


{"id":1967,"date":"2018-07-21T23:17:20","date_gmt":"2018-07-21T21:17:20","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=1967"},"modified":"2018-07-21T23:17:20","modified_gmt":"2018-07-21T21:17:20","slug":"meduse-medusante-lutte-longue-et-eternelle","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/meduse-medusante-lutte-longue-et-eternelle\/","title":{"rendered":"M\u00e9duse\u00a0: M\u00e9dusante lutte longue et \u00e9ternelle"},"content":{"rendered":"<div id=\"contenu\">\n<hr \/>\n<div><\/div>\n<div id=\"chapo\"><center><em>Par Yannick Butel. M\u00e9duse<\/em>, Les B\u00e2tards Dor\u00e9s,<br \/>\nd\u2019apr\u00e8s Le Naufrage de la M\u00e9duse de Alexandre Corr\u00e9ard et Jean-Baptiste Savigny<\/center><\/div>\n<div id=\"chapo\"><center>et avec un extrait de Ode Maritime de Fernando Pessoa (traduction Dominique Touati)<br \/>\nAvec Romain Grard, Lisa Hours, Jules Sagot, Manuel Severi.<\/center><\/p>\n<hr class=\"spip\" \/>\n<em><strong>Au pr\u00e9texte d\u2019entrer dans une histoire, celle de la fr\u00e9gate M\u00e9duse qui s\u2019\u00e9choua sur un banc de sable au large du S\u00e9n\u00e9gal et contraignit une partie de l\u2019\u00e9quipage \u00e0 emprunter un radeau de fortune (cf. tableau de G\u00e9ricault), les interpr\u00e8tes du collectif Les B\u00e2tards dor\u00e9s s\u2019invitent dans la lecture du proc\u00e8s qu\u2019on fit aux rescap\u00e9s. C\u2019est vivant, violent, po\u00e9tique, chaotique, rugueux comme une chanson des Pogues. Et \u00e7a pourrait bouger le cul des spectateurs (Pogues\u00a0: pog mo thoin signifie \u00ab\u00a0embrasse mon cul\u00a0\u00bb en irlandais), si seulement l\u2019\u00e9chantillon du public pris pour jouer les jur\u00e9s avaient le neurone branch\u00e9. D\u00e9soeuvr\u00e9 je suis, \u00e0 la derni\u00e8re minute. Si le th\u00e9\u00e2tre politique a de l\u2019avenir avec les B\u00e2tards, on craint parfois que le public souffle un vent contraire au point de l\u2019\u00e9chouer.<\/strong><\/em>\n<\/div>\n<hr \/>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<span class=\"spip_document_803 spip_documents spip_documents_center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3631 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/180719_rdl_1779-1-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" \/><br \/>\n<\/span><br \/>\n<strong>R\u00e9cit&#8230;<\/strong><br \/>\nEn fond, une fresque prend forme qui affirme la pr\u00e9sence d\u2019une foule. Jean-Michel Charpentier s\u2019y ex\u00e9cute en augmentant les visages fantomatiques, \u00e0 chaque passage de fusain ou de pinceau, d\u2019une gravit\u00e9 sombre. C\u2019est un peuple, \u00e0 la mani\u00e8re de celui, fantomatique, qu\u2019a pu peindre Otto Dix. C\u2019est un peuple muet, silencieux, au regard profond qui est l\u00e0\u00a0; \u00e0 l\u2019autre bout du plateau. Un peuple t\u00e9moin du proc\u00e8s qui se joue devant lui\u00a0; qui le concerne mais qui lui \u00e9chappe. Le Droit, cette langue \u00e9trang\u00e8re au commun des gueux et du vulgaire, est seul \u00e0 organiser la circulation de la parole.