e8ne de Richard Brunel est d\u2019abord un geste qui consiste \u00e0 donner la parole aux vaincu\u2022es de l\u2019histoire\u00a0: sur le plateau, ce sont les femmes qui auront la parole et c\u2019est d\u00e9j\u00e0 une fa\u00e7on de reprendre la main sur le pass\u00e9. Quand on prend la parole, c\u2019est toujours \u00e0 quelqu\u2019un\u00a0: ici, c\u2019est \u00e0 l\u2019Histoire elle-m\u00eame.<br \/>\nLe roman prend ainsi la forme d\u2019un th\u00e9\u00e2tre-r\u00e9cit largement con\u00e7u comme un confessionnal qui met en th\u00e9\u00e2tre l\u2019enjeu de la prise de parole. De fait, chaque actrice se fait porte parole des femmes, non pas d\u2019une en particulier, mais de chacune et de toutes\u00a0:\u00a0<br class=\"autobr\" \/><small><\/small><\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>\u00ab\u00a0Certaines d\u2019entre nous n\u2019avaient mang\u00e9 toute leur vie durant que du gruau de riz et leurs jambes \u00e9taient arqu\u00e9es, certaines n\u2019avaient que quatorze ans et c\u2019\u00e9taient encore des petites filles. Certaines venaient de la ville et portaient d\u2019\u00e9l\u00e9gants v\u00eatements. Certaines descendaient des montagnes et n\u2019avaient jamais vu la mer.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans cette pulv\u00e9risation des sujets, on per\u00e7oit bien la volont\u00e9 de fabriquer un ch\u0153ur qui d\u00e9passerait les singularit\u00e9s, et \u00e9lever du commun depuis l\u2019exp\u00e9rience personnelle. Puis, c\u2019est l\u2019occasion d\u2019entendre des langues, des accents, des inflexions qu\u2019on entend peu sur nos sc\u00e8nes\u00a0: corps et langues de\u00a0Yuika Hokama,\u00a0Linh-Dan Pham,\u00a0Chlo\u00e9 Rejon,\u00a0Alys\u00e9e Soudet,\u00a0Kyoko Takenaka,\u00a0Ha\u00efni Wang et M\u00e9lanie Bourgeois, entour\u00e9s d\u2019hommes moins diserts mais \u00e0 la pr\u00e9sence tout aussi singuli\u00e8re\u00a0: Youjin Choi,\u00a0Mike Nguyen,\u00a0Ely Penh, Simon Alop\u00e9. Refusant l\u2019incarnation, mais pas l\u2019affect de l\u2019interpr\u00e9tation, l\u2019ensemble dresse l\u2019espace du t\u00e9moignage\u00a0: celui qui vise \u00e0 faire la lumi\u00e8re sur une histoire inconnue.<br \/>\nD\u00e8s lors tout converge. Et cette convergence prend le risque de transformer le processus en proc\u00e9d\u00e9. La dramaturgie se d\u00e9ploie comme on ouvre un livre\u00a0: les tableaux se succ\u00e8dent, tous aussi accablants.<br \/>\nD\u2019abord, les terreurs naissent dans le bateau \u2014 ce pays vers lequel elles vont est le territoire effrayant des contes de l\u2019enfance, ceux des ogres et des monstres, terres d\u2019hommes \u00ab\u00a0couverts de poils\u00a0\u00bb, qui \u00ab\u00a0ne se nourrissent que de viande\u00a0\u00bb et se mouchent \u00ab\u00a0dans des morceaux de tissus crasseux que l\u2019on repliait ensuite pour les ranger dans une poche, afin de les utiliser encore et encore.\u00a0\u00bb. Puis l\u2019arriv\u00e9e aux \u00c9tats-Unis, l\u2019effroi de voir que ces hommes qui les attendent n\u2019ont rien des fianc\u00e9s esp\u00e9r\u00e9s, l\u2019enl\u00e8vement des Sabines japonaises pr\u00e9c\u00e8dent les viols. L\u2019exploitation dans les terres, dans les usines, dans les maisons bourgeoises r\u00e9p\u00e8te th\u00e9\u00e2tralement et historiquement le m\u00eame drame, la m\u00eame fatalit\u00e9 qui t\u00e9moigne d\u2019une m\u00eame monstruosit\u00e9.<br \/>\nChaque tableau est l\u2019illustration des r\u00e9cits frontalement adress\u00e9s\u00a0: chacune des femmes racontant les horreurs, ces horreurs se r\u00e9pondant l\u2019une l\u2019autre, par variation, nuances, toutes dirig\u00e9es vers une m\u00eame direction, tisse le m\u00eame r\u00e9cit d\u2019une m\u00eame histoire.<br \/>\nDeux heures durant, l\u2019histoire se d\u00e9ploie dans cette r\u00e9p\u00e9tition que rejoue chaque tableau, r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur par les paroles r\u00e9p\u00e9t\u00e9es par les actrices qui sont toutes la r\u00e9p\u00e9titions des autres.<br \/>\nSans doute est-ce n\u00e9cessaire pour faire la lumi\u00e8re sur cette histoire, en nous r\u00e9p\u00e9tant chaque seconde combien on l\u2019ignorait. Il est vrai que la p\u00e9dagogie est l\u2019art de la r\u00e9p\u00e9tition. Et le spectateur d\u2019apprendre la le\u00e7on d\u2019histoire. M\u00e9thode historique.<br \/>\nMais cette m\u00e9thode, qui nous met face au tableau noir de l\u2019Histoire noire, obscure m\u00eame, \u00e9clairant l\u2019ombre \u00e0 chacun de ses endroits dissipe aussi ses parts plus complexes, et contradictoires. Celles qui fraient subtilement dans le d\u00e9sir d\u2019\u00e9mancipation des enfants de ces femmes qui refusent l\u2019origine sans jamais \u00eatre pour autant adopt\u00e9s par \u00ab\u00a0leur nouveau pays\u00a0\u00bb, celles qui pourraient se d\u00e9gager dans le trajet des solidarit\u00e9s actives, la saisie de ces destins en dehors de leur docilit\u00e9. Mais, travaillant sans rel\u00e2che \u00e0 la mise en lumi\u00e8re et confiant la parole unanime d\u2019un ch\u0153ur convergent, ce th\u00e9\u00e2tre \u00e9vacue de fait la possibilit\u00e9 d\u2019une approche par le malaise, l\u2019\u00e9nigme, le trouble, l\u2019\u00e9garement sensible et politique.<br \/>\nM\u00e9thode historiciste, en somme qui n\u2019est pas sans interroger. Parce que reprenant le cours de l\u2019histoire depuis l\u2019origine pour la d\u00e9rouler, elle s\u2019emp\u00eache d\u2019op\u00e9rer les courts-circuits qui feraient r\u00e9sonner ces r\u00e9cits de migrants exploit\u00e9s avec d\u2019autres pr\u00e9sents, les n\u00f4tres par exemple\u2026\u00a0Dans\u00a0<i>Sur le concept d\u2019Histoire<\/i>, Walter Benjamin d\u00e9crivait cette approche historiciste et ses points aveugles\u00a0:<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p><small>\u00c0 l\u2019historien qui veut revivre une \u00e9poque, Fustel de Coulanges recommande d\u2019oublier tout ce qu\u2019il sait du cours ult\u00e9rieur de l\u2019histoire. C\u2019est la m\u00e9thode de l\u2019empathie. Elle na\u00eet de la paresse du c\u0153ur, de l\u2019acedia, qui d\u00e9sesp\u00e8re de saisir la v\u00e9ritable image historique dans son surgissement fugitif. Les th\u00e9ologiens du Moyen \u00c2ge consid\u00e9raient l\u2019acedia\u00a0comme la source de la tristesse. Flaubert, qui l\u2019a connue, \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Peu de gens devineront combien il a fallu \u00eatre triste pour [entreprendre de] ressusciter Carthage\u00a0\u00bb<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh1\" class=\"spip_note\" title=\"Walter Benjamin, Sur le concept d\u2019histoire. Ce texte, publi\u00e9 par l\u2019Institut\u00a0(...)