<br \/>\n(Et \u00e7a commence de travers, forc\u00e9ment, avec un saxo qui tente en vain de donner un son pendant qu\u2019un bagad couvre l\u2019entr\u00e9e en sc\u00e8ne de la Juge, de la cour\u2026 Un bagad, mot loin d\u2019\u00eatre neutre celui-l\u00e0, qui d\u00e9signe en breton un \u00ab\u00a0groupe\u00a0\u00bb (comme les B\u00e2tards dor\u00e9s), mais aussi une \u00ab\u00a0barqu\u00e9e\u00a0\u00bb (bag = bateau). Et voguent la fr\u00e9gate et le radeau alors\u2026)<br \/>\nEt la juge, \u00e0 l\u2019autre bout, en face de ce peuple, le sait qui m\u00e8ne les d\u00e9bats et les auditions. Celle de Savigny, officier de marine, m\u00e9decin de son emploi, rescap\u00e9 de sa condition, vient \u00e0 la barre, appel\u00e9 \u00e0 t\u00e9moigner de ce qui s\u2019est pass\u00e9 lors du naufrage. Il parle d\u2019une voix pos\u00e9e, certain de lui-m\u00eame (de sa naissance), et on l\u2019entend r\u00e9citer sa th\u00e8se\u00a0:<\/p>\n<blockquote class=\"spip\">\n<h6>\u00ab\u00a0le 5 juillet, \u00e0 sept heures du matin, nous abandonn\u00e2mes notre fr\u00e9gate\u00a0; le radeau sur lequel j\u2019\u00e9tais, \u00e9tant trop faible, s\u2019\u00e9tait enfonc\u00e9 sous l\u2019eau, d\u2019une mani\u00e8re telle, que nous y \u00e9tions plong\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 la partie sup\u00e9rieure des cuisses\u2026\u00a0\u00bb<\/h6>\n<\/blockquote>\n<p>Imperturbable dans son r\u00e9cit, organis\u00e9 dans sa pens\u00e9e, logique dans son exposition, il parle, et \u00e9crira d\u2019ailleurs sur ce sujet son doctorat intitul\u00e9\u00a0<i>\u00ab\u00a0Observations sur les effets de la faim et de la soif \u00e9prouv\u00e9es apr\u00e8s le naufrage de la fr\u00e9gate du Roi la M\u00e9duse en 1816\u00a0\u00bb.<\/i>\u00a0Th\u00e8se de m\u00e9decine d\u00e9di\u00e9e \u00ab\u00a0\u00e0 sa m\u00e8re\u00a0\u00bb et soutenue le 26 mai 1818, \u00e0 Paris<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh1\" class=\"spip_note\" title=\"lire la th\u00e8se de Jean-Baptiste-Henri Savigny :\" href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?article649#nb1\" rel=\"appendix\">1<\/a>]<\/span>. Et qu\u2019il conclut par ces lignes que nous ne r\u00e9sistons pas \u00e0 livrer o\u00f9 l\u2019ordre h\u00e9rit\u00e9 tend \u00e0 faire croire qu\u2019il y aurait un miracle\u00a0:<\/p>\n<blockquote class=\"spip\">\n<h6>\u00ab\u00a0Tous ces \u00e9v\u00e9nements horribles, auxquels j\u2019ai miraculeusement surv\u00e9cu, me paraissent comme un point dans mon existence\u00a0\u00bb (p. 34).<\/h6>\n<\/blockquote>\n<p>Et la juge \u00e9coute, d\u2019une oreille attentive et presque fascin\u00e9e, tente bien quelques questions, sans insister trop aupr\u00e8s de Savigny, qui le conduiraient \u00e0 se confondre, mais rien&#8230; La juge, dans sa robe noire, \u00e0 son pupitre sur\u00e9lev\u00e9 (en dessous 6 jur\u00e9s pris dans le public), officie devant l\u2019officier (proximit\u00e9 du lexique et connivence de classe et d\u2019int\u00e9r\u00eat). Elle convoque des sp\u00e9cialistes (Vid\u00e9o. S\u00e9quence scientifique et loufoque, de Claude Goujon, dans son cano\u00e9 kayak, au milieu des roseaux, qui parle des humains et de leur rapport \u00e0 l\u2019espace. Professeur d\u00e9rang\u00e9 et clairvoyant).<\/p>\n<div><\/div>\n<p>Imperturbable, Savigny, en beau costume, \u00e9charpe rouge en bandouli\u00e8re, est \u00e0 la barre. Il dirige en quelque sorte. Il expose les causes et les cons\u00e9quences\u00a0: la mutinerie, la disparition de plus de 100 rescap\u00e9s, les choix qu\u2019il fallait faire en toute compr\u00e9hension de la situation pr\u00e9caire\u2026 Et tout irait pour le mieux dans \u00ab\u00a0ce\u00a0\u00bb monde agenc\u00e9 et r\u00e9-agenc\u00e9 sur le radeau, si Jacques, un sans grade, rescap\u00e9 aussi, noy\u00e9 dans le public, soudainement, n\u2019\u00e9levait la voix pour d\u00e9noncer ce r\u00e9cit. Jacques le grain de sable dans cette m\u00e9canique huil\u00e9e qui vient dire en terme