\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?article648#nb1\" rel=\"appendix\">1<\/a>]<\/span><br class=\"autobr\" \/><\/small><\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019empathie dont fait preuve le spectacle est davantage qu\u2019une m\u00e9thode\u00a0: elle est sa po\u00e9tique propre, son d\u00e9sir et son objet. Mais cette empathie d\u00e8s lors t\u00e9moigne d\u2019un point de vue\u00a0: qui \u00e9prouve l\u2019empathie, si ce n\u2019est ceux qui regardent de l\u2019ext\u00e9rieur ces pauvres femmes exploit\u00e9es\u00a0? L\u2019histoire, quand elle produit de l\u2019empathie, lors m\u00eame qu\u2019elle s\u2019appuie sur le discours des opprim\u00e9\u2022es, ne peut s\u2019envisager que du point de vue de ceux qui ne le sont pas. Se tenant face aux r\u00e9cits de cette histoire, le spectacle ne peut s\u2019\u00e9prouver que de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de ce drame.<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p><small>La nature de cette tristesse se dessine plus clairement lorsqu\u2019on se demande \u00e0 qui pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019historiciste s\u2019identifie par empathie. On devra in\u00e9vitablement r\u00e9pondre\u00a0: au vainqueur.<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh2\" class=\"spip_note\" title=\"Walter Benjamin, Sur le concept d\u2019histoire.\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?article648#nb2\" rel=\"appendix\">2<\/a>]<\/span><\/small><br \/>\n&nbsp;<\/p><\/blockquote>\n<p>C\u2019est le risque que prend un tel spectacle, une telle m\u00e9thode\u00a0: aboutir au point exactement oppos\u00e9 de son projet. Menace du retournement que la fin n\u2019\u00e9vite pas. En choisissant de donner la parole \u00e0 l\u2019Am\u00e9ricaine \u2014 Nathalie Dessay\u00a0\u2014, apr\u00e8s la d\u00e9portation des Japonais provoqu\u00e9e par l\u2019attaque de Pearl Harbor, on entend insidieusement la parole du vainqueur qui d\u00e9plore tristement l\u2019absence de ses esclaves \u2014 et sous le d\u00e9ni de r\u00e9alit\u00e9, un autre discours perce, qui en renversant le point de vue, l\u2019expose aussi \u00e0 sa v\u00e9rit\u00e9. M\u00eame les Ma\u00eetres \u00e9prouvent de l\u2019empathie pour leurs esclaves.<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>On ne saurait mieux d\u00e9crire la m\u00e9thode avec laquelle le mat\u00e9rialisme historique a rompu.<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh3\" class=\"spip_note\" title=\"Walter Benjamin, Sur le concept d\u2019histoire.\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?article648#nb3\" rel=\"appendix\">3<\/a>]<\/span><\/p><\/blockquote>\n<p>Cette dramaturgie \u2014 convergente, historiciste, que Walter Benjamin nomme \u00ab\u00a0sociale-d\u00e9mocrate\u00a0\u00bb \u2014 est parfois heureusement emport\u00e9e malgr\u00e9 elle ailleurs, dans des zones plus troublantes et complexes, plus libres, et r\u00e9volutionnaires\u00a0: histoire que Benjamin nomme par contraste \u00ab\u00a0mat\u00e9rialiste\u00a0\u00bb.<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>L\u2019historien mat\u00e9rialiste ne s\u2019approche d\u2019un objet historique que lorsqu\u2019il se pr\u00e9sente \u00e0 lui comme une monade. Dans cette structure il reconna\u00eet le signe d\u2019un blocage messianique des \u00e9v\u00e9nements, autrement dit le signe d\u2019une chance r\u00e9volutionnaire dans le combat pour le pass\u00e9 opprim\u00e9. Il saisit cette chance pour arracher une \u00e9poque d\u00e9termin\u00e9e au cours homog\u00e8ne de l\u2019histoire, il arrache de m\u00eame \u00e0 une \u00e9poque telle vie particuli\u00e8re, \u00e0 l\u2019\u0153uvre d\u2019une vie tel ouvrage particulier. Il r\u00e9ussit \u00e0 recueillir et \u00e0 conserver\u00a0dans\u00a0l\u2019ouvrage particulier l\u2019\u0153uvre d\u2019une vie,\u00a0dans\u00a0l\u2019\u0153uvre d\u2019une vie l\u2019\u00e9poque et\u00a0dans\u00a0l\u2019\u00e9poque le cours entier de l\u2019histoire. Le fruit nourricier de la connaissance historique contient\u00a0en son c\u0153ur\u00a0le temps comme sa semence pr\u00e9cieuse, mais une semence indiscernable au go\u00fbt.<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh4\" class=\"spip_note\" title=\"Walter Benjamin, Sur le concept d\u2019histoire.\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?article648#nb4\" rel=\"appendix\">4<\/a>]<\/span><\/p><\/blockquote>\n<p>M\u00e9thode mat\u00e9rialiste qui pr\u00e9f\u00e8re \u00e0 la choralit\u00e9 exemplaire de chacun un mouvement contraire\u00a0: l\u2019arrachement aberrant des singularit\u00e9s en tant qu\u2019elles peuvent faire signe vers un collectif. M\u00e9thode qui pr\u00e9f\u00e8re la vision \u00e0 la vue\u00a0: et l\u2019avenir par \u00e9clats de pass\u00e9 au pur pr\u00e9sent d\u00e9roul\u00e9. \u00c0 de rares moments, Brunel choisit cette voie dans des moments o\u00f9 la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 se lib\u00e8re du proc\u00e9d\u00e9 narratif, pour choisir le jeu\u00a0: sc\u00e8ne d\u2019accouchement pour de faux avec tissu rouge, et cris joyeux\u00a0; sc\u00e8ne de jeu des jeunes adolescents d\u00e9sireux de se vivre loin des traditions de leurs parents, et de la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 h\u00e9rit\u00e9e jusqu\u2019alors\u2026<br \/>\nCe sont de brefs moments comme autant d\u2019\u00e9clats possibles \u2013 des \u00e9clats qui trouvent leur justesse surtout dans des espaces plus trembl\u00e9s encore, plus obscurs, et ce n\u2019est pas le moindre des paradoxe que ce mat\u00e9rialisme proc\u00e8de bien souvent dans des figures plus impalpables et fuyantes, fantomales et fugitives.<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p><small>L\u2019image vraie du pass\u00e9 passe\u00a0en un \u00e9clair. On ne peut retenir le pass\u00e9 que dans une image qui surgit et s\u2019\u00e9vanouit pour toujours \u00e0 l\u2019instant m\u00eame o\u00f9 elle s\u2019offre \u00e0 la connaissance.<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh5\" class=\"spip_note\" title=\"Walter Benjamin, Sur le concept d\u2019histoire.\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?article648#nb5\" rel=\"appendix\">5<\/a>]<\/span><\/small><\/p><\/blockquote>\n<p>Dans le spectacle, on per\u00e7oit ces surgissements \u00e9vanouis dans les images sonores \u2013\u00a0con\u00e7ues par Antoine Richard \u2013 des \u00e9missions de radios brouill\u00e9es qui rapportent des voix d\u2019ailleurs, du lointain. On les devine aussi dans les images \u2013\u00a0cr\u00e9\u00e9s par J\u00e9r\u00e9mie Scheidler \u2013 de visages surdimensionn\u00e9s\u00a0qui sont projet\u00e9es sur les praticables coulissants de la sc\u00e9nographie d\u2019Anouk Dell\u2019Aria\u00a0\u00a0: visages qui frottent leur absence sur les corps des m\u00eames actrices pr\u00e9sentes. On les croise dans ces images \u00e9claires et disparues qui t\u00e9moignent qu\u2019un pass\u00e9 peut demeurer et insister, non pas se r\u00e9p\u00e9ter, mais surgir et s\u2019\u00e9vanouir apr\u00e8s avoir d\u00e9pos\u00e9 en nous l\u2019impression photographique du pass\u00e9.<br \/>\nImages spectrales et marginales qui brisent les fronti\u00e8res de la perception, irradient d\u2019ombres les certitudes\u00a0: ainsi des rapports entre le vrai et le faux, le r\u00e9el et la fiction. Quand sont projet\u00e9es soudain, vers la fin, les\u00a0<i>v\u00e9ritables<\/i>\u00a0visages des corps de ces \u00e9migr\u00e9es se l\u00e8vent alors la pr\u00e9sence r\u00e9elle de l\u2019Histoire en regard de quoi la repr\u00e9sentation th\u00e9\u00e2trale s\u2019efface pour ne relever que d\u2019un t\u00e9moignage de seconde main\u00a0: les fant\u00f4mes reprennent le premier r\u00f4le.