simple ce qui est arriv\u00e9 aux naufrag\u00e9s, aux disparus\u2026 leur ex\u00e9cution quand l\u2019un d\u2019eux se blessait. Leur r\u00e9partition sur le radeau. La mort de sa promise Ad\u00e8le, gorge tranch\u00e9e par Savigny qui lui, pr\u00e9tend, qu\u2019il a fait son devoir et lui a \u00e9vit\u00e9 les souffrances apr\u00e8s qu\u2019elle avait eu la rotule broy\u00e9e. Le r\u00e9cit s\u2019emballe encore quand Jacques \u00e9voque le calcul cynique des officiers de faire p\u00e9rir le maximum des \u00ab\u00a0sans grades\u00a0\u00bb\u00a0; la planification des meurtres\u2026<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3632 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/800px-JEAN_LOUIS_TH\u00c9ODORE_G\u00c9RICAULT_-_La_Balsa_de_la_Medusa_Museo_del_Louvre_1818-19-600x410.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"410\" \/><br \/>\nJacques qui raconte encore comment le radeau de la M\u00e9duse ressemblait, en d\u00e9finitive, \u00e0 l\u2019agencement des villes\u00a0: avec son centre bourgeois et aristocratique, am\u00e9nag\u00e9 et ses p\u00e9riph\u00e9ries, et autres faubourgs d\u00e9laiss\u00e9s. Cette mani\u00e8re qu\u2019ont les villes de r\u00e9fl\u00e9chir un ordre, un agencement hi\u00e9rarchique. Entre la ville et le radeau, c\u2019est le m\u00eame ordre. Au centre une classe qui a son importance et qui majoritairement sera sauv\u00e9e (le gradin du bi-frontal, en face, est plein des officiers que forme une partie du public qui porte une \u00e9charpe rouge en bandouli\u00e8re), sur les bords du radeau, les \u00ab\u00a0moins que rien\u00a0\u00bb qui vont p\u00e9rir en nombre, broy\u00e9s par le radeau qui prend pour nom \u00ab\u00a0La machine\u00a0\u00bb.<br \/>\nEt dans ce r\u00e9cit \u00e0 deux voix o\u00f9 se m\u00ealent fictions et v\u00e9rit\u00e9s, commentaires et analyses, on entend bient\u00f4t un propos sur l\u2019espace et le territoire qu\u2019on croirait tout droit sorti de Deleuze et Guattari qui pensaient l\u2019espace dans Mille Plateaux. Oui, l\u2019occupation de l\u2019espace renvoie \u00e0 des territoires o\u00f9 le pouvoir, l\u2019ordre, l\u2019organisation sociale s\u2019exercent.<br \/>\nAu terme du premier temps, deux discours se livraient un duel. L\u2019un argument\u00e9 et logique (Savigny), l\u2019autre soumis \u00e0 l\u2019\u00e9motion (Jacques)\u2026 l\u2019un et l\u2019autre tombant dans l\u2019oreille de la Juge qui doit, elle, faire en sorte qu\u2019une v\u00e9rit\u00e9 apparaisse et qu\u2019une parole l\u00e9gitime, l\u00e9gif\u00e9rante tranche.<br \/>\nEt puis soudain, tout d\u00e9rape quand au d\u00e9tour d\u2019une \u00e9ni\u00e8me prise de parole, on ne comprend plus \u00ab\u00a0l\u2019organisation du rationnement sur le radeau \u00e0 la d\u00e9rive\u00a0\u00bb. S\u2019ensuit une joute oratoire entre Jacques et Savigny sur ce qu\u2019ils mangeaient. Pour l\u2019un, le cuit. Pour l\u2019autre le cru. Embarrass\u00e9s l\u2019un, l\u2019autre, et presque \u00e0 \u00e9galit\u00e9, sur ce qu\u2019ils doivent taire. Et le\/la juge, inqui\u00e9t\u00e9e, de jeter au plateau un pav\u00e9 de viande hach\u00e9e dont on comprend imm\u00e9diatement qu\u2019elle est la m\u00e9taphore des corps qui ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9vor\u00e9s pour survivre. Cannibalisme animal alors\u2026<br \/>\n<strong>Chaos-Po\u00e8me-Trash\u2026<\/strong><br \/>\nEt comme un voile noir que l\u2019on d\u00e9pose sur cette v\u00e9rit\u00e9 darwinienne (bouffer l\u2019autre ou crever) qui, ici, s\u2019applique au corps, mais qui entretient un effet parabolique avec un syst\u00e8me politico-\u00e9conomique,\u00a0<i>M\u00e9duse<\/i>\u00a0part en vrille.<br \/>\nExit les discours g\u00e9r\u00e9s, l\u00e9nifiants. Exit les corps dociles et dress\u00e9s, les gestes socialis\u00e9s, les conduites sociales canalis\u00e9es. Exit \u00e0 tous les niveaux,\u00a0<i>M\u00e9duse <\/i>devient le foyer incandescent de l\u2019excitation animale. Ce qui jusqu\u2019\u00e0 maintenant se livrait sous la forme d\u2019un tribunal dispara\u00eet pour laisser place \u00e0 un ring infernal. Enfer dantesque, en quelque sorte o\u00f9 le collectif des B\u00e2tards dor\u00e9s, en proie \u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 trop grande pour \u00eatre discut\u00e9e (\u00eatre capable de bouffer son prochain, sauf \u00e0 avoir croquer le corps du christ, c\u2019est tout de m\u00eame une exp\u00e9rience croustillante\u2026) se sort du dicible pour gagner les rivages esth\u00e9tiques trash qui passent illico par la nudit\u00e9.<br \/>\nEt nus, comme des vers, \u00e7a grouille du cadavre et de la face cach\u00e9e de ce que l\u2019humain est aussi, toujours, ind\u00e9passablement\u00a0: un animal ou une forme rare d\u2019une animalit\u00e9 sauvage.<br \/>\nAlors dans le noir qui s\u2019\u00e9tire de longues minutes, le Greffier r\u00e9cite son po\u00e8me. Pessoa, entre autres, m\u00e9lang\u00e9 \u00e0 des sons performatifs, des vocalises et des transes sous les n\u00e9ons bleut\u00e9s qui en font un insecte en passe de se griller. Insecte, infecte, in fact, le Greffier parle la langue lib\u00e9r\u00e9e de ses processus de contr\u00f4le (grammaticaux et sociaux). Et sa voix s\u2019\u00e9l\u00e8ve sans qu\u2019elle atteigne aucun but, sinon celui de d\u00e9faire la langue de toute direction autre que l\u2019\u00e9nergie qu\u2019elle produit. Rupture de communication en quelque sorte, court-circuit de la signification, crash de la langue l\u00e9gislative\u2026 C\u2019est la langue po\u00e9tique, semblable \u00e0 celle d\u2019une\u00a0<i>Saison en enfer<\/i>, qui l\u2019habite.<br \/>\n<br class=\"autobr\" \/>Langue d\u00e9r\u00e9gl\u00e9e, sismique\u2026 et semblable \u00e0 un vers d\u2019H\u00f6lderlin, au retour de cette explosion sonore, alors quelque chose a trembl\u00e9. Sous la lumi\u00e8re crue qui soudain revient, ce qui appara\u00eet ce sont des enrag\u00e9s\u2026 Bave blanche \u00e0 la commissure des l\u00e8vres dont on ne sait si c\u2019est le stigmate de la d\u00e9shydratation ou l\u2019effet d\u2019un vaccin frelat\u00e9 de Pasteur\u2026 D\u00e9lire, Hallucinations, R\u00e9v\u00e9lations de ce qu\u2019ils sont\u2026 l\u2019un en slip bleu blanc rouge (la raie publique en quelque sorte), les deux autres la bite \u00e0 l\u2019air comme les naufrag\u00e9s pouvaient l\u2019avoir sur leur radeau, la juge \u00e0 la mamelle nourrici\u00e8re \u00e9puis\u00e9e\u2026 les images se sont substitu\u00e9es au discours qui sera bient\u00f4t de retour mais\u2026 cru, sans fard, violent\u2026 en cela accord\u00e9 au geste animal. La couleur du discours\u00a0: le blanc et le rouge. Et le pinceau en guise d\u2019arme et de surin, \u00e7a saigne \u00e0 tout va, et s\u2019ils parlent \u00e0 nouveau, le d\u00e9bit verbal d\u00e9bite des pi\u00e8ces de chair. Oh putain que \u00e7a saigne. \u00c7a saigne l\u2019\u00e9lu afin que le sang de celui-ci, r\u00e9pandu dans la mer, trouve quelque courant qui indique la terre. \u00c7a saigne la juge ou Ad\u00e8le on ne sait