<br \/>\nEt justement, les spectres finissent par \u00eatre l\u00e0,\u00a0<i>vraiment<\/i>\u00a0l\u00e0, discrets et marginaux, vers la fin du spectacle, apr\u00e8s la d\u00e9portation. Deux fois, la vid\u00e9o vient d\u00e9poser sur les \u00e9crans le corps d\u2019une pr\u00e9sence effac\u00e9e, qui vient frotter leur pr\u00e9sence sur le r\u00e9el\u00a0: le premier corps spectral, projet\u00e9 sur le mur, d\u00e9pose une corbeille de fruits, qu\u2019un vivant en chair et en os va emporter\u00a0; le second passe, \u00e0 l\u2019image, sous la douche lev\u00e9e sur le plateau, et par un mouvement de bras, fait couler l\u2019eau\u00a0<i>r\u00e9elle<\/i>.<br \/>\nQuelques signes \u00e9pars, d\u00e9pos\u00e9s par le travail sonore et vid\u00e9o t\u00e9moignent d\u2019une survivance du pass\u00e9 \u2014 font surgir \u00ab\u00a0l\u2019apparition d\u2019un lointain, si proche soit-il\u00a0\u00bb. Lointain de ces femmes, proche de leur histoire r\u00e9p\u00e9t\u00e9e par nos jours hant\u00e9s par d\u2019autres exils, d\u2019autres esclavages qui peuplent nos jours pr\u00e9sents et hantent nos devenirs.<br \/>\n\u00ab\u00a0Nous avons besoin de l\u2019histoire, mais nous en avons besoin autrement que le fl\u00e2neur raffin\u00e9 des jardins du savoir.\u00a0\u00bb \u00e9crit Nietszche, dans\u00a0<i>De l\u2019utilit\u00e9 et des inconv\u00e9nients de l\u2019histoire pour la vie<\/i><span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh6\" class=\"spip_note\" title=\"F. Nietzsche, Consid\u00e9rations inactuelles I et II, trad. P. Rusch, Paris,\u00a0(...)\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?article648#nb6\" rel=\"appendix\">6<\/a>]<\/span>\u00a0Le jardin japonais a pour principe premier le Miegakure \u2014 (\u898b\u96a0\u00a0?,\u00a0\u00ab\u00a0cacher et r\u00e9v\u00e9ler\u00a0\u00bb)\u00a0: celui de Richard Brunel propose de jeter une lumi\u00e8re crue sur toute cette histoire, et nous fl\u00e2nons en lui en voyant tout de ce qui \u00e9tait cach\u00e9.<br \/>\nCette t\u00e2che poss\u00e8de sans doute une utilit\u00e9\u00a0: mais une fois qu\u2019elle s\u2019est accomplie, la catharsis m\u00e9morielle console et ne ravage pas\u00a0; rassure m\u00eame, caut\u00e9rise jusqu\u2019\u00e0 la disparition des blessures\u00a0: et\u00a0<i>la vie continue<\/i>\u00a0comme si rien n\u2019avait \u00e9t\u00e9 bouscul\u00e9\u00a0?<br \/>\nReste, au milieu du jardin aux perspectives impeccables, la vision sans r\u00e9mission de fant\u00f4mes perdues dans des for\u00eats \u00e9paisses, stri\u00e9es d\u2019\u00e9clair dans le tonnerre, jungles myst\u00e9rieuses o\u00f9 nous fait entrer l\u2019\u00e9poque, et face auxquelles nous aurons moins besoin de lanterne de papier que d\u2019armes, de visions affolantes et de spectres vifs.\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Arnaud Ma\u00efsetti\u00a0&#8211; 20 juillet 2018 Certaines n\u2019avaient jamais vu la mer, Texte Julie Otsuka, Traduction fran\u00e7aise Carine Chichereau Adaptation et mise en sc\u00e8ne Richard Brunel\u00a0Clo\u00eetre des Carmes, Avignon 2018 C\u2019est une histoire ignor\u00e9e, oubli\u00e9e, inconnue. Au d\u00e9but du XXe s., des Japonaises par milliers \u00e9migrent en Am\u00e9rique, arrach\u00e9es \u00e0 leurs terres et envoy\u00e9es de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la mer pour \u00e9pouser un mari qu\u2019elles n\u2019avaient vu qu\u2019en photo. 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