plus\u2026<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-2589 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/meduse-les-batards-dores_2-600x338.jpg\" alt=\"Du sang pour \u00e9crire l'Histoire\" width=\"488\" height=\"275\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nEt puis \u00e7a badigeonne la fresque murale dans un geste de d\u00e9lire et d\u2019hallucination. Qui parle\u00a0? Qui pense\u00a0? On ne sait, mais ce que l\u2019on entend c\u2019est un d\u00e9lire colonial d\u2019exploitation, une sorte de synth\u00e8se anarchique des\u00a0<i>Veines ouvertes de l\u2019Am\u00e9rique latine<\/i>\u00a0d\u2019Eduardo Galeano. Aux coups de peinture blanche (symbole de la monarchie pr\u00e9datrice et coloniale), s\u2019invente un monde en proie \u00e0 la folie \u00e9conomique, \u00e0 la folie de l\u2019engraissement colonial\u2026 Les arachides, les gazons breton, la bi\u00e8re, la circulation des marchandises dans le monde\u2026 \u00e7a part dans tous les sens dans une hyst\u00e9rie de conqu\u00eate. C\u2019est fou\u2026 et l\u2019on comprend que lib\u00e9r\u00e9s, ils apparaissent dans leur petite tenue lib\u00e9rale sans retenue. Le monde est \u00e0 cette image-l\u00e0.<br \/>\nEt la fresque, ce qui est en propre l\u2019objet d\u2019art, ne fait pas le poids devant ces Blankensee que d\u00e9crivait Genet. Ces Blankensee qui sont les figures outranci\u00e8res, viles, que Sartre commentait en soulignant qu\u2019ils \u00e9taient \u00ab\u00a0les ma\u00eetres du langage\u00a0\u00bb. D\u00e9r\u00e9gl\u00e9, le langage\u00a0? Oh Oui. Tout comme le monde lib\u00e9ral. Image parfaite donc.<br \/>\nEt puis il y aura l\u2019accalmie\u2026 le retour au proc\u00e8s comme par enchantement. Et le greffier, cul nu, embarque les six jur\u00e9s\u00a0: les six spectateurs, au-del\u00e0 du plateau qui avait le format du radeau. Ils vont d\u00e9lib\u00e9rer, loin des regards, en coulisse.<br \/>\n<i>Voix off\u00a0<\/i><br \/>\n\u2014\u00a0Question\u00a0: Savigny est-il coupable\u00a0?<br \/>\n\u2014\u00a0Question\u00a0: A-t-il donn\u00e9 la mort \u00e0 Ad\u00e8le\u00a0?<br \/>\n\u2014\u00a0Question\u00a0: est-ce un acte pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9\u00a0?<br \/>\nOh merde, arrivent les r\u00e9ponses\u2026<br \/>\n\u00ab\u00a0il lui a donn\u00e9e la mort par charit\u00e9 chr\u00e9tienne\u2026 Les bretons sont tr\u00e8s croyants\u2026 Il l\u2019a euthanasi\u00e9\u2026\u00a0\u00bb.<br \/>\nOups\u00a0! Ouaille\u00a0! Euh Voyons\u2026 Euh&#8230; merde alors\u2026<br \/>\nCes jur\u00e9s\/spectateurs \u00e9taient d\u2019une mis\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale\u2026 La lie de la pens\u00e9e h\u00e9rit\u00e9e.<br \/>\n\u00c7a ne vous suffit pas que les B\u00e2tards dor\u00e9s vous ont expliqu\u00e9 que le monde est d\u2019embl\u00e9e tronqu\u00e9 ? Vous n\u2019avez pas entendu que Savigny prot\u00e9geait sa classe\u00a0? Vous n\u2019avez pas entendu que l\u2019ordre et le contr\u00f4le servent une classe privil\u00e9gi\u00e9e\u00a0? Putain, mais vous \u00eates sourds\u00a0!<br \/>\nSavigny est coupable. Oui, il a volontairement ex\u00e9cut\u00e9 Ad\u00e8le parce que son \u00e9limination \u00e9tait au programme. Oui, Savigny a pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9 son geste. En tant qu\u2019agent de l\u2019ordre, en tant que celui qui a un int\u00e9r\u00eat \u00e0 l\u2019immobilisme d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui lui garantit un privil\u00e8ge, en tant que partie prenante de cet ordre lib\u00e9ral\u2026 c\u2019est un bourreau.<br \/>\nEt les B\u00e2tards dor\u00e9s de ne pas intervenir dans la d\u00e9lib\u00e9ration qui ne leur appartient pas, mais qu\u2019ils offrent au public\u2026 On esp\u00e8re qu\u2019\u00e0 l\u2019une des repr\u00e9sentations, le verdict sera sans appel pour tous les Savigny. On esp\u00e8re un mouvement\u2026<br \/>\nPolitique, le th\u00e9\u00e2tre des B\u00e2tards dor\u00e9s l\u2019est. Promouvant une nouvelle forme de ce qui a pu s\u2019user \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des publics. Performatif, immersif, participatif\u2026 c\u2019est l\u2019esth\u00e9tique qui a chang\u00e9. Politique, oui, si le mot d\u00e9signe encore une mani\u00e8re de s\u2019inscrire dans l\u2019Histoire, et de la produire. En t\u00eate, regardant\u00a0<i>M\u00e9duse<\/i>, cette enqu\u00eate sociologique, les pens\u00e9es de Didier-Georges Gabily \u00e0 propos de\u00a0<i>Cadavre si l\u2019on veut<\/i>. Et du m\u00eame, ces remarques qu\u2019il faisait \u00e0 Dort\u00a0:<\/p>\n<blockquote class=\"spip\">\n<h6>\u00ab\u00a0Il y a la phrase de Brecht\u00a0: \u00ab\u00a0Poser les questions qui rendent l\u2019action possible\u00a0\u00bb. Mais, aujourd\u2019hui, quelle action est possible\u00a0? Et puis cette phrase d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de M\u00fcller\u00a0: \u00ab\u00a0Attendre le r\u00e9sultat, aucun r\u00e9sultat.\u00a0\u00bb Ce que nous greffons l\u00e0-dessus, c\u2019est\u00a0: qu\u2019est-ce que je peux \u00e9clairer du monde alors que celui-ci m\u2019\u00e9chappe par tous les bouts. \u00c9crire, c\u2019est se poser la question de cette disparition, de cette avanc\u00e9e aveugle. Alors, le plateau r\u00e9-\u00e9claire cette avanc\u00e9e aveugle.\u00a0\u00bb<\/h6>\n<\/blockquote>\n<p>Continuez, la lutte sera longue et elle est \u00e9ternelle\u2026<br \/>\n&nbsp;\n<\/p><\/div>\n<div id=\"contenu\">\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-2580 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/copyrightyb-e1539757999121-450x600.jpg\" alt=\"copyright yannick Butel\" width=\"335\" height=\"447\" \/><br \/>\nEt quittant le radeau, je croise quelques cadavres dans les rues d\u2019Avignon, \u00e0 l\u2019agonie, par \u00ab charit\u00e9 chr\u00e9tienne \u00bb forc\u00e9ment.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-2581 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/copyrightyb1-e1539757950738-450x600.jpg\" alt=\"copyright Yannick butel\" width=\"311\" height=\"415\" \/>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Yannick Butel. M\u00e9duse, Les B\u00e2tards Dor\u00e9s, d\u2019apr\u00e8s Le Naufrage de la M\u00e9duse de Alexandre Corr\u00e9ard et Jean-Baptiste Savigny et avec un extrait de Ode Maritime de Fernando Pessoa (traduction Dominique Touati) Avec Romain Grard, Lisa Hours, Jules Sagot, Manuel Severi. Au pr\u00e9texte d\u2019entrer dans une histoire, celle de la fr\u00e9gate M\u00e9duse qui s\u2019\u00e9choua sur un banc de sable au large du S\u00e9n\u00e9gal et contraignit une partie de l\u2019\u00e9quipage \u00e0 emprunter un radeau de fortune (cf. tableau de G\u00e9ricault), les<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":1974,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-1967","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/1967","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1974"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1967"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=1967"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}